‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 89 sur 159 · Cf. § 39 et · texte numérisé non relu

Cf. § 39 et

306 COUTWffiS DES ARABES.

qu'on porte il son tombeau où ils passent deux ou trois jours pour implorer leur guérison.

Une femme, de la tribu des Ta amrch, attachait au tombeau d'un loély un pan d'étoffe pour ol)lenir la guérison de son enfant. Le sens de cette pratique est peut-être de lier la maladie ;l la tombe du saint et de rempccher ainsi de tyranniser sa victime. Une autre femme revenant de Jérusalem où elle avait acheté de la toile pour faire un vêtement à son fils, déposait pondant quelques instants cette étofte sur la tombe du irély afin de la sanctifier par ce contact et de lui infuser ainsi une vertu préservatrice.

Il n'est aucune maladie qui puisse résister à l'intervention directe du wéb/, aucune épidémie qui ne disparaisse devant sa puissance. Aussi , lorsqu'un fléau s'abat sur la contrée ou décime son bétail, le nomade s'adresse-t-il à ce protecteur. Si la maladie éclate par exemple dans un troupeau, le propriétaire conduit auprès de la tombe sainte ses moutons ou ses chèvres, et leur en fait faire le tour. D'autres fois, il se contente d'offrir une victime comme rançon de tout le troupeau. La pratique est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'insister.

J'ai mentionné ailleurs la croyance des femmes bédouines à l'intervention du ircly dans l'importante question de la maternité ^ Elles ont recours à sa protection pour obtenir une nombreuse famille et sont persuadées que la stérilité dont elles souffrent est la conséquence de l'influence néfaste d'un ujély qui les « a liées » ~. Il faut apaiser ce mauvais génie par un sacrifice, une visite à son tombeau, un vœu ou une pratique analogue, dont le résultat sera de capter la bienveillance de ce redoutable maître : c'est une appellation qui convient au wéhj. A côté de son action bienfaisante, les Arabes lui reconnaissent, en la redoutant, une puissance néfaste qui s'exerce trop souvent à leurs dépens. En tout temps ils craignent cette force, qui, sans motif, peut les frapper et les écraser. Un Arabe tombe de sa monture et se brise un membre; c'est le luély qui en est cause; le mobile d'une pareille hostilité est inconnu; le nomade ne cherche même pas à le deviner; à ses yeux, c'est un caprice du wély. Mais la plupart du temps, il considère ce méfait comme une vengeance de cet être mystérieux, irrité d'un outrage ou d'un manque d'égard. Cette façon d'envisager l'action du wély est trop répandue pour ne pas mériter quelques lignes.

1. A Kérak, les femmes stériles visitent Bedaïwy; elles offrent au icély du beurre, de l'huile qu'elles allument dans de petites lampes; elles s'oignent ensuite le front et le sein dans l'espoir d'avoir des enfants.

2. Chez les Hamâ'ïdeh, la femme du kâleb Ilamiiuul ne lui donnait pas d'enfants. Les Hamâldeh dirent : « C'est le faqir qui lui coupe ses enfants. »

El-Heseïfeh est un mazâr situé sur la hauteur qui domine Kérak vers l'est, La petite construction élevée jadis en cet endroit est tombée en ruines, de sorte qu'un certain Sâlem eben Meleh, habitant de Kérak, crut pouvoir utiliser les pierres pour se bâtir une maison. Il se mit donc à l'œuvre et transporta sur son mulet toutes les pierres qu'il jugea propres à son dessein. Mais à peine édifiée, sa maison s'est écroulée, son mulet a crevé, sa femme est morte. Brisé de douleur, le pauvre Sâlem vit en ces tristes incidents une preuve évidente de la vengeance de Heseïfeh ; il se résolut bien vite à restituer les pierres qu'il avait volées. Cne grande dalle, trop lourde, n'a pu être rapportée à sa place primitive et est restée à moitié chemin. En passant, je l'ai remarquée et j'ai essayé de la retourner, mais un Arabe m'a crié aussitôt de ne pas la toucher, sinon il m'arriverait malheur comme à l'infortuné Sâlem.

Voici un autre fait dont a été victime Halïl Sunna', un chrétien de Mâdabâ. Entre cette dernière localité et Libb, sur la route romaine, se trouve un luélij, nommé Hereïzïn, jadis en grande vénération parmi les Hamâ'îdeh, qui laissaient à sa garde leurs charrues et différents autres objets. Halïl Sunna' aperçut en passant plusieurs morceaux de bois qui lui parurent fort convenables pour la construction de sa maison; il les mit sur son mulet et les emporta. Mais quelques temps après avoir été achevée, sa maison s'est écroulée, son père est mort, deux des principaux ouvriers, de la famille des Eqeïlât, ont également péri victimes d'un accident; lorsque, finalement, sa fille expira, les voisins s'écrièrent : « Tout ceci est le résultat de la vengeance du wély. »

