‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 24 sur 159 · Cf. RB., 1906, p · texte numérisé non relu

Cf. RB., 1906, p

70 COUTUMES DKS AHAIU-S.

l'hiver, reaii s'arrête dans tles <ja(Jir ij^.-^^)^ creux, trous ou fentes dans les rochers des vallées qui se remplissent d'eau; mais, pendant l'été, ces récii)icnts sont à sec et tous les Arabes se dirigent vers les puits ou les sources. On en connaît quelques-uns : Bir Mclcli [J^ >ïr?), non loin de Deleïleh; Temed (-^^); Sa'ïdeb, à la tête du

Môùib; Legoun, plus loin dans le désert; jjïr lifiier if^.j-.-.^,), à l'est de Oatrâneh, et bir (lafar [jh-j^.). De grands réservoirs anti({ues sont utilisés maintenant par les Arabes, à Qala'at Zîzeh, à Qatrâneh et à 'Anezeh. En ce dernier endroit, se trouve une citadelle comme à Qatrâneh; le grand bassin était alimenté par la source d' aïn Négel auprès de Snbak; des canaux existent encore, et la tradition actuelle rapporte ainsi le lait : au-dessus du château se tenait un homme qui allumait un ieu aussitôt que l'eau commençait à couler dans le réservoir chaque fois qu'on voulait le remplir. C'était le signal convenu pour avertir les gardiens de la source; ils pouvaient détourner l'eau sur une autre direction, parce que celle qui était dans le canal suffisait à remplir le bassin.

La source de l'oucïdy el-IIesâ est fort fréquentée des lïaweïtât.

Les sources de Ma'ân ' abreuvent les chameaux des Arabes de l'est et du sud, lorsqu'ils passent près de cette oasis dans leurs voyages. Quatre ou cinq mille chameaux ne se désaltèrent pas aisément, si ce n'est au Iwrd d'un ruisseau. Dans l'intérieur du pays il se trouve d'autres sources, telles que 'Aïneh, el-Bâlou', Mgeïsel, les sources de Kérak, de Tfifïleh, de Sôbak, etc. ; il me parait superflu d'en donner une énumération complète.

Oq a beaucoup écrit pour et contre la pratique de l'Arabe en expédition qui tue son chameau pour boire l'eau contenue dans son estomac. J'ai mis le fait en doute devant des bédouins qui se sont récriés aussitôt : « Ceci est arrivé à l.Iamed, un Sahary, à (ia'goul, un Sarâry, aujourd'hui tanîb chez Ibrahim Mesârweh, àMâdabâ. »

En voyage, on porte l'eau dans une outre suspendue au flanc du chameau ou à la selle de la jument. L'outre s'appelle ràwlekC^.^^j)^ ou qirbeh (k f), et, quand l'instrument est plus petit, il porte le nom de (/oud ('j^); ces derniers sont en peau de chevreau. Les cuirs, préparés à Damas à cet effet, sont vendus maintenant à Kérak, et à Ma'ân surtout; on en fait les matàrah ou zamzcunlcJt. Les Arabes préparent la peau de chameau pour transporter l'eau à leurs tentes. Ce grand récipient est chargé sur un mulet ou sur un chameau. Généralement

1. A MaTm, les ingénieurs de la gare ont trouvé l'eau à quatre ou cinq mètresde profondeur seulement.

ce sont les femmes qui apportent Teau au campement, dans les outres de peau de chèvre.

Il sera question plus loin du culte pour les sources chaudes. A Ma'cân, on vénère aussi les filles de la Source.

Lorsqu'un cavalier tombe, ou lui jette de l'eau à la tête; on asperge aussi le sol sur lequel il est tombé ; on répand de l'eau derrière un cadavre qu'on emporte au cimetière, « pour couper le mal )).

L'eau est la boisson ordinaire des Arabes, qui n'ont ni vin ni liqueurs. Dans les campements, l'eau n'est pas toujours très limpide et il faut vraiment avoir bien soif pour porter à ses lèvres le vase qui sert à tous les hôtes.

§ 5. Habitation f^^--:)-

L'endroit où demeure l'Arabe avec sa famille, où il dort, où il se met à l'abri contre le mauvais temps, est appelé par lui : " maison ». « Ceci est ma maison, » me disait un indigène, en me conduisant devant une grotte. Un terme semblable est particulièrement employé pour exprimer un abri pour la nuit; le substantif mabât {^■:fi) signifie « un endroit où l'on passe la nuit », et souvent en route on demande à son guide, en se servant du verbe de la même racine : « fein nebat, où passerons-nous la nuit? »

On distingue deux sortes d'habitation : la maison de jnerres (-l^.-î j^^) et la maison de jioil [f^ ^^^)-

Maison de jnerres.

Elle est surtout en usage parmi les demi-nomades qui passent l'été dans le village (à Mâdabâ) et l'hiver sous la tente; d'autres se réfugient l'hiver dans leurs maisons de la ville, après avoir passé l'été sous la tente : tels les gens de Kérak. Les maisons, abstraction faite des nouvelles constructions plus confortables dessinées à la frangij, sont toutes sur le même plan : un grand rectangle de douze à cf uiuze mètres de long, sur huit à dix de large; du reste, les dimensions diffèrent suivant la richesse du possesseur. Après avoir déterminé la place, on creuse les londements, pas très profonds, car l'édifice ne sera pas très élevé. Les murs sont construits en pierres à peine épannelées et en mortier dans lequel domine la terre aux dépens de la chaux. Lorsque les murs ont atteint la hauteur de trois mètres environ, quelquefois quatre, on construit sur de solides fondations les piliers qui supporteront la retombée des arcs destinés à soutenir la charpente. Ces

