II. LES PROFESSIONS ET LES MÉTIERS
Aux 3^eux des paysans de l'Ouest, la propriété foncière conserve un grand prestige ; dans la plupart des pays, un homme, eût-il la fortune des Rothschild, s'il ne possédait pas de terres, serait moins considéré que le propriétaire de trois ou quatre fermes de médiocre étendue. — « Etre enterrons, )) c'est avoir des biens au soleil, et cette expression est toujours prise en bonne part.
Après la propriété foncière proprement dite, c'est-à-dire celle des champs, vient celle des maisons ; on dit de quelqu'un qui en possède « qu'il a une, deux, trois, etc. cheminées fumantes ». Toutefois, elles ne sont pas regardées comme une propriété aussi sûre que celle des terres, et un dicton déclare « qu'une maison, c'est un cheval à l'écurie ».
Pour désigner un petit propriétaire qui vit sur son bien et n'est pas fermier, on dit :
— Il est sur le sein (le sien). I' sont su' l'iour (le leur). Cependant dans la hiérarchie sociale, il occupe un rang moins élevé que celui qui tient à bail une ferme de quelque importance.
Quoique, dans la pratique, les pa3'sans soient, en général, respectueux pour le clergé, surtout quand celui-ci ne sort pas de ses fonctions spiri-
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tuelles, il existe pourtant quelques proverbes assez irrévérencieux pour les prêtres :
— Gras comme un recteur. (E., M.)
— Gros comme un recteur.
— Il est comme not' recteur, qui s'en va de tab'e quand il est saû, (M.) c'est-à-dire quand il a assez mangé.
— r n' frappent point es contre-hus de genêt : Ils aiment mieux les maisons riches que les pauvres.
— Un homme qui n'a que des ruses de prêt'e. (E.)
— Paresseux comme un curé. (E.)
— Le monde deviennent' i' fainiant, i' s' font tous prêt'es. (M.)
— Retors comme un prêtre normand. (E.)
— Il est comme les enfants de prêtre, i' mange son pain blanc le premier. (E.)
— Un habit en haine de prêtre (M., E., S.-C), c'est-à-dire inusable.
Cf. pour des dictons semblables, en Picardie et en Flandre, les Glossaires de Corblet et Hécart.
— Troussé comme un moine qui va-t-au lard. (D.)
J'ai cité, Lttt. Orale, p. 380 et suivantes, un certain nombre d'anecdotes où le clergé est plaisanté. Dans le Folk-Lore de la Haute-Bretagne, t. II des K/3U7rTà8ia. on trouve plusieurs contes, en général très lestes, où les prêtres jouent un rôle
analogue à celui que les fabliaux du moyen âge attribuaient au clergé séculier, et surtout aux moines. J'ai moi-même trouvé en Haute-Bretagne nombre de récits analogues.
Quant aux moines, il y en a actuellement un petit nombre eu Bretagne, et ils ne sont que rarement en rapport avec la population ; je ne connais aucun dicton moderne qui leur soit appliqué, mais ils sont très maltraités dans les légendes populaires. (Cf. Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne, t. I, p. 335 et suivantes.)
Les bonnes sœurs, surtout celles qu'on appelle bonnes soeurs trottines, trottoires, ou en plein vent (ce sont celles qui appartiennent à une sorte de tiers-ordre), sont plus souvent blasonnées ; on les accuse, non toujours sans raison, de mettre parfois le trouble dans les ménages. C'est à ce rôle que se rapporte le conte qui suit :
Il y avait, une fois, un homme et une femme qui étaient mariés depuis quelque temps déjà, et qui étaient cités dans le pays comme de bons époux. Le Diable voulut leur faire avoir mauvais ménage, et pendant huit ans il s'y employa de son mieux, mais sans pouvoir y réussir. Un jour qu'il sortait de cette maison, il rencontra une bonne sœur, qui lui demanda d'où il venait avec un air si fâché :
— Ah ! répondit-il, il y a là un bon ménage, et j'aurais bien voulu le troubler.
— Comment! dit-elle, vous n'avez pas pu?
— Non, répondit le Diable, il y a huit ans que
j'y travaille ; mais je n'ai pas réussi et je m'en vais.
— Je parie que j'y arriverai bien, dit la bonne sœur.
Elle entra dans la maison, et, tout en causant avec la femme, elle plaça sous l'oreiller du lit un couteau, puis elle sortit. Elle alla ensuite trouver le mari, et lui dit :
— Prenez garde, mon brave homme, votre femme a dessein de vous tuer, et je l'ai vue cacher un couteau sous votre oreiller.
L'homme ne dit rien, et il se coucha tranquillement, mais au milieu de la nuit il s'éveilla, et en remuant son oreiller il trouva le couteau ; alors il songea à ce que la bonne sœur lui avait dit, et il enfonça le couteau dans le cœur de sa femme.
C'est depuis ce temps-là qu'on dit que les bonnes sœurs ont Iq plot (la ruse) du Diable.