C'est la crainte profondément enracinée des représailles des wéhys qui porte les Arabes à respecter leurs tombeaux et à les considérer comme des sanctuaires inviolables. Dans un pays où le brigandage est regardé quasi comme une demi-vertu, le voyageur s'étonne de voir dans une vallée solitaire ou sur une colline isolée, alignés auprès d'une tombe, des instruments de labour, et même parfois d'autres objets d'une plus grande valeur. Rien de plus imprudent, semble-t-il, que d'exposer ainsi son avoir à la rapacité du premier venu. Mais le sentiment religieux écarte ce danger. Aucun Arabe ne se permettrait d'enfreindre une loi si populaire, et de s'exposer au courroux du icéltj en dérobant un objet confié à sa garde. Les deux exemples cités prouvent l'intensité de ce sentiment. Effrayants sont les récits des terribles aventures arrivées aux audacieux qui n'ont point respecté les loélijs. Tel Arabe, au moment où il étendait la main pour voler, a senti son bras se dessécher tout à coup; un autre

a perdu la vue en approchant du tombeau; un troisième est tombé foudroyé à l'instant où il se retirait, se croyant à l'abri de tout danger. Le ^vé^y, par ces châtiments, montre qu'il veut être respecté ; il n'épargne même pas les animaux qui se hasarderaient dans son enceinte sacrée. Au icély de Deir el-Arba'în, des fellahs avaient laissé auprès du tombeau une jarre de beurre, se promettant de venir la chercher dans deux ou trois jours. Quel ne fut pas leur étonnement de voir enroulé autour du vase un énorme serpent noir crevé : « Il voulait g-oùter au beurre, le irébj l'a tué », et les gens des environs aiment à répéter ce fait pour montrer la puissance du wély et sa vigilance à garder son sanctuaire.

La vengeance du icély s'exerce parfois dune autre manière ; c'est lorsqu'il est prié par un de ses fidèles serviteurs de frapper un ennemi dont il ne peut lui-même se faire justice. Rapide comme l'éclair, il fond sur le coupable, le touche, le l)lesse, l'estropie et disparait avec la même agilité, sans être vu de personne. La victime ne peut échapper à ses coups; elle subit sans se plaindre un sort inévitable, se contentant de dire que c'est le wély qui l'a maltraitée. A Kérak, un pauvre Arabe estropié se traînait péniblement dans une rue : « C'est un wély qui l'a frappé, » me dit mon compagnon en passant. Un aveugle expliquait de la même manière l'infirmité dont il souffrait; son ennemi avait supplié le wély de le venger; celui-ci était venu le priver de la vue^.

Dans tous ces différents cas, le ivély quitte le tombeau où il réside ordinairement pour se porter au loin et exercer son action bonne ou mauvaise. Les indigènes lui reconnaissent la faculté de se transporter ainsi avec toute sa puissance. Pour eux, Hébron est la demeure ordinaire d'el-llalïl. Mais à peine est-il invoqué, qu'il est présent en Moab, accomplit ce qu'il veut faire et retourne aussitôt chez lui, plus rapide qu'une flèche-. On admet que les autres ?t"e7y .5 jouissent de la même faculté. Le célèbre Ga'far ne saurait en être dépourvu. Cependant, on discutait à Kérak pour savoir si el-Gerawy pouvait franchir la vallée au bord de laquelle est dressé son tombeau. Un groupe d'Arabes, se réclamant de la nature du wély, affirmaient qu'il pouvait traverser le ouâdy et agir au loin. Mais plusieurs indigènes refusaient d'admettre cette puissance, protestant qu'il était confiné dans son

1. Ibrahim at-Touûl, chrétien de Mâdabû, prit un jour du bois confié à la garde du wéhj 'Awdeh à Sarfâ près de Kérak. Quelques temps après, se trouvant dans la campagne, il vit de grosses pierres tomber autour de lui. Il dit : « C'est le wcbj qui voulait m'efl'rayer. »

2. De même el-Hader, qui, dans la croyance de plusieurs tribus, habite à Kérak. Si on l'invoque à Ma'ân, il accourt aussitôt, pour retourner ensuite à Kérak.

tombeau, et que tout au plus pouvait-il agir dans la ville. Cette idée de restreindre en un lieu déterminé le pouvoir du wély ou tout au moins de reconnaître en son tombeau une manifestation spéciale de son énergie, a fortement encouragé les pèlerinages et les visites pieuses, si elles ne les a pas créés. Ces manifestations de la croyance populaire sont très fréquentes. Il ne saurait être ici question des grands pèlerinages aux villes saintes de l'Islam; une pareille description n'entre pas dans notre cadre. Le célèbre pèlerinage local de Nèby Mousa mériterait un chapitre spécial. Mais je n'envisage que sous un jour général les visites aux jnazûrs.