piliers en maçonnerie ont parfois deux mètres de liauteur au-dessus du sol intérieur de l'appartement, et par leur répartition préparent les chambres non fermées ou les réduits destinés à contenir la récolte de froment et d'orge. Les arcs [qawiter] sont construits en maçonnerie plus soignée; ils concourent directement à la solidité de l'édifice. Sur ces arcs, au nombre de trois ou quatre suivant les cas, reposent les poutres ou les branches d'arbre destinées à former la charpente : les Arabes se les procurent dans la vallée du Jourdain ou au Gébâl. Sur cette charpente primitive, on dispose des roseaux, qambeJi {^r^)~ en rangées serrées; ensuite des hullân (j.r"j)' buissons épineux; sur ces buissons, on étend une forte couche de pisé, de paille et de terre pour empêcher la pluie de pénétrer dans l'appartement.

Dans l'intéi'ieur, le milieu de la maison forme un rectangle où se déroule toute la vie de la famille. In loyer, nuqrali (ij-^J), placé au centre, sert en quelque sorte de pivot ù toutes les actions. C'est dans la nuqrali que flambe le feu pendant l'hiver; c'est à la nuqrah que le café est préparé; c'est autour de la nuqrali que sont déposés les tapis pour les hùtes et les amis invités à dîner, là aussi qu'on se rassemble pour causer. Lorsqu'une réunion d'étrangers a lieu, les fem" mes de la maison se retirent dans les coins. Entre les arcs, se trouvent des espaces vides. Ils sont destinés à divers emplois et portent différents noms. On pourrait dire qu'ils servent de chambres et de magasins. L'endroit où se retire la famille pour dormir s'appelle mastabah {Lh^^) ; une maçonnerie l'élève au-dessus du sol de la nuqrali : c'est dans ce réduit que sont préparés le tapis, le matelas et les couvertures. Lorsque plusieurs familles vivent ensemble, chacune se retire, pour la nuit, sur son maslabah; parfois aussi, on dort près de la nuqrah. A côté du mastabah, se trouvent les magasins; on les appelle qata^ {^^) ; ils contiennent le froment, l'orge, les lentilles. Souvent ces céréales sont amoncelées simplement dans \eqafa\ mais elles y souffrent des ravages des rats; on les enferme alors dans de grands vases en terre, très analogues OMxpithoi crétois, un peu aussi aux grands coffres en bois de nos métairies. En face de la porte d'entrée, au fond de l'appartement, on en place ordinairement un, appelé kaivair {y^^)\ il renferme la farine, les lentilles, etc. L'espace compris entre le kawair et les murs du nord et du sud porte le nom de ràwîeh (^.j',); c'est là que le froment est conservé, entassé sur le sol ou sur un peu de paille. On verra ailleurs que la paille, nourriture principale des animaux pendant l'hiver, est conservée dans des grottes; beaucoup de demi-nomades possèdent à côté de la maison un autre réduit destiné à cet usage.

Les instruments ou vases qu'on rencontre dans une pareille maison sont ordinairement les suivants :

Le qadr L~^^), grande marmite pour cuire le mouton et préparer le (jehgeh.

Le tâsleh (^^) est un qadr de moindre dimension et le sahleJi (ïi^) est encore plus petit.

Le mahmar {j^^"), grand vase en bois pour pétrir la farine (j^r..-F^')-

hQ zeir est un grand vase, ressemblant à une cruche, fait de terre et de paille, pour contenir leaii.

Le mhen [^j^^)'< plat en cuivre.

Le laqen ((j-^), grand plat creux dans lequel est servi le repas des hôtes.

Le karendeh (^y) et le hâtais i.^^'y^) sont des plats de bois.

Le yawiieli (^j9-). sorte de petit panier appelé aussi selleh qamh.

Le tabaq [{^y^)-, plateau carré ou rond.

Le manqal (J-^), pincette à prendre le feu.

Le terme haicas'iq (^.-^l^j est réservé aux cuillers et aux fourchettes, là où ces marques de la civilisation s'introduisent.

Pour préparer le café, on a :

Le mahncUeh (ï.vs'^,ssr-^), sorte de poêle pour le faire griller.

Le yurn ( .» t9-)» mortier pour le piler; il est en bois ou en cuivre.

Le mil aioaid (-5^^ S~')^ pilon en métal, en pierre ou en bois.

Le mafjràfeh (^^*-'), sorte de grande cuiller pour remuer le café sur le mahmàseh.

Le ijelleh (i-'3) en cuivre, pour faire le café; on l'appelle aussi bakray i-^j^i}\ toujours deux ou trois sous les grandes tentes.

L^s famiffd [S^^)i tasses pour le café.

Le mnleh (^.r-^\ plat sur lequel on présente les tasses aux hôtes.

On trouve d'autres vases en terre cuite, ou des outres pour conserver le beurre, l'huile, etc. Le beurre est gardé dans le mazhed ou le mahHifeh.

Dans les maisons, et aussi sous les tentes, j'ai vu des balançoires, installées pour bercer les petits enfants; deux cordes attachées à deux arcs et réunies par une pièce d'étoffe formant berceau ; c'est le mar-

(jlheJl 'l:s:::^y' .

Devant la maison se trouve la cour (^i^-:=-)', où pendant l'été passent la nuit les chameaux, la jument, les ânes; un chien fait bonne

1. Sur la même cour donnent quelquefois quatre habitations différentes. A Palmyre, la maison du cheikh, celles de ses frères, de ses (ils et petits-fils ouvrent sur la même cour et forment presque un village.

