‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 46 sur 99 · SITTING BULL · texte numérisé non relu

SITTING BULL

Et certes, si jamais cri de guerre surprit à l'improviste les visages pâles, ce fut bien celui des derniers Sioux de Sitting Bull, le 2 novembre 1882. Depuis six mois, les agents du gouvernement de Pile Ridge, — Ralph Boyd entre autres, — avaient diminué les rations de l'immense réserve indienne, confiée à leurs soins par l'oncle Sam. Toutes les bibles que leur avaient expédié d'innombrables missions protestantes, et 1l y en avait des milliers, ils les avaient religieusement distribuées dans chaque wigwam ; quant aux bœufs, officiellement achetés aux cattle-ranches des environs, et destinés aux estomacs des Peaux-Rouges, ils

avaient prélevé dessus, d’abord, une dime républicaine. Leurs dépôts en banque, — insaisissables, au reste, — s'étaient arrondis à mesure que diminuait leur bétail sioux. C’étaient de bons pères de famille : qui donc aurait pu les blâmer de gagner ainsi leur vie et celle de leurs enfants, à la sueur de leurs fronts ?

Peau-rouge de l'Ouest, visage pâle d'Europe, tous les deux sont taillables et corvéables à merci pour une grande partie des Yankees de pure race, surtout dans le Far West. Le premier meurt, le second souflre en patience et développe le pays par son travail obstiné, son énergie et son honnêteté, jusqu’au jour où deux générations l'ont fait, lui aussi, yankee. Ce jour-là, il ne travaille plus de ses mains, mais surtout de la tête, et il se livre à la grande exploitation d'autrui, où il est passé maître. Autant que le coup d'œil, et plus encore, le Yankee de l’Ouest a le flair commercial ; et non seulement :l sait spéculer, mais produire; il ne se contente pas de calculer, mais il crée.

Faire travailler les autres sans rien négliger pour tirer parti de leurs fautes, de leur faiblesse, pour triompher .par son astuce — et quelle astuce ! — voilà son but, encore plus que

l'acquisition du dieu dollar. Merveilleux mécanicien d'une grande machine compliquée, hôbleur, menteur et voleur si besoin est, intelligent et instruit, sans idéal comme sans terre à terre, le Yankee de l'Ouest conserve au plus haut degré l'énergie anglo-saxonne, avec la foi qui ne transige ni n'hésite, la foi obstinée qui réussit toujours à faire prendre aux autres des vessies pour des lanternes, et qui parfois, triomphe suprême de la volonté, crée d’une vessie une lanterne!

Il n'y a que ces hommes-là pour développer rapidement un pays neuf : qui donc saurait y attirer, comme eux, avec la même conviction, les capitaux et les émigrants, ces deux mines d'or que possède l'Amérique en Europe? Ils viennent, ils croient, ils font croire, et ils triomphent par la puissance d'une incroyable volonté, comme d’un incroyable travail. Seulement, pourquoi ne songent-ils jamais au lendemain de la mort, et où donc ont-ils pu oublier leur conscience, ce meuble gênant que l’'Européen emporte partout avec lui, malgré Jui?

Pour en revenir à Pile Ridge, il n’y a rien de si exigeant qu'un estomac de Sioux; un jour vint où l'appétit hurla au fond des poitrines velues : manger ou mourir! Un bœuf

de moins par sections, tous les quinze jours, voilà qui laissait un vide impossible à combler avec du gibier, car il y a longtemps qu'il a fui les dernières réserves indiennes des États- Unis. Aussi, quand, le 28 octobre 1882, Standing Bear, — l'Ours debout, — trouva sur Roscberry Creek son frère et son père foudroyés par la strychnine, à côté des morceaux de viande empoisonnée que Harry Lucius avait fait jeter aux loups de la Prairie, il y eut immédiatement des assemblées de conseil dans toutes les tribus. La mesure était comble.

Précédés de six à huit poneys, qu'ils chassaient devant eux pour les monter tour à tour, des courriers se lancèrent aux quatre coins de l'horizon. La lune se voila de sang, présage de celui qui allait couler, les femmes glapirent durant trois nuits, plus lamentablement que des coyotés au fond des cañons; et le 1° no— vembre au soir, plus de deux mille feux s’allumèrent sur toutes les collines. dans un rayon de quatre-vingts milles. La hache de guerre était déterrée, et c'était merveille de voir les Jeunes braves, au visage couvert d’ocre, les mains crispées sur les carabines, écouter les anciens.

