Cf. dans S 17, le récit de cette procédure
mentionner le récent assassinat de Qoftân, que je rapporte en détail en expliquant le droit du tanlb. Ed-Dereïbeh, furieux de se voir outragé, tue Qoftân sous sa tente; mais aussitôt, il quitte sa tribu, lui et sa parenté jusqu'à la quatrième génération, et va chercher un abri chez Abou Breiz des Hamâïdeh où il était encore au moment où je traversais la Kourah, au mois de septembre 1905.
Le récit suivant, puisé aux mêmes sources, contribuera sans doute à mettre en lumière ce que j'ai rapporté touchant la loi du sang dans le benanieh et la sohbah, bien que les faits soient arrivés entre deux tribus unies seulement par les liens de la sohbah.
Halîl eben Sâlem, des Kerâseh, tribu de Mâdabâ, tua, il y a une quinzaine d'années, un Arabe nommé Sema ni ez-Zir de la tribu des Ta'amereh. Ceux-ci, d'un commun accord, rendirent responsables tous les chrétiens de Mâdabâ, « s'appuyant en cela, disaient-ils, sur l'usage du désert », parce qu'il n'y avait entre eux que des relations de sohbah, non de benameh. Le cheikh de Mâdabâ fit observer au cheikh des Ta'amereh que les Kerâseh ne formaient seulement qu'une des trois tribus de Mâdabâ, et qu'il outrepassait son droit en englobant dans sa vengeance les deux autres : « Vous êtes tous Arabes chrétiens de Mâdabâ, lui répondit le cheikh; tous vous êtes responsables. » Cette réponse était d'une importance grave. la'qoub, cheikh de Mâdabâ, députa une seconde fois six cavaliers des 'Azeizâ,fc auprès des Ta'amereh,pour les ramener à l'observation des lois véritables; mais cette députation n'obtint pas plus de succès que la première; on leur fit la même réponse. Les cavaliers quittèrent leurs ennemis en disant : « Si nous sommes tous responsables, que l'innocence soit sur vous (^! (^^) entre nous c'est la guerre! — Su?' vous l'innocence ('^î f^^)-, » répliquèrent les Ta'aniereh. Sur cette déclaration de guerre, les cavaliers 'Azeizât s'éloignent du campement, et reprennent la route de Mâdabâ. Auprès du Magrâ Agwâ ils trouvent une caravane de chameaux venant d'Umm el-'Amed et appartenant aux Ta'amereh. Ils se saisissent du convoi et l'emmènent avec eux. Les Ta'amereh comprirent bientôt que leur décision leur serait funeste. Ils envoient donc, à leur tour, une députation aux 'Azeizât a pour rétracter leur déclaration de guerre, et rétablir les anciennes relations d'amitié ». En finissant, ils affirment que les Kerâseh seuls sont rendus responsables du meurtre commis. « Très bien, répondent les 'Azeizât; mais à la condition expresse que vous réglerez seulement la question de sang; car si vous voulez faire la razzia contre les Kerâseh, nous sommes avec eux, et nous ferons la razzia contre vous. » Les Ta'amereh promettent de s'en tenir à la simple question de sang. Cinq ans plus tard, un Arabe de la tribu des Kerâseh
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fut rencontré par quelques Ta'amereh, au pont de Jourdain, et fut tué. « Homme pour homme, » dirent les geus, et la paix fut rétablie.
Pour être complet sur la question du benameh,]^ devrais ici parler delà « trahison », 6«?r^;mai3 comme cela regarde surtout l'hospitalité, c'est en traitant du droit des hôtes qu'il en a déjà été question. Après avoir considéré les relations paciliques entre les tribus, nous étudierons leurs rapports dans l'état d'hostihté; mais auparavant, disons un mot d'une situation intermédiaire, la haicah.
§ 13. La hawah (ï^'') et la qosra {^'<^]).
