H n'y aura plus de razzia entre les deux tribus
•2. Si par erreur, ou autrement, on se prend mutuellement du bétail, on s'engage à le rendre en prélevant cependant le Gulmânleh, c'est-à-dire un chameau sur dix, un chameau pour une jument, trois megîdys pour un chameau.
C'est grAce à la bonté et à la condescendance de Talâl que ces conditions liircut admises et que la paix lïit rétablie.
C'est encore Talâl qui. par son habileté et sa douceur, empêcha une guerre sanglante entre les 'Adwrin et sa tribu. Dans une incursion de Qoftrm sur le territoire des 'Adwân, un Saljary avait été tué. Qoftân voulait une vengeance éclatante, ^lais Talril pria les 'Adwân de se rendre sous sa tente, fit venir en même temps Qot'tân, prépara le café et le mouton pour tousses hôtes et amena Qoftân â se désister de ses réclamations. La douceur de Talâl empêcha la guerre d'éclater; tous louèrent sa bienveillance, non moins que son habileté.
4" L'abondance des biens (JU! ï<^).
Un cheikh ne se conçoit guère sans une fortune personnelle qui lui permette de subvenir à tant de fi ais et de donner toujours une large hospitalité. La richesse du cheikh peut venir de trois sources différentes : de la terre, du bétail, de la razzia. A propos de cette dernière source de revenus, on me citait le proverbe vulgaire : « Celui qui ne mange pas le bien des autres, ne termine jamais les affaires des hommes ». Examinons chacun des points mentionnés.
Premièrement, la terre. Comme on le verra plus en détail quand il sera question de la possession du sol, au pays de Moab il faut distinguer dillerentes sortes de terrain : les steppes stériles laissées sans culture qui donnent d'excellents pâturages, le désert aride, et les champs cultivés. Il s'agit en ce moment de ces derniers qui se sont considérablement accrus maintenant, à cause de la paix relative qui existe dans la région et sous l'empire d'autres influences qui seront signalées en leur temps. Plusieurs voies s'offrent au cheikh pour se procurer de la terre labourable.
1° Occupation d'un terrain vague. Un terrain peut être abandonné,
c'est la teiTe ensoleillée ou abandonnée au soleil (^C^.^-^ U^j^); ^^ n'est à personne. Le cheikh prend des témoins, plante sa lance et dit : (( Ceci est ma propriété. » Dès lors, elle n'est plus ard mmsiyeh, mais ard himayyeh (^^ Lr\^)'^ ^^^^ devient sa propriété, son hima, auquel personne ne pourra toucher.
C'est de cette manière que Fanhour abou Gobbeh et Eben Redeïny prirent possession de la ruine et du terrain de Deleïleh (iL3.>) au sud de Mâdabâ, C'est ainsi c[ue Talâl prit Umm Rummâneh et qu'ont été occupées successivement les diverses localités aux environs de Mâdabâ par différents cheikhs des Sehour.
2° Acqiiisitio7i de terrain par convention. Des cheikhs qui ont compris l'utilité de la culture ne craignent pas de recourir à ce moyen pour agrandir leurs propriétés. Il y a neuf ans, Ilegoug eben Zeben n'avait pas encore de propriété. Au village actuel de Hawârah il jeta les yeux sur un vaste champ qui appartenait à Fellah eben Zeben : « Donne-moi ta terre, lui dit-il, et prends ma tille en mariage. » Le marché fut accepté.
3° Acquisition de terrain yar le glaive. Un cheikh qui connaît sa force et la faiblesse de son adversaire ne recule pas devant une lutte à main armée pour entrer en possession d'un terrain de culture qu'il convoite. Uoftân a pris par force à Abou llindy la localité de Batân el-Bagal au sud de Mâdabâ. Ainsi que nous le verrons, ce fut le désir de posséder le terrain de tell 'Arad qui poussa les Qeïsieh à faire la guerre aux az-Zuilâm.
4" Acquisition de terrain par recul des frontières. On profite d'une nuit obscure pour déplacer les bornes de son champ. Le moment des semailles étant venu, on laboure le tout comme sa propriété. Si le vrai propriétaire !ait valoir ses droits, on engagera la discussion et peut-être aura-t-on gain de cause devant le juge. Sattâm et ses fils reculèrent les limites de leurs champs vers Abou Gcîber et par ce procédé, souvent renouvelé, empiétèrent grandement sur le territoire des 'Adwân.
