‹ Coutumiers de Normandie (volume 2)Chapitre 8 sur 125 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

Il n'y a donc aucun motif sérieux d'attribuer un caractère officiel au Très-ancien Goutumier et d'admettre qu'il ait été rédigé sur les ordres de Philippe-Auguste, ou sous son inspiration ; on espère d'ailleurs démontrer, dans un autre chapitre, qu'il est antérieur à la conquête de la Normandie par ce prince.

On ajoutera que l'existence d'une œuvre de cette importance n'aurait pu être ignorée des historiens normands qui cependant n'en parlent point. Alors même qu'un fait aussi considérable fût resté inaperçu des contemporains, on devrait en trouver quelque trace dans les registres de Philippe- Auguste. La chancellerie de ce prince, qui transcrivait avec soin les chartes des villes, des communes les moins importantes et les privilèges des plus petites localités, n'eût pas manqué de conserver, ou, tout au moins, de mentionner la rédaction de la coutume d'une province entière. Comment croire, en outre, que l'œuvre de Philippe-Auguste eût échappé aux recherches des compilateurs, qui ont réuni, à la suite du Grand Goutumier, une foule de pièces intéressantes pour l'histoire du droit normand ? Un pareil acte pourrait à bon droit prendre place à côté des décisions du concile de Lillebonne, ou de celles du synode de Pont- Audemer ^

Il suffit d'ailleurs de parcourir le Très-ancien Goutumier pour se convaincre que c'est une œuvre privée. On n'y reconnaît point le langage et les habitudes des documents officiels. Une simple comparaison de ce texte avec les statuts des rois d'Angleterre permet de constater ce fait. Dans les assises de Clarendon (1166) et de Northampton (1176), Henri II exprime sa volonté en termes impératifs sans

1 Voy. p. ex., les mss. lat. 4651 et 11032, Bibl. nat.

donner les motifs de ses décisions ^ ; les auteurs du Trèsancien Coutumier emploient au contraire des formes conditionnelles, et s'efforçent d'expliquer les solutions qu'ils donnent. S'agit-il des aliénations d'objets compris dans le maritagium ou dans le douaire, aliénations consenties par le mari pendant le mariage, ils engagent la femme à les respecter parce qu'elle doit obéissance à son mari Plus loin, on expose une controverse entre les jurisconsultes sur le nombre d'essoines que comporte le « requenoissant de présentement d'iglise »^, sans faire même connaître clairement l'opinion qu'on adopte Un législateur eût coupé court à ces discussions en se prononçant nettement dans un sens. Le caractère privé de l'ouvrage apparaît aussi dans le passage où l'on rappelle les seigneurs, qui détroussaient les marchands, à l'observation du précepte évangélique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » et plus encore peut-être dans le chapitre ou l'on explique, sous forme de dialogue, pourquoi la garde des mineurs est confiée au seigneur et non aux plus proches parents Cette tirade contraste étrangement avec le style si clair et si concis des chancehers de Henri II et de Richard Cœur-de-Lion, qui

1 La dernière édition de ces statuts se trouve dans W. Stubbs, Select Charters and other illustrations of EnglisJi Constitutional History. Londres, 1876, in-S», p. 143 et 150.

2 « Mulier enim in multis et in plurimis et fere in singulis viro suc obedire débet. » T. A. C, iv, 2.

3 Le requenoissant (recognitio) est une sorte d'enquête.

4 « Illa recognitio, secundum quosdam, habet tria exonia et quartum de via curie, et langorem, quia non est nova spoliatio. Secundum alios, non habet exonia neque exceptiones, nisi secundum primum capitulum de spoliatione. » T. A. C, lxxvii, 6.

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