LES GALANTS ET LES FILLES A MARIER
^/^ la campagne, les galanteries sont souvent ^'Ê^ de longue durée; il n'y a guère de comf^^^ munes, on pourrait presque dire de villages, où il ne serait facile de trouver des gens qui, avant de se marier, ont courtisé leur femme pendant cinq, six ou dix ans. Les filles ne sont pas, en général, très pressées, et les garçons, à moins qu'ils n'aient besoin d'une ménagère pour leur aider à tenir leur terre, restent volontiers longtemps sans se décider. En matière matrimoniale, comme presque en toute chose, les paysans sont lents à prendre une résolution. De part et d'autre, avant comme après le mariage, les pas-
sions ne sont pas bien vives : la longue constance des galants est donc beaucoup moins extraordinaire qu'elle ne le semble au premier abord. Quant aux jeunes filles, on conçoit que le plaisir et l'orgueil qu'elles éprouvent à être entourées de « bons amis » les fasse retarder une union qui mettra fin à tout cela, bien que, souvent, leur choix soit fait et leur résolution prise.
L'état de beau-père en expectative a des avantages assez séduisants pour qui connaît l'esprit positif des paysans. Les galants leur paient à boire dans les auberges, leur offrent du tabac et bien d'autres petits cadeaux, afin de se mettre dans leurs bonnes grâces. Aussi il y en a qui se plaisent à attirer les galants chez eux, et qui se font prier avant d'accorder leur consentement.
En Berry existe le même usage. (Cf. Laisnel de La Salle, t. II, p. 23.)
Pour les campagnards, le type de la beauté féminine n'est pas la grâce ou la gentillesse; c'est la force et l'air de santé : une fille robuste, forte en chair et haute en couleur, est toujours recherchée. On dit d'elle :
— Olle a une belle conscience, olle est ben pommée; c'est-à-dire : elle a une belle poitrine.
— Olle est ben foutue su' son bois : (E.) Elle est droite et de bonne mine.
— C'est une belle coiffe. — C'est un biau co-
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tillon. — C'est un biau brin de fille. — 011e a la joe (joue) su' l'œil : Elle a les yeux vifs. Voici quelques autres dictons :
— Haute comme la moitié du diable (E., D.) (c'est une personne de grande taille) ; on la qualifie aussi « grande perche à coucou ». (E.)
— Elle a été élevée avec du lait doux : Elle a été gâtée.
— O se fait périer (prier), n'on voit ben que c'est eune belle fille.
Belle fille, pain frais et bois vert Mettent une maison à désert.
La p'us arrosée (louée)
N'est pas la première mariée. (M.)
— Elle est belle au coffre, et belle dans l'armoire : (E., D.) Elle est riche, mais laide.
— Que qu'olle a? — Son eu et sa chemise. (E.) Elle est pauvre, et, par conséquent, n'est pas fort souhaitable.
Si une fille a l'air d'agacer un jeune homme, on dit « qu'elle fait la grande ourée «, (M.) c'està-dire plus de la moitié du chemin.
Il n'est pas rare, d'ailleurs, de voir des filles offrir à leurs galants du tabac et du café, afin d'en avoir plusieurs à les accompagner aux assemblées. (P.) Un dicton très répandu les engage
d'ailleurs à être aimables : « Montrous (montrez-vous), les filles, qui n'se montère n'est vu, » (E.)
Lorsqu'un paysan est sur le point de se décider à fiure sa cour, il se rend à la ferme, et regarde les talons des sabots de la jeune fille qu'il a en vue : s'ils sont botisous, c'est signe qu'elle soigne bien les vaches et qu'elle sera une bonne ménagère. (D.)
Lorsqu'il y a des toiles d'araignées dans une maison, on dit qu'il n'y a pas de filles à marier; on les appelle des chasse-galants.
Quand une poule chante le coq, c'est signe qu'une fille va avoir un malheur, c'est-à-dire un enfant. (D.)
En beaucoup de pays, la naissance d'un enfcint avant le mariage est très redoutée; on la considère comme une sorte de honte qui rejaillit sur toute la famille; aussi on dit :
— Quand on trouve à marier les filles, faut l'faire; i' n' faut pas les mettre en t'nés (D.) (les contraindre).
— Il vaut mieux enhetider (attacher) que de lever. (E.)
L'amour est assez souvent comparé à la fièvre, et l'on dit :
C'est la fièvre dondaiiie,
Faut être deux pour la trembler. (P.)
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On dit des gens qui vivent ensemble sans être mariés :
C'est le mariage à la civière :
Le premier lassé met à bas. (E.)
