‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 29 sur 159 · RB., 1906., p. ii · texte numérisé non relu

RB., 1906., p. ii

les ensevelir; ce serait aussi, d'après d'autres bédouins, « parce que les morts se trouvent mieux auprès de l'eau ». A Kérak, le cimetière principal était auprès de la citadelle. Le gouvernement actuel l'a fait disparaître. Auprès de chaque Avély, se trouve presque nécessairement un endroit destiné à la sépulture ; à Ga'afar, il avait pris un développement considérable. Les fellâbs de Palestine ont à cœur de se faire ensevelir auprès de leurs villages. Un habitant de Sour Bâher était mort chez les Sehour; il fut placé sur un chameau et rapporté, en deux jours de marche, auprès des siens. On sait que les pèlerins persans de La Mecque rapportent dans des caisses les restes de leurs parents ou amis qui succombent en route, pour les ensevelir à Kerbela ou à Bagdad. Cet usage, on le conçoit, ne contribue pas peu à entretenir le choléra.

Aux funérailles de Mohammed Hesein, frère du cheikh des Nawâr, j'ai noté une particularité remarquable : le mort, dit-on, ne veut pas quitter sa tente, et oblige souvent les porteurs à s'arrêter et même à revenir vers le campement. Cet usage n'est pas propre aux Nawâr. M. Macalister l'a constaté à Gézer. Il est surtout commun à Sait, chez les 'Azeby. Chaque fois qu'un musulman mourait en cette localité, on assistait à une comédie tournant parfois au tragique. En plus de toutes les évolutions opérées sur la route du cimetière, on voyait parfois le défunt ramené à sa maison, et laissé ainsi deux ou trois jours sans sépulture, sous prétexte que son esprit ne voulait point s'éloigner de sa parenté. La pratique tournait au détriment de la santé publique. Le gouvernement dut intervenir. La résistance fut vive de la part des fanatiques. Malgré la défense formelle de l'autorité, l'usage ne manqua pas de se perpétuer; les porteurs affirmèrent par Allah que l'esprit du mort était plus puissant qu'eux et les forçait de rebrousser chemin. Le qâïmaqâm fit porter un cadavre au cimetière par des chrétiens ; les phénomènes extraordinaires ne se produisirent plus.

Lorsque c'est une femme qui meurt, les manifestations de la douleur sont moins vives. Chez les Hamâldeh, le cadavre est lavé avant d'être livré à la sépulture. Si une femme porte des bracelets ou d'autres ornements au moment où elle expire, elle est ensevelie avec ses joyaux; personne, autour d'elle, n'osera les lui enlever. J'ai entendu dire qu'on ensevelissait souvent les femmes avec un miroir et un peigne; on leur met aussi du kohel sur les yeux et un collier autour du cou. Un petit voile vert ou jaune couvre le visage. Quand le cadavre d'une femme est emporté de la maison ou de la tente, les parents de la défunte jettent sur elle le merir ou cordon du kefïeli et le laissent juscju'au cimetière, où ils le reprennent.

VIE DE FAMILLE. jOl

Les parents se font un honneur de poiter le cadavre le long- du chemin.

S'il s'agit d'un enfant, les cérémonies sont beaucoup plus simples : le père et les frères conduisent le petit être à sa dernière demeure. On se tromperait en croyant à l'indifférence du bédouin à la disparition d'un de ces petits enfants. J'ai vu à Mcâdabâ une bédouine s'affaisser et tomber évanouie au moment où Ton prenait le cadavre de son fils pour l'emporter au cimetière. Chez quelques Arabes, avant de sortir de la demeure le cadavre d'un petit enfant, on lui met dans la bouche une pièce d'argent afin que, du cimetière, il ne soit pas tenté de revenir pour prendre les biens de la famille.

