‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 82 sur 159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

§ 37. Allafi.

Il ne s'agit pas d'un traité complet sur ce difficile sujet; l'entreprise ne saurait encore être menée à bonne fin, faute de renseignements assez multiples et d'observations bien suivies. Je voudrais simplement rapporter des faits, relater des constatations parfaitement établies; le lecteur tirera une conclusion.

On a dit et écrit : « Le nomade n'a point de religion. » Présentée sous cette forme absolue, l'assertion est inexacte et sa fausseté est démontrée par le fait seul de la croyance du désert à Allah, L'existence de cet être supérieur n'est niée par personne; en tout cas je n'ai rencontré aucun Arabe qui affichât cette incroyance, qui osât même témoigner de l'indilTérence à l'égard de cette vérité. A maintes reprises, j'ai essayé de pénétrer ce cerveau inculte du bédouin vivant dans la solitude et abrité contre les influences de la civilisation; je voulais saisir l'idée qu'il se formait d'Allah. Aux questions touchant sa nature, son séjour, ses occupations, la plupart répondirent : « Nous ne savons pas. « Au Négeb, un 'Azzâmy s'exprima ainsi : « On dit qu'Allah ressemble à un vieillard à barbe blanche; mais j'ignore où il habite; on prétend qu'il est en haut » ; et il montrait le ciel '. C'est le sentiment commun des nomades; souvent ils terminent leur discussion par un appel à sa puissance, en ces termes : « x\llah est en haut! » Ils ne sauraient expliquer s'il est sur terre, ni comment il y agit. Ils admettent pourtant sa causalité ; ils l'exagèrent même aux dépens de l'activité des êtres inférieurs, déniant toute action au monde physique et détruisant les responsabilités de l'homme-. Dans le règne de la

1. Un Arabe à Kérak donnait une forme charmante à celte croyance : « Le petit oiseau assoiffé vient se poser sur le bord de l'eau; après chaque gorgée, il lève la tôle' pour remercier Allah. »

2. Allah est appelé le « Seigneur du gin et de l'homme » (iT*^ -^J (j/^ V^j)' ^^- ^^' Sun ad verhum À^-

nature, il fait tout; il excite les vents, envoie la pluie, dirige les tempêtes, agite la terre, conduit les astres, les ramène à temps fixes; par son ordre, le gazon pousse, les moissons germent, les blés mûrissent, la récolte est abondante, ou bien il la détruit en amenant les sauterelles qui à sa voix accourent du fond du désert; il donne la fécondité ou rend stérile, fonde la prospérité ou cause la perdition, vivifie ou mortifie à son gré. Une balle traverse la poitrine d'un homme : l'auteur de la mort, ce n'est pas celui qui Ta tirée, c'est Allah qui a tué. Eu route un cavalier tombe de sa monture et se fracasse la tête : « Gela vient d'xVllah »;une belle jument trébuche et se brise une patte : « Cela vient d'Allah »; au campement, un enfant est piqué par un scorpion ou un serpent : « Cela vient d'Allah. » Un adultère a été commis, on en demande les motifs : « Min Allah, cela vient d'Allah. » Un Arabe tirait de l'eau à une citerne; il avait laissé un vase sur le bord; le moindre mouvement pouvait le précipiter dedans; je le fais remarquer à l'Arabe, qui me répond : « Si Allah veut, il tombera; s'il ne veut pas, il restera à sa place. » Qu'on énumère toutes les activités cosmiques et humaines, qu'on décrive les faits les plus bizarres et les plus anormaux comme les plus ordinaires : tout vient d'Allah ! En plus de dix campements ces assertions m'ont été répétées; avec quelques modalités dans les détails, l'idée première demeure invariable. « Penses-tu que l'esclave puisse faire quelque chose? me criait un Sarâîry à Moteh l'esclave n'est rien et ne fait rien; c'est Allah qui fait tout. » Cette persuasion touchant la toute-puissante et l'unique causalité d'Allah n'est cependant pas figée dans toutes les têtes au même degré d'inamovibilité. A Ma an on m'a raconté à ce propos la conduite d'un nomade dont les idées n'avaient pas la même rigidité. On en jugera. Un Sarâry avait chassé, au désert, toute la matinée, sans rien prendre. Midi était passé et l'Arabe était exténué de fatigue et de faim. Il s'arrête, se recueille et puis soudain : « Allah, dit-il, tu ne m'as encore rien donné aujourd'hui ; si tu m'envoies du gibier, je te le jure, je t'en donnerai la moitié. » Il poursuit sa marche. De par Allah, un lièvre se trouve sur son chemin. Il le tue, tire son sibrîeh (poignard), le partage en deux, laisse la part d'Allah et allume aussitôt un feu pour faire rôtir la sienne et la manger. Ensuite, il se remet en marche. A une distance de deux cents mètres, il ralentit ses pas : « Je ne suis pas rassasié, dit-il, et j'ai donné la moitié du lièvre à Allah; peut-être pourrais-je la lui voler? » 11 dépose son fusil, revient en rampant, pour n'être pas vu d'Allah, s'approche avec précaution, saisit vivement le morceau, et l'emporte derrière un rocher où il le fait cuire et le mange. « Allah, dit-il, n'a pu gar-

