‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 36 sur 159 · par l'abondance des hommes ij^^jî ï^^V · texte numérisé non relu

par l'abondance des hommes ij^^jî ï^^V

Une courte étude sur chacun de ces titres nous fera connaître le cheikh et manifestera le fonctionnement de la tribu.

1° La générosité ou la honte (s^-JJi).

Les deux qualités les plus exaltées dans l'ancienne littérature sont la valeur guerrière et la générosité envers les hôtes. Au cheikh incombe le devoir de les héberger. Dénier l'hospitalité, ce serait accumuler sur sa tête les malédictions et le déshonneur, et s'exposer à perdre toute autorité et toute influence. Le cheikh connaît trop bien cette loi pour y manquer. Il s'efforce de tout son pouvoir d'être généreux et de satisfaire ses hôtes, faisant même étalage de tout le luxe à sa portée. Aussitôt qu'un visiteur de marque se présente, il fait apporter les tapis précieux ; les domestiques préparent une sorte de sofa sur lequel le nouveau venu s'installera gravement. Il n'aura à se préoccuper de rien, ni pour lui, ni pour ses compagnons, ni pour sa monture '. La victime est immolée en son honneur. Le plat de viande est placé devant l'étranger toujours assis sur son sofa. Bien que les Arabes se jettent avec une certaine avidité sur la nourriture, ils savent cependant se tenir devant un visiteur, et se piquent d'une certaine politesse à son égard. Chaque fois que j'ai pris un repas avec eux, je n'en ai jamais vu un qui portât la main au plat, avant que je n'en eusse goûté le premier. Ils étaient aussi attentifs à ne pas manger plus vite que moi, afin de ne pas passer pour gloutons et grossiers.

Au milieu du repas, arrive le cheikh, qui refuse ordinairement de manger avec l'hôte qu'il veut honorer; il vient constater si tous ont leur part de nourriture, et apporte généralement un vase plein de beurrefonduqu'ilrépandsurla viande déjà fortement imprégnée. C'est une marque de générosité et une manière d'honorer son hôte. Il s'arrête même bien souvent à lui choisir dans le plat, avec ses doigts, les morceaux les plus tendres pour les déposer devant lui. Lorsque l'étranger se déclare satisfait, le plat est posé devant les autres groupes de convives qui attendent patiemment leur tour. Le cheikh fait alors apporter de l'eau pour qu'on se lave les mains et qu'on se rince la

1. Avant de lui offrir le café, on lui présente parfois un rafraîchissement. L'usage s'introduit chez les Mogally, les Fâïz et les 'Adwân, mais à la tente du cheikh seulement.

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bouche. Le cafô circule encore une fois, et les longues conversations commencent pour durer l)ion avant dans la nuit.

Certains clieikhs donnent tous les jours riiospilalitc à soixante ou à quatre-vingts personnes. Leur tente est constamment remplie de gens qui attendent la nourriture et une couverture pour la nuit, et (}ui disparaîtront dès que le soleil se montrera à l'horizon. C'est donc trois ou quatre moutons qu'il faut égorger chaque jour. Le beurre ne doit pas être ménagé. C'est en cela, comme nous l'avons vu, que se montrera la générosité du cheikh.

Son hospitalité est gratuite en principe et il considérerait comme un affront qu'on veuille la lui payer. Il se glorifie cependant s'il reçoit un cadeau, et disons-le ouvertement, en règle générale, il s'attend à être honoré, suivant le terme arabe, d'une gratification quelconque de la part de l'étranger, bien qu'il ne la réclame point comme prix de l'hospitalité donnée.

Quant aux Arabes, qu'ils a])partiennent à sa tribu ou à une tribu étrangère, ils sont tous également bien traités.

Si une femme se présente, elle est reçue par la femme du cheikh, et entre au mahram, sous la partie de la tente réservée aux femmes.

