‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 56 sur 159 · Cf. II Sam · texte numérisé non relu

Cf. II Sam

Des marchands allaient de Gaza à 'Aqabah. En route, un Arabe 'Azzâmy se glissa sous leur tente et déroba plusieurs objets, entre autres, des boîtes de confiture. Saisi et garrotté, il fut enduit de confiture au visage et à la poitrine, et exposé une journée entière aux piqûres des mouches.

A Kérak celui qui, dans sa tribu, volait une chèvre et la tuait pour la manger, devait en rendre quarante, et la même proportion existait pour les autres objets volés. « Cette sévérité est excellente pour empêcher l'établissement de ce vice parmi des frères, » me disait un bédouin. Les Arabes du Sinaï pardonnent difficilement un vol dans la tribu; le coupable est ruiné par le châtiment qui lui est imposé. Mais on a vu plus haut qu'en règle générale le voleur, dans la confédération du henameh, est tenu de rendre le quadruple. On peut comparer la loi de l'Exode (xxii, 1) : « Si un homme dérobe un bœuf ou une brebis, et qu'il l'égorgé ou le vende, il restituera cinq bœufs pour le bœuf et quatre brebis pour la brebis. Si le voleur est surpris la nuit faisant etfraction et qu'il soit frappé et meure, on n'est pas responsable du sang, » Cette dernière clause n'est plus en vigueur aujourd'hui, car une tradition dit : « Cn voleur entre la nuit dans une tente pour voler; si quelqu'un le tue, il doit payer le prix du sang. »

Entre les tribus qui ne sont point liées par le henameh, l'objet volé est simplement rendu. Voici un cas dont j'ai été le témoin. Au campement des Fâïz, je vois arriver un Sarâry qui vient restituer un chameau volé depuis une année; il ne ramène pas le même, mais un autre, qui est meilleur, à son dire. Le Sahai'y accepte, mais la question va se compliquer. Huit jours après le vol du chameau, un autre Sarâry s'était présenté au propriétaire iMohammed et lui avait dit : (( Donne-moi huit megîdys et je te ramènerai ton chameau. » Mohammed lui avait livré huit megîdys. Aujourd'hui, il s'aperçoit que le second Sarâry était d'accord avec le premier voleur. Furieux d'avoir été joué, il exige sur l'heure l'argent donné ; comme l'Arabe n'a rien sur lui, Mohammed lui concède un délai de deux mois, après lesquels il donnera l'argent ou un chameau d'un an et demi.

A voir la férocité des Arabes à poursuivre leur vengeance, on serait en droit, semble-t-il, de leur dénier tout sentiment de bonté humaine; mais la conclusion serait exagérée. Ces gens ne sont pas incapables de concevoir de la générosité et de la pratiquer. En voici une preuve.

Il y a une quinzaine d'années, un musulman de Kérak massacra le frère de Derwîs el-Ga'aferah. Le coupable s'enfuit dans une autre tribu et pendant longtemps réussit à se cacher. Derwis le découvrit cependant, épia ses habitudes quotidiennes et après s'être rendu compte

de toute sa manière cVagir, avertit ses deux autres frères; avec eux il alla se cacher auprès de la source où l'assassin venait chaque soir abreuver sa monture. Comme poussé par le destin, il arriva ce soir là, tout seul, sans méfiance. A peine arrêté, il est saisi par des bras vigoureux et étendu à terre. Derwïs lui posant le genou sur la poitrine et le poignard sous la gorge lui dit : u Où est mon frère? — Chez moi^, » répondit le coupable. — Trois fois, Derwïs répète la même question, trois fois, il reçoit la même réponse. « Que ferai-je de toi? » lui dit-il ensuite. — <( Ce que tu voudras! — Coupe-lui donc le cou, » criaient les frères de Derwïs. Ce dernier lui pose encore la question : « Que ferai-je de toi? » et reçoit la même réponse. — « Puisque tu reconnais ta faute et que ta mort ne ramènerait pas mon frère, lève-toi et retourne à ta maison en paix. » L'assassin, de retour chez lui, prit tout ce qu'il possédait, et vint le déposer devant l'habitation de Derwïs en lui disant : « Demande encore ce que tu voudras. »

