CHAPITRE II
§ I. — l'allaitement et le berceau
I une femme n'a pas de lait, elle va en pèlerinage aux saints qui en donnent; il y en a un à Brusvily, près Dinan. On raconte qu'un homme, qui y avait été par moquerie, en revint les mamelles gonflées de lait.
En Basse-Bretagne, où les fontaines à lait sont nombreuses, on raconte la même légende.
« Au lieu où fut brûlé Gilles de Retz fut élevé un monument expiatoire ; il fut longtemps un lieu de pèlerinage pour les nourrices qui venaient y implorer la bonne Notre-Dame-de-Crée-Lait. »
(D'Amezeuil, Récits bretons, p. 216.)
Cf., sur les fontaines analogues de la Basse-Bretagne, Rosenweig, p. Ji.
On appelle « Marie-pisse-trois-gouttes » une femme qui est médiocre nourrice.
Lorsqu'une femme ne peut allaiter son enfant, elle Vaburote, c'est-à-dire le nourrit au petit pot.
Pour se faire passer le lait , les nourrices prennent une infusion de chanvre ou se mettent sur les seins du persil pâme. (E.)
Le her (berceau) est ordinairement un meuble •en bois, qui a quelque ressemblance avec une auge au-dessous de laquelle on aurait mis deux quarts de rond. Il y a parfois, mais non toujours, un cercle au-dessus de la tête, sur lequel on étend un linge ou un rideau.
Jadis, ils étaient plus ornés : j'en ai vu en Illeet-Vilaine et sur le bord de la mer qui étaient sculptés; ils étaient contemporains des armoires plus décorativement que finement sculptées, et des lits à colonnes en quenouille, qu'on ne retrouve plus guère maintenant que dans les vieux ménages pauvres.
Lorsqu'il y a plusieurs enfants, l'un d'eux berce son petit frère ou sa petite sœur au moyen d'un filet attaché au berceau.
Les hers se prêtent ou se donnent ; mais on ne doit pas les vendre. (D.)
Les Berceuses sont en assez grand nombre, mais elles ne sont pas toutes populaires ; en voici trois des plus répandues :
24 l'homme de la naissance a la mort
Berceuse.
Dodo, mon petit José ;
Ta femme est dans ton lét (lit).
Le petit José Ne peut pas dormi' Qu'il n'ait sa femme Dans son petit lit.
Dodo, delinette, dodo, Dodin, delinette, dodo. (D.)
Eudor, dor, mon petit enfant.
En l'honneur de Monsieur saint Jean.
Tant que l'enfant dormira.
Le bon Jésus le gardera. (D.)
Chatte qui gratte.
Mon mari-z-est ici, 'N'est point en campangne Comme il m'avait promis.
J'endors le petit, le petit, le petit. J'endors le petit, le petit, le petit.
Mon fi'. (P.)
On ne doit pas éteindre le feu qui a servi à cuire la première bouillie d'un enfant nouveau-né; il faut l'entretenir pour qu'il brûle toute la nuit, afin que la Vierge puisse venir y cuire la bouillie de son enfant. Bien qu'on ne la voie pas, on
est persuadé qu'elle y vient. Si un enfant était malade après qu'on aurait négligé de laisser le feu allumé, on dirait que sa maladie vient de là. (D.) La bouillie qu'on fait pour les enfants tout petits est meilleure que toute autre bouillie. C'est ce qu'explique un dicton :
La bouillie au petit enfant,
La Vierge a mis le doigt dedans.
Aussi, pour faire tenir sages les aînés, on leur promet de leur donner la gratte de la bouillie de leur petit frère.
En Basse-Bretagne, il n'existe peut-être pas une nourrice qui ne soit convaincue que le Christ et sa mère assistent à la façon de la bouillie à l'enfant, et qu'il ne sort pas un poêlon du feu qui n'ait reçu la bénédiction de la Sainte- Vierge. Il v en a qui prétendent avoir vu la chose. (Galerie bretonne, t. I"-*"", p. 68.)
Si on emmaillote un enfant dans des langes faits avec des morceaux de cotillon, il ne sera jamais prêtre : il aimera trop les filles. (M.)
Les filles emmaillotées dans des lis de Irées (culottes), même si ces brées n'ont pas servi, courent après les garçons. On dit à une fille qui a l'air amoureux : « On voit ben que tu as été emmaillotée dans dps lis de brées. « (D.)
