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Prononcé muhlai

LA VIE ÉCOXOMIQL'E. 265

de grains pour déjeuner ; elle est abreuvée une fois par jour, vers midi ou vers cinq heures du soir. En voyage l'Arabe laisse boire sa monture à chaque source rencontrée sur sa route.

Chez les Samraâr, les Rualah et d'autres tribus où l'orge manque, on nourrit les juments avec du lait de chamelle et du g'û {^J^}), herbe du désert.

La plupart des chevaux sont ferrés ; les Arabes trouvent dans les villes ce qui leur convient et rapportent au campement les fers tout préparés ; dans les grandes expéditions, un homme est chargé d'en emporter une provision et de remplir à l'occasion les fonctions de maréchal ferrant. Chez les Ilaweïtât, on m'a prêté une jument qui n'était pas ferrée et, au dire d'un bédouin, ce n'était pas une exception bien rare.

A propos de l'immolation, je parlerai des sacrifices pour la jument et la pouliche; je mentionnerai ici un autre usage fort curieux. La vente d'une jument est un événement notable ; beaucoup d'Arabes v prennent part et ne montrent pas toujours de la bienveillance pour l'acquéreur. Un assistant jaloux et « possesseur de mauvais œil » dit parfois : « Cette bête ne lui profitera pas; son cavalier tombera, se blessera ou se tuera, » L'acquéreur, informé par un ami de cette fâcheuse prédiction, veut se mettre à l'abri d'un malheur imminent; il achète un coq, le place sur le dos de la jument, et le transperce d'un coup de lance ou de la pointe de son sabre ; le sang coule sur la jument : c'est un fedou ;\% mal est écarté. Le fait est arrivé à Sàleh des Mogally, il y a quelques années à peine.

D'autres fois le qa^^'is • avertit le cavalier du danger qui le menace : « Le poil de ta monture indique manifestement qu'il t'arrivera malheur, » lui dit-il; le bédouin se hâte de se débarrasser de sa bête. Même la couleur est parfois un signe révélateur d'un accident fâcheux.

1. A coté du (jassâs se trouve le sâ'is [^j^lJ), spécialiste en la connaissance de la robe du cheval. Au Belqâ, raconte-t-on , existe un sâ'is fameux, Mahmoud abou'l-Hawâleh. Il vit passer un jour Sâleni ab'al-Ganâm sur une jument et dit : « Elle te donnera une pouliche », et à son compagnon : >< La tienne te donnera un poulain » ; l'événement se vérifia pour tous les deux. A Kérak, le sâJs Ereïny vit Sâlern Semâ'In acheter un mulet : « Si tu veux écouter un bon conseil, lui dit-il, revends ton mulel, sinon quelqu'un de ta maison mourra hientôt. — Es-tu prophète? » lui dit Sâlem, et il s'éloigna du sais; mais trois jours après, son fils, qui n'était nullement malade, mourut soudainement.

A ce même Sâlem, le sais dit : « Un tel agneau qui vient de naître dans ton troupeau te portera malheur. » Cette.fois Sâlem, docile à cet avertissement, rejeta l'agneau; mais son frère le ramena au bercail et le remit auprès de la brebis qui creva la nuit suivante; le lendemain 1 fit téter le petit agneau à une autre brebis qui périt également; une troisième eut le même sort. Finalement, l'agneau fut jeté au désert.

Mes interlocuteurs croient fermement toutes ces histoires.

260 COUTUMES DES ARAHES.

Mon guide 'Awdch avait acheté une belle jument d'un 'Agârmy; elle trébucha et le cavalier tomba; il alla consulter le qass(7s : « Vends ta monture, lui dit-il, ni son poil ni sa couleur ne te conviennent. »

Cette défiance ;V l'ég-ard de la forme extérieure de la jument et du mauvais augure de sa robe fournit un prétexte, souvent peu raisonnable, de restituer à son propriétaire une jument prêtéeou môme échangée contre une autre. Les Arabes en effet, obéissant à l'amitié ou poussés par la superstition, se plaisent à échanger leurs pouliches de môme race ou de lignée semblaljle. Après l'échange survient le cassas : ses prédictions engendrent toujours le trouble dans l'âme superstitieuse du bédouin. L'auditeur crédule se lève, prend la jument de mauvais présage, la reconduit à son premier possesseur et réclame la sienne en disant simplement : « Reprends ta jument, et donne-moi la mienne. » L'autre bédouin ne peut pas refuser; mais ses soupçons s'éveillent aussitôt; sans demander des explications que du reste il n'obtiendrait pas, il réclame la qemn'ah (Ï^Lo) — je traduirai le mot par M compensation » — pour l'honneur de sa jument. Les voisins ne manqueront point, en effet, d'accentuer et de commenter l'incident; il en résultera une dépréciation de la bête et par suite une perte pour le propriétaire ; il exige la qemà 'ah, équivalant à peu près à cent francs ; parfois, c'est un chameau qui est réclamé. A Mâdab;!, le fait s'est passé sous mes yeux. Gaïed, un Sahary, ramène aux Sawfilheh une pouliche échangée contre la sienne; la qemcCah n'est pas exigée par 'Awdeh à cause de ses bons rapports avec les Fâ'îz ; mais un autre bédouin, Ilannah Farali, oblige un Zeben à lui céder un chameau en qemaah, pour l'honneur de sa jument.