5° Acquisition de terrain par héritage. Les terrains cultivables passent aux enfants du cheikh défunt, à moins que la possession du terrain ne soit par indivis comme cela se pratique chez certaines tribus, dans la famille de Talrd par exemple.
Secondement, le bétail. A côté de la terre cultivable qui lui rapporte le froment, l'orge, les lentilles, etc., le cheikh a une source de revenus dans son bétail. Il possède une jument, quelquefois plusieurs, des chameaux, des brebis, des chèvres. Le nombre varie suivant la puissance et la fortune de chacun. Talâl possède cinq juments, cinquante chamelles, vingt chameaux de charge, une centaine de brebis ; Hatmel eben Zeben avait cent cinquante chameaux, deux cents brebis, trois juments. On me cite un Sarâry qui avait plus de quatre cents chameaux.
L'argent monnayé ne saurait être en quantité bien considérable chez les bédouins. Il leur en faut cependant pour se procurer dans les villes les objets de première nécessité, tant pour le vêtement que pour la nourriture et les armes. La vente du bétail ou des différents produits leur sulfit pour ces dépenses et pour l'impôt.
Quant à la troisième source de revenus, la razzia, il en sera traité ailleurs en détail.
138 C0UTUM1-:S DKS ARABES.
5° J.C nombre des partisans (J'^^.M h--)-
La force principale d'un cheikh consiste dans sa parenté et sa tribu. Lorsiju'il se voit entoure d^^ nombreux guerriers qui lui sont tous dévoués, il a conscience de son pouvoir et peut projeter de grandes entreprises. Aussi son premier soin cst-il de s'attirer tous les cœurs et d'éteindre les sujets de discorde parmi les siens, afin d'écarter toute compétition et d'unir les membres de sa tribu qui devront rester groupés autour de sa personne. Il ne dépend point d'un cheikh d'avoir une tribu nombreuse; mais la bonne entente parmi ses membres est bien souvent son œuvre. Le courage et l'intrépidité des guerriers dépendent aussi beaucoup de sa valeur personnelle. Il se les attire par sa bonté, par sa générosité et son intelligence.
Le cheikh considère aussi comme un avantage d'avoir une nombreuse famille, ce qui lui est plus facile qu'aux autres bédouins à cause de la variété de ses ressources qui lui permettent d'entretenir un plus grand nombre de femmes. Chaque cheikh a trois ou quatre épouses, quelquefois il en a davantage. Sultan, cheikh des 'Adw^ân, en a déjà épousé une quinzaine. On assure que Fahad eben Sa'alân en posséda une quarantaine. Dans ces conditions, on ne saurait s'étonner du noml)re d'enfants qu'on rencontre chez quelques bédouins.
Il existe encore d'autres sources de revenus accidentels pour les cheikhs : les honoraires que quelques-uns reçoivent du Gouvernement, et l'impôt que parfois ils prélèvent sur la tribu ou bien la liawah qui est exigée d'une autre tribu. Le traitement officiel a déjà été signalé; l'impôt et la haivali seront traités plus loin.
Pour clore ce paragraphe, voici en détail, à titre d'échantillon, le budget du cheikh 'Abd el-Gany ; ce sera la confirmation des explications données ci-dessus.
