Les Arabes disent ^.i-^^ \y. un tel a manifesté
marche de l'ennemi et lui courir sus à Fimproviste. Plusieurs fois, j'ai vu, entre les mains de ces chefs, des jumelles qu'ils ont achetées au Caire ou à Damas, et dont ils savent fort bien se servir pour diriger leur marche, ou reconnaître la position de leurs adversaires. Le soir venu, sur un signal donné, la troupe s'arrête, choisit un lieu sûr, prend un peu de repos et continue sa marche dès l'apparition de la lumière. Parfois on profite de la clarté de la lune pour avancer et gagner du temps. Mais la marche est réglée par le ' aqid qui est maître absolu. On rapporte que Qoftân, le terrible guerrier redouté de tout le désert, voulut prendre les devants dans une expédition semblable, et marcher en tête au détriment de Trâd, le chef reconnu. Malgré son opiniâtreté, il dut se mettre au rang : ainsi l'exige le droit ^. Lorsque la colonne est proche de l'ennemi, séparée seulement par quelques heures de marche, elle s'arrête, laisse reposer les montures et s'apprête à fondre sur sa proie, le matin de bonne heure. Tayyiabû [\j^), dit le 'aqid, c'est-à-dire : « prenez toutes vos dispositions, réunissez-vous par clans, par tribus, par groupes apparentés, chacun sous la direction d'un sous -chef ». Il ajoute ensuite : « Renvoyez les zemâil », c'est-à-dire les chameaux qui portent les provisions, et qu'il est prudent de mettre en sécurité avant d'engager la lutte. Le ' aqid dit encore : « Mettez de côté les keinin », c'est-à-dire ceux qui se placent en embuscade pour s'opposer à l'ennemi qui ne manquera pas de se lancer à la poursuite de l'assaillant emmenant les troupeaux. L'attaque est donnée par les megireh, dont le but est uniquement de gagner du butin, non de répandre le sang. En général ils évitent même avec soin de tuer quelqu'un, connaissant bien les lois implacables de la vengeance. Par une course rapide 2, on essaye d'enlever les chameaux, les moutons. Le berger est contraint bien souvent de marcher à leur tète pour les appeler et accélérer la marche. En apprenant la disparition de leurs troupeaux, les Arabes montent à cheval pour les ramener. Alors, se lèvent les kemin, placés en embuscade, pour les repousser, tandis que leurs compagnons chassent devant eux le butin. Le retour au campement est fêté par la
1. Trâd eben Zeben, des Seljour, mort depuis cinq ans, dans une razzia contre les Arabes de Mésopotamie, avait une autorité extraordinaire sur les Arabes qui le suivaient aveuglément partout où il allait. En campagne, quand il arrêtait son chameau, tous s'arrêtaient, et personne ne lui demandait raison de cette halte; quand il partait, tous partaient; et personne n'osait passer devant lui. Il était cheikh « par sa force et par son esprit ».
2. En me rendant à Ma 'an, en août 1005, j'ai vu enlever un convoi de trois cents chatneaux, par un corps de cavalerie Sahary. Des cavaliers frappaient sur les guides tandis que les autres emmenaient les chameaux.
tribu entière. Lorsque le butin rapporté est copieux, la joie est grande, rallégressc générale. Parfois, il s'établit un certain partage entre tous ceux qui ont pris part à l'expédition, de manière à ce que le moins fortuné puisse emporter quelque chose sous sa tente. D'autres fois, chacun garde ce qu'il a pris dans la mêlée et emmené avec lui. Celui-ci a pu s'emparer de quinze chameaux; il les gardera, tandis que son compagnon reviendra les mains vides. Il n'y a qu'une seule personne qui ne sera jamais frustrée, c'est le 'aqld, A lui appartiendra la plus belle tète du bétail capté; beau deloul, ou jument de race. Ce n'est peut-être pas un droit absolu, mais l'usage est général; on n'y manque guère ^ Non seulement le 'aqld principal est ainsi honoré et récompensé, mais les sous-chefs, ceux qui dirigent les différents groupes, reçoivent aussi une part spéciale du butin. En tout cas l'accord est unanime pour livrer entre les mains du 'aqîd la belle chamelle qui doit servir de victime. En partant pour l'expédition le chef promet souvent cette immolation, si le succès couronne ses efforts. Au retour, jamais il ne trahit sa parole. N'amènerait-on qu'une seule chamelle, ce serait un devoir à ses yeux de l'immoler. C'est généralement à Abâ-1-Gamâm qu'est sacrifié le gezour^\ chez les Eben Sa'alân, c'est Abâ-z-Zohor, qui reçoit cet hommage. D'autres tribus s'adressent à leur ancêtre ou à celui qu'elles considèrent comme tel. Les Béni Saher honorent As'ad; voici un trait qui se rapporte à ce culte.