Si l'on veut reproduire la prononciation actuelle, il faut écrire hawah plutôt que 'ahmcah; le son '« ne se fait pas entendre. Il semble cependant que la dernière façon d'écrire, 'ahawah, serait plus conforme à l'étymologie. Le mot en effet, dans la tradition moderne, est mis en rapport avec le substantif 'ah (-:-!) « frère » i ; les tribus qui
payent la hawah passent pour avoir un (( frère », ahoii , chez la tribu qui perçoit la hawah, et l'office de ce frère est de protéger la tribu obligée à cet impôt ~. Pour nos Arabes, la parenté entre ces deux mots parait donc bien établie, et on pourrait traduire hawah par « impôt de fraternité ». Je dois reconnaître cependant que cette explication a froissé un Arabe de iMossoul, pour lequel hawah est une faute aussi grossière que 'ahaivah et qui écrit hiiwwah (2^), ou simplement huwah; il donne à ce mot le sens de « dépouiller, enlever de force 3 ». Dans cette acception, ce substantif serait à rapprocher de la racine hawà (,^j^), qui signifie « être vide, vider » et aussi « enlever quelque chose ». Il ne serait pas impossible que dans le langage populaire une signification ait chevauché sur l'autre, et les renseignements que m'ont fournis les Arabes touchant l'exercice de la hawah tendent à étayer cette opinion. Un fait parait certain : cet impôt de fraternité — si fraternité il y a , — quelles que soient les variations qu'il a su-
1. Cf. "W. R. Smith, Kinship..., p. 15. Goldziuer, Muliammedunische Studien, I, p. 9 K\MEL AL-MiB\RRAD, édition Wright, p. 11, 1. 9.
2. Voici comment C. Huber décrit cet usage dans l'intéiieur de l'Arabie : « Les groupes de Çloby qui existent au gebel comme partout ailleurs, ont tous un Akhou dans la tribu de laquelle ils fréquentent le plus le territoire et qui les protège contre sa propre tribu et ses alliés. Les Çloby du Seîkh Matar ont leur Akhou dans la tribu de Souèd des Singâry et ils lui payent chaque année pour cette protection un droit de 1 megidy; en outre, par occasion, ils lui donnent tantôt une outre de Beden, tantôt, lorsque sa tente est proche, un morceau de venaison ». Journal d'îin voyage en Arabie, p. 592 s.
3. Un homme de Bagdad confirme cette explication et ajoute que huirwah signifie « cadeau », mais un cadeau obligatoire.
bies, doit son orig-ine au prestige de la force. Sans doute, il faudra distinguer entre l'abus de pouvoir de la part d'un chef qui se livre aux exactions envers les faibles et la nécessité plus ou moins urgente d'une petite tribu qui, par le paiement de cette contribution, achètera une protection très utile; mais dans un cas comme dans l'autre, se manifestera l'action de la puissance, vexatoire ou protectrice. Plusieurs exemples contribueront à éclaircir ces données. Le fougueux 'Abd el-Gany se vantait devant moi d'avoir, aux jours de sa puissance, prélevé la hawah sur tous les Arabes du Gôr Scîfîeh. Avec une âpre dureté, il l'avait exig-ée pendant de longues années de la part de ces tribus trop faibles pour lui résister, mais trop avisées pour ne pas apaiser par ce moyen la rapacité du cheikh. Dès l'établissement du Gouvernement à Kérak, les Arabes secouèrent le joug- tyraunique d"Abd el-Gany et recoururent à l'intervention de l'autorité ottomane pour mettre un terme à cette onéreuse hawah. On ne saurait nier le caractère oppressif de cette redevance décorée du titre de fraternité ' nommons-la plutôt un impôt durement extorqué.
A Kérak, avant l'arrivée du Gouvernement, les différentes tribus payaient la hawah et entretenaient un frère chez les Béni Saher. Ce frère s'appelait Sa 'dan beu Qa'dan. Chaque année, il venait à Kérak prélever l'impôt hawah : dix bandes d'étoffe en poil de chèvre pour améliorer sa tente, cinquante brebis, une charge de blé. A supposer que pareille redevance dût être payée sept ou huit fois, peut-être davantage, suivant le nombre des tribus voisines, il est aisé de comprendre combien cette fralernité devenait lourde. Aussi les tribus de Kérak profitèrent-elles de toutes les circonstances favorables pour se soustraire à cette servitude, sans pourtant réussir à leur gré; car le frère protecteur trouvait dans cet usage une excellente source de revenus, sans trop de fatigue de sa part, et il déployait ses efforts pour le maintien de la coutume. Malgré tout, l'usage est tombé en désuétude et a une forte tendance à disparaître. Cependant les Sehour continuent à percevoir la hawah des Sarârât, avec une particularité digne de remarque. Ce n'est pas toujours le même personnage influent qui lève cette contribution, mais quatre familles ou divisions principales de la tribu qui jouissent de ce privilège, à tour de rôle. Ce sont d'abord les Zeben, ensuite Eben Qe'oud; la troisième année, les Zeben et les Heqeïs réunis, et enfin, la quatrième année la famille des es-Seheïm qui compte à peine quelques membres. Le maintien d'un droit ancien n'est donc pas dû exclusivement à la force actuellement existante; le poids de la tradition contribue à le rendre stable. Cet impôt s'élève à un megïdy par
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tente, perçu chaque printemps par les Béni Saher; ils prélèvent aussi la Ijaivah sur les habitants de l'ouâcly Sirhân^.