Avant l'arrivée du Gouvernement, il était la terreur de toute la région à l'ouest de Kérak, jusqu'au Gôr Sâfïeh, et même jusqu'à Hébron. Hardi, entreprenant, courageux, implacable dans ses vengeances, il poursuivait ses projets avec opiniâtreté et exerçait sur toute la contrée une sorte de royauté ou de dictature un peu lourde. Il ne l'ignorait pas, mais s'en glorifiait; qu'on en juge par ces paroles aimables qu'il m'adressa, à mon arrivée sous sa tente : « Si je t'avais rencontré il y a quinze ans, je t'aurais dépouillé de tout ce que tu possèdes et je t'aurais renvoyé tout nu. » Et il me fit la description de sa puissance et de sa richesse. Tout d'abord ses terres étaient fort
étendues et ses troupeaux très nombreux. Il avait d'autres sources de revenus :
1° Une mesure de blé, d'orge, ou de tout autre produit du sol, de chaque famille soumise à son autorité ;
2° Tous les procès étaient évoqués à son tribunal et il prenait toujours une bonne rezqah ;
3" Il recevait des cadeaux plus ou moins obligatoires;
'«-*' Il prélevait la haioah sur tout le Gôr Sâfîeh ;
5" De tout homme marié, il exigeait dix-sept mesures de blé; à ceux qui ne l'étaient pas, il demandait un megidy;
G° Chaque marchand qui venait sur son territoire devait payer un droit proportionné à ses bénéfices et c'est lui, Abd el-Gany, qui le fixait. « Je suis plus riche que le wâly de Damas, » disait-il avec emphase. La situation a bien changé. Pour l'attirer et le soumettre, le Gouvernement lui avait donné une bonne somme au commencement de la conquête, mais aujourd'hui tout a été supprimé. Comme son autorité a été brisée, il ne perçoit plus aucun impôt, et les Arabes qui se souviennent de ses anciennes exactions l'abandonnent pour se grouper autour de son compétiteur à la dignité du èeihah. Il a cependant conservé la générosité dans son hospitalité.
Avant l'arrivée du Gouvernement, plusieurs autres cheikhs exigeaient de la tribu un impôt fixé par eux-mêmes, chez les Mogally par exemple, et chez les Béni Sa'alân; tandis que chez les Béni Saher, et à Ma'cân, les cheikhs ne prélevaient rien sur leurs administrés. Aujourd'hui, le cheikh des Rualah, seul, perçoit un impôt semblable; partout ailleurs, le Gouvernement a mis fin à cet usage; mais l'autorité du cheikh n'a pas été trop amoindrie pour cela; elle a gardé les mêmes prérogatives ; nous allons les signaler.
Autorité du cheikh.
D'après le tableau que nous venons de tracer des qualités et des ressources du cheikh, on peut se faire une idée de son pouvoir. Cependant il est aussi difficile de déterminer l'autorité du chef de la tribu que de délimiter l'horizon du désert. Aucune charte n'existe, aucune règle écrite n'a jamais rien définitivement fixé. Tout dépend de l'usage et aussi de la capacité de celui qui commande. Parfois il serait permis de dire que le cheikh n'est rien, d'autres fois il serait juste d'affirmer que le cheikh est tout. En tout cas il manifeste son autorité dans les circonstances suivantes.
140 COUTUMES DES AUARES.
1. Il règle les campements. Pour une communauté errante comme, la tribu, dont les intérêts matériels, et quelquefois l'existence, dépendent de tel ou tel emplacement, déterminer les campements revêt une importance majeure. I.'hiver. il faudra fuir les hauts plateaux, trop froids, stériles, sans ressources, pour chercher dans les vallées profondes ou dans le lointain désert des pâturages assez abondants pour rassasier les troupeaux et un climat assez tempéré pour rendre le séjour de la tente supportable. .Mais, dans ces déplacements, certaines lois doivent être observées, lois se rapportant au droit de pâturage et de compénétration des tribus, lois ayant trait surtout à la sécurité commune. Oublier que le désert est la g-rande voie de toutes les razzias et de tous les brigand.» ges, c'est s'exposer à de fâcheux désastres. Certaines régions jouissent d'une sécurité relative à une époque de l'année, tandis que, trois mois plus tard, aucun bédouin n'osera s'y aventurer. Il en est de même pour la végétation et pour l'eau. Une contrée qui, aux mois de décembre et de janvier, ressemblera à un jardin, sera inhabitable au mois de septembre. Le cheikh doit être au courant des lois et des phénomènes du désert, pour diriger sa tribu et indiquer les étapes à faire. 