‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 48 sur 99 · ODET DE BARBÉJAC, BARON DE SAINT—LAC · texte numérisé non relu

ODET DE BARBÉJAC, BARON DE SAINT—LAC

Ce fut un rude homme d’affaires que l’ancien esclave de Kiftir, Joseph, fils de Jacob, fils d'Isaac, seize cents ans avant le Christ, puisque, avec Philippe Simmons de Chicago, il est seul dont l’histoire de trente-quatre siècles rapporte l'heureuse spéculation sur les blés. Et que de rêves dorés comme les moissons il a fait faire à plus d’une tête yankee, ce corner ! gigantesque attesté par la Bible, qui donna

au prévoyant accapareur toute l'Égypte, l'or, les troupeaux, les corps même des Egyptiens

1. Littéralement: « coin »; dans le jargon des affaires, indique une situation où la masse des acheteurs se trouve acculée.

réduits par la famine à se vendre comme esclaves! Le subtil patriarche n'oublia même pas de demander au Pharaon Riyan, fils d'Al Walid, une loi spéciale pour lui réserver par la suite le cinquième des céréales. On peut donc affirmer que jamais spéculation ne fut couronnée d’un plus éclatant succès, malgré toutes les difficultés d'entretien d’une pareille accumulation de blés en un temps où les « élévateurs » étaient absolument inconnus.

Tout comme Joseph avait prédit une famine en Égypte, Philippe Simmons avait prévu, cette année-là, une récolte tardive aux États-Unis. Il avait donc acheté tout le blé disponible « en élévateur », plus une énorme quantité à livrer avant le 925 septembre.

L'époque fixée était arrivée sans que les vendeurs à terme eussent rien pu recevoir de la nouvelle récolte : pour faire honneur à leurs engagements, ils se virent obligés d'acheter de Philippe Simmons, à deux dollars, le minot de blé que, selon leurs contrats, ils lui repassaient ensuite à un dollar. L’heureux spéculateur loua immédiatement, chez Dudley and Co., quatre athlètes pour le suivre jour et nuit : car le sourire de son visage de sphinx, le même qui trente-quatre siècles auparavant illuminait les traits de Joseph et du Pharaon,

aurait p:' dangereusement énerver ses vendeurs ruinés,.

Les millions qu'il gagnait avaient bien guéri aux trois quarts sa gastrite, — la gastrite des lunchs express, électriques, — mais voilà qu'un odieux rhumatisme articulaire était venu le clouer sur son fauteuil, juste à l’époque où il se donnait chaque année un mois de congé, à passer sur les ranches de l'Anglo-American Cattle Co., dont il était le président. Il télégraphia donc à Twenty-Sixth : « Ne puis aller à Custer. Venez me rendre compte ici; amenez pour ma fille votre plus beau cheval. »

IL était achevé, ce grand round up d'automne qui envoyait chaque année des trains d'animaux sauvages aux énormes boucheries de Chicago. Les troupeaux décimés commençaient à chercher de bons quartiers d'hiver au sud des montagnes ; les loups se faisaient plus hardis, les mouflons moins farouches en leurs retraites presque inaccessibles, et ‘es daims se rapprochaient des bois où ils se mettent à l'abri des premières neiges. L’immense Prairie si triste devenait plus morne encore et plus désolée sous le vent du nord, avec son murmure étrange, le soir, comme au sortir de pays inconnus : c'était l'hiver qui s’approchait, une mort de trois mois; et les éperons mexi-

cains ne sonnaient plus aussi gaîment aux portes des ranches, où l'occupation des veillées se borne alors à couper du bois pour le brûler, deux manières de se réchauffer également bonnes.

Au reçu de la dépêche de Philippe Simmons, Twenty-Sixth fit jeter le lasso sur Juanito, le plus noir des petits chevaux qui jamais aient galopé le long de la Ch:yenne.