Le célibat est chose assez rare à la campagne ; il y a plusieurs dictons ou superstitions qui peignent le malheureux sort qui attend, après leur mort, ceux qui n'ont pas été mariés :
Dans l'autre monde, les vieux gars font des charretées d'épines tout déchaux (D.) (nu-pieds).
On dit d'une vieille fille :
— Olle a les talons jaunes.
— Olle est mêsé (désormais) sus la reciée (M.), ou sur la mériennée, c'est-à-dire qu'elle a passé le midi de son âge.
— O reste à graine.
Toutefois, jusqu'à un âge avancé, les filles peuvent garder l'espoir de se marier :
— N'y a point d' vieux chaudron qui ne trouve sa crémaillère. (E.) Les vieilles filles finissent par se marier.
Il n'est pas rare, en eff"et, de voir de tout jeunes gens épouser des filles qui ont quinze ans de plus qu'eux. De cette façon, ils sont moins exposés à avoir beaucoup d'enfants. Les hommes se marient plus jeunes que les femmes : dans un
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tiers au moins des mariages, la femme a quelques années de plus que le mari.
On dit en proverbe : — Une fille est bonne à marier à trente ans, un homme à vingt. (E.)
Les vieilles filles vont en paradis à cheval sur un séran (E.) (instrument à sérancer). Les vieilles tilles, dans l'autre monde, sont occupées à broyer le chanvre, à cheval sur des bras (broies) de fer.
On parle aussi de saint Pipet, qui flaupait les vieilles filles à coups d'andouille comme elles entraient en Paradis. (E.)
Parfois même, elles subissent une métamorphose : Dans les campagnes, aux environs de Châteaubriant, on croit que les vieilles filles sont changées en chouettes après leur mort.
Cf. Histoires et légendes de Châteaubriant, p. 37- 38.
Il y a nombre d'endroits où les garçons et les filles se rencontrent et où ils parlent d'amour : aux assemiblées, aux foires, en allant à la messe, aux champs, aux veillées, etc.
« Le lundi de la Pentecôte, il est d'usage à Andel et dans quelques communes des environs, que toutes les femmes aillent, après vêpres, baiser l'étole et se la faire poser sur la tcte. Des jeunes gens s'introduisent alors sans bruit dans l'église, prennent par le doigt et emmènent, sans la regarder, la jeune fille qu'ils préfèrent. Cela s'appelle
être tirée d'assemblée. Elle est ensuite régalée de fruits et de gâteaux que l'on nomme fouasses. On dit de celles qui s'en retournent seules qu'elles s'en vont sur la grise. Les jeunes gens leur jettent des mottes et les poursuivent en les raillant. »
(Habasque, t. III, p. 12.)
Souvent, quand une fille est de garde à la ferme pendant la grand'messe ou les vêpres, elle a un ou plusieurs de ses galants à venir lui tenir compagnie.
Les jeunes gens qui se font la cour en cachette des parents vont « se causer drère les barges » (amas de paille). (E.)
Ailleurs, on dit : « Les bonnes gens ne veulent pas; mais i' s' font la cour drère la iiâ. » (D.)
Ou : « Quand la chieuv'e est do l'ioup, le pâtou' a biau courre. (E.) »
Mais, le plus souvent, les galants viennent à la maison, et c'est là, en public, qu'ils font les empressés auprès des filles.
En quelques pays, il y a des époques où se présentent les jeunes gens qui posent leur candidature : certain dimanche est appelé dimanche de la penrie; si le garçon ne vient pas se dèpenre (dépendre) huit jours après, le dimanche de la dépenrie, c'est qu'il a des prétentions sérieuses.
Dans les Ardennes (cf. Nozot, p. 12e), le premier dimanche de
arême, a lieu une sorte de cérémonie analogue, qu'on appelle 1 souderie.
En entrant dans une ferme pour y faire leur :our, les garçons déposent leur bâton près de la )orte d'entrée ; s'ils sont bien aimés, la jeune fille ,-ient prendre le bâton, et le place près du banc lu foyer. (E.)
« A la Boissière (Loire-Inférieure), quand un eune homme a une jeune fille en vue, il se rend, a nuit, sous sa fenêtre, et lui chante :
Il ne fait pas clair de lune,
Belle, levez-vous !
Tandis que la nuit est brune, Venez danser avec nous.
« Si la belle veut accueillir favorablement le :hanteur, elle répond :
Pourquoi, l'enfant, venir ainsi
Troubler mon sommeil?
Je n'entends pas quand il fait nuit.
Venez me voir au réveil.
« Cette petite scène doit se renouveler pendant lu'mzQ nuits consécutives. » (Ogée.)