11 a surtout à se prémunir contre les brusques attaques d'une tribu ennemie. Quand il a décidé de changer de campement, il avertît les principaux de la tribu, leur expose ses raisons : le froid et la pluie qui arrivent, ou au contraire la chaleur qui menace, la maigreur des pâturages, les dangers d'un ennemi qui approche, etc. Inévitablement, sa proposition rencontrera de l'opposition; sans contestation peut-il se passer quelque chose au désert? S'il dit par exemple que l'herbe devient très rare, que les troupeaux ne mangent plus à satiété, quelqu'un déclarera sans sourciller qu'il lésa vus revenir au campement gros comme des tours... Mais la contradiction n'ira pas plus loin. Le lendemain, chacun de bonne heure se tournera vers la tente du cheikh pour voir si elle est encore debout ou bien si on se met en devoir de la plier. C'est en effet le signal du départ, du rahll, terme employé pour désigner la tribu en marche. Si le changement est décidé, le cheikh fait abattre et plier sa tente avant le lever du soleil. Tous alors de l'imiter et de se hâter de charger les chameaux; il faut en effet parcourir l'étape fixée, et dresser les tentes pour la nuit suivante. Qu'il s'agisse du premier branle-bas ou de la marche de la tribu à travers le désert, le spectacle est curieux à voir. Dans la première scène, le spectateur est un peu surpris; en un clin d'œil, toutes ces grandes tentes sont à terre; les femmes se hâtent de les plier et de les rouler; elles ramassent les divers instruments du ménage, les disposent dans un pèle-
LA TRIBU. i41
mêle quelconque au milieu des sacs, et aident ensuite les esclaves à charger les chameaux qui attendent stoïquement leurs fardeaux. Lorsque tout a été disposé sur ces patientes bêtes, les tentes, les piquets, les marmites, les couvertures, les sacs où sont les provisions de farine ou d'orge, on installe les femmes et les petits enfants sur un chameau porteur d'une immense corbeille semblable à une barque; ou bien, chez les tribus plus pauvres qui ne connaissent point ce moyen de transport, sur un chameau ordinaire au milieu des bagages, et, sur un signal du cheikh, la marche commence. Et on voit se dérouler le second acte. Les files interminables de chameaux s'allongent dans la plaine ; le petit bétail poussé par un berger vigilant suit la même direction; à la fin marchent les femmes pauvres, les enfants de dix à quinze ans, et toute la meute des chiens qui gardent le campement pendant la nuit. Les hommes robustes, sur leurs juments rapides, se tiennent sur les hauteurs, scrutent l'horizon pour voir si aucun ennemi ne se découvre sur un point quelconque. Vers le soir, le cheikh déterminera l'endroit du campement en faisant dresser sa tente; chacun disposera la sienne suivant le mode ordinaire, sans que l'autorité du cheikh ait à intervenir. Si la tribu est arrivée à l'endroit fixé, elle s'installera pour trois semaines ou un mois; sinon, dès le lendemain, elle reprendra sa marche, jusqu'à ce qu'elle atteigne le but.
2. Non seulement le changement et la disposition matérielle du campement dépendent du cheikh, mais encore la vie sociale et la bonne harmonie de ceux qui l'habitent sont soumises à son influence. S'il s'élève une discussion, — et combien nombreuses ne sont-elles pas sous la tente, — il arrive aussitôt, se fait expliquer la question, apaise les contestants, tranche le litige et quitte ce groupe pour aller en pacifier un autre où l'on se chamaille.il ne craint pas d'employer parfois le bâton pour forcer les rebelles au silence. Chez les tiegazïn, le cheikh, désespérant un jour de séparer un groupe de femmes qui se disputaient depuis plusieurs heures, envoya les enfants leur jeter de la terre aux yeux pour les contraindre au silence ; son stratagème réussit.
Non seulement il apaise les discordes, mais il prend sous sa protection les pauvres et les faibles qui sont exposés à souffrir de la rapacité des puissants. A 'Iraq une jeune veuve, qui refusait de se remarier pour veiller avec plus de soin à Téducation de son fils unique, avait réclamé la protection du cheikh Musallem. Celui-ci fit dresser sa tente à côté de la sienne, en signe et gage de sa protection.
