‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 76 sur 99 · UNE ÉGLISE DE L'OUEST · texte numérisé non relu

UNE ÉGLISE DE L'OUEST

L’Anglo-American cattle Co possédait à Fremont, — vingt milles au nord-est d'Omaha, — une grande ferme d'élevage où s’achevait, aussi selon toutes les règles de l’art, le dressage des chevaux assouplis déjà sur les ranches du Dakota. Les cow-boys de l’S. N. J. ou du T. O. T. venaient y faire de temps à autre une saison de civilisation, lorsqu'ils y amenaient par l'Elkhorn and Missouri Valley quinze ou vingt wagons de poulains.

C'est ainsi que Thomas Labonté, ancien brosseur d'Andy au 7° cuirassiers, et Billy, le célèbre, l’unique Billy, y arrivèrent par une belle journée de décembre 1882.

Billy, c'était le troubadour de l'Ouest sauvage, avec la poésie en moins. Depuis dix ans peut-être qu'il sillonnait la Prairie de ses courses vagabondes, du Montana au Texas, de Bismarck à Los Angeles, il n'y aveit pas un ranch, pas un log-house où sa grosse figure épanouie ne fût accueillie par une joyeuse bienvenue. Et c’est si rare, en ces déserts, où l'on se fait vite au mutisme indien !... Gazette vivante des frontières, avec des commentaires si drôles; virtuose de l’harmonica, au son dunuel il faisait danser en passant toutes les donzelles de Cheyenne City ; quelque peu amateur de banjo, — il trouvait partout le vivre et le couvert, parce que partout 1l apportait sa belle humeur, son insouciance, sa graisse et sa paresse: tout cela reposait tant, aux longues veillées d'hiver, c'était un tel contraste avec la fièvre yankee !...'Et puis il était si bien informé, à quelques mois près, de tout ce qui passait en ce monde! C'est lui qui avait démontré au cuisinier de l’, son erreur de date, lorsqu'il s'était aperçu que depuis trois mois ce brave homme faisait célébrer le dimanche au ranch le mardi : en reconnaissance de

1, Les dimanches de la Prairie, les cuisiniers des ranch chassent et les cow-boys dorment, parce que qui dort dîne.

quoi, on l'avait appelé « Billy-le-Calendrier ».

Un beau matin, Billy tombait du ciel avec son cheval pie ou plutôt jaune, « Pinto », une rosse d'humeur paisible, aux deux oreilles fendues par ses premiers propriétaires, mais infatigable quand on le laissait trottiner à l'indienne, — Indian qait. — Billy le dessellait, puis allait d'abord saluer le cuisinier du ranch : très sensible à de si rares égards, ce dernier lui réservait les meilleurs morceaux, et 1l fallait voir comme il les dévorait de ses dents aiguës, cet enfant d’un pasteur de Chicago, d'un farouche méthodiste. Quelle revanche sur les privations forcées de sa jeunesse | — C'est de lui que Paul Bourget a parlé dans Outre-mer ; élève d'un collège mixte, 1l disait volontiers : « J'étais aimé de toutes mes gracieuses camarades! » Or, d’animal plus laid que Billy, non, il ne s’en trouvait pas sur la Prairie. Mais il avait une telle foi en son pouvoir magnétique sur le beau sexe, qu'il eut été parfaitement inutile de chercher à lui dessiller les yeux.

Saisi un jour, lui aussi, de la fièvre des richesses, il était arrivé à se constituer, de troc en troc, un troupeau de douze vaches.

Pinto avait été le principe de cette opération

merveilleuse, qui avait duré juste sept mois : et puis, un beau matin, Billy avait regretté le cheval jaune : il avait cédé les douze vaches, repris son cheval, son existence vagabonde et sa bonne figure heureuse de vivre qui illuminait de son reflet les visages sombres et nerveux des cavaliers de l'Ouest.

Thomas Labonté, importation directe des montagnes de la Grande Chartreuse dons le Far West, — «un pays de sauvages, monsieur | » — économisait trente dollars par mois sur ses gages de souffre-douleur au T. O. T.

Sa provision de patience, il la tenait de la nature, et aussi de ses réflexions : 1l rêvait au champ et à la femme qu'il retournerait prendre, là-bas, avant cinq ans. Il aurait ses économies, elle aurait cinq ou six mille francs de dot; ils auraient deux petits; et sa vie s’'écoulerait tranquillement à voter pour le gouvernement au pouvoir, après ‘avoir élagué ses haies. Sa bonhomie craintive, sa maladresse, son anglais extraordinaire lui valaient d'innombrables lazzi, qu'il supportait tranquillement, du reste, en remplissant de son mieux ses fonctions d'homme à tout faire.