Ce respect pour le bon renom de la jument empêche parmi les nomades ^ le créancier de s'emparer de la jument de son débiteur dans le but de le contraindre à payer ses dettes. Quiconque méconnaîtrait l'usage et, pour la somme de vingt ou même de cinquante megidys, s'emparerait de la jument d'un autre, serait assimilé à un voleur et condamné par les juges à payer le droit, c'est-à-dire quatre juments; de plus à fournir la rezqah au juge et à subir la perte de la somme qui lui était due. Souvent la sanction est même plus forte. Il sera facile de le constater dans le récit suivant.

Les Rualah dans une razzia contre les Béni Saljer enlevèrent un tai^s (cf. infra) d'une soixantaine de chameaux. La revanche ne se fit pas attendre. Deux années ne s'étaient pas écoulées, qu'une forte troupe de Béni Saher surprenait un campement ennemi, le pillait et parmi un

1. Chez les fellahs et les marchands, le créancier fait saisir n'importe quel objet de son débiteur pour la plus petite dette.

riche butin ramenait une cinquantaine de chameaux. Or parmi ces derniers se trouva une jolie chamelle, enlevée dans la dernière incursion par les Rualah; elle appartenait à 'Aswad eben Nour el-Mahmoiid, du clan des Geben. Les guerriers étaient d'avis de la rendre à son propriétaire. Mais Fahan eben Qama'ân, le 'aqid de l'expédition, refusa de la céder et en fit un {jezoïw à 'As ad, l'ancêtre des Zeben, ou plutôt un icély très en honneur parmi eux. Le propriétaire , informé de ce dénouement, lut très irrité, mais se conduisit en vrai bédouin; il prit patience et attendit une occasion favorable. Pendant l'hiver, Eben Qama'ân fit paître ses troupeaux auprès de Qala at Zîzeh; sa jument broutait l'herbe fraîche non loin de sa tente. 'Aswad en est informé ; il arrive, monte sur la jument et s'enfuit jusqu'à Teneïb : « Cette saqlâw'ieh vaut bien ma chamelle, » dit-il en descendant à la porte de sa tente. Il ne se trompait pas dans son appréciation, mais le désir de la vengeance lui avait fait oublier les lois du désert. Eben Qama'ân voulut les appliquer. Au lieu de s'élancer à la poursuite de son adversaire, il le somma de comparaître devant le juge pour faire tenir le droit [iaq'od el-haq). Le qO'Jij choisi fut Temed eben Hâmed, fameux dans la région pour la pénétration de son esprit et la justesse de ses sentences. Selon toutes les formes de la jurisprudence bédouine, le procès se déroula lentement. Lorsque tous les arguments eurent été discutés, les preuves développées, les réclamations et les rectifications entendues, le qôchj Temed se leva, se drapa dans son 'abfi, prit place sur le tapis, et au milieu d'un profond silence dit :

« Pour la chamelle immolée comme gezour, Eben Qama'ân donnera dix chameaux, parce qu'il a sacrifié une chamelle appartenant, non à l'ennemi, mais à un Sahary connu.

« Pourla main qui a frappé la chamelle, ou bien elle sera coupée, ou bien elle sera rachetée par la moitié de la miiddah (prix de l'homme).

« Pour 'Aswad, qui a volé une jument pour remplacer sa chamelle, il est condamné à compter les pas faits par la jument depuis l'endroit où il l'a prise jusqu'au lieu où elle s'est arrêtée pour la première fois; pour chaque pas, il doit payer un chameau. » Cette sentence fu* accueillie avec acclamation par tous les assistants qui voyaient ainsi tous les droits maintenus intacts et tous les délits châtiés.