Dans une razzia vers l'est, les guerriers sortis des campements des Zeben et des Eben Sa'alân reconnurent pour 'aqîd un cavalier très courageux de la tribu des Eben Sa'alân. Il dirigea prudemment l'expédition; le succès fut complet; on ramena un grand nombre de chameaux. Les Zeben, exaltés par le triomphe, n'attendent point l'intervention du chef, et consacrent comme i/ezour à As'ad, leur ancêtre, une superbe chamelle blanche qui excitait toutes les convoitises. Survient le 'aqld qui réclame pour sa part la chamelle en question. Les Zeben lui disent : «. Nous lavons déjà vouée à notre ancêtre As'ad. » Le 'aqid aurait pu maintenir ses prétentions; c'était son droit; mais il fallait ménager ses alliés, et surtout ne pas irriter As'ad, le terrible ivély. Il se contenta de dire : « Entre As'ad et Allah, moi je n'entre pas, » et il abandonna la chamelle.
1. On excepte ordinairement le cas où un guerrier a pris à ses risques et périls une jument dont il a tué le cavalier de sa propre main. La monture reste à celui qui l'a conquise.
2. Par exemple, chez les Batous; le terme (jezour signifie la victime, généralement une chamelle, immolée au retour de la razzia.
En ouvrant le cou de ranimai, le 'aqid dit : « Ceci est ton gezow, 6 un tel. » Le sang fumant est recueilli dans un vase; on s'en sert pour marquer au dos les animaux pris à la razzia.
Les fonctions du 'aqid ne sont point terminées; c'est lui qui a dirigé l'expédition, il en a recueilli la gloire et les bénéfices ; il en garde la responsabilité. Bien souvent ces bandes errantes dans le désert ramassent indifféremment tous les troupeaux qui se rencontrent et les emmènent. Bientôt arrivent des réclamations parfois fort justes; le bétail doit être rendu. C'est le 'aqld qui devra contraindre chaque particulier à se dessaisir d'un bien sur lequel il comptait, et, malgré la difficulté d'une semblable restitution, le poids de son autorité finit par l'emporter sur toutes les répugnances.
Responsable devant les Arabes, le 'aqîd, aux yeux du Gouvernement, est le guerrier tapageur et indocile qui trouble le désert. S'il n'est point privé de la liberté, c'est pour des raisons politiques dont on ne prétend pas donner ici l'explication.
Lorsque, dans une mêlée sanglante, un chef voit son parti \âctorieux, au moment où l'ennemi commence à plier et va être décimé par le glaive du vainqueur, il élève la voix et dit pour arrêter le massacre : « Empêchez qu'on vous tue en vous mettant sous la protection d'un tel/. » Et il nomme quelqu'un de sa troupe connu pour sa valeur et renommé pour ses exploits. Les ennemis demandent : « A quoi vous engagez-vous? — A l'honneur et à la religion, » répond le chef. Les vaincus s'écrient alors : Mananàfl ivageh fidàn, « nous nous mettons sous la protection d'un tel ». Le combat cesse. Les vainqueurs prennent sous leur protection les vaincus, les traitent avec égard, leur donnent de la nourriture et leur fournissent même des montures pour regagner leurs tentes si elles sont éloignées ; naturellement, les montures sont ensuite renvoyées ou payées, ainsi que nous en avons déjà cité des exemples.