Les questions de mariage, dans le sein de la tribu, ressortissent
I'i2 COUTUMES DES ARABES.
aussi au pouvoir du cheikh; peu se traitent en dehors de son ing-él'cncc. Il a mille occasious de se mêler à de longs pourparlers;' quelquefois un parti lui parait désastreux; il veut l'empêcher; d'autres fois, quelqu'un se croyant lésé dans ses droits fait appel à son autorité; il intervient alors officiellement, cherchant à faire triompher les prétentions do sou protégé' ou à maintenir les usages imprescriptibles. 11 veille au maintien des familles, à leur prospérité, à leur développement. C'est pourquoi les causes de répudiation relèvent aussi en partie de son autorité, accidentellement toutefois. Le renvoi d'une femme suscite des querelles et des divisions; la dot doit être rendue ou la femme reprise. L'influence du cheikh aura lieu de s'exercer dans l'un ou l'autre sens; le retour de la paix et de l'entente exigera une grande activité; bien souvent, l'affaire ne se terminera que par un jugement.
Au cheikh appartient de veiller à la restitution des objets volés. L'Arabe a toujours été pillard, et pillard il restera. S'il trouve une occasion de « faire un gain », en dévalisant un voyageur, indigène ou étranger, il ne la laissera pas échapper : n'est-ce pas « un présent d'Allah »? Il rapportera tout à son campement. Si la personne volée connaît la tribu à laquelle appartient son adversaire, elle se rendra chez le cheikh et réclamei-a son bien. Le chef lui fera tout apporter, et, en cette occurrence, personne n'osera lui résister. Chez les Sehour s'est passé en ma présence le fait suivant. 3Ioharamed Hiâb, sous la tente duquel je recevais l'hospitalité, avait volé la jument d'un habitant du Sait- Le propriétaire n'avait pas osé s'opposer au violent Mohammed, mais, le soir même, il était auprès de Talfd demandant justice. Le cheikh l'invita à passer la nuit, courut aux informations, reprocha doucement à son frère sa mauvaise action, prit la jument par la bride, et la rendit à son propriétaire : « C'est pour Allah, » dit-il à son frère en le quittant; le droit fut ainsi maintenu. Mohammed, malgré sa déception, comprit cet acte de justice et le jour même il prouva que le sentiment du droit ne lui était pas étranger. Un pauvre Sarâry entra précipitamment sous sa tente réclamant sa protection contre un marchand de Damas qui l'avait indignement trompé. Le marchand avait pris la fuite pour échapper à toute poursuite. Mohammed fait signe à un de ses esclaves de sauter sur sa jument et de ramener le coupable. Une heure après, l'usurier descendait devant la tente. Mohammed, assis auprès de moi, l'invite à prendre place, lui reproche son injustice envers le pauvre Sarâry qui attendait patiemment le
1. Cf. le curieux et très intéressant exemple de Soleïinûn §oueiliât à Mâdabâ, p. 47.
résultat de cette intervention. Le marchand essaya de résister : « Trois témoins sont contre toi, lui dit sèchement Mohammed; rends ce que ta as pris , sinon retourne à ta maison à pied , laissant ici ton cheval. » Je vis rinculpé faire un geste, tirer une pièce d'or de sa bourse, la tendre à Mohammed qui la remit aussitôt au Sarâry. L'aliaire était terminée par cet acte d'autorité.
Si grand que soit le pouvoir du cheik, il n'est cependant pas absolu'. Il ne pourrait pas exproprier un membre de la tribu à son avantage. Si un champ lui fait plaisir, il l'achètera, mais ne s'en emparera point de force, à moins qu'il n'appartienne à un étranger. De même, s'il désire posséder une jument de race, ou une bonne arme dont un de ses Arabes est fier, il pourra l'acquérir par voie d'achat, ou de cadeau, mais il lui est interdit de s'en emparer par la violence. Le pouvoir du cheikh est donc limité par le droit de propriété individuelle. Une tribu cependant fait exception à cette règle : chez les Rualah, le cheikh parait avoir un pouvoir discrétionnaire sur tous les biens de la tribu. S'il désire un (leloul ([ui lui convient, une jument célèbre ou tout autre objet appartenant à un de ses Arabes, il le fait prendre par un de ses serviteurs, et se l'attribue sans autre formalité. Personne n'ose lui résister. Mais ni au pays de Moab, ni au Négeb je n'ai rencontré un usage semblable. Quelquefois, le aqld du (jazou s'attribue un pouvoir analogue. 