DE LA PRIORITÉ DU TEXTE LATIN SUR LE TEXTE FRANÇAIS
La question de savoir si le texte latin du Très-ancien Coutumier est antérieur au texte français est controversée. On ne saurait toutefois contester qu'en Normandie, comme dans toute l'Europe, la langue latine, au commencement du XIII® siècle, était encore d'un usage général pour tous les actes et les textes juridiques. Tous les traités de droit anglonormands du XII® et du xiii^ siècle, sauf celui de Britton, sont écrits en latin. C'est aussi dans cette langue qu'ont été rédigés les coutumes ou coutumiers contemporains du Trèsancien Coutumier de Normandie.
Cette pratique générale constitue une assez forte présomption en faveur de l'antériorité du texte latin de ce traité.
Il serait en outre impossible de s'expliquer le motif qui
1 L. Delisle, Recueil de jugements de V Echiquier ^ p. 7, no 23 ; p. 14, no 49 ; p. 20, no 78 ; p. 23, no 87.
2 Marnier,p. 73, L 26; p. 74, \. 29 ; p. 76, 1. 4.- T. A. C, lxxxv, 1, 4; Lxxxvi, 1.
aurait déterminé à traduire en latin un 'coutumier rédigé primitivement en français. On a de nombreux exemples, pour le xiii^ et le xiv® siècle, de textes latins traduits en français, tandis qu'on ne voit point traduire dans un idiome qui est déjà une langue savante — la langue des clercs — des textes originairement écrits en langue vulgaire.
La comparaison des deux textes du Très-ancien Coutumier conduit d'ailleurs à reconnaître la priorité du texte latin. Il a, sous cette forme, tous les caractères d'une œuvre originale. La fidélité servile avec laquelle le texte français le suit semble encore révéler l'œuvre d'un traducteur qui se préoccupe moins de respecter le génie ou les habitudes delà langue, dans laquelle il écrit, que de reproduire scrupuleusement toutes les tournures de phrase et tous les mots de son texte. Il trouve dans le manuscrit qu'il suit Willehno Patrie^ mauvaise leçon pour Patrie, et il traduit par « Guillaume del Païs^». Les moi^ salva questione proprietatis in subjectione ^ sont rendus par les expressions « salve la cause de la propriété^ », « en la subjection^ ». Au terme procurator^ correspond dans le texte français la forme savante « procurateur » qui comme le mot « subjection » n'aurait jamais été employée dans une œuvre originale, conçue et écrite primitivement en français.
On a montré précédemment que l'auteur du Très-ancien Coutumier était parfaitement renseigné sur la pratique des
1 T. A. C, Lxvi, 1. — Marnier, p. 48, 1. 12.
2 T. A. C, Lxxv, 2.
3 Ibid., VII, 4.
4 Marnier, p. 56, 1. 3.
5 Ibid., p. 9, 1. 13.
6 T. A. C, Lxxxii, 7.
Marnier, p. 69, 1. 5.
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tribunaux et les usages de la province dont il rédige les coutumes d'après son expérience personnelle. Au contraire, l'auteur du texte français ne semble point connaître les institutions, la géographie et les personnages considérables de la Normandie. On vient de dire qu'il appelle Willelmus Patrie « Guillaume del Païs » sans pouvoir faire la restitution si facile d'un nom alors fort connu en Normandie ; il écrit « Guillaume le maréchal » au lieu de Guillaume le sénéchal, « Guillaume », archevêque de Rouen, au lieu de «Gautier» ; il traduit Veiocis (de Vieux) par «delà Rue» ; R. de Sigillo par «R. de Sigi », au lieu de « R. du Seel »; Nigellus par« Nicolas » au lieu de « Neel ». Ces méprises démontrent que celui qui a pu les commettre n'est point l'auteur du Très-ancien Goutumier, mais le traducteur d'un texte qu'il aurait été hors d'état de rédiger.
On ne saurait d'ailleurs s'arrêter à une objection, contre la priorité du texte latin, qu'on veut tirer de la mention des sergents du Duc dans le texte français, là où le texte latin parle des sergents du Roi\ Ce dernier texte, tel qu'il nous est conservé par le manuscrit BB., a été rajeuni parle copiste ; dans le passage qu'on allègue, les manuscrits plus anciens portaient très certainement in serjanteria Dueis. On remarquera, en effet, que dans cette première partie, c'est le titre de Dux qui, à trois exceptions près, est constamment donné au souverain de la Normandie ; la mention accidentelle du titre de Roi ne peut avoir d'autre cause qu'une inadvertance du scribe.
Le texte français, ainsi qu'on l'a déjà fait observer, a été traduit sur un manuscrit de la même famille que le manus-
1 Marnier, p. 13, 1. 2 et 3.— T. A. C, xi, 5. Cf. Ibid.y lxiv, 2 et 3.
crit N. D.^ Le membre de phrase : sed adversarius suus in hoc punitur peccunia facta ab inspectione que habeat recordationem^ , qui n'est pas rendu en français, manque également dans le manuscrit N. D.^ De même, le passage : « Se ill i a ij. fieuz de hauberc et escheoites, et li secont « autresi, et li seurplus remaindra » se rapproche plus de la leçon du manuscrit N. D.^ ^ que de celle du manuscrit BB. '