Quand les jans (ajoncs) sont en fîours, Les filles sont en amours. (P.)
Quand une lingère perd des aiguilles dans la
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maison où elle est à coudre, on dit qu'elle est amoureuse. (P.)
On dit d'une jeune fille qui a des galants : « Elle est sous le chape. » — Les galants se réunissent le dimanche autour du fo^'er avec les parents de la jeune fille qu'ils désirent courtiser. Elle se tient auprès de la table, et chaque galant, à son tour, quitte le foyer pour aller lui parler. Les amoureux lui prennent la main et lui disent des compliments, et ils s'en approchent si près que la jeune fille est sous leur chape. (Landehen, près Lamballe.) — Tenir une fille sur le petit banc près de la fenêtre, c'est lui causer seul à seul. (P.)
Quand on offre un bouquet à une jeune fille ou une femme, on empiète; et, pour cela, on l'embrasse. (M.)
Les couteaux ou les ciseaux coupent l'amitié, mais les épingles l'attachent. Les garçons offrent souvent des épingles; si une jeune fille les acaccepte pour son mouchoir, c'est signe qu'elle a de l'attachement pour celui qui les lui offre.
Quand un garçon attrape le mouchoir d'une fille, on dit que l'amitié les unit plus étroitement qu'auparavant. (P.) Aussi les garçons essaient de les enlever aux jeunes filles, soit en fouillant à l'improviste dans leur poche, soit en les tirant brusquement quand elles se mouchent. (D.)
Les amoureux ont parfois des façons brusques, émoin les gars de Pléhérel. On dit, en proverbe :
Faire l'amour comme les gars de Plêré. » Qiiand .s ne savent plus quel compliment adresser à leur onne amie, ils lui frappent sur le genou en diant : « En avons cor un autre comme 'héla. » (M.)
Il y a aussi toute une série de facéties de haute raisse; en voici quelques-unes :
Pour faire les filles péter, on n'a qu'à prendre es œufs de fourmis et à en mettre dans le maner ou dans la boisson de la personne à qui l'on eut faire cette farce. Dès qu'elle les a avalés, elle ète malgré elle. (P.) On arrive au même résulit en leur faisant prendre de l'anis.
Pour faire les filles pisser, il suffît de leur faire valer de la limure de scie. (P.)
Dans les notes à la suite de VHistaire de M. Ckijle, p. 54, il est lestion d'une pierre qui fait pisser les femmes.
Dans les fermes, quand il est temps que les noureux s'en aillent, la mère lève les tisons, lanière polie de les mettre à la porte. Quand on let les tisons en l'air, c'est dire aux amoureux u'ils peuvent revenir; s'ils ont en bas la partie icandescente, c'est signe de congé définitif. (E.)
En Berry (cf. Laisnel de La Salle, t. 11, p. 24), ce sont les tins mis la tête en l'air qui signifient refus.
Quand une jeune fille veut, donner son sac, est-à-dire renvoyer son galant, elle lui dit :
Il faudrait une langue de Sigovie
Pour répondre à vos glorifiances.
Quand les épines mortes,
Qui sont entre votre porte et la nôtre,
Fleuriront des roses.
Vos amours seront les nôtres.
(Landehen, près Lamballe.)
Lorsqu'un garçon qui a demandé une jeune fille a été refusé par le père seulement ou par la jeune fille seule, ou si on lui a donné des raisons, et non un congé formel, il dit : « J'ai mon sac, mais je n'ai pas la corde. » (D.)
Quand un galant a reçu son congé d'une jeune fille, on dit qu'il a reçu sa chieuve. Il la jette dans un champ, et elle reste là jusqu'à ce qu'un autre aille la chercher. On dit du bâton qui a servi à un porteur de chausses naïres (entremetteur de mariages) qu'il apporte la chieuve. (P.)
La pudeur champêtre est très relative : les filles se laissent très bien « bouchonner » par les garçons, c'est-à-dire prendre par la taille ou par les seins. Si onnetouche « qu'au-dessus du sa (sac) », c'est-à-dire à ce qui est couvert par les vêtements, il n'y a pas grand'chose à dire, et elles ne s'émeuvent que pour la forme.
Au moment du mariage, la vertu des mariées n'est pas toujours intacte; il y a même des communes où l'on compterait facilement celles qui se
iiarient étant vierges. On entend dire : « O se "ait chiéri' par le gars un tel, )> ce qui veut dire qu'elle est sa maîtresse jusqu'au bout.
S'il n'y a pas survenance d'enfant, le capîtal de a fille n'a pas diminué de valeur, et elle trouve rès bien à se marier, même avec un autre.