De cet exposé une conclusion se dégage : la hawah se présente avec le caractère d'une taxe payée à regret par des Arabes faibles t\ un voisin puissant. En échange de cette contribution régulièrement prélevée, le chef accordait une protection plus ou moins eflicace. Il empêchait une tribu ennemie de rançonner ses protégés, et en cas de pillage leur obtenait justice. Mais le fruit le plus direct de la hawah consistait en la restitution intégrale du bétail égaré. Pour les nomades, la perte du bétail est un fait quotidien. Si le propriétaire est un chef puissant, il pourra sans peine recouvrer son bien perdu; s'il est faible, il éprouvera les plus grandes difficultés avant de rentrer en possession de ce qui lui appartient ; souvent même il ne réussirait pas s'il ne payait la hawah. Mais grâce à cette redevance, le chef de la tribu étrangère lui fait restituer ses brebis ou ses chameaux perdus.
La hawah facilite le libre parcours des pâturages et permet à une tribu pauvre de conduire ses troupeaux sur le territoire des clans voisins.
La qosrâ peut être rapprochée de la hawah; voici en quoi consiste cet impôt. Lorsque, à la suite d'une sécheresse ou d'une guerre d'extermination, une tribu étrangère, pour échapper au fléau, vient dresser son campement auprès de celui d'une autre tribu, elle reçoit généralement bon accueil : elle est même invitée gracieusement â dresser promptement ses tentes. Cependant, la tribu étrangère ne pourra échapper, dans le cas présent, à une sorte de taxe, appelée qosrâ, dont le but réel sera de s'assurer un droit de pâturage sur les terres où elle émigré et de s'attirer la protection du cheikh de la région. Cette qosira ne serait point exigée d'une tribu voisine, avec laquelle il existerait des relations de .^ohbah ou de ben'ameh, mais, parce qu'elle est étrangère, elle doit en quelque sorte acheter la faculté de vivre quelques mois sur le terrain d'autrui.
Les Wuld Soleïmân, tribu campée généralement au sud de Teïma, eurent à souffrir de la sécheresse, il y a quelques années, et vinrent chercher au Belqâ l'eau et la nourriture nécessaires à leurs familles
1. Avant l'arrivée du Gouvernement, le cheikh des Ilamâldeh exigeait un impôt ou droit de passage, appelé hawah, de la part de tous ceux qui traversaient leur territoire et un usage analogue existe encore chez les Sehour.
et à leurs troupeaux. Ils campèrent auprès des Zeben, qui les reçurent « par convenance >k Mais ils exigèrent la gosrà; et quand, à rapproche de l'hiver, les Wuld Soleïmân suivirent le mouvement général des Arabes, qui émigrent vers l'est, ils reçurent de la part des Zeben ce message : « Sachez que si vous revenez Tannée prochaine, vous ne serez pas reçus; car le blé est devenu cher, à cause de votre présence, et vos chameaux ont dévoré nos pâturages. »
Moyennant le payement de la qosrâ, des groupes de dix à quinze tentes, originaires du Neged ou du Négeb, vont passer une partie de l'été sur les plateaux de Moab, ou bien auprès d'une autre tribu lointaine.
§ 14. La razzia [gazou, jj^).