Ce n'est pas seulement dans l'hospitalité que doit se montrer la générosité du cheikh, mais encore dans les cadeaux qu'il fait aux principaux de la tribu, et aux chefs voisins; dans les secours qu'il distribue aux pauvres, donnant un chameau à celui-ci, une brebis à celui-là, se montrant le père de tous. Lorsqu'il visite une ville, ou qu'il entre dans un bazar accompagné de deux ou trois Arabes, il est moralement obligé d'acheter pour ses compagnons les mêmes objets qu'il se procure pour lui-même. Sa position l'oblige à ces libéralités. Pour gagner les cœurs et pour se les attacher, il use largement de ce moyen qui réussit toujours. Lorsque mourut 'Aly Diâb, le cheikh des 'Adwân, il laissa deux fils : Fâïz et Sultan. Fâlz était le plus jeune, mais il était renommé pour sa générosité et sa large hospitalité; c'est pourquoi la tribu se déclara pour lui, et voulait le reconnaître pour cheikh. Mais Sultan, pour jouir en paix du pouvoir, le fit assassiner; si malgré ce crime et son avarice, il est encore chef d'un clan assez nombreux, c'est parce que les 'Adwân respectent en lui le pouvoir héréditaire. Mais Sultâu voit son influence diminuer; un fort parti s'est formé contre lui; il est toujours accompagné d'une escorte nombreuse dans la crainte de périr de mort violente.

Chez les Abou'l-Ganâm, le cheikh Marzouq laissa comme héritier de son pouvoir, Fâyad {j^}3), son fils, âgé de 25 ans. Le fils était faible de caractère, violent et avare; son oncle Sâlem se montrait,

au contraire, généreux, hospitalier, et plein de bonté pour les pauvres. Aussi n'eut-il point de peine à supplanter Fâyad, à le chasser même de la tente du cheikh qu'il tenait de son père, et à s'y installer à sa place. Salera jouit aujourd'hui d'une autorité incontestée.

2° La valeur symbolisée par la jument ''L.^^^.).

A la libéralité, le chcikli doit joindre la valeur personnelle, le courage guerrier. Il n'est pas à la tète de la tribu comme un bureaucrate, mais comme un cavalier intrépide qui doit conduire à l'ennemi, diriger une razzia, défendre les siens contre une attaque à main armée. S'il n'est pas un excellent cavalier, il ne pourra diriger l'action, garder la tète de ligne, et dans la fuite il sera exposé à tomber entre les mains de l'ennemi. Il suffit d'avoir vu une fois les cavaliers arabes se précipiter bride abattue contre un adversaire pour comprendre la nécessité de cette valeur tant appréciée. Aussi le cheikh est-il obligé de s'exercer dans l'art du cheval, et d'acquérir une certaine réputation d'intrépide habileté. A juste titre il se glorifie de sa dextérité qui ne manquera pas d'être exaltée. On me récitait avec orgueil un trait récent.

Les troupeaux de llatrael, des Zeben, paissaient au désert sous la houlette d' Aref, un de ses parents ; survient une razzia des Druses et des Sardïeh. Les maraudeurs tuent le berger et enlèvent les chameaux. Ilatmel est bientôt informé de ce malheur. Avec un seul compagnon, il monte k cheval et s'élance à la poursuite des voleurs sans pouvoir les atteindre. Mais il pénètre dans Bosra avec l'espoir de se dédommager. Il s'aperçoit bientôt de sa témérité. « Si les Druses savent que je suis ici, pense-t-il, ils ne manqueront pas de me tuer. » 11 profite de la nuit pour envoyer chercher des renforts à son campement. Huit cavaliers ne tardent pas à lui faire savoir qu'ils l'attendent non loin de Bosra. Ilatmel les a bientôt rejoints. Il est hors de danger. Mais que faire? Regagner sa tente sans butin, c'est trop de honte. Malgré leur petit nombre, ils se décident à tenter un coup de main sur les Druses. Ils les atteignent à Hout, enlèvent un troupeau de chameaux et reprennent le chemin de leur campement. Pour dépister les Druses qui s'élançaient à leur poursuite, Ilatmel confie le troupeau à trois de ses cavaliers qui devront par des chemins détournés le conduire sur leur territoire, et lui-même, à la tète des braves qui lui restent, se dispose à s'opposer aux Druses, en les attirant au désert dans l'espoir de les distraire de la poursuite de leurs cha-

mcaux. Mais les Oriises reconnaissent bientôt le stratagème de Hatmel, le laissent continuer sa route et se rabattent sur les trois cavaliers qui emmenaient le butin. Le combat s'engage. Mais que pouvaient faire ces trois braves, contre une quarantaine d'assaillants? Le premier, Mefleli, a sa jument tuée sous lui et le bras fracassé par une l)alle. Il échappe cependant à la mort, et parvient à regagner sa tente après deux jours de marche; les deux autres ne furent pas mieux traites. Les Druses ramenèrent leur troupeau, et Ilatmel arriva trop tard pour le leur disputer. Mais son courage est resté proverbial. Le narrateur conclut son récit en disant : « Voilà comment un cheikh doit être valeureux. »