'Abd el-Gany, dont il a été déjà question, considérait le butin fait dans une razzia comme son bien propre; il se faisait la part du lion, « car mon ventre est grand », me disait-il; il distribuait ensuite à chacun suivant sa vaillance. Chez les autres Arabes, lorsque le conducteur a fait son choix, chacun garde son butin. Mais en dehors de ce cas spécial de la razzia, le cheikh n'élève aucune prétention touchant la propriété de ses Arabes. Le fait suivant s'est passé à Mâdabâ récemment; il se répète du reste assez fréquemment ; il servira à montrer le pouvoir du cheikh quant au sujet qui nous occupe. La jument de la'qoub Soueihât creva, ce fut un événement. La nouvelle s'en répandit promptement dans la loca-
1. Un chef puissant se croit aisément tout permis. S'il outrepasse le droit, il n'échappe cependant pas à une juste réprobation. Je recevais l'hospitalité chez 'Abd el-Gany, lorsque se produisit l'incident suivant. Le cheikh racontait ses anciens exploits, ses campagnes, ses razzias. Il parla aussi de sa bravoure, de son mépris des étrangers : « J'ai tué plusieurs fois des hôtes qui se reposaient sous ma tente; une fois môme j'en ai assassiné plusieurs pendant qu'ils mangeaient le repas récemment servi. — C'est un procédé de fellah, indigne d'un Arabe, observa un des assistants. — Cela est aussi arrivé chez les Béni Salier, i> répliqua 'Abd el-Gany, confus de se voir ainsi humilié. « C'est une erreur, dit 'Awdeh Sawâlheh, une pareille ignominie n'a jamais eu cours chez les Béni Saher. » Le cheikh des Batous comprit qu'il avait trop parlé; il se retira.
lité. Aussitôt, tous ceux qui avaient une bonne jument de race Faipenùrent devant sa porte : « Voilà pour remplacer la tienne, » dirent-ils au cheikh, et ils se retirèrent après l'avoir attachée. Au lieu d'une seule jument, il en avait maintenant une trentaine! Il fallut choisir. Il prit l;i mrilloiire, (jui lui était oirertc par Hannah Farah. Le lendemain, le cheikh la'qoub monta sur sa nouvelle jument, et fit le tour des maisons. On lui offrit de nombreux cadeaux. Qui lui donna un chameau, qui une brebis, qui de l'arg-ent. Il réunit le tout, le porta à Hannah Farah : « Voilà pour ta jument, » dit-il. Par ce procédé, la trihu entière paya la jument du cheikh.
Il est cependant un cas où la puissance du cheikh peut se déployer plus largement.
Lorsque la guerre a été déclarée contre une tribu, le cheikh jouit parmi les siens d'un pouvoir presque absolu. Au cou de sa chamelle ou de sa jument, il attache un morceau d'étoffe noire, et fait le tour des campements, « La guerre est déclarée contre une telle tribu, ditil, préparez-vous. » Chacun alors de prendre les armes et de le suivre. S'il arrive qu'un Arabe refuse, il peut le frapper, le chasser du campement, lui prendre sa monture et ses armes. Il lui interdit de se présenter au siq et ne lui permet pas de se marier dans la tribu.
Ce droit de contrainte (v^) n'est reconnu au cheikh qu'en temps de guerre, et chez les Terâbîn surtout.
Au cheikh incombe le devoir de s'informer de l'état du désert, du campement des autres tribus, des razzias survenues, des batailles engagées; en un mot, il doit connaître tous les incidents propres à Féclairer et à lui dicter une ligne de conduite. Car non seulement il veille au bon ordre dans sa tribu, mais il détermine aussi les relations extérieures avec les tribus voisines.
Rapports avec les tribus voisines^.
Ces rapports peuvent se présenter sous des formes variées et nombreuses. On pourrait, pour notre sujet précis, les grouper sous deux titres : Fétat d'hostilité et l'état de paix.
Dans le premier cas, une distinction s'impose. Si l'hostilité est tout à fait déclarée, et a dégénéré en guerre ouverte, la situation est des plus graves. L'inimitié atteint la tribu tout entière et chaque membre pris isolément. Le sang a été versé dans les luttes ; il ne sera vengé
1. Étant donné le rôle prépondérant du cheikh dans les relations de sa tribu avec les tribus voisines, nous plaçons ici quelques traits qui le regardent plus spécialement.