On ne traite pas avec la même indulgence l'ennemi saisi de force pendant la bataille, en cours de route, ou même d'une façon tout à fait accidentelle, pendant une simple escarmouche. C'est un prisonnier [rabU). Le vainqueur l'amène sous sa tente, lui met les fers aux mains et aux pieds, lui donne à peine la nourriture suffisante et, se plaçant devant lui, il lui dit : « Annonce et explique; combien as-tu
de juments, de chameaux, de brebis? » Le malheureux jirisonnicr se voit contraint d'énumcrcr d'abord tout le bétail que lui et sa tribu ont dérobe a rennemi; ensuite il doit faire connaître le détail de ses possessions personnelles. S'il refuse de parler, son vainqueur creuse une fosse au milieu de la tente, d'un mètre cinquante de profondeur, le place tout droit dans ce trou, l'ensevelit jusqu'au cou, lui laissant seulement la tête en dehors de la terre; l'infortuné est maintenu en cette position jusqu'au jour où les troupeaux réclamés sont conduits devant la tente. Pour mettre un terme à ses soulTrances, le prisonnier se hâte d'envoyer un exprès à ses proches ou au cheikh de sa tribu, pour exposer sa situation et demander sa liberté en donnant au vainqueur le bétail réclamé. Pour délivrer un membre de la tribu, le cheikh remet immédialcment entre les mains du vainqueur les chameaux ou les brebis exigés. Le fait s'est passé pendant mon séjour au désert. Fanâfel, homme influent des Zeben, fut saisi par les 'Atâwneh avec lesquels les Sehour sont en guerre. Étroitement garrotté et attaché sous une tente, il fit télégraphier au cheikh de Mâdabâ, la'qoub Soueihât, d'informer sa tribu de son malheureux sort, et de diriger vers Tebouk quarante chameaux réclamés par son geôlier. A peine les animaux furent-ils arrivés, que Fanjltel fut remis en liberté. Mais, abandonné à lui-même, tout seul dans le désert, il se vit forcé de voler une jument aux 'Atâwneh pour gagner la première station du chemin de fer, aux environs de Maân. Lorsque je le rencontrai à Qatrâneli il était réduit à l'état de squelette ; ses pieds étaient enflés : n'ayant point de chaussures, il avait coupé les longues manches de sa chemise de bédouin pour les envelopper et les préserver du contact avec la terre brûlante. Il n'avait rien à manger, et point d'argent pour continuer sa route ; de plus, les circonstances l'obligeaient à se cacher pour ne pas tomber entre les mains d'un nouvel ennemi. Reconnaissant le bédouin qui m'accompagnait, il me fit demander par son entremise un secours pour l'aider à regagner sa tente. Je me rappelai le dicton arabe : « Au désert un bienfait est préférable à un coup de bâton. » De retour à son campement, Fanâtel raconta comment un voyageur lui avait fourni les moyens de se sauver.
Lorsque le prisonnier {rabîf) est garrotté, il est exposé aux mauvais traitements, aux coups, aux insultes; une fois entré sous la tente qui lui sert de prison, il est attaché et gardé à vue. Si, pendant sa captivité, il parvient à pénétrer sous une autre tente, même dans le campement où il se trouve, il bénéficie des lois de l'hospitalité ; ses chaînes sont brisées, il est reçu comme un hôte, et renvové chez lui avec
honneur. Bien souvent les prisonniers profitent de la nuit pour se traîner ainsi sous une autre tente ; c'est pour les empêcher plus sûrement de s'échapper qu'on les enterre jusqu'au cou.
Parfois les parents du prisonnier, ses proches, ou ses protecteurs cherchent à le déhvTer sans obtempérer aux exigences du vainqueur. Il y a quelques années à peine, le terrible Qoftân ben Hâmed emprisonna sous sa tente, à trois heures au sud de Mâdabâ, un Sarâry pour le contraindre à lui livrer ses ciiameaux. Ce Sarâry était tanib des 'Agârmeh. Le prisonnier informa ses protecteurs de son malheureux sort. Les 'Agârmeh réclamèrent leur protégé à Qoftân qui refusa avec hauteur de le leur abandonner. Mécontents de cette attitude railleuse de Qoftân, ils arrivent un soir, au nombre de quatorze cavaliers, dissimulent leur marche derrière les collines, envoient devant eux un espion chargé d'examiner la tente et la position du prisonnier et de donner un signal convenu. A l'heure marquée, les autres cavaliers surviennent au galop, saisissent le captif qu'ils jettent sur le dos d'une jument toute préparée, et s'enfuient rapidement, non sans avoir auparavant tué deux hommes qui voulaient s'opposer à ce hardi coup de main.
