Cf
ciété; il ne sera plus considéré comme faisant partie du clan, et par suite sera regardé comme un étranger. Quiconque le rencontrera, pourra le tuer, non pas seulement des étrangers, mais ceux même de sa tribu : c'est un membre mort, coupé et rejeté au loin. Cette décision s'appelle infinis 'abâtih {^^ ^;JjL>\). « secouer son manteau ». Tous les Arabes du campement et ceux des tribus voisines sont officiellement informés de cette résolution extrême.
Un 'Agârmeh, nommé Debseïmy, vint un soir à Mâdabâ, saisit une femme chrétienne et se disposait à l'outrager. La femme poussa des cris, appelant au secours. Quelques 'Azeizât arrivent aussitôt et Debseïmy a juste le temps de prendre la fuite. Mais il espérait mieux réussir une autre fois. Dans cette intention perverse, il pénètre dans Mâdabâ, et fait la même tentative auprès d'une autre femme. Celle-ci encore appelle au secours; le misérable lui coupe la gorge, et disparait. Le lendemain, les 'Azeizât envoient un messager aux 'Agârmeli pour leur donner le choix entre la guerre ou le paiement du droit du sang et de celui de la pudeur. Le cheikh, d'accord avec la tribu, déclara que Debseïmy ne comptait plus parmi leurs membres et que Yinfiràs 'abàtili avait eu lieu contre lui. Le malheureux erra longtemps parmi les Arabes et finit ses jours dans les prisons du Gouvernement.
Selmân abou Beseïly, des Abbâd, avait commis des actes répréhensibles avec des femmes de sa tribu et des tribus voisines. On réclama auprès du cheikh, qui répondit : « Cet homme ne veut pas sortir de sa voie perverse; il est retranché de notre clan; que celui qui le rencontrera, le tue ; et personne, ni dans sa tribu ni dans sa parenté, ne cherchera querelle au meurtrier. » Quelque temps après, il fut assassiné par un Belqâwîeh; personne ne réclama son sang.
Dans le cas où les parents d'une victime sont impuissants à tirer vengeance de leur sang répandu, ils peuvent recourir à plus fort qu'eux pour prendre cette vengeance. Ce droit est délégué par l'mfirm 'abàtih, accompli devant témoins.
L'acte de Vinftràs 'abâtih, qui est une mise hors la loi, revêt un caractère tout à fait particulier dans la question de la vengeance du sang et du maintien des bonnes mœurs. Il a fallu l'intérêt général de toute une tribu pour amener un cheikh à rejeter si radicalement un de ses membres, car l'idée de vengeance est passée en quelque sorte à l'état de nature parmi les Arabes. Les années, dont la fuite parait devoir calmer toutes les douleurs, apaiser tous les ressentiments, n'apportent aucun adoucissement à cet âpre sentiment de la vengeance du sang. « Il crie de la terre ce sang, me disait un bédouin, et il crie toujours, jusqu'à l'eDTusion de celui de l'ennemi. » Multiplier des
exemples analog-ues à ceux déjà fournis ne mettrait pas en plus grande évidence ce sentiment du nomade. J'aime mieux passer tout de suite à l'étude de ce même instinct de la vengeance, non plus dans les graves circonstances où se trouve en jeu la vie de l'homme ou l'honneur de la femme, mais dans les multiples incidents de la vie quotidienne.
Une injure est toujours châtiée. A Taybeh, un Arabe avait dit à son voisin : « Sois maudit, esclave, fils d'esclave! » L'Arabe insulté porta plainte au cheikh du village qui condamna le coupable à payer trois cents megîdys.
'Abd el-Gany n'a jamais laissé passer une insulte sans se venger, par la prise de quelques têtes de bétail ou l'application d'un certain nombre de coups de bâton.
Chez les Sarârât, le seul fait de lever le bâton contre quelqu'un est puni d'une très forte amende; un Sarâry fut condamné à payer un chameau pour avoir levé la main contre un membre de sa tribu.
Les Arabes du Sinai font payer le prix du sang à quiconque a couché en joue un Arabe de sa tribu.