der la part qui lui revenait; j'ai mangé sa portion et la mienne^ .» On ne saurait dire si cette conception d'Allah dérive uniquement de rislam, dont elle exprime la dure doctrine en termes précis, ou bien si elle reflèle les vieilles idées sémitiques sur ce sujet. Il est impossible que la doctrine du prophète de l'Arabie n'ait point imprimé son cachet sur ces populations conquises. Cette influence se manifeste en une foule de circonstances. Au commencement de chacune de ses actions, le nomade récite presque à haute voix la formule « Au nom cV Allah très miséricordieux ». Lorsqu'il étend la main pour prendre sa nourriture, lorsqu'il se lève, lorsqu'il entreprend un voyage, il invoque le nom d'Allah. En action de grâces d'un bienfait obtenu, il fait un sacrifice « à la face d'Allah- ». Le sacrifice est parfois aussi le résultat d'un voiu, ou il est destiné à obtenir une faveur spéciale ou la cessation d'un fléau public. A Ma 'an — et j'ai constaté un usage analogue en traversant le Hawrân, — lorsqu'un Arabe a été délivré d'une grave maladie, la guérison est attribuée à Allah ; en témoignage de reconnaissance, le convalescent fait déployer une bannière blanche sur la terrasse de sa maison : « il manifeste ainsi aux voisins la faveur dont il a été gratifié de la part d'Allah », et il les invite à joindre leurs actions de grâces aux siennes à l'occasion de ce grand bienfait. La joie se traduit par un sacrifice et la victime est distribuée aux pauvres.

Le jeûne doit être considéré comme un acte religieux chez les nomades aussi bien que chez les fellahs et les habitants des villes. Le mois de ramadan est le temps consacré à cette pratique quasi essentielle à toute religion orientale. Sa nécessité s'impose aux fellahs ou aux demi-sédentaires de Ma'ân et de Kérak sans parler des autres localités du Gebâl, mais elle frappe moins l'esprit des nomades. Chez ces derniers, cependant, il y a lieu d'établir une distinction. Xw. Négeb, le jeûne du ramadan est observé avec respect, au moins parmi les Tiâhâ et les Gebelleh de la péninsule sinaïtique. Nous l'avons constaté dans nos caravanes. De pauvres bédouins, marchant à pied toute la journée, se faisaient un scrupule de boire une gorgée d'eau ou de fumer une cigarette. Si d'aventure la soif devenait trop pressante et forçait un homme de notre escorte à s'aboucher à la râvjleh pendue au flanc du chameau, pour se désaltérer, il se cachait pour exécuter son dessein et s'excusait auprès de ses compagnons qui l'a-

1. Pour les Sarârât cependant, Allah paraît être la cause unique, agissant avec un empire absolu, pour la vie, la mort, la prospérité, la pauvreté, les accidents et toutes les éventualités de l'existence.

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