74 COUTU.MKS l>KS AUABES.

g-arde. Les montures des liùlcs sont également attachées dans la cour, à rextrémité de laquelle est consiruit le lâbnu.

Durant les chaleurs, il n'est guère possible de dormir dans la maison; on construit alors une hutte ou petite tente, sur la terrasse : quelques piquets de bois, fortement attachés ensemble par des cordes, et recouverts d'étolTe. C'est la anseh [^-^.f-], assez large pour abriter deux personnes (fig. i).

Maison de poil [j^- ^-:^^)-

La tente est la véritable maison du nomade; il la dresse où il veut, la transporte facilement, la bâtit et la démolit à sa guise. Elle se compose de trois parties principales : la toile ou tissu en poils de chèvre, les cordes et les supports.

Chaque pièce de tissu, fabriquée au campement par les femmes, a nom saqqah Cilt-^ ce qui en définitive ne veut signifier autre chose que « pièce » ou « morceau ». La longueur de chacune de ces kiqqût varie entre quatre et cinq mètres; la largeur atteint quarante ou cinquante centimètres. Ces pièces sont cousues ensemble, au nombre de cinq ou six dans le sens de la largeur, et l'on obtient ainsi une largeur de toile de trois mètres environ. La tente du cheikh est toujours plus considérable sur les deux dimensions. Du reste, la longueur est aussi facile à établir que la largeur : il suffit d'ajouter bout à bout les saqqàt, qui sont alors cousues ensemble sur une bande d'étoffe appelée tarlqeh (àib^aj, qui coupe l'étoffe dans le sens de la largeur.

La pièce de tissu qui ferme la tente du côté de l'ouest, et la protège contre le vent et la pluie venant de ce côté, s'appelle rouàg (l3>')' ^^ vouâfj est composé d'une ou de deux mqqat, unies ensemble par une simple couture ; il est attaché à la tente par des fiches de bois, désignées sous le nom de mehull \j-^^)- Pendant tout l'été, la tente reste ouverte du côté de l'orient; mais lorsque arrive l'hiver, elle est aussi fermée par une pièce d'étoffe semblable au rouàg. A l'extrémité de latente se trouve le raffali (ii,i, bord qui dépasse, auquel les hôtes vont s'essuyer les mains après le repas.

Le tissu en poil de chèvre est presque imperméable; l'hiver, la pluie ne passe pas, si ce n'est tout à fait au commencement, lorsque les tissus ne sont point encore resserrés; après la tension des tils l'eau ne traverse pas, mais s'écoule à droite et à gauche de la tente dressée en forme de toit. A peine la mauvaise saison commence-t-elle, que l'Arabe choisit un emplacement à l'abri du vent, dans une vallée

VIE DE FAMILLE. 7o

sure et protégée. De plus, en cas de grande tempête, il peut abaisser sa tente à un ou deux mètres au-dessus du sol et la rendre ainsi moins accessible aux rafales du vent.

La tente est soutenue par des supports, amoud {^j^ colonne), appuyés sur la iar'iqeh. Dans le sens de la longueur de la tente, on met plus ou moins de piquets, suivant la dimension de la maison;

généralement, il y en a trois; ils portent le nom de ivasffit (]=j'-wl) sing. icOset ■^■j) » central ». Dans le sens de la largeur, en plus du icâset, on en dresse un vers l'orient, el-miqdam i .jJXJ!) « l'oriental » ou « de devant », et un autre derrière, el-ma'her (^Uî). On obtient ainsi un groupe de trois piquets, se répétant autant de fois qu'on le juge à propos.

Le ivûset central porte le nom de dûfeh (^'-^j et ceux des extrémités s'appellent kàiier ij^^}'-, le icnset porte aussi le nom à'el-'amer [r^^], et ses deux acolytes sont nommes se' al [S*^)-

Les cordes, habel pi. hebàl (J-^, J'-r^)i tirent leurs dénominations spécifiques des piquets auxquels elles correspondent. Les petits piquets, iratad '--^j), fichés en terre pour tendre les cordes, n'ont point de noms particuliers; les cordes qui fixent en terre le roiiàg à des piquets s'appellent sebah i^^)-

Chacun sait que la tente est divisée en deux compartiments; l'un pour la famille, c'est le mahram -> ^^';, l'autre pour les hôtes, c'est le s.'q ';J^"^ endroit séparé, destiné aux étrangers, qui peuvent y manger, dormir et séjourner. Une pièce d'étoffe, assez riche quelquefois, sépare ces deux parties; on l'appelle sàJjah (ï^'— ). Quand la tente compte quatre ou cinq ivasait, elle est susceptible de plusieurs autres divisions; on les trouve surtout chez les cheikhs, qui, ayant plusieurs femmes, sont obligés d'établir ces séparations pour leur constituer des demeures privées.

L'ameublement de la tente ressemble, sous beaucoup de rapports, à celui de la maison; on y trouve les instruments pour faire le café, pour préparer le pain cuit sur le sa y tandis que dans la maison on le porte au tabun; on y rencontre aussi les vases pour apprêter les repas. Les tapis y sont peut-être plus nombreux : le sayyâd f .îlsr— , le besat (-Îï'-h), le labbod 'ayoum'ieh (L.»j^- -'--', le ma'oneh l'^XiU--) fait avec de la laine. Les nomades ont également besoin de matelas et de couvertures pour les hôtes. Ils conservent aussi dans un coin de la tente leurs provisions et leurs armes ^.

1. Les armes sont la lance (^"i^ le glaive (^-^), le poignard \j^^ et '^.jr^), la

7G COUTUMES DES A1\ABES.

