IV. — LA RÉCOLTE DU FOIN
Même en Ille-et-Vilaine, où les travaux sont d'une semaine ou deux en avant sur les Côtesdu-Nord, il est rare que l'on mette la faux dans la prairie avant le 24 juin ; c'est même à la Saint- Pierre (29 juin) qu'a lieu la foire aux domestiques de Rennes, où les faucheurs viennent se louer.
La faux est emmanchée d^ns un bois de saule, terminée par un bout pointu en fer qui sert de contre-poids pendant la fauche, et qu'on fiche
en terre pendant qu'on aiguise la faux. Ailleurs, l'extrémité de la hante, opposée à celle oia est fixée la lame, est recourbée, de manière à former contrepoids à la lame, lorsque l'instrument est en mouvement.
Outre le temps delà mèrienne, où les faucheurs dorment, ils ont deux à trois heures au milieu de la journée pour leur repos et pour battre les faux; mieux une faux est battue, mieux elle coupe ; c'est ce qu'exprime le dicton : « Un bon ûmcheur fauche d'assis. « (P.)
Pour aiguiser leur faux, ils ont une pierre qui est mise dans une corne suspendue entre les jambes du faucheur; cette corne se nomme couyé.
Pendant la faucherie, les faucheurs s'amusent à faire chanter leur faux en frappant la lame d'une certaine façon avec la pierre. C'est un talent très apprécié.
Le foin fauché avant la Madeleine est le meilleur; la rosée fait noircir celui qui a été coupé après, et les chevaux ne l'aiment guère. Les laboureurs prétendent, au reste, reconnaître aux déjections d'un cheval s'il a mangé du foin coupé avant la Madeleine ou après. Dans le premier cas, les couennes (crottin) flottent sur l'eau ; dans le second, elles sont lourdes et vont au fond. (P.)
Lorsqu'on est à faner, si on voit un étourUllon qui soulève le foin dans la prairie, il faut se hâter
pour le chasser d'ouvrir son couteau et de le jeter la pointe tournée du côté du tourbillon.
Q.uand il survient un tourbillon, on dit que c'est le diable qui emporte quelqu'un; comme la personne enlevée résiste, le diable s'efforce de l'entraîner, et c'est pour cela qu'il fait des dégâts sur sa route. Pour l'empêcher d'enlever le foin, il faut jeter dedans un couteau ou un gavelot (fourche à deux dents). On y croit encore. (P.)
Un jour une personne, qui avait ainsi lancé son couteau, entendit sortir du tourbillon une voix qui disait : « Merci, vous m'avez délivrée. « On pense qu'il y a dans les tourbillons un sorcier ou un lutin.
Ils passent pour avoir une grande puissance ; on cite une jeune fille qui fat, assure-l-on, transportée à deux lieues loin, sans avoir eu aucun mal, et presque sans s'être aperçue du voyage. (E.)
Il y avait une fois des gens qui éîaieat à faner, quand survint un tourbillon. Une servante, qui avait son couteau ouvert, le lança au milieu. Le tourbillon se dissipa, au grand contentement des faneurs, qui croyaient que le diable était dedans. On chercha partout le couteau, mais on ne le trouva point, et tout le monde pensa qu'il avait dû se piquer dans le corps d'une personne que le diable emportait.
Un jour que cette servante était à laver dans
une maison, elle reconnut son couteau entre les mains d'une jeune lavandière; elle lui demanda où elle l'avait pris. La fille répondit qu'elle s'était vendue au diable pour être riche,, car elle était ennuyée de travailler; mais le diable l'avait emportée dans un tourbillon. « Sans le couteau que vous m'avez lancé dans le front, ajouta-t-elle, et qui fit couler mon sang, j'étais perdue. «
(Conté en 1882 par Toussaint Le Parc, du Gouray, âgé de soixante-six ans.)
D'après un autre conte, un homme lança son gavelot dans un tourbillon et le retrouva le lendemain à l'auberge, où une personne blessée le remercia.
Pour tasser le foin dans les greniers, les filles et les garçons montent dans le « senâs » et faudent le foin, en driigcant, c'est-à-dire en s'amusant à se pousser. Les fauderies sont des parties joyeuses où l'on entend pousser des éclats de rires, mêlés parfois à des reproches. Ce sont alors les femmes ou les filles qui trouvent que les garçons, en drugeant, sont allés trop loin. (M. -P.)
On met un bouquet sur la dernière charretée (P. -M.), et, lorsqu'elle est logée, on danse. Parfois le maître fait venir un violon, et il offre à boire aux danseurs et aux danseuses. Alors, la récolte du foin se termine par une fête qui se prolonge souvent assez avant dans la nuit. (P.)
Il y a des ouvriers, hommes et femmes, qui se louem pour la métive, c'est-à-dire pour le temps de la moisson. A la foire aux domestiques, ils portent un épi à leur chapeau ou à leur ceinture.
Dans une partie notable des Côtes-du-Nord, surtout sur la côte et vers le massif central du Mené, on scie le blé par le milieu, et on laisse sans la couper une partie de, la tige, que l'on appelle gU. Ce n'est que vers l'automne qu'a lieu la gUèrie, c'est-à-dire le moment où l'on coupe les chaumes restés debout. (P.)