26 l'homme de la naissance a la mort
5 n. — LES PREMIERS PAS, LES ENFANTS ET LES SAINTS
Lorsque les enfants commencent à se tenir droits, on les met dans un instrument appelé chomette (de chômer, se tenir debout) ; il y en a de deux espèces.
Les uns consistent en une sorte de châssis carré supporté par quatre pieds, le long duquel glisse dans des rainures une planche percée d'un trou rond sur lequel l'enfant se soutient par les coudes. D'autres sont formés d'un simple châssis supporté par quatre pieds terminés par des roulettes en bois; l'enfant peut facilement faire marcher son petit meuble.
Le tournant, encore plus primitif, est un cercle de bois dont les extrémités sont enfoncées dans un poteau placé au milieu de Vhôté (pièce principale de la maison) ; ce poteau est mobile, et l'enfant, soutenu par le tournant, peut se promener tout autour.
. Pour que les enfants marchent vite, on les porte à la messe le jour des Rameaux; on les mène à l'évangile pour les faire grandir. (D.)
A Saint-Caradec, les mères viennent exercer leurs enfants à marcher sur la tombe de Guil-
laume Coquil, recteur, mort en odeur de sainteté
A Quintin, pour que les enfants marchent plus
vite, on les roule sur le grand autel.
Saint Genefort, dans l'église Saint-Martin de Lamballe, est l'objet d'un pèlerinage suivi ; on y porte les enfants faibles ou malades, et on les roule sur l'autel consacré au martyr. Cette cérémonie a encore lieu assez fréquemment.
L'usage de porter les enfants débiles sur le tombeau des saints existe aussi dans le Jura, la Saône-et-Loire, le Pas-de-Calais (cf. D. Monnier, pp. 586-588); dans la Loire (cf. Mém. delà Soc. d'aoric. de la Loire, t. XIV, p. 155 — ce sont des rochers à bassins dits de Saint-Martin); en Basse-Bretagne (cf. Rosenweig, p. 78). En Poitou (cf. Guerrj-, Soc. des Ant., t. IV, p. 45;), on les assied dans le trou d'une pierre dite de Saint-Fessé.
Quand un enfant est faible, on met des feuilles de bouleau à dessécher dans le four, puis on les place dans le berceau ; on est persuadé que l'enfant ne tarde pas à reprendre des forces. (E.)
A Saint-Germain-de-la-Mer, il y a une fontaine où on lave les enfants pour les préserver des tranchées.
Cf. sur une fontaine objet d'un culte analogue, A. -S. Morin, le Prêtre, pp. 18-2O.
Dans celle de Saint-David, à Landébia, près de Plancoët, on plonge les jeunes enfants pour leur donner des forces.
A Sainte-Émérance en Évran, il y a une sta-
28 l'homme de la naissance a la mort
tue devant laquelle on allait dire des prières poui guérir les enfants du mal de ventre. Il y en a une autre au Quiou qui a la même vertu.
« A Radenac est la fontaine de Saint-Armel ; on y porte les enfants qui commencent à marcher, afin que, par la vertu de ses eaux, ils obtiennent de se tenir solidement debout. » (Ogée.)
En la commune de Gausson (Côtes-du-Nord), on plonge les enfants qui ne marchent pas de bonne heure dans une fontaine dédiée à saint Nicolas.
Cf. pour des usages analogues en Eure-et-Loir, A. -S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 17; en Basse-Bretagne, Rosenweig. p. 94; dans la Marche, L. Duval, p. 51.
Lorsque les enfants ne marchent pas de bonne heure, on leur frotte les reins avec du beurre fort. On emploie le même remède pour faire tomber les croûtes qui sont sur le front. (D.)
« Dans le voisinage de Gaël, saint Méen fit jaillir une source... Elle est d'un grand renom pour la guérison d'une lèpre qui couvre la tête des enfants au berceau. »
(Baron Dutaya, Brocéliande, p. 64.)
A la fontaine de Saint-Évent, à la Malhoure, canton de Lamballe, on porte de très loin des enfants, afin que, par la vertu de ses eaux, ils soient guéris de la teigne ou de la colique. La
Statue du saint est placée dans un petit édicule gothique qui recouvre la fontaine; il y a toujours aupr^'S beaucoup de petits bonnets et de chemises d'enfants. Deux fois par an a lieu la vente de ces ex-voto.