Les Aralies disposent leurs campements en rectangle ou en hémicycle. Ils veillent avec soin, en dressant la tente, à ce qu'elle ne soit pas perpendiculaire îi une autre, de manière à ce que F amer de l'une fasse angle droit avec la porte d'entrée d'une autre; car il arriverait certainement malheur à la première dressée : elle serait détruite ou ses habitants périraient.

Quand ils entreprennent un voyage lointain, au lieu d'emporter toute la tente, pesante et difficile à manier, ils en prennent seulement la moitié. C'est ainsi que voyage Ijarb, le cheikh des 'Atâwnch, lorsqu'il se rend à Kérak pour acheter ses provisions de grain.

Je le visitai chez lui à la lin du mois d'août 1905. C'est un spectacle étrange que celui de ce campement, de chétive apparence. Quand j'arrive, on étend par terre, sous la tente du cheikh, un maigre tapis usé par le frottement. Le café n'est pas prêt, le maître de la maison étant absent; long-temps je dois attendre avant de goûter la liqueur noire. Tout autour, la plaine est remplie de sacs; des hommes aux bras nus, couverts d'une méchante chemise sale et déchirée, comptent, disposent, arrangent les sacs pleins d'orge, de froment ou de lentilles; les femmes cousent et raccommodent des loques. Ici une fillette modeste fait griller le café sur le sày ; là, un vieillard impotent garde latente sous laquelle il est étendu; plus loin, cinq ou six Arabes discutent avec animation, lorsqu'un homme, agité et courroucé, arrive précipitamment; sa main ensanglantée prouve qu'il vient d'être maltraité : c'est un Sarâ'ïry qui l'a frappé. « Il faut te plaindre au gouvernement, » lui dit quelqu'un. — « Je reprendrai mon sans' moi-même, » répond-il simplement; et il prépare sa vengeance. Pendant ce temps, dans une autre partie du campement, on s'attroupe, on crie, on se frappe; un membre des Fuq.ïrci a volé à un marchand une g-rappe de raisin; à entendre le tapage, on croirait au pillage d'un trésor. Sans m'émouvoir de ces vociférations, je continue ma promenade au milieu des cordes, des piquets et des sacs. Je passe auprès de quelques bédouins qui mangent du blé grillé pour leur souper; un peu plus loin une famille est accroupie devant un plat de lentilles mélangées avec du pain ffig. Gi, ce pain excellent fait avec le fromen de Moab, si rare pour les nomades habitant le désert inculte. Bientôt le campement est rempli de chameaux ramenés des pâturages par les bergers; en longues files, ces paisibles animaux passent au milieu des cordes et viennent s'arrêter devant la tente de leurs maicuirasse \9)^), It; iûseh (i-~>l-3\ Mais aujourd'hui les armes à feu se sont répandues partout. C'est à peine si quelques cavaliers portent encore la cotte de mailles (fig. 5).

très respectifs; là, dans un ordre uniforme, ils s'accroupissent et attendent patiemment, la nuit entière, que le berger, le lendemain matin, donne l'ordre du départ. Dès leur arrivée, les bédouines, ayant à la main un grand vase en bois, s'approchent des chamelles et iraient le lait savoureux qui réconforte l'estomac avide du bédouin. Je manifeste le désir de goûter à ce breuvage et aussitôt un des parents du cheikh sempresse de m'en apporter une pleine écuelle de bois. Le matin, le lait de chamelle offre encore un déjeuner excellent. C'est la seule gourmandise permise au désert! Avec l'aurore, tout s'agite. Les hôtes pressés préparent en toute hâte leurs montures, et disparaissent dans la plaine, bien souvent sans avoir donné le bonjour à qui que ce soit; les autres attendent tranquillement sous la tente le café du matin qui tarde; les Arabes ont toujours le temps! la journée sera assez longue et peut-être les hôtes trop nombreux!

Les 'Atâwneh ont le teint bronzé; ils sont hâlés par le soleil. Moins robustes et moins forts que les Sehour et les Kérakiens, ils portent sur leurs traits les marques de leurs privations, ils sont pauvres, leurs habits misérables, leurs tentes mesquines.

Les Fuqarâ campés auprès d'eux, conduits par leur cheikh, Mutlaq, ne sont pas mieux partagés.

§ G. Bonnes oedvres [Husna J-.^.

Il serait facile d'écrire un long paragraphe sur les bonnes œuvres; on trouvera des détails, soit à propos de l'hospitalité, soit dans le chapitre de la législation, et ailleurs encore. Il suffira ici de mentionner quelques exemples.

La bonne action est toujours louée, admirée, parfois récompensée ; elle se présente sous une foule d'aspects. En voici une qui est fort appréciée.

On apprend, dans un campement ou une localité, que le cadavre d'un ennemi ou d'un étranger est abandonné aux oiseaux de proie ou à la dent de la hyène. Quelques hommes de bonne volonté se lèvent aussitôt et se hâtent de rendre les derniers devoirs à ces dépouilles mortelles; c'est une husna. La tribu, ou tout au moins la parenté à laquelle appartient l'infortuné, n'oubliera pas ce dévouement. Par exemple, dans le cas d'une razzia ou d'une guerre, si le bétail du inaiti^e de la husna (^•'^-^ .^=vLs) est capturé et enlevé, sur sa réclamation il lui sera rendu intégralement. On avertit un jour les 'Azeizât, à Kérak, qu'un llamîdy récemment tué était

abandonné près de la route, sans sépulture. Cinq bédouins partent aussitôt rendre les derniers devoirs au cadavre de cet ennemi, malgré la neige et un froid intense; ils firent une hiisna.

C'est aussi une husua fort appréciée, dans une rencontre sanglante, de prendre quelqu'un sous sa protection et de le soustraire à la mort.

