‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 68 sur 159 · RB., 190G, p · texte numérisé non relu

RB., 190G, p

les grands négociants de Beyrouth ou de JalFa. T^c beurre de ces hauts plateaux est estimé pour son bon goût, à cause d'une herbe aromatique très abondante dans la contrée, qui fait la principale nourriture du bétail.

Le nomade garde toujours sous sa tente une provision de beurre pour recevoir l'hùte avec honneur.

Les gens de Mâdabâ passent pour être très robustes parce qu'ils ont du bon pain et du beurre excellent.

Le prix du beurre varie entre vingt-huit et trente-quatre piastres le rotol '.

Avec le lait, les chèvres et les moutons donnent leurs toisons qui sont vendues également à bon prix. Le poil de chameaux [ivaber] est moins estimé et rapporte peu de bénéfice. Les Arabes du Gebrd, comme ceux du Belq.ï et du Sinaï, préparent le charbon de bois et entretiennent ainsi un petit commerce.

L'exportation, on le voit, est assez importante; il y aurait toute facilité de la développer, avec plus de sécurité dans le pays et moins d'oppression; à plus forte raison assisterait-on à un véritable progrès, si le Gouvernement protégeait et favorisait le commerce et l'industrie. Le pays en lui-même n'est peut-être pas dénué de richesses houillères ; aux premiers siècles de notre ère on avait tiré parti des mines de cuivre de Fénân, et l'asphalte de la mer Morte pourrait être exploité aujourd'hui conmie autrefois. Maintenant qu'on voit un chemin de fer au désert, on sera peut-être témoin d'autres transformations. En attendant, nos bédouins continuent leur vie nomade, et, pour la défendre, font venir des munitions et des armes de Damas, de Jérusalem et d'Egypte. Ces temps derniers, les marchands européens en ont transporté des stocks sur les marchés de la côte méridionale et orientale de l'Arabie, et elles sont arrivées jusqu'au pays de Moab, à travers le désert-.

Avec les ressources dont il dispose, le bédouin se fait un peu d'argent et se procure dans les villes les objets de première nécessité. Du reste, des marchands ambulants vont se fixer au milieu des grandes tribus, et tiennent à la disposition des Arabes des magasins où l'on trouve du sucre, du café, des vêtements et beaucoup d'autres articles de consommation quotidienne qui doivent nécessairement être importés. Le sel vient, en Moab, des bords de la mer Morte et surtout du ouâdy Sirhân^, Les étoffes grossières pour manteaux sont aussi

1. Lorsque la pluie a été très abondante et que les pâturages sont gras, le beurre descend jusqu'à vingt-deux et vingt-quatre piastres.

2. Les pèlerins de la Mecque font un grand commerce d'armes le long du derb el-Hag.

3. Une tradition interdit aux Fûlz de prendre eux-mêmes du sel à l'ouâdy Sirhân. Car

tissées chez les Arabes de l'est, et vendues à nos bédouins, au prix de vingt-cinq ou trente francs V^abù.

Le tabac est d'un usage constant. Il est cultivé à Kérak et à Tafïleh. Malgré l'établissement de la régie, le Gouvernement en tolère plus ou moins la culture libre.

Le commerce a lieu, généralement, au moyen de l'or; j'ai vu les Arabes payer en pièces d'or français et anglais et en argent turc.

Cependant l'achat et la vente ne se font pas toujours avec la monnaie. Le bedel ou échange d'un objet en nature contre un autre objet est d'un usage fréquent.

Pendant tout l'été, à Mâdabâ et à Kérak, les raisins et les figues sont ainsi vendus : on donne une mesure de raisin pour une mesure d'orge ou de froment.

Parfois, au milieu des campements, une jument est échangée pour quatre ou cinq chameaux, un bon deloul pour deux forts chameaux. Dans les transactions faites entre les Arabes, c'est le bedel qui l'emporte sur les ventes ou achats en argent. En ce cas, le chameau sert d'unité ou de terme de comparaison pour les échanges considérables. On donnera tant de chameaux pour une fille en mariage, tant de chameaux au juge pour un procès. En revanche, on livrera un chameau pour quatre charges de blé. L'outre de beurre harf, •^'^) sert également de terme de comparaison : on offre tant d'outrés de beurre à un cheikh pour obtenir sa protection. Dans l'histoire des 'Azeizât nous voyons que la hawah consistait en une mesure d'orge par famille.