Andy lui infligea un savant dressage de haute école qui ne présentait qu'un défaut, — presque toujours le même : en toutes choses, Andy voulait progresser trop vite. — Au bout de trois semaines, il se rendit à Buffalo Gap afin d’accoutumer sa monture à la « ville », à toutes les choses monstrueuses que les poulains ne voient jamais sur la Prairie. Or, comme Juanito et son cavalier arrivaient fièrement dans la grand'rue, madame Phelps sortait de chez elle pour aller acheter quinze sous de gomme à mâcher {chewiny-gum). Le mari de cette digne matrone, ministre sans congrégation, et par Îlà sans casuel, avait secoué la poussière de ses bottes sur les Black Hills, et était parti subitement, oubliant de laisser son adresse à sa bien-aimée moitié, Cet abandon, qui avait déplorablement aigri l'esprit de la bonne dame, lui faisait aussi soup-

çconner tous les hommes de vouloir attenter à sa vertu.

Quand Juanito aperçut cet être étrange et nouveau, une femme, quand 1l vit surtout la brise gonfler ses jupes d’une façon alarmante, il s’en éloigna par un écart prodigieux.

Complètement surpris, Andy, qui révait aux belles misses américaines, vida les étriers.

Juanito considéra madame Phelps, son beau cou de cygne s’arrondit en se recourbant, il souffla deux fois, sonore comme un clairon, puis fit volte-face et partit au galop, effleurant à peine les herbes desséchées, la queue droite comme une barre fixe. Jamais, non, jamais, vous n'avez vu plus belle créature en ce monde |

Ce n'est pas au malheureux Andy qu'il eût fallu, en ce moment, demander ce témoignage en faveur du fugitif. Pour l'arrêter, 1l épuisait en vain toutes les imprécations du dictionnaire cow-boy ; et voici que s’avançait madame Phelps, hors d'elle-même, tremblante de colère :

— Ah! vous voulez me tourner en ridicule, espèce de vaurien!... Vous le paierez cher, lâche, qui attaquez une pauvre femme sans défense !

— Que cinq cents millions de diables vous

emportent, vous et votre robe! répondit Andy exaspéré. Juanito ! Ju-an-ito ! Come here, old boy! |

Dieu du ciel ! toutes les nuances de l’arc-enciel rayonnèrent sur le visage de madame Phelps, au mot: « robe ». Elle se mit à hurler : « My God! help! help! Mon Dieu! au secours | au secours { » et se précipita chez Ben Runnyan, le charpentier, passé juge de paix aux dernières élections. A l'horizon, Juanito n'était plus qu'un tout petit point noir.

— Un cow-boy vient de m'insulter, de me déshonorer, pleura-t-elle hors d’haleine, là, dans la rue! Il voulait ma robe!... Faites-le arrêter, jeter en prison, envoyer à la potence. My God!

Et elle s’évanouit.

Ben Runnyan retira sa chique de sa bouche, la posa sur son établi, courut chercher sa femme. On fit avaler un verre de gin à madame Phelps : elle reprit instantanément connaissance.

—- Faites votre déposition, madams. dit alors le charpentier, très froid et très digne.

Depuis quelques jours il chômait; deux ou trois bonnes amendes, sur lesquelles il préle-

1, « Viens ici, mon vieux! »

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vait la moitié, voilà qui lui permettrait de soutenir sa famille.

Andy arriva quelques minutes après, fort ennuyé. Il plaida lui-même sa cause, bien que trois avocats fussent accourus déjà lui offrir leur éloquence. Oui, il avait été grossier, mais qui ne l’eût été à sa place?

— Pas un gentleman yankee! — fit sévèrement Ben Runnyan, monté sur son établi, en bras de chemise, mais une énorme Bible à la main, ce qui solennisait le tribunal.

La foule, jusque-là silencieuse, applaudit, — surtout les trois avocats remerciés par le cow-boy.— Andy se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Quant à madame, reprit-il, je jure que jamais une mauvaise pensée.