Jamais un Arabe ne mangerait un morceau de pain, en route ou sous sa tente, sans inviter à prendre part à son repas tous ses compagnons ou les étrangers présents. Les nomades trouvent fort extraordinaire que les Européens dans leurs voyages ne comprennent point la beauté de cet usage; ils les regardent manger avec une curiosité mêlée d'étonnement, et si, à la fin du repas, quelqu'un d'entre ces spectateurs reçoit un morceau de pain ou de la pitance, il ne le garde pas pour lui, mais le divise aussitôt entre tous ses compagnons.

Le dévouement à sa famille peut être aussi rangé parmi les œuvres de miséricorde. Soleïmân Hezouz m'a conté un trait qui mérite d'être connu. Le petit Soleïmân n'avait que sept mois quand sa mère mourut à Kérak. Une semaine après, Ibrahim Pacha envahissait le pays et répandait partout la terreur. lousef, le père de Soleïmân, résolut d'échapper à l'oppression en prenant la fuite ; mais, à côté de son petit enfant, il nourrissait dans sa maison deux impotents : son frère aveugle, et son propre père estropié. Fuir dans ces conditions n'était pas chose facile, mais lousef avait une volonté énergique. Il prend l'aveugle par la main, met son fils sur son bras, et sort de Kérak pour gagner le Belqâ. Il fait ainsi une première étape, place à l'abri d'un rocher son frère aveugle, entre les mains duquel il dépose son fils, et revient à Kérak chercher son père estropié. Longues et pénibles furent ces étapes ainsi organisées. Il fallut traverser le Môgib, couper le \Yâleh, en évitant même les grands chemins à cause de la guerre. Lorsque cet étrange cortège arriva au Zerqâ, lousef, jugeant impossible la complète réalisation de son entreprise; prit malgré lui une décisioa cruelle : son enfant le gênait beaucoup; il résolut de l'abandonner, l'enveloppa dans un sac et le suspendit ainsi aux branches d'un arbre. Il loua ensuite un âne pour transporter son père estropié, conduisit l'aveugle parla main, et parvint à gagner le village de Bourmeh, où il avait des parents. Un de ces derniers, apprenant l'abandon du petit Soleïmân au Zerqâ, saute à cheval et court à toute bride au secours du pauvre délaissé. Rapidement il s'approche de l'arbre qui le soutenait toujours; le frêle enfant respirait encore. Un troupeau paissait à une faible distance... il lui donne un peu de lait de chèvre pour le réconforter et l'emporte ensuite avec lui. Le petit Soleïmân grandit : au-

jourdhui beau vieillard, chrétien solide, il compte cincjiiante-cinq personnes parmi sa descendance.

Dans une razzia contre le Néueb, les 'Atâwneh s'étaient emparés de plusieurs juments de race appartenant aux 'Azâzmeh. Ceux-ci, ne pouvant organiser une expédition contre leurs ennemis campés au delà de la plaine de Hismeh, attendirent une occasion favorable pour se faire justice. Quelques mois après, le cheikh reçoit un message l'avertissant de la présence d' 'Atâwneh aux environs de Megdel ; il envoie aussitôt une quinzaine de cavaliers saisir ces imprudents bédouins qui se hasardaient ainsi vers des frontières ennemies; on les conduit au campement, où les propriétaires des juments volées les retiennent prisonniers. Le cheikh des 'Azâzmeh dépêche alors un messager vers le cheikh des 'At'~iwneh, pour l'informer du sort de plusieurs membres de sa tribu, et réclamer, comme condition de leur mise en liberté, la restitution des juments volées. Ces sages propositions ne furent pas acceptées; les 'Atîiwneh refusèrent de rendre le bien qu'ils avaient gagné, et laissèrent les malheureux prisonniers gémir dans les fers. Le sort de ces infortunés, abandonnés par leur propre tribu, s'aggrava de jour en jour; car les 'Azâzmeh, déçus dans leur espoir de rentrer en possession de leurs juments, ne ménagèrent point les mauvais traitements; ils avaient même juré de faire périr les captifs. Cependant un certain Abou Regeïleh eut compassion de sa victime ; sans doute sa superbe monture ne lui serait pas rendue, mais que gagnerait-il à répandre le sang de son prisonnier? quel avantage même aurait-il à le retenir dans les fers? Il résolut de lui donner la liberté. Mais pour réaliser son dessein il devait se prémunir contre la susceptibilité de sa parenté et le mauvais vouloir de la tribu tout entière. Délivré de ses chaînes, et en dehors de sa tente, son prisonnier ne serait-il pas saisi, lié et entraîné sous une autre demeure? Pour éviter ce danger et assurer la liberté de son prisonnier, Abou Regeïleh profite des ombres de la nuit pour le conduire lui-même, sur son propre deloul^ de l'autre côté de F 'Arabah et le mettre ainsi à l'abri de toute poursuite. La bonne action d'Abou Regeïleh fut célébrée par tous les nomades et est demeurée légendaire au désert.

s5 7. Hospitalité.

Il serait possible de ranger sous deux rubriques ce qui se rapporte à Thospitalité : 1° la réception, y compris la nourriture et le logement; 2' la protection.