Chez les tribus du Négeb, l'Arabe, fait prisonnier dans les circonstances ci-dessus décrites, est plus maltraité que partout ailleurs. Souvent, il est mis à mort : « C'est le meilleur moyen de l'empêcher de revenir, » me disait cyniquement Hasan et-Tïhy, faisant allusion à sa conduite passée. Chez d'autres Arabes au contraire, un bon traitement est toujours accordé aux prisonniers, à moins qu'ils n'aient volé ou pillé auparavant leurs vainqueurs.
Le chapitre sur la razzia serait tout à fait incomplet, sans un mot sur le qadîb (^-^^îj. Le corps expéditionnaire, lancé dans le désert à la poursuite de l'ennemi ou à la recherche de son campement, hésite souvent sur la direction à prendre; il cherche, il tâtonne; le temps s'écoule, les provisions s'épuisent, la campagne est manquée faute de précision dans les mouvements et de connaissance suffisante de la position de l'ennemi. Mettre la main sur un guide est la meilleure garantie du succès. Aussi, lorsque la troupe ennemie parvient à appréhender un homme de la tribu contre laquelle est dirigée l'expédition, regarde-t-elle déjà ses plans comme couronnés de succès; un guide est trouvé. On le saisit, et on lui laisse le choix : mourir ou conduire les pillards vers son campement. Bien rares sont ceux qui préfèrent le martyre à cette sorte de trahison! Pour conserver la vie, le qadib marche en tête de la razzia et la dirige à travers le désert. On m'a rapporté à ce sujet deux traits caractéristiques; je les donne avec
certains détails. Mutlaq os-Sol>îli et Da'dâs el-Botliy quittaient un matin leur canipcracnt pour se rendre à la tente de Kumeili eben Fâîz, de la même tribu. En route, ils furent atteints par une bande pillarde composée de Rualah et de Ilaîiel. Résister leur sembla impossible; fuir, ils ne le purent, ayant été cernés par les adversaires. Ils sont prisonniers et aussitôt ligotés ; on les laisse pourtant sur leurs montures. « Conduisez-nous à votre campement, leur dit le 'aq'id, ou nous vous tuons. » Les deux captifs hésitent un instant; puis, voyant le nombre relativement peu considérable des ennemis, prennent la tête de la colonne, et après deux heures de marche s'arrêtent en disant : « Voici nos tentes. » Le 'aq'id dispose ses forces, et commande à quelques cavaliers de garder les deux captifs dans un pli de terrain jusqu'à ce que lui-même revienne victorieux du coup de main si bien préparé. Le signal de l'attaque est donné ; elle ne fut pas heureuse. Les Sehour, continuellement sur leurs gardes, prennent leurs armes, sont promptement à cheval, et une véritable bataille s'engage. Des renforts arrivent; les Rualah sont battus, repoussés, obligés de prendre la fuite. Dans leur course précipitée, ils passent auprès des deux prisonniers : « iMettez-vous sous notre protection, leur crient ceux-ci, sinon vous serez tous tués. » Les fuyards écoutent ce sage conseil, et se rassemblent autour de leurs deux captifs en criant : « Nous nous réfugions sous la protection de tel et tel. » La poursuite prend fin. Ces deux prisonniers sauvent une centaine de leurs ennemis qu'ils ramènent à leur campement; ils retinrent la plupart des montures et renvoyèrent les hommes sans leur faire aucun mal.
Le second exemple a une saveur tout à fait orientale. Il y a quinze ans, le cheikh des Zeben, Menawer, voulut faire la paix avec les Eben Rasïd. Avec quelques cavaliers, il prend le chemin de l'orient. En route, il se heurte à un fort détachement de ces mêmes Eben Rasïd qui venaient razzier son propre campement. Menawer s'avance vers le 'aqld : « Je me rendais auprès de toi pour conclure la paix, lui dit-il. — Nous parlerons de la paix un peu plus tard, répond le chef ennemi; pour le moment nous avons un autre travail; conduis-nous vers les tiens. » Menawer comprit qu'il n'avait pas à résister; il indiqua la direction de ses tentes à l'ennemi. Comme une inondation, la razzia se répandit sur la campagne; tentes, mobilier, bétail, tout fut enlevé, les femmes ^ et les enfants furent laissés. Le chef de l'expédition, par galanterie (!), passa trois jours sous la tente de Menawer. « C'est maintenant que nous traiterons de la paix, lui dit-il, si
1. Les 'Aaezeh dans des expéditions semblables dépouillent même les femmes.
tu veux y consentir ». Depuis ce moment, ajouta le narrateur, la paix règne entre les Zeben et Eben Rasïd.