— Îl ment! cria madame Phelps, il a parlé de ma... de ma robe, l’infâmel

— Misérable Français ! cria madame Runnyan, qui, depuis huit jours, lisait passionnément la traduction de Nana,

Andy perdit patience.

— Je ne pouvais pourtant pas parier de vos pantalons, madame ! et que le tonnerre du ciel m’écrase là, sur place, si ce n’est pas votre Jupe, oui, votre jupon qui a fait peur à mon cheval !

Il y eut une explosion de rires telle que le magistrat dut attendre cinq minutes avant de rendre son verdict. Madame Phelps, évanouie de nouveau, était tombée dans les bras de son amie : heureusement, 1l restait encore un peu de gin au fond de la bouteille.

— Vingt dollars d'amende, et les frais.

Alors Ben Runnyan descendit de l’établi, où il reprit sa chique, et tendit la main au cow-boy. Celui-ci exaspéré, y mit vingt-cinq piasires, puis s'éloigna rapidement vers le Dry good store (magasin de nouveautés).

— Une jupe, dit-il au commis en entrant, une jupe à ma taille.

Le commis était un jeune homme timide, blond et frais, arrivé de Chicago la veille. Il regarda le cow-boy, puis ses revolvers, et devint tout pâle.

« C’est un fou, se dit-il ; je cours chercher le patron. »

— Oui, monsieur, oui! oui!

Le petron accourut essoufflé ; un énorme Allemand dont la capacité pouvait être d'un baril de bière.

— Une jupe, monsieur? Mais que voulezvous en faire ? Et pour vous ? il n'y en a pas à votre taille! s — Voilà qui devient agaçant ! cria Andy.

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Voulez-vous me servir, oui ou non ? Que vous importe le reste, si je paie?

Il mit la mtin à son revolver, et il commençait à se sentir si peu maître de lui que, pour un mot de plus, il eût tiré sur le patron, absolument hébété. Les trois avocats, qui regardaient par la porte, s'éclipsèrent. Pourvu qu'il tirât! ce serait un magnifique procès au criminel ! Mais le commis venait de lui remettre la plus belle jupe d’indienne qui ait jamais charmé les Black Hills.

C'est ainsi que, huit jours durant, Juanito, retrouvé au T.O.T., fut monté et soigné par une amazone masculine, — jusqu’à ce qu'il fût devenu aussi doux qu'un mouton. « Maintenant, comme Andy vint le dire à Twenty- Sixth, il pouvait affronter le monde et ses embûches! »

— Bravo! dit le foreman. Nous partirons après-demain. Je dis « nous », parce qu’il y a longtemps que vous parlez d'aller visiter Chicago. Voulez-vous me tenir compagnie cette fois P

— Merci de tout cœur : vous ne savez pas quel plaisir vous me faites... Je vais üonc me préparer pour un mois d'absence...

Il battait malgré lui, son cœur de Français, en pensant à miss Simmons, la jolie Améri-

Va

caine : — elle était certainement jolie ! — à laquelle tant de fois il avait rêvé sur le cheval noir, le cheval au cou de cygne... De plus, il avait fait pas mal d'économies, et un petit séjour dans l’Estle reposerait de la rude vie des ranches.

Sa déception fut deux fois amère, lorsqu’en arrivant au corral de Juanito, le lendemain matin, 1! trouva l'enceinte vide; plusieurs fois il en fit le tour, en se frottant les yeux, persuadé qu’il rêvait encore. Mais il fallut bien le reconnaître : Juanito, qu'il y avait enfermé la veille, le lasso au cou, n’y était plus! Qu'’avaitil pu devenir? Sauté par-dessus les logs? Allons donc! ils avaient été surélevés de deux pieds depuis le fameux dressage de Jack Reid, de l'w. Aucun boy n'avait ouvert la porte. Mais ms *e

Il appela Twenty-Sixth et Spurlock :

dernier, qui avait un vrai flair de sauvage, ft le tour du corral.

— Juanito n’est pas parti seul, dit-il : sinon on verrait par terre et sur l'herbe la trace du lasso. Quant à ses empreintes, il est impossible de rien distinguer au milieu des centaines d’autres. Il a été volé.