On met en croix les deux premières poignées de blé coupées ; cela porte chance, et ceux qui le font s'imaginent scier plus vite que les autres. (E.)
En Berry (cf. Laisnel de la Salle, t. I, p. 132), on agit ainsi pour se préserver des tourbillons.
Le blé enjavelé et mis en rang est dit mis en Tandon. (S.-D.)
La dernière charretée est habituellement surmontée d'une branche de chêne, parfois, mais plus rarement, de cerisier. (E.)
Lorsqu'elle est arrivée, on se met à boire, et on s'amuse tout le reste de la journée. (S.-C.)
La dernière gerbe est ornée d'un bouquet et d'une branche de chêne. On lui donne toujours la forme d'une personne. Si le fermier est marié, on fait la gerbe double ; il y en a une grosse et une petite, en forme de poupée, qui est enfermée dans la grosse. Elle s'appelle alors la « Mère Gerbe ».
On la présente à la maîtresse de la ferme, qui la délie et paie à boire. Celui qui a lié la gerbe est le premier à goûter au cidre ou à l'eaude-vie.
Si un fermier ne paie pas à boire à l'occasion de la dernière gerbe, on le traite de chiche, d'avare. Il y en a qui vont à l'auberge et se font servir, à son compte, des tournées de cidre ou de café.
En présentant la gerbe, on chante une chanson. (E.)
Lorsqu'il ne reste plus qu'une gerbe à battre, l'un des batteurs la prend au bout d'une fourche en fer, et ouvre la marche. Un autre porte un balai en guise de bannière, un troisième un râteau ; d'autres ont assis le maître et la maîtresse dos à dos sur une civière et les portent. Derrière eux, les autres batteurs forment une sorte de procession autour de l'aire, en chantant des chansons. La plus habituelle est celle qui commence par ces mots :
La belle est au jardin d'amour, C'est pour y passer la semaine.
Parfois on porte la bourgeoise sur une civière, et elle tient dans sa main un bouquet de pommes. Elle est assise sur la dernière gerbe, soit d'avoine, soit de blé. Deux hommes la portent ainsi, et les autres suivent en chantant. On fait ainsi le tour de Taire, et la bourgeoise donne à boire aux batteurs. Cet usage est actuellement presque entièrement abandonné. (P.)
Sur la dernière gerbe, cf. Mémoires de l'Académie celtique, t. II, p. 222.
Jadis la dernière gerbe d'avoine^ au lieu d'être pour les maîtres, était présentée aux domestiques et c'était eux qui payaient à boire. Cet usage est tombé en désuétude. (E.)
Lorsqu'une machine à battre a terminé son ouvrage et qu'elle est sur le point de s'en aller, les fermiers vont dans les maisons bourgeoises des environs chercher des lauriers et des fleurs pour l'orner, et les hommes qui l'escortent ont des bouquets à leurs chapeaux. (E., S.-C.)
Quand on bat de l'avoine au fléau, on cache la dernière gerbe sous de la paille, et on la cherche jusqu'à ce qu'on l'art découverte. Celui qui l'a trouvée prend le bourgeois par sous le coude, on porte la bourgeoise dans une chaise
tout autour de l'aire; ils offrent du cidre, et, tandis qu'on est à le chercher, les batteurs frappent sur cette gerbe, jusqu'à ce qu'ils l'aient brisée en mille morceaux. (P.)
§ VI. — CUEILLETTES ET TRAVAUX DrVTIRS
On laisse le plus beau brin de chanvre pour l'oiseau Saint-Martin ou martinet.
Il faut chanter en le cueillissant, Ou les filandières s'endorment en le filant. (E.)
De même pour le lin.
On laisse parfois dans un coin du champ une poignée de lin. Cela porte chance. (E.)
Lorsqu'on arrive à la fin de quelque ouvrage, on dit que ce sont les nicolaiUes (M.) ; les niconaiïïes. (P.)
Crapaud qui chante, Pomme à l'ente.
(Oraîn, Géographie, p. 47>.)
Il y a encore d'autres pronostics sur les pommes ; on dit :
— Tout ce qui est fleur n'est pas pomme. (P.) L'usage est de gauler les pommes; autrefois, les filles grimpaient dans les arbres, ce qui était une occasion de plaisanteries assez salées de la part des garçons ; aussi on raconte qu'un recteur monta en chair jadis et dit à ses ouailles : « Mes chers frères, au moment où l'on gaule les pommes, il se passe souvent des désordres : les filles grimpent dans les arbres et la pudeur en est alarmée ; désormais, il faudra que les filles restent sous les pommiers et que les garçons montent dessus. »
Quand on fait un échalier neuf, s'il survient au moment où il s'achève quelque fille ou femme qui veuille le franchir, ceux qui font Téchalier lui demandent à l'embrasser. 11 en est de même des chemins nouvellement ouverts; si c'est un homme, on lui demande un sou pour le passage. Mais actuellement, ce n'est qu'une plaisanterie qui rappelle vraisemblablement quelque usage tombé en désuétude ; personne ne paie ce tribut, et ceux qui le demandent, en riant, d'ailleurs, n'insistent pas. (P.)