Le terme arabe mazàr is^y), quel que soit le sens étymologique, est employé aujourd'hui pour indiquer le tombeau d'un wély, d'un saint, qu'on visite dans un but religieux; ou bien encore, un endroit qui a été le théâtre d'une manifestation de force supra-humaine et qui, par ce fait, est le lieu d'un culte ou d'une vénération populaire. Tout tombeau de wély est un mazàr; mais la réciproque peut ne pas être exacte. A 'Umm Toubâ, on m'a raconté que partout où le cheikh Hattâb se rejiosait et priait, ses compagnons marquaient l'endroit et le déclaraient saint : c'était un maqâm,

La visite au v^ély ou au mazàr déterminée par la piété, la nécessité ou le vœu, comporte plusieurs pratiques suivant la qualité ou la richesse de la personne. On le visite pour faire un sacrifice à son tombeau. La victime, brebis ou chèvre, est conduite au lieu saint où elle est immolée. Le sang est généralement répandu sur la tombe, ou bien jeté sur le montant de la porte du sanctuaire qui la renferme ; quelquefois, la victime est égorgée sur la terrasse^. D'autres fois, elle est offerte sur le tombeau lui-même, comme à Ter'in. Tout sacrifice fait en pareilles circonstances emporte avec lui l'obligation de distribuer aux pauvres ou aux assistants la chair de la victime, qui doit être mangée sur place, avec interdiction de l'emporter chez soi. Mais le pieux Arabe ne possède pas toujours un troupeau où il puisse choisir une victime; bien souvent, il est trop pauvre pour s'imposer une pareille dépense-. Il porte alors au icély une fiole d'huile qu'il

1. Cf. Sacrifice. On ne saurait douter de la grande importance attachée par les Arabes au contact du sang avec la tombe. A 'Asloug, le wély el-'Asam, visité par les 'Azâzrneh et les Tïâhd, passe pour attirer vers lui le sang de la victime. Si, par hasard, celle-ci est égorgée un peu loin, le sang jaillit, de lui-même, avec force, jusque sur la tombe. Bien souvent, l'offrant ou le malade pour qui est offert le sacrifice prend avec la main le sang de la victime et en oint la tombe ou la porte du sanctuaire.

2. Le chef Magoudy, à l'ouest de Kérak, n'omet jamais d'immoler chaque année une quarantaine de brebis en l'honneur du cheikh la'qoub : « Je lui fais un présent vraiment royal, » me disait-il.

310 COUTUMES Dl-S ARABES.

répand sur la pierre tombale, sur le montant de la porte du sanctuaire ou sur les restes de la construction primitive. A Meshed 'Aly, les traces d'onctions les plus nombreuses sont sur les pierres — une inscription — dun arc ancien encore debout. EnMoab, fréquemment le beurre remplace l'huile, plus rare en ces régions. Cependant, aux environs de Kérak et dans le Gebâl, l'olivier est cultivé. L'huile est relativement abondante, c'est pourquoi elle est employée par les pèlerins, qui la déposent aussi dans de petites lampes allumées et entretenues avec soin. Au tombeau de Nouh par exemple, à Kérak, la lampe ne s'éteint guère. Au tombeau du cheikh la'qoub à Ter'in, on remarque la place de ces lampes fréquemment garnies. Sur cette même tombe, les Arabes brûlent des parfums sur de petits braseros, pour s'attirer la sympathie du saint (fig. 16). J'ai vu la même pratique au tombeau de Nouh. A défaut de présents luxueux, l'Arabe laisse une frange de son vêtement, disons, un vrai chiffon, ou une autre bag^atelle, en souvenir de son passage ; souvent il se contente de déposer un petit caillou auprès du tombeau; ainsi en est-il à 'Umm 'Alïat, où j'ai remarqué également quelques clous de fer à cheval. Lorsque nos Arabes arrivèrent, dans la traversée de Nahel à Pétra, au tombeau du iccbj Soueïreh\ ils firent tous une visite au saint, se prosternant le front dans la poussière, et se passant au visage et sur le cou une poignée de terre prise à la tombe (fig. 17). Ils mettent aussi de la terre sur leurs chameaux; en témoignage de confiance un bédouin arrache quelques crins à la queue de sa chamelle, et les attache en ex-voto à une branche de tamarisc dressée au milieu des pierres de la sépulture. A Kérak, les femmes chrétiennes elles-mêmes vont allumer des lampes aux saints tombeaux pour implorer la guérison d'un enfant malade ou une autre faveur. Elles prennent également de la terre près de ces tombes, pour l'appliquer sur un membre souffrant, espérant écarter la douleur par ce contact.

Une autre manière d'honorer les ivélys, c'est de faire un repas en leur nom. Cet usage existe à Kérak, où chaque année des gens font un festin en l'honneur de Nouh : on lui donne nom de « souper de Nouh ». Chrétiens et musulmans observent cette pratique. Avant de s'installer à Mâdabâ, la tribu entière des 'Azeizât gardait fidèlement la tradition; l'année dernière encore un de ces chrétiens a renouvelé cet antique usage.

A plusieurs ivélys, on donne le qeranïeh et le semût-\ chez les Batous, on fait ces offrandes à Halïl. A Kérak, chez les chrétiens au-

Page 1