CHAPITRE V
§ 27. La propriété.
Pour étudier la question de la propriété chez les nomades, il faut tenir compte des exigences internes de la tribu, de ses rapports avec les clans voisins, et de la tendance de chaque individu. A considérer l'Arabe en particulier, on découvre chez lui un sentiment très accentué du droit de propriété. Le plus pauvre, le plus délaissé, réclame avec opiniâtreté comme un bien inaliénable la misérable pièce de toile qui l'abrite à peine contre le soleil et contre la pluie; il revendique, avec hauteur, son chameau, son âne, sa brebis, son bâton même. Tout ce qui forme son petit avoir est inséparable de sa personne : « tahaoh », disent les Arabes, c'est ^« suite. Il met un acre entêtement à le garder et à le chercher s'il vient à le perdre. Pour cinq centimes qui manqueront à un compte il disputera des heures entières sans céder quoi que ce soit, et une heure après, s'il arrive un hôte sous sa tente ou dans si maison, il affichera l'hospitalité la plus désintéressée. Un Arabe à qui j'exprimais mon étonnement à propos de ce mélange d'avarice et de libéralité se contenta de me répondre : « La vente, c'est la vente ; et l'hospitalité, c'est l'hospitalité. »
Ce droit de propriété chez l'individu s'étend au terrain, au bétail et à la tente.
La tente d'abord : ce nomade, qui, tout à l'heure, marchait dans le désert, perdu dans l'immensité, presque imperceptible, poussant devant lui une pauvre bête de somme, s'arrête dans une combe isolée dont il ignore même le propriétaire; il étend un tissu en poils de chèvre, le fixe sur quelques poteaux, le consolide au moyen de quelques cordes retenues par des piquets ; il se fait une demeure, il dresse sa tente, sa maison : asile inviolable pour lui et pour quiconque viendra V chercher un refuge. Cette habitation, si humble soit-elle, tire son
importance du fait qu'elle est propriété du bédouin; en conséquence, elle participe à sa dignité, à son honneur. C'est pour cette raison que le droit de la tente est si rigoureux^ et exige pour une violation passagère des réparations à peine croyables pour un esprit civilisé. Dans les états modernes, le domicile du citoyen n'est pas entouré d'une meilleure sauvegarde. Le nomade considère donc sa tente comme une partie de lui-même et en défend l'honneur comme le sien propre,
A côté de sa maison, le bédouin se plait à contempler un troupeau de chameaux ou de petit bétail, moutons et chèvres; c'est aussi sa propriété, c'est son bien; il en dispose à sa guise, les vend, les donne ou les sacrifie à l'hôte qui vient le visiter. J'ai vu souvent des Arabes s'associer pour acheter, et par suite pour posséder ensemble une jument, un chameau; il n'existe pas de cas, à ma connaissance, de possession d'un troupeau de bétail par indivis par toute la tribu.
Il en est tout autrement s'il s'agit du terrain. A ce sujet, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails, et de faire différentes catégories dans la région qui nous occupe. A Kérak et dans les villages voisins vers l'ouest, à Tafîleh et dans les autres localités du Gebâl ainsi qu'à j\Ja'ân, la propriété individuelle de la terre est reconnue; il s'agit toujours ici du terrain cultivable. Les vignes, les jardins, les champs de blé même appartiennent à un maître connu et déterminé. A Ma'ân, il est intéressant de voir comment chaque propriétaire a construit un mur de deux à trois mètres de haut pour protéger son petit jardin, contre les maraudeurs et aussi contre tout regard indiscret; c'est là qu'il se retire avec sa famille pendant une grande partie de l'année, l'été surtout. Les vignes de 'Iraq ont chacune leur propriétaire; il en est de même des oliviers de Hanzîreh et de Taybeh. AFeïrân, au Sinaï, les Arabes m'ont expliqué comment chaque famille possède quelques palmiers, quatre, cinq ou davantage, suivant son importance ; chacun cultive son lopin de terre, soigne ses arbres et en recueille les fruits. Près de 'Ain Qedeirât, nommée aussi 'Aïn el-Mufger ~, se trouvent quelques cultures avec un petit nombre d'arbres fruitiers; c'est la propriété d'une famille; un de ses membres avait tellement conscience de ses droits qu'il voulait empêcher notre guide Hasan de marcher sur sa terre pour nous conduire jusqu'à la source; « lui seul devait nous accompagner ».
Des diverses constatations énumérées, il est permis de tirer une conclusion : les terrains plantés d'arbres, les jardins, les vignes, en un mot toute terre apte à une culture spéciale et capable de