En parlant du cheikh, il sera question de la générosité qui lui est hahituelle et de sa libéralité envers les hôtes : considérons maintenant l'hospitalité en elle-même. Eu principe, au désert, une tente est un abri ouvert à tout le monde. Tout homme qui passe peut s'y arrêter, s'y reposer, demander à boire et à manger. On blâme vivement les nomades qui évitent avec soin de dresser leurs tentes auprès des chemins battus pour n'avoir pas à pratiquer l'hospitalité. Il s'en rencontre en ellet qui choisissent de préférence les coins isolés, les endroits inaccessibles, les ravins inconnus pour échapper aux visites onéreuses d'hôtes trop nombreux. Une pauvreté trop réelle est parfois la cause de cette conduite, d'autres fois elle est le résultat de l'avarice; mais, en tout cas, cette manière d'agir confirme le droit de l'Arabe à pénétrer sous la première tente dressée. Au lieu de se cacher, le nomade puissant, le cheikh habile, établit sa demeure au vu et su de tous, pour accroître sa renommée et étendre son inlluence; il accueille tous les étrangers avec bonté et empressement i.

La tente du chef se dresse généralement à une extrémité du campement, un peu à l'écart des autres habitations; elle est ainsi plus accessible aux voyageurs, et les hôtes peuvent plus facilement attacher leurs montures à ses grandes cordes. Il est de bonne politesse d'arriver par derrière la tente; si le chemin que Ton suit débouchait devant l'entrée, l'étiquette demande qu'on fasse un petit détour pour ne point passer devant l'habitation et gêner les femmes ou manquer de respect aux hommes. Derrière la tente, le cavalier descend de sa monture et l'attache lui-même, à moins que le cheikh n'envoie aussitôt un serviteur se mettre à la disposition du nouvel arrivant. Ce dernier pénètre sous la demeure de l'Arabe par le côté droit de la tente, l'autre côté étant généralement réservé à la famille et aux femmes 2. A peine entré, il est salué par les assistants, qui se lèvent en son honneur, et lui offrent une bonne place sur le tapis étendu par terre. Quelquefois, en signe d'une plus grande distinction , un matelas est apporté , recouvert d'un tapis aux couleurs voyantes. Le voyageur s'installe, et aussitôt commencent les salutations, plusieurs fois répétées. Dans certaines tribus, au Négeb par exemple, chacun des Arabes présents, à tour de rôle, donne la paix au nouvel hôte, obligé naturellement de répondre à chacun. Le feu est bien vite allumé; ordinairement les crottins de chameau [gilleh xW)

1. Je n'ai cependant pas entendu dire que les nomades actuels, comme faisaient les anciens Arabes, allument de grands feux le soir devant la tente, pour indiquer la route aux pauvres égarés et les inviter à venir jouir de l'hospitalité.

2. Chez les Balâwneh, j'ai cependant vu la disposition contraire.

remplacent le charbon. Le café est apporté dans un petit sac de cuir; sur l'heure il est grillé, moulu, ou plutôt broyé, préparé et servi. La tasse est présentée au moins deux fois ; tous les assistants en reçoivent leur part, quelques gouttes, ordinairement dans la même tasse. Il est de toute convenance d'attendre ensuite patiemment le repas. Ce serait un affront de le demander. Le fait seul d'être assis sous la tente indique suffisamment le désir du visiteur et le devoir du maître. On verra à propos de Y immolation, la manière dont la victime est égorgée en l'honneur d'un personnage de distinction. Bien que des chefs comme les Môgally ou Âbou Tâïeh soient en certaines occurrences obligés de préparer chaque jour un ou plusieurs moutons pour nourrir les hôtes — en ma présence Abou Tâ'îeli a immolé une fois un chameau pour apprêter le dîner de plus de quatre-vingts Arabes qui attendaient leur nourriture, — il reste vrai cependant que la viande n'est pas la base de l'alimentation du nomade. Fréquemment le voyageur se contente d'un plat de blé concassé, mélangé avec du pain et du beurre. Quelle que soit la pitance préparée, elle est placée devant les hôtes sur un grand plat de cuivre ou de bois (fig. 7). Tous se lavent sommairement la main droite avec un peu d'eau versée par un serviteur, et s'accroupissent autour du plat posé par terre. Un premier geste pour retrousser la manche du vêtement, toujours fort longue, et à l'invocation de « au nom (V Allah très iniséricordieux » , toutes les mains droites plongent à la fois dans le plat. Rarement le chef mange avec les hôtes ; il veille à ce que chacun soit servi et excite les uns et les autres par ces paroles : eflahou, eflahou ('j^^'î ^). Au printemps, le lait et le leben sont présentés de préférence à tout autre aliment. Manger est un acte trop important pour qu'aucune parole soit prononcée pendant le repas. Les Arabes ne boivent pas non plus en mangeant. Lorsque le premier se lève, il répond au cheikh qui l'invite à continuer : « mba'tu '^.x.-^ , je suis rassasié, grâces à Allah ». Il n'est pas convenable d'achever complètement tout ce qui est dans le plat : on en laisse un peu pour les pauvres de la tribu qui attendent toujours silencieusement les restes. Les hôtes ordinaires s'essuient la main à l'extrémité de la tente réservée à cet usage. Aux étrangers et aux Arabes principaux, ou apporte un peu d'eau pour se laver les mains et se rincer la bouche-. Ensuite chacun reprend la place qu'il oc-

1. Le mot : eflahou est ici usité dans le sens de : manrjez bien; la racine falah signifie labourer la terre, travailler.

