Cf. Wellbausen, Reste a. Heid., p. 148 et ss
ensuite mourir, on leur donna le nom de {/Ol. » Voilà une explication claire, autant que le comporte le sujet. Les bédouins modernes n'en possèdent point d'autre.
§ 41. 'Umm el-Geit («^^r^M ^')i.
Parmi les nombreux usages relevés chez les nomades au pays de Moab, il en est un qui se rapporte à la pluie; il est intéressant ; mais encore n'en faudrait-il pas faire la principale preuve de toute une théorie sur les idées anthropomorphiques des Arabes touchant la nature d'Allah-. Je reviendrai sur ce point; en attendant, voici les faits.
Lorsque l'été interminable avec son soleil ardent a desséché les plaines de Moab, les bédouins groupés auprès des rares puits, sources, ou cours d'eau qui ne tarissent pas, attendent patiemment pour eux, leurs troupeaux et leurs champs, la pluie bienfaisante qui rendra la vie à cette terre alanguie, épuisée, quasi stérilisée. Quelquefois, leur attente n'est pas longue. Il n'est pas rare, en etfet, sur ces hauts plateaux, de voir de fortes ondées au commencement d'octobre; môme le 15 septembre 1905, me trouvant chez les 'Adwân, ^vèsàe Na'our, j'ai été témoin d'un véritable orage, venant de l'est. A cette première pluie les nomades donnent le nom de el-'arlf {<~Àij»j\)^. Très utile pour rafraîchir l'atmosphère embrasée, et sonner le réveil de la végétation endormie, elle ne saurait suffire à détremper le sol; c'est
plutôt une « mouillure » (il-, prononcer joe//eA), comme disent les Arabes deMosoul. Les regards se portent vers les fortes pluies de novembre. Alors la terre est déjà ensemencée^; le grain, confié à son sein, n'attend que l'humidité pour germer et parer les champs de tiges vertes. Ce bienfait est dû à la pluie appelée el-matar el-ierayàwy [^^y^\ J'^\), « la pluie abondante ». Cette dernière tombe-t-elle au commencement de novembre? Elle est redoutée; on lui donne l'épithète caractéristique de secours de la peste (^fî-^^ ^^-*^)j parce qu'elle
1. Ce paragraphe est reproduit ici tel qu'il a paru dans la RB., 1906, p. 574 ss. M. Clermont-Ganneau \Rec. iVarch. or., VIII, 28 ss.) vient de publier à ce propos quelques remarques très suggestives au point de vue des rapprochements astronomiques et foik-loriques. Tout en me faisant un devoir de signaler son intéressante étude à l'attention de mes lecteurs, je ne crois pas devoir en ce moment me départir du rôle de rapporteur que je me suis imposé. J'ai écrit ce que j'avais vu et entendu alors chez les bédouins. Le sujet vaut d'ailleurs d'être examiné plus à fond et il pourra y avoir lieu d'y revenir sur la base d'observations nouvelles qui faciliteront les commentaires des maîtres; cf. § 49.
2. Cf. CuRTiss, Ursemitische Religion (édit. allem.), p. 119.
3. Cette signification parait inconnue aux lexiques arabes; mais on peut, en revanche, comparer l'hébreu Tr\^ dégoutter.
4. A l'est du Jourdain, mais pas en Palestine proprement dite.
passe pour être funeste au petit bétail; mais, k partir du dixième jour, elle est toujours l'objet do nombreuses bénédictions. Ainsi arrosé aux époques voulues, l'humus fertile de Moab laisse croître avec vigueur de magnifiques champs de blé et enrichit ses steppes d'une puissante verdure. Dans les bonnes années, dès les premiers jours de
janvier survient une pluie nommée cl-gairzah {!\ys^\ ou tj^=sr-')'; c'est une véritable ondée. Elle contribue surtout à entretenir l'humidité du sol, qui, largement saturé, ne souffre nullement jusqu'à la fin de février. Mais à ce moment les récoltes ont besoin d'un nouvel
arrosage qui est donné par la pluie appelée e.^-sa'rci (l^JuJI)'-. A cette époque, on regarde les grands froids comme touchant à leur fin. Cependant on redoute encore pour les récoltes le terrible vent du nord appelé el-gemâd (^Usr-!), « le glacial », qui par sa rigueur extrême et son Apre intensité détruit en une matinée (brûle, disent les Arabes) les plus belles moissons. Fort heureusement il ne dure pas, et dès le mois de mars revient la chaleur, trop forte parfois; car la terre, rapidement desséchée, ne conduirait pas à bon terme les blés si le ciel ne répandait encore ses bénédictions sur elle. La pluie qui tombe
alors, au mois de mars, est appelée qeràn el-agaiz [y\sr^\ .,^3)^.