§ 15. La guerre f.^vsr'!).
La guerre a souvent ensanglanté le désert et excité les unes contre les autres d'innombrables tribus. Si nous en croyons les récits des historiens et des poètes, rudes furent les rencontres et vigoureux les coups échangés. Ces grandes batailles ont laissé peu d'écho dans la tradition actuelle qui conserve pourtant un vague souvenir des conquêtes et des exploits des Béni Helâl. Tout fait d'armes héroïque est volontiers rapporté à ces valeureux combattants. 'Abd Allah me racontait maintes fois les guerres de ces grands hommes qui, entre deux coups d'épée, trouvaient le moyen de visiter une princesse prisonnière en quelque château; les détails pittoresques ne manquaient point dans le récit du conteur et les traits de mœurs y fourmillaient. Mais ce beau temps où triomphaient le sabre et la lance, où le cavalier revêtu de sa cuirasse devait la victoire à la force de son bras ou à la sûreté de sa main, n'existe plus; les armes des pays ci^ilisés ont fait invasion au désert. Aux bédouins il ne manque plus que la discipline pour former une armée régulière, à la moderne.
Il n'y a pas longtemps cependant qu'on se battait avec la lance et le sabre. Chaque tribu avait son étendard et son cri de guerre. Les Eben Sa'alân ont conservé le merkab, qui se trouve sous la tente du cheikh. N'ayant point fait de visite aux campements de cette tribu, je n'ai pas vu le merkab, et par suite je dois me contenter pour le moment de la description qui m'en a été faite. Cependant, auprès des tentes des Sehour, j'ai rencontré un membre de la tribu des Eben Sa'alân, nommé Ma'behel, qui a mis sous mes yeux sinon le merkab, du moins la dollah ( lUs qui peut en donner une idée approximativt .
La forme générale représente une barque placée sur le chameau (fig. 10) ; la longueur totale est de cinq mètres, la largeur d'un mètre et la hauteur moyenne d'un mètre cinquante centimètres. Au milieu, perpendiculairement à la bosse du chameau, se trouve la place réservée à la personne qui monte la dollah. C'est une sorte de berceau, parfaitement suspendu, comme le représente la photographie (fig. 11), qui reproduit la dollah prise de côté. La fille de Fâïz se tient debout, au milieu de la dollah, solidement fixée au chameau.
Les Eben Sa'alân se servent de la dollah dans leurs longues pérégrinations à travers le désert pour transporter commodément leurs
femmes; les Sammâr en usent aussi'. Il ne faudrait pas confondre la (Jollali avec le merkab. Ma'behel me dit : u Le mci'kab ressemble à la dollah. mais avec cette différence que les deux longues tiges horizontales, qui donnent à celle-ci l'aspect d'une barque et impriment à l'ensemble un balancement considérable, une fois le chameau en marche, occupent une position verticale dans le merkab, de telle sorte que ce dernier vu de face ressemble à la dollah prise de côté. Les Ebeu Sa'alâu se servent encore du merkab, pour une marche triomphale à laquelle prend part une grande partie de la tribu, ou dans la guerre. Dans ce dernier cas, le merkab, tiré de la tente du cheikh, est soigneusement orné de plumes d'autruche et d'une grande variété de coquillages; on le place ensuite sur un vigoureux deluul richement caparaçonné. Le cheikh amène lui-même sa propre fille, ornée comme une fiancée; sa longue chevelure tombe, en lourdes tresses, sur ses épaules; elle a revêtu sa plus belle robe; de nombreux colliers sont suspendus à son cou; à ses bras brillent des bracelets d'argent; des plumes d'autruche lui font autour de la tête une véritable auréole.
Lestement elle escalade le merkab et s'installe sur ce trône triomphal. Elle prend dans sa main la guide pour conduire elle-même le deloul et diriger en quelque sorte l'action. Tout autour d'elle se rangent les braves de la tribu pour lui servir d'escorte, décidés à mourir plutôt que d'abandonner la 'otfah l'iLik:^), c'est-à-dire le merkab préparé et monté pour le combat. La bataille s'engage; les efforts de l'ennemi se concentrent sur elle; l'enlever serait la victoire complète et en même temps la déchéance de la tribu vaincue qui perdrait à jamais le droit de s'en servir à nouveau. Mais la défense est énergique. Les ennemis parviennent-ils à serrer de trop près la 'otfah'l ses défenseurs, d'un coup d'épée, coupent les jarrets du chameau qui la porte. Il s'abat. Alors, c'est le combat désespéré, la lutte corps à corps, sous les yeux de la jeune héroïne, qui, debout au milieu du merkab, par ses paroles, ses cris et ses gestes, anime et excite les combattants.