« Les mères viennent au pardon de Tréhorenteuc (Morbihan français), et versent sur les paupières enflammées des enfants quelques gouttes de l'eau pure de la fontaine de Sainte-Ouenna. »
(Baron Duuya, Brocèliande, p. GG.")
Avec les toutes petites pierres à tonnerre, on fait des colliers qu'on suspend au cou des enfants pour les préserver des maladies de l'enfance, et, en particulier, de la râche et du mal d'yeux. Ce collier porte le nom de chapelet de saint François.
Cf. sur les Gougad patereu, usités autrefois dans le Morbihan, mes Traditions et superstitions, t. I, p. 54.
Pour garantir les enfants des vers, on leur met au cou un collier de graines de camomille.
S'ils ont des vers, on prend des lombrics ou vers de terre et on les leur place sur le creux de l'estomac. (D.)
Quand un enfant se trouve mal, on dit que les vis lui pissent au cœur. (E.) Et pour l'en préserver, on lui met au cou un collier d'ail.
Cf. Souche (Poitou), p. 28.
Quand un jeune enfant a le hoquet, c'est signe qu'il profite. (E.)
Cf. Souche, p. 5.
Quand il rend du lait après avoir bu, c'est bon signe; on dit : « l'fait du lait marri, vient-i' ben ! » Le lait marri est du lait qu'on fait bouillir et dans lequel, pour le faire tourner, on verse du lait baratté. (D.)
Pour empêcher les enfants de pisser au lit, on les frotte avec des orties. (E.)
On fait aussi griller des limas rouges sur la tournette qui sert à faire les galettes, et on les met dans un tourtiaii de pain, c'est-à-dire dans une sorte de galette; mais il ne faut pas en faire plus que l'enfant ne pourra en manger. (E.)
Lorsqu'on fait s'embrasser deux enfants qui ne parlent pas encore, il y en a un qui meurt. (D.)
§ IIL — CE qu'on dit aux enfants. — HYGIÈNE, PRÉJUGÉS
On ne sèvre guère que vers le quinzième mois. Quand le moment du sevrage est arrivé, on envoie l'enfant chez sa marraine. (E.) On voit
parfois des enfants de cinq ou six ans qui tettent encore.
Pour sevrer les enfants, les mères se couvrent le sein d'une peau de bique, ou se frottent le bout des seins avec quelque chose de piquant ou d'amer. (D.)
En Basse-Bretagne (cf. Gahrie bretonne, t. II, p. 77), il y a des femmes qui donnent à téter à leur enfant jusqu'à l'âge de quatre ans. Elles s'enduisent, pour les sevrer, le sein avec une sorte de pâte de poivre.
Il est fait allusion à cet allaitement prolongé dans plusieurs contes.
Voici quelques dictons sur les enfants et les parents :
— N'y a point d'cônille qui ne trouve ses cônillons beaux. (E.)
— Vêtes p'us fort que l'bon Dieu; v'avez fait p'us grand que vous. (E.) Se dit quand un enfant est de plus haute taille que ses parents.
— Que ceux qui les font les bercent. (E.)
— Les petites filles, c'est de Vorine (race) des poules, ça ne quitte point la mère. (E.)
Ce dicton met en relief la différence qu'il y a entre les petites filles qui restent à la maison et les petits paysans; ceux-ci, dès qu'ils marchent seuls, se faufilent dans les écuries, font claquer des fouets et traînent des morceaux de bois qui sont pour eux un attelage imaginaire.
Les parents, au reste, les encouragent en leur
faisant des fouets, en les mettant à califourchon sur le cou des chevaux. Il y en a qui disent avec orgueil, en parlant d'un enfant de quatre ou cinq ans : « Ce sera un bon charretier, i' fait bien claquer son fouet. »
On appelle guer^illon d'foiirneèse l'enfant qui aime trop le foyer. (S.-Donan.)
On prétend que les enfants qui ont été élevés avec du lait de chèvre sont lestes et sautent comme des chèvres. (Montauban, D.)
On dit parfois aux petits garçons que, s'ils embrassent les filles, il leur poussera de la barbe. (M.) On le dit plus habituellement aux filles.