On pourrait définir la razzia, d'après les Arabes : une incursion à main armée, sur un territoire ennemi, dans le but d'enlever des troupeaux, des tentes, du grain ou d'autres objets utiles à la vie nomade. Tout un enseignement propre à révéler les sentiments du bédouin est renfermé dans ce procédé. Tout d'abord, il ne fait point de razzia contre un membre de sa tribu; c'est son frère. S'il se fâche avec lui, il ne tardera pas à faire la paLx, et dans le cas d'une attaque soudaine d'un adversaire, il saura imposer silence au ressentiment personnel pour prêter le concours de son dévouement aux intérêts généraux de sa tribu; sa querelle personnelle se réglera ensuite.
En second lieu, il ne fait point d'incursion sur un territoire ami; si dans un mouvement de colère il enlève les troupeaux d'une tribu alliée, il se hâtera de les rendre. Ses incursions auront donc lieu sur un terrain étranger, pour s'emparer des biens d'un clan ennemi. Encore faut-il distinguer une double inimitié : celle qui a sa racine dans le sang versé; alors éclate la guerre proprement dite, avec ses luttes sanguinaires; la seconde est basée sur un vol, sur l'accaparement d'un troupeau ou l'enlèvement de quelques brebis; elle se maintient par les razzias qui sont une source de revenus pour une tribu re muante et guerrière. Dans ces conditions, la razzia est regardée co mme permise ; aucun bédouin ne se fait scrupule de la pratiquer. Sans être en hostilité ouverte, le fait seul de n'avoir aucune relaion d'amitié avec un clan éloigné ou avec des fellahs inoffensifs autorise la razzia pour le bédouin pillard. Un tel n'est pas connu, il n'est de la tribu ni par le sang, ni par l'amitié; il n'est peut-être pas un ennemi qui sera mis à mort aussitôt, car le sang inspire toujours une certaine répugnance, mais son bien peut être pris, lui-même est
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oxposé à être dépouillé. Tel est le caractère du nomade; telle est sa façon d'envisager l'humanité. Il est facile de le comprendre, les razzias se porteront spécialement sur des tribus éloignées. Les Ilaweïtât vont razzier les Arabes des bords de l'Euphratc; les Seljour attaquent les habitants de la plaine de llismeh; un groupe de cavaliers de Kérak vient se promener du côté de Bâniâs dans l'intention de faire lin gain, si l'occasion se présente ; les Teiâbîn descendent au fond de r 'Arabah chercher une occasion favorable de s'enrichir. Chaque année, dos maraudeurs, Hagâlâ ou Resâïdeh, dépouillent les voyageurs dans le Gôr. Tous ces gens font la razzia à leur manière et maintiennent au pays un vrai caractère de pays de brigands. Mais la grande razzia est organisée d'une façon savante, sous la conduite du 'aqld.
Le ^aqld.
On appelle 'aqld (-^-.-^) le chef qui dirige une razzia. Quoique d'une apparence neutropassive, la forme /a'?/ renferme bien des mots qui possèdent une signification active. Dans leur nombre, il faut compter le terme 'aqld, traduit par « confederatus » par Freytag et qui, dans l'usage actuel, désigne plutôt celui qui organise une confédération ou une expédition. Lorsqu'un guerrier s'est fait remarquer dans une entreprise hardie, il peut essayer de se mettre à la tête d'une razzia, réunir sous son commandement une troupe de braves et se lancer à leur tête contre un ennemi de la tribu. Il n'est pas nécessaire qu'il soit le cheikh. Quoique ce dernier puisse organiser, et en fait dirige parfois des coups de main hardis, la plupart du temps c'est un de ses parents, célèbre par sa vaillance et son courage, qui prend la direction des expéditions lointaines. Tel Awdeh chez les Abou Tâ'ieh qui est le 'aqid des razzias, mais n'est pas le cheikh de la tribu. Lorsqu'il a décidé d'enlever les troupeaux ou les tentes des ennemis, il fait connaître son projet'; il fixe un rendez-vous où devront se trouver tous ceux qui désirent « gagner un gain », suivant l'expression du désert. Les cavaliers se réunissent; ils ne sont pas toujours de la même tribu, surtout s'il s'agit d'une entreprise lointaine. Tous, en venant se ranger sous la bannière du 'aqid, reconnaissent son autorité et suivent docilement ses instructions. Au signal donné, ils se mettent en branle. Le chef marche toujours en tête, examinant les replis du terrain, plongeant dans le lointain son regard scrutateur, observant les traces des troupeaux sur le sol pour surprendre la