Voir la fin de la n. suiv., et l'appendice D
2. Si la fille n'appartient pas à la même religion que son séducteur, si elle est chrétienne par exemple, et que ce dernier soit musulman, le cas devient plus embarrassant à cause des luttes religieuses toujours prêtes à s'allumer. Une chrétienne qui se laisse entraîner par
est amenée au milieu du campement et un de ses parents lui tranche la tète d'un coup de sabre.
Si une fille, s'étant laissé séduire, parvient à se mettre à l'abri des premiers accès de colère chez ses proches, bien souvent elle est donnée en mariage à son séducteur, qui est forcé de l'accepter et de payer le maher^. Un Arabe du Belqâ, nommé Sfiteh, se lia avec une fille du gébel Nàblûs. Tous les deux s'enfuirent, l'un chez les Ganamât, l'autre chez Qoftcïn. Sâteh fut contraint d'épouser sa victime; il fit sur elle un sacrifice, paya Targent qu'on lui demandait, et la prit chez lui ~.
Si une fille souffre violence, elle doit aussitôt avertir ses proches, qui se réunissent pour châtier le coupable suivant toute la rigueur décrite ci-dessus.
A la razzia^ les femmes ne sont point touchées, si ce n'est chez les Rualah. Ce serait également fort honteux pour un Arabe de dépouiller une femme. Aussi n'est-il pas rare de trouver en des chemins redoutés, ou en plein désert, des femmes qui voyagent tranquillement, alors que des cavaliers ne passeraient qu'avec crainte, l'arme au poing.
Malgré ces terribles châtiments qui frappent les fautes contre les bonnes mœurs, les désordres ne sont pas rares, surtout dans les villes comme Kérak ou Ma an, sans parler de Jérusalem ni de Damas,
unjmusulrnan est censée avoir apostasie au profit de l'Lslam. Naturellement, le gouverne- Bient autorise et favorise ces conversions; cependant il ne doit les enregistrer qu'après certaines formalités. Avant d'être considérée comme musulmane, la chrétienne doit être laissée deux ou trois jours entre les mains du chef de la communauté chrétienne qui enlrepronlra de la ramener à de meilleurs sentiments. Si, malgré les admonestations et les arguments, elle persévère dans son projet, elle fait profession de foi musulmane, et est laissée libre de suivre son penchant, à moins toutefois que sa parenté ne lui enlève la vie pour n'avoir pas à subir une semblable honte. Mais la malheureuse succombera certainement sous le poignard si, au mépris de toute procédure, elle se laisse séduire par un musulman, et renonce à sa foi. Le fait s'est passé, au mois de mai de 1906, au Sali. Une fille chrétienne, de la famille des Haddad'in, a été enlevée, de son consentement, par un musulman de la ville. Elle était dans la maison de ce dernier, lorsque quelques membres de sa parenté ont forcé la porte de son habitation et l'ont poignardée.
Il faut mentionner ici l'incident lugubre du rapt fameux de Mahmoud le Sarâiry emportant avec lui la sœur d'Ibrahim at-'fouâl et décidant le départ des 'Azeïzât de Kérak.
1. Le code d'Hammourabi dit, S 130 : « Si un homme a violenté la femme d'un homme qui n'a pas encore connu le mâle et demeure encore dans la maison paternelle, s'il a dormi dans son sein et si on le surprend, cet homme est passible de mort et cette femme sera relâchée. »
2. Si la fille n'appartient pas à la même tribu, les négociations seront très longues.
3. Lorsque tout un campement se lève pour repousser une attaque soudaine ou fondre à l'improviste sur un ennemi, les femmes prennent part à la lutte, poussent de grands cris derrière les combattants, les excitent, et leur apportent de l'eau pour les Tafraîchir et leur permettre de continuer le combat.
40 COUTUMES DES AlUBES.
Parmi les tribus, an contraire, qui vivent loin de toute agglomération importante, tels que les Béni Sahcr, les Uaweïtât, les transgres sions contre la morale sont trôs rares. Le missionnaire latin de Mâdabâ disait n'avoir jamais entendu raconter do laits scandaleux chez les Schour, depuis dix ans qu'il habitait près d'eux. Les Sararât et les Uuaîah ne sont pas aussi scrupuleux.