Chaque année, une chamelle est immolée par le cheikh pour le merkab, dont les différentes pièces doivent être ointes avec le sang de la victime. Le cheikh prononce les paroles suivantes, ce 0 Allah! voici la chamelle pour le merkab; puisse Abou'z-Zohor le regarder d'un bon œil ! » ( ^^ 1 o ! UJij ) .
Ce grand appareil de guerre, ces manifestations extérieures et cet
1. Cf. Layard, Niaeveh and Us Remains, t. I, p. 104. On y voit un croquis assez semblable à notre photographie.
entraînement tendent à disparaître, s'ils n'ont point déjà cessé parmi les tribus. Le souci actuel de l'Arabe se porte vers la possession d'un fusil dernier modèle, à répétition. Avec cette arme légère et une vigoureuse jument, il se croit suffisamment prêt pour entreprendre une expédition ; on pourra constater cette nouvelle conception de la guerre, chez le nomade, dans l'exposé d'événements récents qui ont eu un certain retentissement au désert. La lutte s'engage entre les Haweïtât et les Sarârât.
Les Sarârcât sont des errants parmi les nomades eux-mêmes. De Teimâ au gébel Druse, depuis Kérak jusqu'au territoire des Sammtïr, ils poussent devant eux leurs nombreux troupeaux de chameaux et choisissent, pour camper, le voisinage d'une tribu amie, quand ils ont à redouter quelque razzia. Au temps de la moisson, ils accourent en foule vers Môteh, Ga'afar, la fertile plaine de Mâdabâ, les vastes champs du Hawrân, pour glaner les épis tombés derrière les moissonneurs. Au campement des Sehour, auprès du village Abou Gâber ', j'ai rencontré, à la fin de juillet, deux cents tentes environ de Sarârât. Leurs habitations basses, misérables, se distinguent à première vue de celles de leurs protecteurs, les Sehour, dont elles sont éloignées à peine de cinquante mètres. Sous ces abris, j'aperçois deux ou trois sacs de blé péniblement ramassé dans les champs environnants; quelques selles de chameaux, deux ou trois ustensiles de cuisine, et, chez les plus riches, les instruments nécessaires pour préparer un bon café. Gomme je m'étonnais de cette pénurie, rendue plus frappante encore par les haillons qui les recouvraient , 'Awdeh , de >Iâdabâ, me dit : « Attends jusqu'au soir, tu verras leurs richesses. » La nuit arrive; peu à peu apparaissent à tous les points de l'horizon des chameaux qui profilent leurs ombres grandissantes; ils s'avancent en grommelant, chaque groupe derrière un berger qui leur crie : « Votre terre est bonne » ; ils pénètrent au milieu du campement, reconnaissent la voix de leur maître et vont se ranger, puis s'accroupir auprès de leur tente. En moyenne, chaque famille Sarâry à l'aise en possède une vingtaine. C'est tout son avoir et cela lui suffît; on verra en effet, quand nous traiterons du chameau, tous les avantages que le bédouin tire de cet animal. Plus que tout autre, le Sarâry sait apprécier ce fidèle compagnon de ses longs voyages et le nourricier de sa pauvre existence. Trop indigent pour venir s'approvisionner aux fertiles champs de Moab, il passe de longs mois
1. Abou Gâber est le nom actuel d'une localité iirécédemment appelée laJoudeh (^-^j^-S^) j quelques Bédouins prononcent encore Goueïdeh [^•^•^.y=T^)-
avec le lait de ses chamelles, assaisonné de samc/i et de tumme'r; il peut aussi se procurer des dattes vers Teimfi et rouâdy Sirhân ^