Ce qu'ils disaient, ces anciens? Écoutez plutôt Sitting Bull, le grand sorcier, dont la

parole seule aurait pu calmer celte révolte grondant comme une marée montante, mais aui garda le silence jusqu'au jour où la soif du sang, l’humiliation aussi de toute une race, éclata sur ses lèvres :

— Hugh! Sitüng Bull est vieux, bien vieux, il ne voit plus clair; pourtant Sitting Bull est jeune encore, et :l voit plus loin que ses jeunes guerriers... Sitting Bull voit hier, Siting Bull voit demain aussi. Le grand esprit des Black Hills est en lui : que mes fils dansent encore la danse qu’il aime, et Il parlera.

Le vieil Indien s’est rassis à terre; il se recouvre tout entier de sa couverture bariolée, on ne l’aperçoit plus. La « danse du soleil » recommence, écumante, devant le feu du conseil : « Voici la piste, suivons-la, par ici, | par là; courage ! nous allons le rejoindre, lui, s l'ennemi, le visage pâle! » et les pas s'accélèrent avec les respiralions, et la terre en tremble, et chaque guerrier, le visage convulsé, pointe son fusil ou lève son tomahawk sur l'ennemi imaginaire. Répétition vivante du drame de demain; et qui donc l'oubliera jamais, après l’avoir vue une seule fois, cette « danse du soleil »?

Mais Siting Bull se relève, il étend les bras, les yeux fermés; tous s'arrêtent.

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— Que mes frères écoutent tous, que mes frères écoutent bien. Là-bas, entre les collines du White Mountain‘, le pauvre Indien a dressé sa tente, et les squaws descendent à la rivière pour le repas du soir. Il s’en va au nord, car le père des États ne l'aime plus. Voilà qu'au sud un nuage de poussière monte comme l'aigle en l'air. Sitting Bull regarde. Il voit Custer, il voit Crook, il voit des cavaliers plus nombreux que les étoiles, tous à la poursuite du pauvre Indien. Haou !... Sitting Bull envoie ses guerriers sur les collines : le soleil est bien chaud; le sang rouge est plus chaud encore; les tentes restent vides, mais au dehors les feux brûülent et ceux qui vont mourir les attisent.. Écoutez maintenant le galop de ces chevaux plus nombreux que les buffalos

au temps qui n'est plus. La terre en tremble

bien loin ! C’est Custer, ce sont les soldats de Washington. Les voilà ! Haou ! Haou ! Haou!

L'Ours debout, le Chat sauvage, et le Nuage sanglant, — Red Cloud, -— bondirent, électrisés par le vieux chef, répétant comme lui : — Haou! Haou! Haou !

Sitting Bull reprit d’une voix plus haute :

— Les voilà! mais l’Indien est brave, lui

1, La Montagne Blanche.

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aussi : devant, derrière, sur les côtés, partout il accourt, et les visages pâles se trouvent pris au piège. Hugh ! ils disparaissent vite : le sang blanc coule comme une rivière au fond de la vallée, toutes les ceintures ont des scalps, et Sitting Bull mange le cœur de Custer!

Haou !

: Redressé de toute sa haute taille, le vieux chef était effrayant à voir, sous sa peinture jaune et ses plumes d'aigle, les mains crispées sur un long scalp, enlevé sans doute à quelque malheureuse femme, à en juger par sa longueur. C'était bien le génie du carnage. Après + un moment de silence, entrecoupé par les | souffles haletants de l’auditoire, le vieux sorcier s’écria :

— Que mes frères écoutent! Ils ont À hier, avec Sitting Bull : demain sera pareil, s'ils le veulent ; demain je vois du sang partout. Haou! les beaux jours sont revenus, et ils seront bons à arracher des poitrines chaudes encore les cœurs des visages pâles, de ceux qui veulent faire mourir de faim le pauvre Indien. Du sang ! du sang ! du sang ! Haou !

Haou!.… Hi yi yip yah!... Yah hi yah!!

Les braves ne purent contenir plus long-

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