Cette sévérité tient la femme dans la sujétion vis-à-vis de l'homme qui reste plus libre à son égard, puisqu'il peut, ainsi qu'on le verra en son lieu, la répudier presque à son gré. En certaines occurrences, la femme anssi peut exiger la séparation, bien que cette démarche rencontre toujours de sérieuses difficultés. Elle réussit cependant, surtout lorsqu'il est manifeste que l'épouse est opprimée et maltraitée. Si elle accepte avec résignation la condition inférieure que lui a créée l'esprit sémitique, et qu'a maintenue en l'aggravant la religion de l'Islam, elle sait cependant acquérir une certaine influence. Elle est sensible aux bons procédés, aux égards. Un voyageur avait donné, en échange de Thospitalité reçue, un kefîeh à un enfant qui s'empressa de le montrer à sa mère. Celle-ci envoya immédiatement un grand vase plein de lait au voyageur qui se disposait à partir. Dans un autre campement où je m'arrêtais la femme du cheikh me fit demander par son domestique si matelas et couvertures étaient en nombre suffisant pour passer une bonne nuit.
Pendant les longues heures que l'enquêteur est forcé de passer sous la tente, avant d'obtenir les renseignements qu'il désire, bien souvent il voit un esclave lui apporter un beau fruit, du lait, ou une autre friandise quelconque de la part de la femme de l'hôte. Ces bons procédés, elle en use envers son mari et par ce moyen parvient à acquérir sur lui un véritable empire. Giriès des Hegâzïn, à Kérak, avait dans une dispute frappé un musulman au visage et lui avait brisé une dent. Furieux autant qu'humilié, le blessé porta plainte auprès du cheikh des Mogallys, Sâleh, et demanda justice. Le chef écouta le récit de ses griefs, et l'approuva dans ses réclamations. Celles-ci étaient fort dures : deux cents megïdys, une servante, un esclave, une jument et deux cents brebis devaient être le prix de l'outrage reçu et de la dent brisée. Giriès parvint à intéresser à son sort la femme du cheikh Sâleh, nommée Deheïbeh. Celle-ci fut si habile à intercéder pour son protégé, Giriès, que les réclamations exorbitantes s'abaissèrent peu à peu jusqu'à la somme de trente megïdys; à ce prix, la paix fut rétablie.
Des faits analogues ne sont pas rares; la politique féminine l'emporte parfois sur les décisions les plus irrévocables en apparence des
vieux chefs expérimentés. Du reste, la femme bédouine est capable d'une certaine grandeur d'àme et d'une vertu virile. En voici la preuve. En 1885, la guerre éclata entre les Haweïtât et un clan des Sehour. Ceux-ci furent battus. Parmi les morts, se trouvèrent deux frères, Semeïbân et Mo'azzy, fils de 'Arâr ben Hâmed. Leur mère, Zâneh, était sous la tente, occupée à préparer le repas, lorsqu'elle vit arriver un chameau chargé de deux cadavres : « Voici tes deux fils, » lui dit le conducteur. Sans s'émouvoir elle fait accroupir le chameau et aide à déposer à terre le précieux fardeau. Elle découvre ensuite le visage de Semeïbân, l'ainé, et s'écrie : « Quel dommage! ô frère de 'Absah! mais que dis-je! Il n'y a nul dommage pour toi, puisque tu as été tué en défendant les tiens. » Elle recouvre ensuite la face inanimée de son fils, et ordonne aux esclaves d'ensevelir les morts.
Elle n'a pas toujours ce calme et cette maîtrise de soi, la femme bédouine; le désir de la vengeance éclate quelquefois en des transports passionnés, et se manifeste par des actes dune violence extrême.
La femme d'un des cheikhs des Salâ'ïtah, du nom de Hadrâ er-Ratâiah, apprit un jour que ses deux fils, lahyil et 'Otmân, bien connus de mon interlocuteur, Ibrahim Mesârweh, venaient de succomber dans une razzia dirigée contre les Mannâ în. lladrâ, qui aimait beaucoup ses enfants, les pleura amèrement, et attendit dans sa douleur le moment de la vengeance. Entre les deux tt'ibus, le saug avait été répandu, la lutte continua. Deux ou trois ans après, la fortune fut favorable aux Salâîtah, qui remportèrent un beau succès sur leurs adversaires. Plusieurs prisonniers furent capturés, parmi lesquels quatre guerriers conduits par le 'aq'id Mansour el-Masâhîr, apparentés à ceux qui avaient fait périr les fils de Iladrâ. Les captifs sont amenés au campement : « Nous sommes tes dahll », dit xMansour au cheikh 'Aqïl. « Votre vie, répond celui-ci, est entre les mains de la mère des deux frères lahyâ et 'Otmân. » Ils sont dirigés vers la tente de Hadrâ. Celle-ci les fait attacher devant son habitation, exhale sa douleur en plaintes amères, appelle ses deux fils disparus, saisit un poignard, se précipite sur les quatre victimes qu'Allah lui envoie, et les transperce de coups.