(Coûté en iSSi, par J. M. Comault, du Gouray.)
Les paysans disent aussi que les bonnes sœurs vont la nuit dire leur chapelet dans les champs. Si elles perdent une pâtenôtre, le laboureur aura beau travailler, il trouvera toujours du chiendent dans son champ. (P.)
Il y a quelques années, le recrutement du clergé était plus facile qu'il ne l'est maintenant, et l'am-
bition de beaucoup de commerçants et de gros fermiers était de faire d'un de leurs fils un prêtre. Actuellement, ce sont surtout les petits cultivateurs dont les enfants peuplentj^les séminaires.
On assure qu'à sa première grand'messe, le prêtre chante :
Dominus vobiscum,
Mon père est un riche homme. (P.)
Et, en général, les parents de prêtres rentrent largement dans les dépenses qu'ils ont faites pour les élever.
En Haute-Bretagne, pays essentiellement agricole, l'état le plus estimé dans les campagnes est celui de laboureur; viennent ensuite les métiers qui exigent de la force et de l'adresse, tels que ceux de charpentier, de menuisier, de maçon ou de maréchal-ferrant. Ces derniers exercent souvent en même temps l'art de guérir les bêtes, et •celui d'arracher les dents.
En Basse-Bretagne (cf. Galerie bretonne, t. I, p. loo), les métiers estimés sont ceux de charron, menuisier et maçon. Une partie des autres, surtout les tailleurs, sont méprisés.
Voici quelques proverbes sur les métiers pénibles ou méprisés :
Il y a treis (trois) métiers d'fainiants,
Les chassons, les péchons et les oisillons. (P.)
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Le cheva' des peissonniers,
Les médecins d'campangne
Et les maltôtiers (employés de la régie),
Sont treis métiers d'bêtes. (P.)
Alléluia, Marchez sur quatre bâtons :
Les huissiers sont des fripons, Et les avocats Sont des liche-plats.
Et les procureurs Sont des voleurs. '
Les métiers les moins prisés sont ceux que l'on exerce assis, et pour lesquels on n'a pas besoin de force corporelle; parmi eux, on peut citer ceux de tailleur et de cordier, de cordonnier et surtout de tisserand. Ce dernier est, par un lointain souvenir des cacous ou caqiiins, l'un des moins estimés.
On donne aux tisserands le surnom de m d'chd. Le châ est une sorte de bouillie d'avoine qu'on met sur la trame pour faire la toile. (Saint- Donan.)
Sans le pot à colle Le tessier serait noble.
Les tisserands trouvent difficilement à se marier avec des filles de laboureurs, en Ille-et- Vilaine, du moins. Quelquefois, si on dit à une
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fille : « Vous allez vous marier avec un tel? » elle répond : « Je n'en voudrais point, c'est un tisserand. » (E.)Mais, dans les Côtes- du-Nord, vers le Mené, les fessiers épousent journellement des filles de fermiers.
Les cordonniers portent le sobriquet de cu-cousu (D.) ou de cu-coJU. Il y a plusieurs chansons satiriques sur les cordonniers, où ils sont blasonnés; on les accuse, entre autres, d'être « pires que des évêques », c'est-à-dire plus difficiles à contenter.
Je n'ai pu m' assurer si le métier de cordier était encore, maintenant, parmi ceux qui sont méprisés; il n'y a pas longtemps, toutefois, que le préjugé existait encore. « Au village de la Caisse-d'or, en Maroué, existait une corderie; les cordiers ou caqueurs ont été, jusque vers 1820, enterrés dans un lieu à part nommé caquinerie. En 1854, le préjugé n'était pas tout à fait disparu. »
<Jollivet, t. I, p. 157.)
Au siècle précédent, il était dans toute sa force. « En 17 16, un caqueux étant mort à Plurien, la noblesse assista à son enterrement et le fit inhumer dans l'église. Trois jours après, il fut exhumé par les habitants et porté au cimetière des cordiers. La justice fut obhgée d'intervenir. »
Gollivet, t. I, p. 317.)
Le pillotous, ou marchand de pillots, est une sorte de chiffonnier ambulant qui échange des mouchoirs ou de la vaisselle, plus rarement de l'argent, contre des chiffons, des peaux de lapins, etc.
On dit en proverbe : — Danser comme un pillotous chaud de boire. (E.)
— Sauter comme un pillotous.
Lorsqu'un pillotous arrive dans un village ou dans l'aire d'une ferme, il crie en modulant sa voix :
Marchand d'pillous I Ou :
La bourgeoise, av'ous (avez-vous) des pillots?
On dit en proverbe : — L'Enfer est pavé de crânes de cabaretiers. (P.)
C'est probablement un souvenir des nombreux sermons que les prêtres font sur les cabarets. Une légende que j'ai citée dans ma LiHéralure orale, p. 206, met en scène un cabaretier qui est puni pour s'être conduit brutalement à l'égard de saint Guillaume.