L'ensevelissement étant terminé, on veille à préparer un repas en l'honneur du mort. A IJala^^câ, les pauvres 'Azâzmeh qui venaient . un jour d'accomplir en notre présence la funèbre cérémonie, se groupaient autour d'un petit feu, prenaient une tasse de café, et se partageaient entre eux quelques figues sèches en l'honneur du défunt. C'est la façon la plus pauvre d'honorer le mort. Chez beaucoup d'Arabes on amène toujours une brebis qu'on immole auprès du tombeau, quelquefois au-dessus, et qui est préparée sur place et distribuée aux assistants. Les deux sacrifices usités en cette circonstance seront décrits à propos de V'immolation ; quelques observations seulement ont ici leur place.

AMa'ân, le sacrifice pour les morts a lieu bien régulièrement. Pour l'homme qui a péri de mort violente, ou fait son sacrifice le jeudi, et le vendredi pour celui qui a succombé de mort naturelle. On dit que « l'esprit du mort y trouve plaisir et consolation ».

Il est d'usage d'inviter sous une tente le père ou le fils du défunt, au moment où il revient du cimetière. Il ne doit pas rentrer chez lui immédiatement. C'est le chef, ou un ami, ou bien un voisin qui le conduit sous sa propre tente. Chez les Arabes du Sinaï, pendant les trois jours qui suivent l'enterrement, la famille en deuil ne retourne paint chez elle; elle demeure chez des étrangers, où elle reçoit les visites de condoléances. Ces visites ont lieu aussi sous la tente du défunt, lorsque sa parenté a repris son train de vie normal, et en ces circonstances on sacrifie force moutons pour honorer les hôtes.

Le repas pour le mort est tellement considéré qu'une des pires imprécations est de dire : « Dieu fasse qu'à ta mort tu ne trouves personne pour te faire le souper du soir » ( ,^J! v^O U ^3^.:\.

Lorsque Qoftân fut tué, on l'ensevelit près de sa tente. A côté de son tombeau, on fit un tas de terre et on dit : « Ceci, c'est le riz. » On apporta ensuite une grosse pierre, on la brisa et on dit : « Ceci, c'est la

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viaiule poui' le mort. » On trara oiisnilc sur la terre et sur la pierre le dessin d'un sabre, d'un fusil, d'un pistolet.

l'ne autre façon consiste à visiter la tombe. Dans le Haurân, pendant IfS trois jours ([ui suivent la mort de quelqu'un, sa parenté et SCS amis se réunissent le matin sur son tombeau et y prennent le café.

Les nomades eux aussi aiment à visiter les tombes de leurs défunis. Il est rare qu'on les voie passer auprès d'un cimetière de leur tribu sans être témoin de leurs prières et de leurs prostrations. Ils entrent en commerce avec les absents, ou, s'ils ne peuvent s'arrêter, font en marchant une invocation à Allah. Ils aiment, dans leurs longues pérég-rinations au désert, à camper duiant quelques jours auprès d'un maqbarah. A Jérusalem, depuis quelques années, je vois un brave boucher musulman dresser chaque année, huit jours duranf, une tente auprès de la tombe de son fils, et habiter en quelque sorte avec lui pendant ce laps de temps ^

L'idée de bâtir une qubbeh sur les tombeaux dérive sans doute de cet usage de la tente. A Bosr el-llarîry une mosquée est élevée sur la tombe du cheikh 'Aly qui repose dans un tombeau extériorisé par un cénotaphe en maçonnerie, de quarante coudées de long ; encore est-il trop court d'après la tradition, car les pieds du cheikh ont dû être repliés! — La construction remonte à Mélek eçl-Dâher qui prépara, à côté de la tombe sainte, une sépulture pour Rahmah, sa mère. Lorsqu'ils voulurent élever la coupole, tous les travailleurs éprouvèrent une résistance invincible; on réussit pourtant à bâtir la qubbeh qui s'écroula aussitôt, pour témoigner de la sainteté de Rahmah, « désireuse de toujours regarder le ciel- ».

A Sait la visite au cimetière est passée dans les mœurs. Les femmes catholiques choisissent de préférence le matin des grandes fêtes pour aller pleurer leurs morts; elles renoncent à cette pratique sous l'influence des missionnaires 3.