La femme de Sattâm ben Sa'alân vit un jour entrer sous sa tente Halaf Lezen, le meurtrier de son frère. Elle saisit un revolver et lui brisa une jambe; on célébra son courage.
La femme bédouine n'est pas insensible à la gloire. Elle est fière d'avoir pour époux un guerrier illustre; elle aime à parler de ses faits d'armes, de ses lointaines campagnes. Elle rougirait de faire une action basse; et dans son maintien, son allure, sa démarche,
42 COUTUMES DES AUARES.
se dessine le sentiment de sa dignité. Telle m'apparut l'épouse de 'AAvdeli abou Tâ'ïch, dans son campement auprès de Môteh. I.es tentes étaient presque vides; les guerriers étaient partis en expédition. Les femmes gardaient le campement, prenaient soin des troupeaux ramenés le soir par les esclaves, préparaient la nourriture des liùles.
Plus digne encore est la tVmme de Abd el-C.any, le cheikli des Bâtons. Blanche comme une circassienne, elle a un visage noble, les yeux grands et noirs, le nez aquilin. Dans sa grande robe traînante, sa démarche est majestueuse, ses mains fines et allongées s'entrelacent « comme un lierre autour de l'étoiïe de la tente »,
Toutes ne possèdent pas ces nobles qualités, mais la plupart, même les pkis pauvres, sont distinguées dans leurs allures, et sont moins dégradées que les fellahot des villages de Palestine. Malgré leur état d'assujétissement, elles jouissent d'une liberté relative, de cette liberté inhérente à leur genre de vie, qui les met en contact perpétuel avec la nature et l'immensité. J'ignore si elles savent remarquer les beautés naturelles dont le spectacle enthousiasme le voyageur qui traverse le désert; mais un fait est certain, c'est qu'elles honorent fort peu l'auteur de toutes ces merveilles. Bien peu parmi elles ont l'idée d'adresser uue prière à Allah. Si elles l'invoquent, c'est par une simple exclamation. En conclure qu'elles n'ont point de sentiments religieux, est aussi inexact que d'affirmer que le bédouin n'a point de religion. Rares sont les bédouines qui n'ont pas invoqué l'ancêtre, visité un wély^ eu recours à un talisman pour se mettre à couvert d'un malheur, obtenir une faveur d'Allah ou se placer sous la protection d'un santon, La femme participe à toutes les pratiques superstitieuses de l'homme et, comme en tout pays, y ajoute les siennes propres. Nous en avons déjà rapporté quelques-unes au commencement de ce chapitre : celui qui est spécialement consacré à la Religion complétera cette notion,
§ 3. Mariage et répudiation.
Le mariage est la loi commune et indispensable de l'Arabe. Dans les villages, on trouve des enfants de onze à douze ans qui pensent déjà à cette grave détermination. Le cheikh d'Abou (ios vient de marier son fds à cet âge par trop enfantin, et Mohammed Diâb, il y a deux ans, a donné une femme à son fils Dfiher, âgé de neuf ans^
1. J'exprimais mon étonnement à un bédouin de voir un enfant si jeune se marier; il
En général, cependant, les enfants ne se marient pas si jeunes; mais ils songent déjà à cette grande affaire et commencent à mettre de côté quelque argent pour acheter une femme plus tard. Bien rares sont les Arabes qui ne se marient pas. J'en ai cependant rencontré qui ne pouvaient le faire à cause de leur extrême pénurie : « Je n'ai point d'argent, me disait un pauvre bédouin, et une femme me coûterait quatre cents francs! » Il était donc obligé de vivre célibataire. C'est un cas relativement rare. Bien souvent, les mariages sont résolus et conclus avant même que les intéressés soient avertis. Les parents, en elfct, s'attribuent le principal rôle, pour ne pas dire l'omnipotence, dans ces sortes de contrats. En vertu du pouvoir presque absolu du père dans la famille, on s'accorde à lui reconnaître la faculté de disposer de l'avenir de ses enfants. C'est en effet le père du jeune homme qui traite directement avec le père de la jeune fille. Les conditions sont discutées entre eux, non point certes en secret, car les parents sont mis au courant de l'affaire. La mère du jeune homme ou de la jeune fille a souvent une parole à placer, bien que son autorité soit presque nulle sous ce rapport. Les frères de l'intéressé et ses oncles