Ces lois sont applicables dans le sein de la tribu ou bien dans les tribus unies par les relations de ben'ameh. En dehors de ces deux cas, d'autres usages président à l'enlèvement des juments. C'est une gloire pour un jeune bédouin de pouvoir voler une monture de race ; il est fier de son succès, et ne le cache à personne. Il est du reste unanimement loué et cette bravoure ainsi que sa dextérité contribue-

ront à lui assurer un rang" distingué. Entre temps, le propriétaire se meta la recherche de son bien. Il s'informe, il questionne : « N'a-t-on pas vu passer une jument? elle est de telle race, de telle couleur, de telle taille; elle est marquée de tel signe particulier. » Infailliblement, le long de sa route, il recueillera des renseignements; les Arabes ont l'œil observateur; le milieu dans lequel ils vivent les oblige à ne rien laisser passer inaperçu : tout ce qui s'agite , tout ce qui remue au désert doit être noté. « Il y a tant de jours, une jument de telle couleur a passé par ce chemin. » D'après ces indications, le propriétaire la suit des semaines entières, et arrive enfin à la rejoindre. Il ne se présente pas tout de suite chez le voleur; sa démarche n'aurait aucun résultat; il entre comme dahll chez un cheikh, lui expose le motif de sa visite et lui demande son assistance. Par ce moyen, il rentre en possession de son bien, non sans avoir peiné de longs jours et fait de g"randes dépenses. Pour le voleur, il se croira vertueux de rendre si fa-

cilement son g-ain.

Noms des juments (chevaux) en Moab.

1) Ma'naqîeh

2) Saqlawïeh

3) Harndaiiieh

4) Galfâ

5) Garbah

6) Koheil

Iladragïeh

Arnabîeh

Qudrânîeh 1.3 ! , j3 Wabarïeh

L Samrleh

'Eboîeh EsISm el-Belâd

iEs

Tamry 'Agouz Korous

7) Soueïmeh

8) 'Umm 'Arqoub

9) Toueïseb

10) 'Eboïeh

11) Maljladïeh

12) Kebaïseh

Oudsïeh

Sobbâhïeli Saqiâwîeh

Alqamïeh

Sarâkieh

6^ I yM

Harmâ al-Benet

Gaqmâ Lou 'lahïeh

13) el-Nagîm es-Soboh.

16) 'Umni (ienoub

14) es-SaniQ C eJ-Dahrieh

15) 'Asîret Wâked

17) ed-Daiçireh

18) el-Qarïheh

^-^Ji

§ 31, Le chameau.

Innombrables sont les épithètes élogieuses et les louanges flatteuses décernées au chameau par les anciens poètes arabes i. La chamelle sert de terme de comparaison pour décrire la beauté de l'épouse : ses pattes de devant sont comme les bras de la bien-aimée qui enlacent son époux; lorsque la jeune fille' se lamente, sa voix rappelle celle de la chamelle qui a perdu son petit. Le voyageur européen est pris de moins d'enthousiasme, en apercevant pour la première fois cet animal bossu, au long cou, au regard méprisant; il répéterait volontiers les paroles de Fabri^.

« Est autem camelus animal déforme gibbosum, habens collum longum propter longa criira, ut coUo lerram tangere queat, etcibum suraere, leatura habet incessimi, tamen festinum progressum, non qiiod currat sicut equus, sed cum prolixis cruribus raagnos passus facit, quantum homo attingere potest, qui fortiter pedem a pede distendit, numquam autem pedem vadens atterit, quia pedes sunt reciprocis quibusdam pulmentis et crurium pulpis vestigia carnuleuta, et ideo lapides vix sustinent in nuiltuni ambulando; unde necesse est, si per viam Uingam et saxosam sit eundum, quod pedes eorum calcentur, quia laeso pede tota besiia lauguet... Camelus caput habet parvuni et disproportionatum respectu corporis, caret cornibus.., Oculos habet magnos et terribiles, et semper videtur esse animal triste et turbatum... Os habet turpe et immundum et magnum et dentés inferiores longos: unde quando ex turbatione stridet, os aperit, caput agitât et collum longum extollit, retorquens ipsum nunc bue nunc illuc, ita quod homo nonassuetus videns turbatur et timet... Dum inulti cameli simul onerantur, fît horribilis rugitus, qui eminus auditur per desertum noctibus. »

Mais l'Arabe actuel n'a point changé d'avis sur son fidèle compagnon. Sans lui, le désert serait infranchissable et ne renfermerait que des mystères; sans lui, l'oasis où il est né serait sa prison perpétuelle; sans lui, impossible de communiquer avec le monde civilisé, impossible de se procurer les objets nécessaires à l'existence.

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