Dans la Kourah, on échange du froment contre du miel sauvage. Ce miel est recueilli dans le Heïdân et dans la gorge de Gedeïd ; il est en assez grande quantité pour être vendu par ceux qui ont le courage de s'exposer aux piqûres des abeilles pour aller le chercher dans les trous du rocher. On en ramasse aussi dans la forêt voisine de Sait et de 'Angarah et à Feheïs. Les Hamâîdeh le vendent un megîdy la mesure.

Dans le commerce, le trafic de l'argent entre pour une grande part. Il n'exerce pas cependant sur la vie nomade l'influence perverse qu'il a sur la famille du fellah; ce dernier contracte des dettes pour se marier, travaille sa vie entière pour mener la plus misérable des existences et ne se libère jamais de ses créanciers. Le nomade s'en-

uii d'entre eux ayant voulu se servir de ses propres mains périt avec son chameau. Le même malheur arriverait k quiconque aurait la même hardiesse. Ce sont les Sariirât qui font le commerce avec le ouâdy Sirhân comme les Qeïsïeh transportent le sel du gébel Ousdoum au Gébel Halïl et au Négeb.

dette aussi; la nécessité le pousse; il emprunte de l'argent aux chrétiens et aux marchands qui pénètrent ainsi peu à peu dans ses atï'aires. A Pétra, je trouve un pauvre Arahc qui insiste pour me louer son mulet; je lui demande la raison. « Je dois payer un meil^îdy au Gouvernement, je ne l'ai pas; un marchand m'en prêtera bien un, mais dans un mois je devrai lui en rendre deux. »

'Awdeh, de Mâdabâ, pendant l'hiver, a prêté soixante megïdys à Sibly eben Satlâm de 'Umm el-'Amed, à condition qu'après la moisson celui-ci lui donnera soixante mesures de blé. Au moment où 'Awdeh a livré son argent, la mesure valait deux megîdys; elle sera naturellement moins chère au moment du baydar.

Ibrahim at-Tourd prête pendant l'été quinze megîdys à Derwîs de Daba' à condition qu'au printemps prochain Derwîs lui apportera pour quinze megîdys de beurre, en comptant le rotol à vingt piastres, alors que son prix réel sera de vingt-quatre piastres, et que maintenant il est de trente-deux piastres.

§ 30. Le cheval.

A lire la belle description du cheval dans Job (xxxix, 19 ss.), on croirait voir l'auteur assister au défilé d'une troupe de cavaliers arabes courant au combat. « (Le cheval) ne bondit-il pas comme la sauterelle? son fier hennissement répand la terreur. Il creuse du pied la terre, il est fier de sa force; il s'élance au combat. Il se rit de la peur : rien ne l'effraie, il ne recule pas devant l'épée; sur lui résonne le carquois, la lance étincelante et le javelot. Il frémit, il s'agite, il dévore la terre. » Tout nomade souhaitera ces belles qualités pour sa jument, et emploiera les mêmes images pour la décrire. Trancher la question agitée parmi les savants sur l'origine du cheval en Arabie : savoir s'il est indigène, s'il vit dans le steppe de temps immémorial ou bien s'il a été importé de Syrie, de Perse ou d'Egypte à une date plus ou moins récente, préoccupe fort peu son esprit. Et pourtant, il recherche avant tout la pureté du sang et la noblesse d'origine de sa monture, de la belle jument qui le transporte, rapide comme le vent, à travers la grande plaine. Certaines races de juments et de chevaux jouissent d'une réputation méritée et sont l'objet de soins spéciaux. On m'a cité quelques noms, actuellement en usage parmi nos bédouins ; je les donne ci-après, sans avoir la prétention de dresser une liste complète, laquelle diffère sous certains rapports de celle publiée par le Machriq (15 nov. 190 i). Les divergences peuvent s'expliquer par la diversité des pays (l'auteur, le P Anastase, est de Bagdad) et

celle des époques — l'article a pour but de montrer que les chevaux sont indigènes en Arabie et s'appuie, pour démontrer sa thèse, sur la littérature arabe.