On vante encore beaucoup l'intrépidité d'un chef Hamïdy. Lorsque le Gouvernement s'empara de Moab en 1892, il rencontra une résistance dans la Kourah. Les troupes ottomanes s'étaient établies sur un plateau, attendant la soumission des l.Iamâîdeh. Ces derniers hésitaient. De leurs rangs sortit alors un cavalier qui s'élança tout seul au milieu des soldats. Il en tua quatre et parvint à se dégager sans avoir été blessé : « Si tous nos chefs avaient été aussi courageux, me disait un Hamïdy, nous ne serions point maintenant sous l'autorité du Gouvernement. »

Si le cheikh doit être courageux pour garder et accroître son prestige, il n'est cependant pas nécessaire qu'il soit toujours à la tète de chaque expédition. Ses occupations, du reste, ne lui permettraient point de s'absenter continuellement de son campement. C'est pourquoi à côté du cheikh, qui dispose et arrange tout, se trouve un guerrier, généralement un de ses parents, qui se met à la tête des expéditions et qui prend le nom de 'aqid el-yazoïi. C'est lui qui assume la responsabilité des entreprises et qui les dirige, tandis que le cheikh, qui l'a approuvé, administre la tribu.

3° L intelligence (Ji«-M).

Le cheikh, au milieu des siens, remplit souvent les fonctions de juge [qûdy) i il a par conséquent besoin de toute la sagesse orientale pour débrouiller des questions fort enchevêtrées, pour dirimer des cas où notre sagacité finirait par s'égarer. Un cheikh qui ne serait pas en état de donner une solution adéquate à ces problèmes journaliers ne pourrait rester à la tète de sa tribu. Bien qu'il y ait des qûdys déterminés, il lui serait pourtant impossible de se soustraire à toutes les procédures sans perdre son influence. Il grandit au con-

traire dans l'estime générale, lorsqu'une cause célèbre, portée devant lui, a reçu une solution réputée pleine d'habileté et de sagesse. Atîhy eben Zeben a vu sa renommée se répandre à travers tout le désert à la suite d'une sentence qui mit iin à un long procès. Chez les Sarârât, deux chefs puissants se disputaient la suprématie : Eben Doueïreg et Eben Laïhoun. Désespérant de pouvoir tomber d'accord, ils convinrent de s'en remettre à la décision d'Atïhy. Ce dernier prévoyant la difficulté des débats, peut-être aussi pour décourager les deux adversaires, demanda une rezqah^ énorme; il exigea cent chameaux. Ces conditions furent acceptées. Après de longues discussions, il prononça sa sentence en faveur d'Eben Doueïreg, qui paya les honoraires convenus.

Mes interlocuteurs affirment la réalité du récit suivant qu'ils se plaisent à raconter pour glorifier l'intelligence des cheikhs.

Oqby était un cheikh des Arabes dans la région de Gaza. Il avait une grande réputation de sagesse, et les bédouins accouraient à son tribunal pour trancher leurs différends. Sa tente était continuellement remplie d'étrangers. Cette affluence déplut vivement à son fils qui entra en colère et dit à son père : « Pourquoi t'occuper ainsi des affaires des autres? Es-ta prophète pour juger ainsi le monde? Cesse ton métier, ou je quitte ta tente! » Il partit, et arriva chez un Arabe qui avait deux femmes; l'une était contente d'avoir un fils, tandis que l'autre ne supportait qu'avec peine la honte de sa stérilité. La jalousie pénétra dans son cœur; elle résolut de se venger de sa compagne. Elle voit un jour cette dernière sortir de la tente pour aller chercher de l'eau. Se croyant seule, elle saisit le petit enfant endormi et lui introduit une longue aiguille dans les entrailles. Le pauvre petit ne tarda pas à expirer entre les bras de sa mère qui, saisie de stupeur, ne comprend rien au drame qui se déroule. Le mari arrive le soir, et apprend la mort de son fils bien portant le matin. Il examine le petit cadavre; peut-être une vipère ou une araignée venimeuse est-elle venue piquer l'enfant? Il ne trouve aucune trace de morsure. Une pensée sinistre s'élève en son cœur : ce sont ses femmes qui ont fait mourir son fils chéri. Il saisit son glaive pour les frapper; elles prennent la fuite et se réfugient chez leurs parents. Ces derniers sont vivement atïectés de l'injure faite à leur nom, car un proverbe populaire dit : « Son bien est à son mari, mais sa méchanceté retombe sur sa parenté- ».

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