A Mâdabâ, Geba'il Alâmât m'a raconté l'histoire arrivée à son grandpère. C'était au temps où les 'Amer avaient encore l'autorité à Kérak. A seule fin de vexer les chrétiens ou pour leur arracher un cadeau, quelques 'Amer se saisirent de Geba'il et de son compagnon et durant toute une journée les condamnèrent à fouler sur l'aire le murâr (j|/), espèce d'épines très dures. Brisés de fatigue, fous de douleur, nos deux chrétiens, la rage au cœur, gagnent Kérak, exposent à leur parenté le traitement dont ils ont été victimes, et demandent conseil pour la vengeance. La sagesse leur commande la lenteur. Us savent attendre. Un soir, on vient les avertir de la présence de plusieurs 'Amer dans la ville. Geball et ses amis se rendent à la maison qui les abrite, s'emparent de leurs adversaires, les retiennent captifs, et le jour venu leur attachent au cou un joug de bœufs et les obligent à piétiner, lajournée entière, non pas le murâr mais des branches d'acacia seyal. Lorsque les malheureux s'arrêtaient, un coup de fouet vigoureux sur les flancs ou les épaules les invitait à la marche. Le soir venu, ils les laissèrent aller en liberté en disant : « Comme ils nous ont fait, nous leur avons fait '. »
Le fait suivant prouve que les Arabes sont quelquefois plus sensibles au mépris qu'à un mauvais traitement.
De temps immémorial, Eben Mahdy, cheikh des Isa, recevait la
1, L-ls LUi Ai^ c^k^ UL>£,, En se reporlant à iî5., 1905, p. 123, on pourra trouver la substance de ce récit auquel j'ai pu ajouter les détails précis relatifs aux personnes.
hawah des Sarârât. Chaque année, au printemps, il venait passer deux ou trois jours auprès du cheikh ; celui-ci comptait les megîdys, les enveloppait dans le hourfi^ d'Eben Mahdy qu'il plaçait sur sa jument au moment du départ. Or, une année, au lieu de déposer les megîdys dans la sacoche, le Sarâry, voulant mettre fin à cette servitude, y plaça les entrailles d'un chevreau et congédia son hôte. Eben Mahdy, pensant emporter l'argent à son campement, retourne joyeux auprès des siens. Les esclaves se lèvent à son approche ; il descend de sa monture et commande à un domestique de lui apporter le trésor. L'esclave, sentant la puanteur, devine le tour fait àsonmaitre, ouvre le hoiirg et le présente à Mahdy. Plein de rage, ce dernier s'écrie : « Malédiction perpétuelle de la terre jusqu'aux cieux ; de la part des Sarârât, dette à jamais, jusqu'au jour de la résurrection ^ ! » Telle est l'origine légendaire de la guerre entre les 'Isa et les Sarârât, guerre traduite en razzias continuelles.
Les voleurs sont parfois cruellement châtiés. A Ma an, un Arabe s'était enfui, en volant un mulet; il fut rattrapé, ramené à la ville, où, pour le châtier, on lui rasa complètement la barbe.
Eben 'Azârah, à Taflleh, dévalisa une boutique appartenant à Abou Sebeïb. Le propriétaire saisit le voleur, l'attacha solidement et lui arracha, poil par poil, toute la barbe; il le conduisit ensuite devant le cheikh du village et lui dit : « J'ai pris ce voleur, mais je l'ai châtié; je ne demande pas d'autre compensation, » Le lendemain cependant, le mécréant fut promené dans toute la localité, portant enroulées autour du cou les entrailles d'un chevreau.
Un autre châtiment infligé aux voleurs, chez les Arabes, consiste en ceci : le coupable est couché par terre, à la porte de la tente, les mains liées derrière le dos. On lui mélange la barbe avec de la pâte de farine de froment; quand elle a séché, on apporte un chevreau qui se met à la manger et, par le fait même, arrache la barbe du patient.
A Kérak et chez les Haweïfât, on rase aussi parfois la barbe des captifs, soit entièrement, soit en partie seulement^.
1. Sacoche que le cavalier arabe a toujours avec lui sur la selle de sa monture.
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Le hé linal de na'alah pourrait se rapporter à Allali sous-entendu, mot à mot : sa malédiction s'est accrue de la terre aux cieux. L'expression est devenue courante. On dit na'alah namâ pour signifier que la paix n'est plus possible entre deux tribus ou deux individus. De plus elle exprime une lutte à outrance. Cf. Ex. 17, IG.