interviennent directement dans le débat. S'il s'agit du mariage d'un jeune garçon, très souvent les conditions sont arrêtées entre les parents à son insu, sans qu'il ait été consulté et parfois il ne connaît même pas sa future épouse. Mais dès qu'il atteint l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, il commence à faire valoir ses droits, et on est obligé de tenir compte de sa volonté. S'il déclare fermement qu'il ne veut pas de tel parti proposé, malgré toutes les combinaisons antérieures et les espérances des parents, le mariage n aura point lieu. On m'a cité un exemple récent à Mâdabâ. Un jeune homme a résisté à toutes les sollicitations de ses parents, même aux mauvais traitements de ses proches, pour ne pas accepter un mariage qui lui déplaisait. On connaît d'autres cas analogues. Il est plus difficile à une jeune fille d'opposer un refus catégorique. Elle est d'une nature plus faible et on peut lui faire violence. Cependant, à Kérak, on m'a signalé un cas où la jeune fille refusait énergiquement son consentement; en parlant du droit du cousin je rapporterai ce f:iit plus en détail. En voici un dont le souvenir est encore vivant chez les Fâlz.
Seïad ben Rumeïh vit la fille de Sattâni et l'aima. Il la demanda à son père, mais la fille ne voulut jamais de Seïad, qui était malade. Conduite malgré elle à la tente de son époux, elle s'enfuit, retourna
me répondit : « Gela ne nuit pas; fiuaiid l'enfant aura grandi, s'il n'est pas content de sa femme, il en prendra une autre. » Ce fut toute son explication.
chez son pri-c, puis se lia avec un autre Saljary et s'enfuit au Delqâ avec lui. Elle y vit encore.
Tue plus tiraude liberté règ'nc naturellement lorsque les deux contractants ont atteint l'Age de vingt-cinq ;\ trente ans. Mais, pour les nomades, il ne peut s'agir, dans ces circonstances, que de seconds mariages, h la suite d'une répudiation ou après la mort du premier mari. Mémo alors, le père intervient et prétend bien user de son pouvoir pour tout diriger suivant ses plans; il ne réussit pas toujours. La femme répudiée impose parfois ses volontés; elle a des affections, elle suit son jienchant. Le fait est trop naturel pour ne pas se vérifier parfois, malgré les intérêts du père qui voudrait tirer le plus grand maliar possible. Au reste, ces mariages d'amour se réalisent aussi entre des jeunes gens de quinze à div-huit ans. La vie du campement ne ressemble guère à celle d'un harem bien clos. L'existence y est au grand jour. Les jeunes filles vont chercher l'eau cà la source ou au ruisseau, et s'y rencontrent avec les jeunes gens qui s'y rendent pour abreuver leurs troupeaux ou leurs montures. On me disait que dans la tribu des Hagâïâ beaucoup de liaisons se forment ainsi. Cette tribu ne conserve pas évidemment le monopole de ces premières connaissances. Il ne faudrait pas croire que l'amour véritable ne saurait germer dans ces natures fortes. Malgré la liberté extrême qui règne forcément parmi des nomades, il n'est pas rare de rencontrer des épouses qui, par affection, restent sous la tente d'un mari malade pendant de longues années, le soignent avec alfection et se dévouent complètement pour lui. D'autre part l'homme n'est pas insensible et a pour son épouse une réelle affection. Je demandais à mon compagnon, un bédouin rusé, quel cadeau je pourrais bien faire à un cheikh puissant dont j'avais besoin. « Si tu veux gagner sûrement son cœur, me répondit-il, donne un habit neuf à sa femme. » On ne peut dire que mon conseiller ne connût point sa race.
En comparant le mariage du nomade à celui des fellahs et des citadins, il est aisé de saisir une différence toute à l'avantage du désert. Dans les villes, le jeune homme ne voit pas et ne peut voir sa future épouse, et par suite les occasions de sympathie ou d'affection ne sauraient existera De plus, le contrat est uniquement conclu entre les parents. Cet usage régnait même chez les catholiques. A voir l'insistance avec laquelle les actes du concile Melkite de Deir el-Mohalles en 1790 2 prescrivent aux prêtres de demander bien clairement à la fiancée si c'est librement qu'elle s'engage dans les liens du mariage,