Twenty-Sixth, penché sur le sol, se releva d'un bond :

— Volé! volé à nos portes! en plein

vaut du, HR tn À eût ft ASE Tu j

— Oui, volé, et le voleur doit avoir cinq heures d'avance sur nous : j'imagine qu'il se dirige sur le Montana.

— Pourquoi le Montana plutôt que le Wyoming?

Spurlock secoua sa têle crépue, aux traits aussi durs que ceux de Sitting Bull, et garda le silence. C'était sa façon de s'expliquer, à lui, qui procédait toujours par instinct : il aurait été fort embarrassé s’il lui avait fallu développer ses déductions, rarement fausses, du resle.

Twenty-Sixth n’était pas homme à perdre un temps précieux; il tira trois coups de revolver en l’air : tous les boys accoururent, même le cuisinier. Il était cinq heures du matin, personne n'était parti encore pour la tâche quotidienne.

— Boys, dit-il, un voleur a enlevé cette nuit Juanito. C’est la première fois que cela arrive au T.O.T depuis que j'ai l'honneur d'en être le foreman. Il faut que cela soit la dernière, vous m'’entendez bien? Spazzi, Labonté, vous resterez au ranch, comme de coutume ; préparez des conserves pour les cavaliers, huit jours de provision à chacun, et que tout soit prêt dans vingt minutes. Pour vous, mes garçons, vous allez partir deux à

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deux dans les directions que je vous indiquerai tout à l'heure. Vous irez en avant pendant cinq jours, environ deux cent cinquante milles. Le cinquième jour, avec ou sans Juanito, tournez bride et revenez au T. O.T. Je ferai prévenir l'Association des ranches à Cheyenne; donnez l'alerte à tous les boys que vous rencontrerez, battez la Prairie en tous sens, et n'oubliez pas vos carabines vous en aurez besoin... S'il n’y a qu’un voleur, réglez-lui son compte le plus vite possible ; s'ils sont plusieurs, dédoublez-vous : que l’un de vous les suive, en se dissimulant de son mieux, et en laissant derrière lui les traces de son passage ; que l’autre revienne à toute bride chercher du secours à l’S. N. J. J'aurai fait prévenir le foreman, Harry Lucius... C'est dit? Là-dessus, il se mit à leur assigner à chacun une direction déterminée, qu'il notait sur son calepin, au fur et à mesure. Quand il arriva à Odet, le dernier venu, 1l ne restait plus personne à lui donner comme compagnon, le nombre des cavaliers étant impair.

— Vous, dit-il, puisque vous voulez bien nous aider, vous vous dirigerez sur Hot Springs!, où moi-même je me rabattrai le

1, « Sources Chaudes »,

sixième jour, avec Andy. Vous ne connaissez pas encore assez le pays pour vous y aventurer seul.

Le colosse canadien avait un petit sourire au coin de la bouche en parlant ainsi. Mais Odet ne le vit pas; il s’en fut à la hâte rouler sont slicker! en portemanteau sur la croupe de son cheval « Gambetta ». Il se sentait au front une auréole, celle que naguère il voyait resplendir autour du Dernier des Mohicans ou d'OEil de Faucon.

Aussi, trois quarts d'heure après, quand les boys s'éparpillèrent aux quatre points cardinaux, Odet de Barbéjac, baron de Saint-Lac, eut beaucoup de peine à enfourcher « Gambetta ».

Il n'avait pas apporté au Far West l’armure de ses aïeux : — sans quoi, il l’eût endossée : — mais il avait emprunté à Spazzi un coll calibre 45, outre son 44, plus un formidable bowie-knife?, et enfin son énorme carabine, destinée sans doute à chasser l'éléphant. Trois

- rangs de cartouches lui faisaient le tour de

A taille, au-dessus de ses chapparejos resplendissant neufs ;: poudrière ambulante, il ne lui manquait en vérité que de traîner à sa suite

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