2. Cet usage de se laver parait bien trop fran'jy à un vieux bédouin qui disait avec ironie : « Bientôt nos Arabes demanderont des cuillers et des fourchettes! jadis, on man-

COLTCMES DES ARABES. 6

cupait avant le repas et attend une tasse de café, complément habituel du festin. Alors commencent les longues conversations; les questions deviennent plus pressantes, une sorte d'intimité s'établit entre ces hommes qui se rencontrent pour la première et peut-cire pour la dernière fois. Mais tous ont participé à un repas commun; un lien s'est formé entre eux. Sous ce mince abri de la tente, on dormira tranquille, côte à côte, sans aucune crainte d'être volé ou maltraité. A chacun des hôtes, le maître de la tente donne une couverture pour le préserver du froid pendant la nuit. Un tapis, étendu par terre, sert de matelas. Un hôte de distinction est toujours mieuxtraité, .l'ai été touché de voir un Mogally déployer une sollicitude presque maternelle pour me préparer une bonne couchette. Au campement d'Abou ïcï'îeh, Awdeli n'a point voulu confier ce soin à un 'ahcd : il se Test réservé pour lui-même. Abd cl-Gany était plein de sollicitude pour satisfaire ses hôtes, désirant avant tout les voir partir contents de sa demeure; souvent il s'imposa de véritables sacrifices pour soutenir cette renommée. Chez les anciens Arabes, aucune vertu n'est louée comme l'hospitalité généreuse et constante. On connaît le fait de ce nomade qui voulant traiter un étranger avec plus d'égards et de noblesse que d'ordinaire fit tuer, pour la servir à table, une jument de race dont il venait de refuser un prix fort élevé. Je pourrais citer des nomades qui ont sacrifié presque tout leur bien au devoir de l'hospitalité. Chez les Zeben, un chef s'est presque réduit à la pauvreté. Mon ami Touâl de Mâdabâ a sacrifié tous ses troupeaux à la pratique de cette vertu, et mon guide 'Awdeh me disait un jour que les principales dépenses de sa maison devaient être mises au compte de l'hospitalité accordée à tous ceux qui se présentent. En somme, sous beaucoup de tentes,, on ne tue un mouton ou un chevreau, en dehors de quelques circonstances extraordinaires, que pour recevoir les amis ou les étrangers. Malgré cela, aucun campement actuel ne voudrait entendre réciter contre lui ce vers satirique :

« Lorsque des hôtes (en petit nombre) arrivaient, ils élaieiit imporluns à la tribu, dont les marmites étaient jugées trop petites. »

■ j "^ > w' w^ J-- c ^ — ■ •• ^-^ Le chef ne doit pas veiller uniquement à sa réputation personnelle; sa position l'oblige à conserver et à accroître la bonne re-

seait du bon beurre à pleine main, et on essuyait ses doigts à sa barbe; on n'avait point de serviettes, mais on était plus brave à la guerre, plus vaillant à la razzia, et parfois on tuait des moutons pour nourrir les pauvres. »

nommée de toute sa tribu. Suivant les usages locaux, dans les différents clans, existent des règles spéciales. Chez les Béni Salier, les Mogally, les Haweïtât, tous les chefs et tous les principaux membres de la tribu sont en état davoir une medàfeh, un local pour les hôtes. Chacun déploie la munificence quil veut. Mais dans beaucoup de campements — et on retrouve le même usage dans les villages, — un lieu déterminé est réservé aux hôtes; c'est une tente ^ ou une maison, à la charge de toute la tribu. Dès leur arrivée, les étrangers y sont conduits, installés, entourés. Mais ni le cheikh, ni le voisin ne se croient obligés de préparer le repas ou de fournir le café. Cette obligation incombe à la famille dont le jour est arrivé de faire les frais de l'hospitalité. En effet, chaque tente à tour de rôle est chargée, de par l'accord unanime du clan, de recevoir les hôtes, de les nourrir, eux et leurs montures. C'est ce qu'on appelle dorah ou saqfah. Cette coutume existe chez les tribus de Kérak et des environs. Le chef veille à son maintien et au bon traitement des hôtes -. Si la famille à qui incombe les devoirs de l'hospitalité, la dorah, n'est point présente, ou se trouve dans l'incapacité de les remplir, une autre lui est substituée par le chef. Grâce à cette sage organisation, les dépenses sont supportées par toute la tribu. Au désert, il m'est arrivé de demander l'hospitalité sous des tentes où le chef était absent. La femme, dans ce cas. apporte du bois, du feu, le café et la farine avec les instruments nécessaires pour préparer un maigre repas. Après avoir tout disposé devant l'hôte, elle se retire. Parfois, cependant, elle ne craint pas de lier conversation avec l'étranger, surtout si elle occupe un certain rang. Il n'est cependant pas de mise que les femmes

1. Cette teote poile le nom de Hq ^^^ comme le comparliineat de la tente du cheikh où descendent les hôtes.

2. J'étais descendu un jour au s'/y du cheilih Musallem, à Ter'în. La dorah appelait au service des hôtes un certain Hasan qui travaillait à son jardin, au moment de mon arrivée. Mosallem lui dépèche un exprès pour l'avertir de l'obligation qui lui incombe et lui commander de venir aussitôt. Ilasan ne se pressait pas. Le cheikh, furieux, commence à l'insulter ironiquement, lui demandant s'il n'avait pas encore fait le semâJ. Pendant que les vieilles matrones du campement se groupaient autour de moi, fumant leurs longues pipes, Mosallem le lépreux se mit à préparer le café. Un autre jour, au campement des Seljour, je voulais descendre sous la tente de Mohammed ed-Diâb, frère du cheikh. Mon ami était absent. "Talâl vint lui-même me recevoir et dépêcha aussitôt un cavalier à Mohammed, qui était à deux heures de distance, pour l'informer de ce qui se passait. Quand on arrive dans ces caaipâments, on enteni parfois les mots : « A qui les hôtes aujourd'hui? - A moi, » répond quelqu'un, et il se hâte de tout préparer. D'autres fois, les nomades se disputent pour avoir l'honneur d'emmener chez eux le visiteur qui se présente. « Si nous honorons ainsi les hôtes, me disait un musulman, c'est parce que nous les considérons comme venant de la part d'Allah. »

84 r.OlTfMES l)i:S AUAlîES.

servent les étrangers, ni qu'elles s'approchent d'eux pour causer. Le déjeuner du malin n'est pas servi aux campements, si ce n'est chez les Mogally et les Béni Saljer. On suppose que l'hôte ne passe qu'une seule nuit. Lorsqu'on veut faire un séjour plus prolongé, on attend patiemment que les premières aft'aires soient réglées; les troupeaux sont envoyés au pâturage; le feu est allumé pour faire le pain de la journée; les femmes et les fdles sont dirigées vers la source ou le ruisseau pour chercher de l'eau, d'où elles ne reviendront pas avant midi; à huit ou neuf heures du matin, le café est servi et vers midi ou une heure, le premier repas est olfert.