En signe de deuil, un Sahary jura de s'abstenir de beurre, une année durant, après la mort de son fils.

1. Sur l'usage ancien de dresser une tente sur la tombe du ii.ori, voir Goi.DziHEr,, Culle des ancêtres (tirage à part, p. 24).

2. Voir un fait analogue dans GoLD/.uiEn, op. l., p. 26. On en jieut d'ailleurs relever un peu partout.

3. L'usage doit être fort ancien si nous en jugeons par un canon de l'Église syrienne : iS" 118 : Les femmes qui se rendent au tombeau en se lamentant sur les morts avec des

tambours et des danses, seront privées de l'Église et de la communion et il n'est pas permis aux prêtres d'être présents quand on fait ces danses. Le n° 116 est suggestif : 11 ne convient pas de faire des mémoires et des festins mortuaires durant le jeûne du carême, à moins que ce ne soit le samedi ou le dimanche. Cf. F. N\u, Résolutions canoniques de Cyriaque évêque d'Amid, dans le Canonisle contemporain, déc. 1905, p. 710.

Comme manifestation de la douleur et en signe de deuil, les femmes coupent leurs longues manches blanches et se les placent comme un voile autour de la tête. Pour les Arabes, la couleur du deuil, c'est le blanc, porté sur la tête; le blanc est d'ailleurs leur couleur préférée '.

A Ma an et chez les Sehour, les femmes, à la mort du mari, ou pour porter le deuil d'un parent, laissent de côté leurs bracelets, leurs colliers, leurs anneaux.

Quand un certain Mohammed des Sehour perdit son fils, il répandit un rotol de café sur sa tombe.

A Kérak une femme, nommée Ralimah, apprend soudain la mort violente de son mari; elle fait vœu aussitôt de ne jamais plus porter le peigne à ses cheveux. Depuis vingt-sept ans, elle tient sa promesse.

Beaucoup de femmes, en signe de deuil, font vœu de ne jamais plus se mettre de koliel sur les yeux, de ne plus prendre part à des noces, de ne jamais plus porter d'étoffe ou de souliers rouges.

« Où ira ton esprit (^îX>.^, i après ta mort? » demandai-je à un bédouin. « Dans la terre », me répondit-il; « auprès d'Allah », me dit un autre; « dans le puits aux âmes, à Jérusalem », lit un troisième. A Ma an, on m'afiirmait un jour que l'esprit du mort, sept jours durant, rôde autour de la tombe, l'esprit des enfants surtout, mais aussi celui des grandes personnes. Il revient également se réjouir auprès du tombeau si on y offre un sacrifice. Cet esprit retourne souvent à la demeure où il a habité; il ne fait point de mal à ses pirents, mais porte parfois préjudice aux étrangers. D'autres ajoutejit aussi que, le soir même de la sépulture, l'esprit est jugé dans le tomheau, et, suivant ses actions, envoyé « au lieu du droit, ou au feu ».

Les combattants qui succombent sur un champ de bataille sont parfois abandonnés aux hyènes ou aux oiseaux de proie. Les Arabes en campagne n'ont pas toujours le loisir d'ensevelir les morts. Les vainqueurs rendent les derniers honneurs aux principaux des leurs, et aux chefs de la troupe ennemie. Les Rualah tombèrent une fois sur une troupe de Sehour et en tuèrent deux. Ils apportèrent les cadavres près d'un chemin et les eusevelirent, l'un à droite, l'autre à gauche.

Plusieurs Arabes dépouillent les cadavres ennemis, mais ils ne les mutilent point et ne les insultent pas. Ils blâment ouvertement la conduite des Druses qui brûlèrent, il y a deux ans, quelques Arabes

1. En Suie, le noir est la couleur du deuil pour les chrétiens.

Seïlam qu'ils rencontreront et niassacrrrcnl à MaAvqar près du Zerqâ. Ni les Sehour, ni les Sarârât, ni aucun autre Arabe ne se permettent ces atrocités.