Le fait suivant date de cinq ans seulement, 'Awdeh Abou Tâ'ïeh, le fléau des Sarârât, fut atteint du choléra au milieu de son campement. Lorsque ses Arabes le virent frappé, étendu déjà sans connaissance, en proie aux douleurs de l'agonie, ils s'enfuirent, emportant leurs tentes et emmenant leur bétail; tous abandonnèrent le cheikh, même ses femmes, par crainte de contracter la maladie qui inspire tant d'horreur et de répulsion aux Arabes. 'Awdeh resta seul, délaissé de tous les siens. Les Sarârât apprirent la maladie de leur mortel ennemi, et s'en réjouirent comme d'une délivrance providentielle. Ils bénirent Allah de ce bienfait. Leurs actions de grâces augmentèrent à la nouvelle de la dispersion des Abou Tâ'ïeh, poursuivis et décimés par le mal : 'Awdeh, abandonné des siens, ne tarderait pas à expirer. C'est alors que Se'oud eben Wardeh, un des principaux des Sarârât, se dirigea vers la tente de son ennemi. Il le trouve râlant et se débattant contre les étreintes de la mort. 11 s'approche, lui donne à boire, le frictionne et le soigne avec dévouement.

Deux jours durant, il reste à son chevet pour le servir. 'Awdeh, réconforté par tous ces soins, sort de sa léthargie, ouvre les yeux; son regard tombe sur le visage de son ennemi!... il appelle les siens; aucune voix amie ne lui répond. « Tu demandes tes Arabes, lui dit Se'oud; ils ont pris la fuite, et campent à deux jours d'ici. » 'Awdeh n'est pas rassuré sur les intentions de son garde-malade. Celui-ci aussitôt : « Ne crains rien, lui dit-il, je suis venu te soigner; je ne

1. C'est la manière de se reconnaitre auteur delà mort; l'assassin prend le sang et la vie, et les emporte.

t'abandonnerai pas. » Après quatre ou cinq jours de convalescence, 'Awdeli fut en état de rejoindre son campement : Se'oud plia sa tente, la chargea sur un chameau et plaça dessus le malade. Arrivé au milieu des siens, Awdeh voulut manifester sa reconnaissance envers son bienfaiteur en enrichissant toute sa tribu ; mais Se'oud n'accepta rien. Abou Tâ'îeh dit alors : « Takol on )na tiikal ( Ji'u Uj J^^') : tu mangeras et tu ne seras pas mangé » ; c'est-à-dire que dans l'avenir, si les troupeaux des Sarârât sont pris par les Abou Tcï'ïeh, ils seront rendus; si au contraire ceux des Abou Tâ'îeh sont razziés par les Sarârât, ils ne seront pas revendiqués. Tous les chefs présents acceptèrent cette proposition d'Abou Tâ'îeh, en témoignage de reconnaissance pour le dévouement de Se'oud envers 'Awdeh. 'Arâr eben Gâzy, ennemi d'Abou Tâ'îeh et cheikh d'une grande partie des Haweïtât, refusa cependant de souscrire à ces promesses.