Les Sarârât payent l'impôt à Eben Raâïd, lorsqu'ils sont sur son territoire, un megïdy par cinq chameaux. Quand ils habitent vers Moab, ils sont redevables au Gouvernement ottoman; mais ils doivent aussi acheter, plus ou moins, la bienveillance des puissantes tribus qu'ils avoisinent. Dn courrier annonça un jour au campement d'Abou Tâ'leh que Fahad, cheikh des Eben Sa'alân venait, d'imposer fortement les Sarârât qui habitaient près de lui, de huit à quatorze livres par famille. D'après les uns, c'était un droit de pâturage; un droit de protection, d'après les autres. Les autres tribus ne les ménagent guère non plus; ils sont, du reste, universellement méprisés. Le mariage entre des personnes de différentes tribus est en usage parmi les nomades. Mais jamais un Arabe des Schour, des Haweïtât ou des Rualah n'épouserait une Sarârîeh; il se croirait déshonoré : « Ce serait^honteux, » me disait un bédouin. Le Sarâry, en effet, manque de noblesse; sa démarche n'a pas l'allure simple et digne de l'Arabe bédouin; on dirait que la misère l'a contraint de s'abaisser. Au campement étranger, il attend, dans une posture suppliante, qu'on veuille bien lui donner du pain, tandis que tout Arabe descend à la première tente qu'il rencontre et demande à boire ou à manger, suivant la nécessité qui le presse. Le Sarâry est traître, même envers les siens. Dans les dernières razzias, c'était un Sarâry qui conduisait les Haweïtât. Ces derniers ont été déjà présentés au lecteur. Les belligérants étant désormais bien connus, je passe au récit de la guerre.
Un peu avant la fête du Dahiyeh, les Sarârât razzièrent les chameaux d'Abou Tâ'îeh, en la plaine de Ilismeh. D'aucuns prétendent que ce fat le commencement des hostilités; d'autres affirment qu'Abou Tâ'ieh, un mois auparavant, avait le premier confisqué un troupeau appartenant aux Sarârât : « Dieu sait la vérité, » ajoute toujours le
1. On a vu à propos des Tribus, les traditions relatives à l'origine des Sarârât, et à leur cuke. Ils ne forment pas une tribu unique, obéissant à un même cheikh. De nombreuses divisions, ayant chacune un chef indépendant, portent ce nom commun de Sarârât; le cheikh Mosoual m'a cité les suivantes :
r Les Deba'in, qui habitent généralement cliez les Eben Sa'lân, s'élèvent au nombre de 800 tentes et ont pour cheikh Mohammed eben Gerâid.
2° Les Hawy comprennent un millier de familles, sous le cheikh Mosoual.
3" Les Seleïm, aussi nombreux que les précédents, suivent le cheikh Mohammed eben ad- Doueïrig.
4° Les Eben ed-Da'geh comptent à peu prés 600 familles, sous le cheikh el-Haleïseh.
5" Les as-So'oud êben Wardeh comprennent près de l.OOO familles; soumis au cheikh al-'^Azzâm.
Beaucoup d'autres groupes existeraient encore, mais Mosoual ne les connaît qu'imparfaitement.
narrateur en pareil cas. Eq fait, au désert comme en d'autres lieux, la raison du plus fort est souvent la meilleure. Vers la fin de février, 'Awdeh AVjou Tâ'ieh attaque inopinément un campement ennemi, enlève une soixantaine de tentes, de nombreux chameaux et se retire avec ses nouveaux troupeaux du côté du gébel SîhâD, où nous le rencontrons le 22 mars 1902, à notre retour du Sinaï. La lutte allait devenir sanglante. Les Sarârât se concertent, réunissent leurs forces, organisent une réelle et formidable expédition. Au nombre de six cents hommes montés sur des deloul ils tombent à l'improviste sur un groupe de llaweïtât; il n'y avait que cinquante cavaliers au campement; mais la célérité des juments et l'énergie des guerriers compensent l'avantage numérique de l'ennemi. Ce dernier se replie, après avoir tué quelques Haweïtât et capturé un petit nombre de chameaux ; ceci se passait en la terre d'Abou Hamoud. 'Awdeli AbouTcâ'îeh, furieux de cette attaque autant que de la mort de son frère qui avait succombé sous le feu ennemi, se dispose à la revanche. Tous les princes de sa cour y prendront part, même le vieux Ilarb, son père, déjà courbé par l'âge, mais cavalier intrépide, car «jamais il n'a goûté le tabac et n'a jamais bu de café ». Le cheikh Za'al seraà sescôtés^. Après avoir abrité son campement dans l'ouâdy el-Hesâ, 'Awdeh, à la tête de sa troupe, se dirige vers l'est, dissimulant sa marche le long des vallées, afin de surprendre plus sûrement les Sarârât, qui, retirés en la