1. Pour le sens de ce mot, on peut comparer le proverbe cité par le Lisun : ^j^ .^ui *j' ï; t:3w iJJ'o.. : « à tout rôdeur on donne une fois à boire; ensuite il est écarté».
2. Sur le sens de ce mot, on pourrait peut-être comparer la signilication donnée à il^j*^ par Freytag : herbostis, plantis abundans locus ; mais ceci n'est que le résultat de la pluie. U ne semble pas douteux qu'il y ait une relation d'identité entre le mot bédouin \yx^ pluie et le mot hébreu D"1''"'Ç' (Deut. 32,2). Le changement du iin arabe en siu hébreu est parfaitement régulier. Le mot arabe peut être regardé comme un féminin -i^jii ou bien comme un pluriel brisé de Ux5 forme à laquelle appartient T'"il'; cf. Kônig, Ze/j,/--
geb.. H, 1, p. 132; Barth, Xomaialbild., p. 395. Nous avons déjà mentionné un mot usuel
.^ sj ^ qui s'explique par une racine hébraïque. Faut-il reconnaître, dans le maintien de
ces signitications, une influence moabite.' Il serait peut-être intéressant de rappeler ici les noms hébreux usités pour signifier la pluie, mais il est facile de les trouver dans n'importe quelle encyclopédie biblique.
3. Chez les nomades, les deux derniers jours du mois et les deux premiers sont nommés qerân et le mot est appliqué à une pluie violente, « la pluie des vieilles », suivant la tradition arabe qui raconte le fait suivant. Une bédouine fort âgée (-, ■^sr^) se prit à maudire le
mois de février (•^^^) parce qu'il n'avait pas apporté la pluie. Elle dit :
LUJ! ^^^ iUJl voU
a Le mois de sebCif est passé, ainsi que la jeunesse de è'ebâfj il n'a pris ni brebis ni
Enfin, la dernière pluie, qui tombe en Moab au mois d'avril, est désignée sous le nom d'es-semâk (^^i^^•^>-"^^ prononcer semâtch).
A la môme époque tombe une autre pluie appelée ^JjlJ' .,L3. Les Mennâ'm sont un clan des Hagàlà qui furent décimés par un orage qui s'abattit sur leur campement. Le souvenir de ce fait s'est perpétué chez les Arabes dans l'appellation que nous venons de mentionner.
Le qercm et-tesa'awij (^^x^Jl }j^) dure neuf jours, comme son nom l'indique, et finit vers le cinq février.
Toutes ces différentes dénominations sont incluses sous l'appellation plus générale de « quarantaine de pluie w (-^1 '^.-^j^') qui depuis décembre s'étend jusqu'au cinq février. Pendant cette période, disent les Arabes, les troupeaux ont toujours froid, toujours soif, et toujours faim, à cause de la longueur des nuits.
Il est facile de se persuader que si les pluies se succédaient avec la régularité que nous venons d'esquisser, les troupeaux rencontreraient toujours de gras pâturages, et les faucilles des moissonneurs couperaient invariablement des moissons fléchissant sous le poids des épis. On assisterait à la réalisation des promesses du Deutéronome (xxviii, 12) : « lahvé ouvrira pour toi son trésor le meilleur, le ciel pour donner à la terre la pluie en son temps. » Mais ces beaux jours de prospérité sont encore attendus ; car sous ce rapport deux fléaux affligent n^ tre contrée : l'irrégularité des pluies et leur trop faible quantité. En effet, en certaines années la pluie est fort abondante, et pourtant les récoltes sont mauvaises et les troupeaux ne trouvent pas une nourriture suffisante. En 1905 par exemple, les nuages se sont amoncelés sur cette région, poussés par un vent violent du sudouest; la plaine a été complètement inondée; les torrents grossis tout à coup ont causé de véritables dégâts, emportant dans leur course furibonde jardins, moulins, troupeaux, cavaliers même. A Kérak, près de 150 maisons se sont effondrées sous la violence de l'orage; c'était un vrai déluge; mais le sol a été raviné, il n'a pas été « enivré » ; la récolte a été médiocre. iMalgré cela, les habitants étaient satisfaits, car du moins ils avaient de l'eau dans les citernes, tandis que parfois leurs réservoirs sont à sec; alors, c'est la misère. Il est aisé de comprendre en effet quelle peut être la gêne de certaines populations comptant sur la pluie au mois de novembre et soupirant
mère de brebis » ((3^ la chèvre à grandes cornes, ol par extension tout le bétail). Irrité de se voir insulté, sebût envoya un orage violent qui emporta la vieille (-,0^:^]. Telle serait l'origine de yj',;s^! .l't^-