Los Qeïsîeh, fellâlis du (Jébcl IJalïl, se sont livrés, il y a quelques années, à de semblables actes de cruauté. Pour un terrain disputé, à tell 'Arad, ils sont entrés en guerre avec les Az-Zullâm. Les succès de la lutte ont été balancés, et la discussion dure encore. Un jour, les Qeïsîeh surprirent quelques ennemis aux ruines de Kscïfch. Après les avoir capturés, ils leur coupèrent la gorge et brûlèrent ensuite leurs cadavres. Mais ce sont là des « procédés de fellahs ou de Druses », me disaient les bédouins.

A Ma an, personne n'a jamais entendu dire qu'on brûlât un cadavre; à Kérak, le fait est aussi inouï. On ne brûle rien sur les tombeaux. 3Iême le farouche 'Abd el-Gany n'a jamais brûlé un cadavre ; il se contentait de les couper en morceaux '.

Pour clore ce sujet voici le détail d'une grande cérémonie funéraire chez les Nawâr-. Le frère du cheikh Sellm, nommé Mohammed Heseïn, est mort en janvier 1905. Depuis longtemps malade, il avait toujours refusé de prendre des remèdes « parce que Dieu n'a pas voulu qu'il en prit », me disait quelqu'un des siens. Il a expiré le matin. Vers midi on a lavé le cadavre avec de l'eau chaude et du savon. On a ensuite apporté les pièces de sa toilette funèbre ; on l'a revêtu de ïizar ou ceinture autour des reins; par-dessus, on a placé le tôb el-Haq, composé de trois parties : du vêtement de la justice, du vêtement de Mahomet, et du vêtement d'Aly. La dépouille mortelle a été ensuite enveloppée du kafan'^. Tous les vêtements sont blancs. On a croisé les mains du défunt sur la poitrine au lieu de les laisser étendues à la manière musulmane. Avant de le déposer dans la bière, on a soufflé trois fois^ afin de lui donner la vertu de se mou-

1. Les Béni Saher ne coupent jamais le col à un ennemi percé d'une balle.

2. On désigne ainsi les Tziganes de l'Orient, qui vivent parmi les nomades, dans les villages des fellahs, et surtout aux environs des villes. D'après leurs propres dires, les Nawâr des environs de Jérusalem reconnaissent comme ancêtre Hag Ahmed ben Selïm. Il habitait à l'est, n'a jamais eu de patrie ni de sol auquel il se soit attaché, et a toujours erré; il passe pour le fondateur des Nawâr forgerons (haddâdin). A côté de cette branche spécialement adonnée aux travaux du fer, existent deux autres divisions dénommées d'après leurs occupations : les joueurs de tambourin, ou jahbâUn, et les chanteurs, zammârln. Voir une élude intéressante sur les Nawâr, par le P. Anastase, O. C, dans le Machriq de 1902. Un campement de Nawâr est établi en face de Saint-Élienne à Jérusalem, sous la direction du cheikh Ibrahim Selïm.

3. Le kafan est aussi appelé (ja^az; on m'a nommé un autre vêtement heber.

4. D'après une autre explication, cette triple insufflation aurait pour but de montrer que le défunt n'avait fait aucun mal.

voir au moment où on l'emporterait. En efTet, dès que les porteurs l'ont eu soulevé, le mort a fait tourner le cercueil, obligeant les porteurs à s'arrêter et à revenir vers le campement : le défunt avait, disait-on, beaucoup de peine à quitter sa tente, ses deux femmes et ses enfants; il désirait les voir encore une fois et leur donner une marque suprême d'affection. C'est alors que le cheikh intervint; il donna un coup de baguette sur le cercueil et lui intima Tordre de repartir. Quand le cortège défila devant le campement, une femme aspergea, avec de l'eau, le sol et les passants, « afin, dit-elle, que tout le mal s'en aille avec le mort, et ne revienne pas nous assaillir ». La même pratique a lieu chez les Arabes qui rencontrent un convoi funèbre. Lorsque les femmes du Nawâr furent de retour du cimetière, elles se lavèrent la tête et les épaules pour enlever la poussière et les cendres dont elles s'étaient couvertes.

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