terre d"Amry, ne doivent pas s'attendre à une attaque si soudaine. En route, les llaweïtât rencontrent une troupe assez nombreuse de Druses, de Qins et de Ruf an eben Mâdy qui se dirigeaient également contre les Sarârât. Abou Tâ'îeh hésite... Il a sous la main de vieux ennemis contre lesquels il a fait maintes expéditions... Mais la haine la plus récente des Sarârât l'emporte; il s'entend avec les Druses et tous combinent une action commune contre les Sarârât, qui doivent être écrasés. Ceux-ci, grâce aux nombreux espions qu'ils entretiennent partout, sont avertis de l'approche de leurs ennemis, et parviennent à se soustraire à leur attaque. Les quatre bandes confédérées s'em-
1. C'est en partant pour cette expédition qu'on entendit un vœu étrange, que le cheikh Gâwid Abou Tâ'ieh m'a raconté lui-même, sous la tente du cheikh Za'al : « Al-Hems, des Sarârât, avait volé mes chameaux. J'étais furieux; avant de partir pour la dernière razzia, j'ai fait un vœu : 0 Farrâg, ô mon ancêtre, si je m'empare d'Al-Hems, je boirai trois poignées de son sang !
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Par la vie d'Allah, j'ai rencontré mon ennemi, je l'ai tué, et par trois fois j'ai rempli ma main de son sang, et je l'ai bu. « II mettait un certain orgueil à me rapporter celte histoire ; son œil lançait des flammes sur les assistants qui l'approuvaient.
COUTUMKS DES ARABES. 12
paront seulement de quelques troupeaux, et comme l'entente' ne pouvait durer longtemps, chaque groupe reprit le chemin du retour. Au milieu de la route, 'Awdeh arrête ses gens et leur dit : « Que penseront nos femmes en nous voyant revenir sans butin; que dirontelles de notre bravoure? Retournons à l'ennemi. A coup sûr, cette fois il n'est pas sur ses gardes. » La colonne des llaweïtât, laissée à ses propres forces, moins nombreuse par conséquent, mais plus impatiente du succès, rebrousse chemin. Au point du jour, rapides comme des tlèchos, ils tombent sur le camp ennemi, encombré de chameaux. S'abritant derrière ces animaux, les Sarârât reçoivent leurs adversaires par une vive fusillade. 'A^^ deh a trois chevaux tués sous lui; n'importe, l'impétuosité des assaillants déconcerte promptement les Sarârât qui tombent nombreux sous le glaive : plus de soixante, dit-on, ont succombé sous la main d"Awdeh! C'est alors que Za'al, son frère, arbore un drapeau blanc [bidâ) à la pointe de son sabre, en criant : « Héfugiez-vous auprès d'Abou Tâ'îeh! »
C'était la fin du massacre. Une trentaine de prisonniers, plus de huit cents chameaux, des tentes, des aimes, tombèrent entre les mains du vainqueur qui, cette fois, n'eut pas à rougir en rentrant à son campement où s'opéra la division du butin. Les chameaux furent en très grande partie dirigés sur l'Egypte, pour y être vendus. Le lendemain, un sacrifice solennel en l'honneur d'Abou '1-Gamâm fut célébré au milieu des tentes. Avec le sang de la victime, on oignit les chameaux et les juments, mais non les tentes ni les personnes. C'est alors que 'Awdeh, le cheikh de la guerre, saisit le i-ebâbah^ et composa la pièce que nous donnons ici, comme spécimen du génie poétique contemporain chez les Arabes. Au point de vue de la grammaire, elle n'est pas irréprochable (à supposer que les bédouins ne parlent pas mieux que les grammaires), pas plus que sous le rapport de la métrique, mais elle n'est pas dépourvue d'inspiration. Comme 'Awdeh ne sait manier que le glaive, elle a été écrite par Sâlem Rebay'ah, chrétien de Kérak. Donc, en ce jour, Abou Tâ'îeh cbanta :
1. Un nuage noirâtre- montait du Neged ; quand il nous atteignit, ses averses tombaient en masses d'eau.
2. Son tonnerre dénote un clieikh expérimenté; son tonnerre qui se révèle à des intervalles distincts.
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