Pour établir la généalogie d'une jument, on a des actes quasi officiels, conservés avec soin, constatant la lignée de ses ancêtres, ainsi ([\ie sa descendance avec les noms des différents propriétaires. Une vente nest jamais faite sans que les papiers relatant ces diverses particularités ne soient produits et livrés à l'acquéreur. En outre, il existe dans chaque tribu un spécialiste ou qassûs {^^<=}), expert en son art, qui connaît non seulement les différentes races de juments, mais se met au courant du sort réservé à celles qui sont célèbres dans sa tribu et les tribus voisines. Une jument est-elle volée à la razzia? il s'informe de sa destinée, de son acquéreur, de sa postérité, de la race de l'étalon qui la montera, de la vente de la pouliche, en un mot de tous les incidents de la vie dune jument et de celle de sa postérité. Il en est de même pour toutes celles qui sont vendues, données, prêtées, échangées; elles sont classées et possèdent leur histoire. Lorsqu'un doute s'élève sur la qualité d'un de ces animaux, le qassàs est consulté. A côté des renseignements extérieurs par lui accumulés, il met en exercice sa connaissance merveilleuse des différentes propriétés et qualités de la race chevaline, pour donner son appréciation. Il examine la conformation, l'aspect, le poil, la marche, la couleur, la configuration des membres, le dos surtout et le poitrail. Lorsque, après une étude sérieuse, il prononce définitivement sa sentence, il rencontre rarement des contradicteurs. On peut en appeler cependant de son jugement à celui d'un autre qmuis; il risque alors de perdre la bonne renommée dont il jouissait, si son appréciation n'est pas maintenue.

Tout le désert, du reste, prend un intérêt passionné à la parfaite connaissance de la race des juments. La preuve en est fournie par la pratique suivante. Lorsque, dans une razzia, une de ces montures est enlevée par le vainqueur, la tribu qui en est privée envoie un messager à la tribu ennemie pour donner les renseignements les plus complets sur sa lignée : « Elle est de telle catégorie, fille d'une telle et d'un tel. » Si le messager n'arrive pas spontanément, c'est le clan victorieux qui charge son qa!j.mf^ de prendre des informations. A propos de cet usage, le frère de Talrd me disait avec une certaine apparence de vérité : « Nous avons une bien plus grande préoccupation de la généalogie de nos juments que de celle de nos ancêtres. »

Il est aisé de comprendre l'estime de l'Arabe pour la jument et son soin jaloux pour la conserver. Son droit de possession s'étend à la

bclc et à toute sa « vertu ». C'est le concept bédouin : le droit de propriété atteint non seulement la jument en elle-même, mais toute sa descendance, jusqu'à la dixième génération, et au delà, à moins d'abandon. Par conséquent, si une jument est volée, le propriétaire garde des titres eflectifs à la possession de l'animal et de toute sa descendance, et ces titres passeront à ses héritiers.

J'ai déjà rapporté, à ce sujet, un fait célèbre^; il suffit à faire comprendre notre exposé.

L'altachement de l'Arabe pour sa jument se manifeste aussi dans la vente. Une bête irréprochable vaut trois cents megîdys; c'est un prix élevé, car on a une bonne jument pour deux cents megîdys et même pour cent cinquante. Mais une condition est toujours apposée : le propriétaire retient pour lui le premier et le second, ou bien le premier et le premier du second, c'est-à-dire la première pouliche qui naîtra de la jument vendue reviendra au propriétaire, ainsi que la seconde; ou bien la seconde restera à l'accpiéreur, mais sa première pouliche sera livrée entre les mains du premier propriétaire. Une autre combinaison intervient quelquefois : l'acquéreur, au lieu de rendre au vendeur les deux filles de la jument, garde la première fille et rend la mère.

Chez les Rualali, c'est toujours la première fille et la première de la deuxième qui sont retenues pour le vendeur.

Si la jument donne un poulain, il appartient à l'acquéreur.

Si l'acquéreur revend la jument au bout de deux ou trois ans, avant d'avoir satisfait aux exigences du premier propriétaire, ce dernier n'est point, par ce fait, frustré de son droit ; le second acquéreur est tenu de remplir les engagements du premier. Ces c[uestions de vente deviennent parfois inextricables-.

Lorsque la jument vendue met bas sa pouliche, elle la nourrit pendant trente jours; mais, dès les dix premiers jours, le propriétaire actuel appelle des témoins et cerlifie devant eux, qu'à partir de ce moment il livre la pouliche à son premier propriétaire, c'est-à-dire au vendeur, qui est libre de la prendre chez lui, ou de la laisser téter encore vingt jours. Si pendant ce temps il lui arrive malheur, toute la perte sera supportée par celui à qui elle devait revenir. En tout cas, après avoir été nourrie trente nuits par sa mère, la « fille » est

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