Il ne serait point permis de descendre sous une tente, et puis, au moment où la nourriture va être apportée, d'accepter une invitation dans une hahitation voisine. Le maître le regarderait comme une grave injure faite à son honneur. Si on prolonge son séjour dans le même campement, il n'est nullement interdit de visiter plusieurs tentes et même d'y prendre de la nourriture. C'est même une marque de déférence que de visiter la tente du cheikh, à supposer qu'on soit descendu dans une autre maison.

Le nomade qui reçoit un étranger se croit obligé de rester avec lui tout le temps de son séjour. Pendant que je me trouvais chez Mohammed Diâb, des Fâïz, un Arabe est venu l'inviter à manger le mouton sous sa tente : « Il est tout prêt, disait-il; nos amis sont réunis; toi seul tu es en retard. — Je ne puis, répondit Mohammed; j'ai un hôte, » et il ne sortit point de sa demeure. On n'insista pas. Mais celui qui l'avait invité lui envoya un plat du festin préparé. C'était un vendredi, Mohammed se hâte de me présenter ce « cadeau ». Sur une simple réflexion de ma part que ce jour-là je ne mangeais point de viande, il mit le plat de côté, sans rien dire, et fit servir du leben. Le cheikh des 'Adwcân, Sultan, résista aussi à une première invitation de manger le mouton sous une tente voisine; mais il profita d'un moment où nous étions occupés pour disparaître et aller festoyer. Son absence fut remarquée par mes compagnons, et sa conduite amèrement critiquée. « L'hôte doit être respecté et le chef est oblig-é de rester avec lui, » me disait à ce propos un Arabe, et pour me montrer les graves conséquences d'une mauvaise hospitalité, il me conta l'histoire suivante. « Le Prophète passait un jour dans la vallée du Jourdain vers le Gôr Sâfieh. Il entra sous une tente pour y passer la nuit et y recevoir l'hospitalité. Le soir venu, le maître de la tente lui apporte solennellement une dablheh, immolée en son honneur. Mahomet se dispose à goûtera ce mets, étend la main et prononce la formule sacrée : Au nom d'x\llah très miséricordieux...

Soudain tout s'agite, un chien^ s'élance et se met à aboyer contre le chef, qui l'avait tué au lieu de sacrifier un mouton. Le Prophète irrité prend sa monture et maudit la région tout entière. 11 s'était à peine éloigné, qu'une pluie de soufre s'abattit sur la contrée, engloutit tous les habitants et constitua la mer Morte. »

Par rapport à l'hospitalité, un singulier usage des tribus de l'est m'a été signalé par plusieurs nomades. Lorsqu'un hôte est descendu sous une tente, il se considère comme devant à lui seul recevoir tous les honneurs et les avantages de l'hospitalité. S'il apprend donc l'arrivée d'un autre étranger qui aurait l'intention de se diriger vers la même habitation, il monte à cheval et va le trouver alors qu'il est encore à une certaine distance : « Mon ami, lui dit-il en l'abordant, ne descends pas sous telle tente, car je m'y trouve comme hôte. » Le second voyageur cherche alors un autre abri pour la nuit. Cet usage n'est point admis en pays de Moab. Chez les Béni Saher, un Sammâr recevait l'hospitalité. Il s'aperçut bientôt qu'un Arabe d'un autre cl an se disposait à venir sous la tente où il se trouvait déjà. Il se lève et le prie de chercher ailleurs l'hospitalité, puisque lui se trouvait déjà sous cette tente : « L'usage n'est pas reçu chez nous, » répondit le Sahary, et il entra sous la même tente.

J'entendais un jour 'Abd el-Gany faire la comparaison entre l'hospitalité qu'il donnait aux employés du gouvernement turc et celle que lui, chef, recevait dans ses visites à Kérak : « J'égorge quatre ou cinq moutons, qui sont préparés avec du beurre et du riz, et rien ne manque au festin; mais quand je me présente chez les efendys, on m'offre en souriant une cigarette et une tasse de café, et c'est tout; juge de quel côté se trouve la générosité. » La façon dont l'Arabe se comporte envers les hôtes sert de mesure pour apprécier sa vertu : « Tu n'es pas bon, » disait un missionnaire à un Arabe, auteur de plusieurs méfaits. « Si, je suis bon, répondit celui-ci; je donne à déjeuner aux hôtes, »

On le voit, l'estime de l'hospitalité n'a point diminué dans l'esprit du nomade et les voyageurs peuvent en tirer profit. Naturellement, ils ne seront pas aussi bien traités qu'à l'hôtel du Luxembourg ou au palais d'Orsay, mais dans l'aridité du désert un accueil cordial est bien appréciable. Il faut noter de plus que l'hospitalité produit un autre efiét, elle assure une protection efficace et rend intangible celui qui en est l'objet. En traitant du droit de la maison, il sera question de l'immunité accordée par l'usage à l'Arabe qui pénètre sous une

Page 1