§ 26. Le flyard (J^*-'')-

Aux yeux de l'Arabe, la lâcheté est un vice inqualifiable qu'on ne saurait jamais trop flétrir. On conçoit à peine, dans un campement, qu'un homme ne possède pas une certaine humeur belliqueuse qui le lance dans quelque entreprise romanesque. On le tolérera cependant, on l'estimera même, si, à un esprit pacifique et modéré, il joint d'autres qualités appréciées des nomades comme la prudence et la bonté. Mais l'homme lâche et poltron, celui qui cède toujours aux bas sentiments de sa nature timide et sans honneur, devient l'objet du mépris général. L'exj)losion de cette mésestime se manifeste surtout lorsqu'un bédouin a lâché pied devant l'ennemi ; lorsque , par exemple , s'étant lié avec plusieurs compagnons, il ne rougit pas à la première alerte de tourner bride, sans s'occuper de ses amis, ne songeant qu'à sa sécurité personnelle, ou bien encore, si, dans une expédition générale, quelqu'un voyant son ami ou un membre de sa tribu entouré d'ennemis, en danger pour sa liberté ou pour sa vie, ne se hâte pas de le secourir, mais l'abandonne pour prendre la fuite. De retour au campement, il sera traité de la manière suivante.

En pleine assemblée, lorsque les hommes réunis sous la tente du cheikh discutent sur les derniers événements, une fille, derrière la cloison qui sépare l'appartement des hommes de celui des femmes, fait dissoudre dans un vase à moitié rempli d'eau la couleur appelée nileh (indigo) ; elle saisit ensuite le vase avec son contenu , et vient le jeter à la face du fuyard. « Cette action lui coupe l'honneur, » dit le langage

populaire; le fuyard, le visage teint de couleur épaisse, devient la risée du campement, l'objet des sobriquets les plus désobligeants; confus et déshonoré, il se retire sous sa tente, n'ayant plus le droit de paraître en public. On lui applique l'épithète de munayyil, c'est-à-dire teint de nîleh; le surnom lui restera et il sera regardé comme un lâche fuyard jusqu'à ce que par une action d'éclat il ait reconquis son honneur. « Celui qui revient n'a pas fui, » dit un proverbe (.^.d. U :>. ^). En attendant quil se soit racheté, il est exclu de toute participation aux actes communs de la tribu ; son témoignage n'est pas accepté en justice et il ne jouit d'aucune considération.

Il existe une autre manière de punir la poltronnerie d'un fuyard. Lorsque les Arabes sont réunis et se livrent gravement au plaisir inappréciable de déguster en silence une tasse de café, le maître de la tente ne peut, sans manquer à toutes les lois de l'hospitalité, refuser le café au fuyard qui a pris rang dans l'assemblée. Mais sa lâcheté ne restera point pour cela impunie. Une femme survient, et au moment où l'indigne guerrier porte à ses lèvres la boisson parfumée que vient de lui passer le maître de la tente, elle lui arrache vivement la tasse d'entre les mains, la répand par terre, et s'écrie : « 0 fuyard, tu n'as pas le droit de boire du café. » Parfois, c'est le cheikh lui-même qui lui enlève violemment des mains la tasse qu'il vient de lui donner. « Le café est pour les hommes, dit-il; les femmes comme toi n'en prennent pas. » C'est alors que, pour rendre plus sensible sa déchéance et stigmatiser sa poltronnerie, on le dépouille de force des habits qu'il porte pour le revêtir d'habits de femme : ceinture, bracelets, pendants d'oreilles, rien n'est oublié. Ainsi costumé, il est tourné en dérision par toute la gent féminine. Il sera contraint de porter cet accoutrement jusqu'au jour où, par des actes de vaillance, il aura reconquis, dans une guerre, le renom de brave et d'homme de cœur. Assez souvent, dans les mêlées, on voyait apparaître comme des fantômes ces étranges cavaliers, aux habits flottants, les cheveux en désordre, l'œil en feu. Un tel guerrier était redoutable et fut toujours redouté des ennemis : « C'est un masboub » r^^^^^»)', disait-on, et chacun évitait sa rencontre.

Dans une guerre entre Kérak et les Gawâbreh, le cas se présenta d'une manière surprenante. Dès le commencement de l'action un Gâbry, frappé de terreur, tourna bride et revdnt à sa tente. Dès son arrivée, les femmes, au courant de sa lâche conduite, l'insultent, le contraignent â revêtir des vêtements de femme et le renvoient à l'en-

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