encore après sa venue au milieu de janvier'! C'est alors que musulmans et chrétiens ont recours au Maître de la pluie, à ce puissant Allah qui, aux yeux du bédouin, agit complètement ;\ sa guise et qui s'est réservé un pouvoir discrétionnaire sur la rosée du ciel. Pour le déterminer à l'envoyer, on a recours au sacrifice appelé fedou. C'est le chef de la tribu, ou bien les membres principaux du clan, ou bien le chef de chaque famille qui use de ce moyen solennel. Les femmes, qui ont tant à souffrir aux époques de sécheresse surtout, puisqu'elles doivent aller chercher l'eau à des distances considérables, ne sauraient rester insensibles à cette calamité. A leur manière, elles adressent au ciel leurs supplications. Prenant deux longs bâtons ou plutôt deux piquets de tente, elles les attachent en forme de croix iigurant ainsi, d'une façon bien primitive il est vrai, la charpente du corps humain. Elles tirent de leurs cassettes ou bien se procurent au bazar les vêtements de femme les plus beaux et les ornements les plus appréciés. Elles les disposent sur cette espèce de croix, ajustent les colliers, les bracelets, le voile. L'ensemble finit par acquérir vaguement une apparence de forme humaine ; on dirait une fiancée parée pour le jour des noces; on lui donne le nom de 'Ummel-Geit, « la mère de la pluie ». Une bédouine saisit ensuite ce mannequin et, au milieu des femmes du campement ou du village, elle se met à la tète d'une procession qui se déroule devant les maisons ou les tentes. En promenant ainsi 'Umm el-Geil, on chante les vers suivants :
Jb ^pi J\ JUI ^i. . , , J., 3
1. O mère de la pluie, ô immortelle, mouille nos semences endormies.
2. Mouille les semences endormies du cheikh qui est toujours généreux (pour les hôtes).
V. 1. ^.j\, littéralement « champ prêt à recevoir la semence » ; employé ici pour signiQer les terres ensemencées, les plantations; elles sont qualifiées de *jl),mota mot « dormant » ; allusion au grain ensemencé qui ne lève pas.
2. .iîi un tel; on nomme le cheikh sous la tente duquel sera déposée 'Umm el-Geit; Jî est le relatif toujours employé chez les nomades comme chez les fellahs. La générosité du chef pour honorer les hôtes est alléguée pour engager 'Umm el- Geit à apporter la pluie.
1. Parfois les nomades soupirent bien plus longleinps après la bénédiction d'Allah. En traversant, au mois de mars IDGà, la région qui s'étend entre Nahel et Pétra, nous avons appris des Arabes que depuis trois ans le ciel était fermé sur leur tête. La terre portait en effet la marque de cette interminable sécheresse qui avait fait périr les arbustes les plus vivaces des ouâdys.
ijo Ld.-w ^U.» j-xij' y,^ A» .6
3. Elle est partie, la mère de la pluie, pour amener l'ouragan ; quand elle revient les semences sont hautes comme les murs.
4. Elle est partie, la mère de la pluie, pour amener les vents ; quand elle revient les plantations ont atteint la hauteur des lances.
5. Elle est partie, la mère de la pluie, pour amener les tonnerres; quand elle revient, les semences sont hautes comme des chameaux.
6. Humecte le foyer de l'habitation, et fais couler son eau avec abondance.
V. 3. On suppose que 'Umm el-Geit a entendu la demande qu'on vient de lui adresser; par conséquent, elle est partie chercher la pluie, ou plutôt les signes avant-coureurs, les tonnerres et les vents. Elle est si énergique dans l'ordre qu'elle leur intime, qu'immédiatement la pluie arrive, féconde la terre, et lorsque Tmm el- Geit revient, la moisson a déjà poussé de la longueur des lances, et de la hauteur des chameaux. Dans ce chant populaire, 'Umm el-Geit est représentée comme une personne qui commande à la pluie. Le mot Jy^j m'a été traduit par « tonnerre », ou par « tapage occasionné par la tempête qui approche ». Mais les Arabes n'avaient pas de mot bien clair pour traduire J—.^^ auquel ils ont donné le sens de « mur ) ou « séparation entre les champs de blé » ; c'est le nom qu'on donne encore maintenant aux murs en pierres sèches qui divisent la grande plaine devant 'Awgeh, au Négeb.