Les meuniers ont aussi assez mauvaise réputation ; ils sont malmenés dans les proverbes et dans les contes, et il existe des formulettes où ils sont blasonnés ; en voici une :
Meunier larron, Voleur de blé, C'est ton métier.
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La corde au cou Comme un coucou, Le fer aux pieds Comme un damné, Quat' diable' à t'entourer, Qui t'emport'ront dans l'fond d'ia mé (mer).
(Saint-Méloir-des-Ondes.)
Dans un petit conte que j'ai analysé dans la Liitèrature orale de la Haute-Bretagne, p. 201, un meunier se présente à la porte du paradis et saint Pierre lui dit : « Que venez-vous chercher ici? Vous savez bien qu'il n'y a pas céans de place pour les meuniers. — Je le sais bien, répond le bonhomme; je suis seulement venu pour regarder un peu. » (Cf. aussi Fouquet, Le Meunier q^ui jette des sorts.')
On peut aussi ranger parmi les métiers méprisés les sanous de trées ou de pouërs (les châtreurs) , qui s'annoncent en faisant moduler une sorte de flûte de Pan, et surtout les écorchous ou équarrisseurs. Tuer un cheval, animal noble, est considéré comme une sorte de tache, et l'on trouverait difficilement un fermier ou un garçon de ferme qui voudrait s'en charger.
. Si, en Haute-Bretagne, on ne dit point, comme en pays bretonnant, « un tailleur, respect de la compagnie, « un des métiers les moins prisés est celui de couturier ou taillier. Toutefois, le préjugé s'en va peu à peu : les tailleurs de campagne ne sont pas tout à fait montés au rang des laboureurs, mais ils sont traités avec certains égards.
Si la première personne qu'on rencontre le
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matin est un couturier, on aura de la malechance toute la journée.
Il y a sur les couturiers plusieurs chansons où ils sont blasonnés; j'en ai plusieurs en portefeuille.
A l'inverse des couturiers, l'état de couturière figure parmi les métiers les mieux vus ; il en est de même des dersouères (repasseuses), qui souvent font des mariages avantageux.
Les domestiques doivent être redemandés par leurs maîtres avant que le coucou ait chanté. Si un domestique n'a rien entendu dire à son maître quand le coucou chante, il en conclut qu'on ne veut plus de ses services.
Dans beaucoup de contes populaires, il est question de domestiques qui doivent s'en aller quand le coucou chante. Cf. dans ma Littérature orale : le Fermier et son domestique.
On donne en rengageant les domestiques un denier à Dieu ; en plusieurs pays, les fermiers, au moment où ils renouvellent leur louage, emmènent les domestiques à l'auberge et leur paient un café.
Il y a des foires aux domestiques; la plus considérable est celle de Rennes, qui a lieu le jour de Saint-Pierre : c'est une sorte d'assemblée qui s'est tenue pendant longtemps sur le Champ-de-Mars ; il y avait des tentes sous lesquelles on vendait à boire et à manger. Les domestiques qui ne se
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louent que pour la « métive », c'est-à-dire pour la moisson, ont à leur chapeau un épi de blé vert; les autres, qui se gagent pour l'année entière, ornent leur chapeau d'une rose, et, s'ils sont charretiers, ont un fouet passé autour du cou. Les faucheurs portent leur faux, dont la lame est attachée parallèlement à la hante, c'està-dire au pied de la faux. Les filles portent au corsage un bouquet de roses.
Il y a à Lamballe une autre foire aux domestiques ; elle se tient à la Saint-Jean.
a la Saint-Jean d'été a lieu à Pierre (Ain) une foire aux domestiques. (D. Monnier, p. 585.) A Quimper^ elle se tient de la Saint-Corentiu au i^"^ janvier. (Ci. Galerie hreionne, t. Wl, p. 100.)
« A Vigneux, près de Nantes, a lieu le lendemain de la Trinité une foire qui est précédée d'une assemblée où les jeunes gens de la campagne, filles et garçons, viennent chercher des engagements. «
(Ogée, art. Vigneux.')
L'époque la plus habituelle pour la location est pourtant la Saint-Jean, d'où le proverbe : « Faire la Saint- Jean su' l'année, » qui s'apphque aux .domestiques qui changent souvent de place.
La lessive qui précède la Saint-Jean se nomme « lessive de fous l'camp ».
Les nouveaux maîtres vont chercher les ser-
vantes, et leur apportent une quenouille garnie de rubans. Aux domestiques mâles, on porte un fouet. (D.)
A Ercé, il est d'usage que, la veille de Noël, les domestiques et les enfants aillent manger de la morue chez leurs parents. Les domestiques mettent cela dans leurs conditions de louage ; il y a aussi certaines foires où ils se réservent d'aller.
En Basse -Bretagne, « le garçon de ferme met dans ses conditions qu'il sera libre d'aller à tant de foires ou de marchés par an. » (finkrie bretonne, t. II, p. 18.)
On dit en parlant des domestiques qui veulent quitter une place où ils sont bien : « Aise a le eu pointu, malaise dure bien ». (E.)