Pour les faire manger de la soupe, on leur assure que cela les fera grandir.
Quand les petits enfants ne veulent pas se laisser peigner, les mères leur racontent Thistoire d'enfants pouilleux que les poux ont traînés à la rivière par les cheveux pour les noyer (M., P.) ; ou on leur dit que les poux vont leur corder les cheveux et les entraîner « sans grâce ». (D.)
Cf. dans Rolland, t. III, p. 2j), deux dictons analogues (Lorient et Côte-d"Or) ; cf. aussi Souche, Proverbes, p. 20 (Poitou).
On prétend à la campagne que les poux mangent le mauvais sang. J'ai connu des fermières très propres, qui peignaient régulièrement leurs enfants, mais avaient soin de leur laisser
deux ou trois poux sur la tête. (E.) On cii laisse toujours aux enfants forts. (D.)
Cf. Desaivrc, Croy., etc., p. ii, et RoIlatiLl, t. III, p. 2y^.
Si on enlevait trop tôt aux enf;uUs les croûtes qu'ils ont sur la tête, l'humeur se porterait sur le cœur et ils mourraient. (D.)
Les garçons restent en colle jusque vers cinq ou six ans, mais ils ont un chapeau et non un bonnet. Jadis, ils y restaient jusqu'à leur communion, qui se faisait alors vers onze ou douze ans seulement. (D.)
C'est la marraine qui donne la première culotte, si elle a nommé un garçon; la première robe, si c'est une tille. (E.)
Au commencement, on ne met les enfants en culotte que le dimanche, ou, dans les fermes, lors de la visite du propriétaire. (P.)
On donne aux enfants récemment mis en culottes les noms de « quat' pouces de brées », « brêlot », « brâitard », « breisard ».
Le jour des Rameaux, on achète toujours quelque chose de neuf aux enfants, et on les porte à l'église, au moins au commencement l\':. la messe et pendant la procession. (E.)
On dit à un enfant tout petit :
Qjae le bon Dieu te bénisse
Et que saint Pierre te grandisse. (P.)
Si un enfant essaie de pousser une grande personne, celle-ci lui dit :
Oli ! le fort Samson, Qu'abat les chèn' à coups d'talon. (D.)
Pour que les enfants n'approchent pas de Tcau, on leur fait peur d'une bête verte qui viendrait les saisir et les entraîner au fond.
En Normandie (cf. A. Bosquet, p. 119), c'est la bète Havette qui enlève les enfants quand ils s'approchent trop des fontaines.
On dit au.K enfants pour les faire se coucher :
— Le petit bonhomme Dormi va t'emporter : couche-toi bien vite, le petit bonhomme Dormi qui te prend ;
Ou :
— Voilà la petite bonne femme au sable. A Matignon, on disait jadis :
— Hattaï, Viens mon petit gars, la grande nuit d'Pléboulle va v'ni' te cri (chercher).
— V'ià le petit bonhomme Chopiilard qui passe (de choper, s'assoupir).
— Croquemitaine est derrière la porte.
— Voici la petite bonne femme au sable.
On montre aux petits enfants, lors de la pleine lune, l'homme qui porte sur ses épaules un fagot u'épines; il se nomme le bonhomme la Lune
C'est en punition de vols commis qu'il a été condamné à se promener ainsi jusqu'au jour du jugement. D'après certains récils, il aurait volé des fauniUes ou fagiiiUes (fagots de menu bois), du beurre; d'après d'autres, il aurait enlevé la hciche (barrière d'un champ).
Cf. VHomvte dans la lune, n° lxiv des Ccntcs des paysans el iù:< pêcheurs.
On évangélisc les enfants, — même à la mamelle, — afin de les préserver de la peur.
Le même usage existait au xvi= siècle (cf. ÏEvangîle des Queveuilles, p. 58).
Quand un enfant perd ses dents de lait, ou qu'on les lui arrache, il ramasse la dent et va l'enterrer ou la cacher quelque part : toutes les bonnes femmes qui passent h. côté sont obligées de péter, et on prétend que l'enfant les entend. (E.) Ailleurs, c'est sous le seuil de la porte.
Qiiand un enfant perd ses dents de lait, on lui dit que, chaque fois qu'une de ses dents tombe, c'est qu^'il a fait un mensonge.
îE'^