On remarquera aisément que les versets 3, 4, ô. où l'on décrit les actions de 'Umm el-Geit, sont plus longs et plus amples que les deux premiers et les deux derniers où l'invocation revêt une allure plus dégagée.
6. J-xiJ' s, c:^., mot à mot « le creux de l'habitation »; c'est-à-dire « le foyer »
appelé aussi SjlJ' , le creux pratiqué au milieu de chaque maison pour recevoir le
feu. Le verbe ^^ dans les lexiques signifie être noir, et s'emploie pour exprimer
la noirceur des yeux ou celle de la nuit. Les Bédouins m'ont cependant affirmé,
comme le contexte le réclame d'ailleurs, qu'il fallait traduire ^^j par « il coule »
ou plutôt « il fait couler ». Je ne puis douter de la prononciation du mot; c'est bien un gim final qui est articulé; mais ici je constate un phénomène de linguistique bédouine : le ^ qdf se prononce . giin ; il faut écrire t^^, et sur la signification de ce mot, cf. Lisnn ^Jp■i = ^^^s « a fait couler ». Pour la permutation de , a
en ^ dans la prononciation des nomades de Moab, je pourrais citer de nombreux
vl 1
exemples. Chez les 'Agârmeh, j'entendais appeler le cheikh J~^sr^ et il faut écrire
liL-^ ^^H WW-' i^'Li ô^.i)! .! .7
7. La mère de la pluie est uu secours. Elle reçoit l'hospitalité dans la maison du cheikh.
J-Jic. Un bédouin me demandait des remèdes pour sa femme malade. « Où est-elle? »
luidis-je. ^^ ,Ul ^ ^^^Jji:>,. « elle est assise à la porte », vO--*^ pour sj^jj^. La
ruine, mainten;int habitée, sur le flanc oriental du jiéb. Sïhan est appelée iks^ mais il faut écrire 'izj3. On sait qu'en Egypte le , ^ se prononce comme f/. Ces constatations phonétiques, et beaucoup d'autres, sont nécessaires à quiconque veut faire de la topographie orientale.
V. 7. Le mot 'ii^^ signifle secours, c'est la conclusion reposant sur un jeu de mots.
En prononçant le dernier vers, le cortège féminin s'arrête devant la tente du cheikh ou d'un riche bédouin, dépose 'Umm el-Geil et attend le repas frugal qui ne tardera pas à être servi.
Tel est le fait dans sa réalité. C'est ainsi qu'il se passe à Kérak, à Sait, chez les Béni Saher, les Sarârât et chez d'autres tribus arabes. Tel détail pourra varier suivant les différentes localités; le fond reste le même. Je tiens ce récit de la bouche de nombreux bédouins; quelques-uns ont ajouté que 'Umm el-Geif, à cause de ses habits neufs et de ses ornements, était parfois appelée 'aroùs (^tl^) « fiancée ». Mais lorsque directement ou par l'intermédiaire de mon guide, 'Awdeh, j'ai voulu pousser plus loin mon enquête et savoir si vraiment les Arabes, soit chrétiens, soit musulmans, lui donnent le nom de « fiancée d'Allah » [^\ i^^3j^), comme prétend Curtiss ^, jai toujours rencontré le plus formel démenti. Et pourtant, rien qu'à Kérak ou parmi les tribus qui en dépendent, la question a été posée à plus de deux cents personnes qui n'avaient aucun intérêt à cacher ce détail^ puisqu'elles n'étaient pas de la même religion et appartenaient à des clans différents. Du reste, Curtiss n'a pas entendu kii-mème le récit dont il s'agit; dans une note, p. 119, il déclare le tenir de H. G. Harding, jadis médecin à Kérak. Il aurait dû vérifier ce renseignement, ou tout au moins s'abstenir d'étayer sur de pareilles bases une théorie hasardée sur la manière dont les nomades conçoivent Allah.
On ne saurait douter que l'étude objective des usages arabes, des nomades surtout, qui ont moins subi l'influence de la civilisation étrangère, ne puisse mettre sur la trace des idées anciennes sémitiques qui se sont perpétuées dans la trame ordinaire de l'existence. C'est bien guidé par ce motif que nous poursuivons ces recherches;