Or donc, les deux gaillards étaient venus passer quelques jours à Fremont. Comme ils se promenaient dans la 7° avenue, où s’éle-

sd bee Pa 2, AE ti ue D 0 gr ou nd

EC 7 ht LÉO RS ia Mi Lis © ne =

vaient déjà trois maisons, Labonté aperçut sur la gauche la chapelle catholique. C'était un bon, un vrai catholique. Il entra donc, suivi de Billy, — curieux de visiter une fois en sa vie un temple « romain ». — Une fois entré, Thomas fit un grand signe de croix et se mit à penser aux jours qui avaient fui si vite, au temps de sa dernière confession, avant le départ, et qui, depuis si longtemps, n'avait jamais été renouvelée. Dans un coin sombre, sept ou huit femmes et quelques hommes attendaient leur tour auprès du confessionnal unique. Il prit aussitôt la résolution de les imiter, — c'était grande fête le lendemain, — et, après un court examer alla s’agenouiller devant le prêtre, au : ‘ême ébahissement de Billy.

Pauvre Thomas, pour qui « être catholique »

voulait dire « être Français » !

Lorsqu'il eut achevé son Confiteor, il aborda le récit soigneusement préparé de ses fautes. Mais le révérend J.-S. Skinner lui dit :

— Je nc comprends pas : parlez donc anglais!

C'est la même phrase qui, peu d’années auparavant, avait amené la révolte des métis canadiens du Manitoba, sous les ordres de Riel, à l'ombre du drapeau blanc. Elle eut un

tout autre effet sur Labonté : un vrai coup d’assommoir, suivi du sentiment brutal de la réalité... Saint-Pierre de Chartreuse et la vieille église aimée ? Allons donc! tout cela avait fui : c'était à Fremont, au fin fond de l'Amérique, en plein pays indien, qu'il se trouvait !... Et voilà qu'il perdit complètement la tête avec le souvenir de ses fautes, pour commencer à bredouiller un anglais extraordinaire.

— I said that [ have killed a man! Je me suis vanté d’avoir tué un homme!

Et le souvenir de cette innocente forfanterie était à cette heure le seul pseudo-péché que le diable voulut bien lui permettre de se rappeler.

— Parlez allemand, si vous voulez! — reprit le révérend Skinner, qui n'y comprenait plus rien.

Labonté fit un effort inouï : la sueur tomba à grosses gouttes de son front, mais il ne réussit qu'à bredouiller de nouveau la même phrase.

— Ciel! dit le révérend, vous avez tué ua homme! mais où? et comment, mon pauvre enfant»...

Les soupirs, l'embarras inexprimable du malheureux, confirmèrent ses craintes.

éd NS voue Xe —— ee ce

de mer miens

Î } ÎÈ [!

v-: d RE

— Non! non! gémit Labonté, je ne puis dire...

— Dites tout, mon fils, tout !... Comment l'avez-vous tué ?

— Je ne l'ai pas tué ! — s'écria le pauvre homme en se relevant, hors de lui. — C’est ce sacré Anglais !...Je m'en vais, oui, je m'en vais |

Il sortit malgré le révérend, — persuadé qu'un grand pécheur retournait à l'impénitence finale. Il y eut scandale dans la paisible chapelle. Labonté jura, les dévotes se signèrent, Billy ouvrit des yeux énormes.

— Je savais qu'ii n'allait rien faire de bon dans cette petite boîte romaine, raconta-t-il plus tard au ranch. Qui eût dit que cet homme — et voyez s’il devient rouge à ce souvenir |! — avait tué un innocent ? Car c’est bien là ce que le vicaire‘, lui a reproché. Ce n'est pas mafaute, si je l'ai entendu, Tom; vous crilez tous les deux comme des coyotés blessés... Moi qui vous croyais aussi bon que votre nom |... Fiez-vous donc aux apparences !

Ce fut là, du reste, la première et dernière confession de Thomas Labonté durant les cinq années qu'il passa sur le libre sol américain. —

D'aucuns, il est vrai, trouvent que des prêtres de langue américaine doivent suffire à toute congrégation de l'Ouest, canadienne ou italienne :

— Si nous perdons ainsi une génération, disent-ils, nous aurons du moins la suivante |

Et ils le croient. D'abord yankee, ensuite catholique ! en effet, qu'y aurait-il de mieux?

En arrivant à Fremont par l’express de Chicago, Andy, qui précédait Twenty-Sixth sur le chemin du retour, entendit raconter l'aventure de son ancien brosseur. Malgré lui, le dimanche suivant à la messe, il ne put s'empêcher de sourire en regardant le fameux confessionnal. Qui lui eût dit alors, que vingt minutes plus tard, il éprouverait des sentiments analogues à ceux de LabontéP C'est qu'un Français ne devrait jamais fréquenter une église äliemande ou yankee : il n'est pas bon juge du clergé très spécial des races anglosaxonnes, et tout l'offusque chez ces prêtres vivants, trop vivants. Quel est le Latin qui s’est jamais demandé si un prêtre doit manger en ce monde, et y jouer un rôle autre que purement moral? Le miracle des corbeaux et des pains ne se renouvelle plus sur la Prairie ; et les curés de l'Ouest, fort bons prêtres d'ail-

leurs, n'ont garde de laisser aucun doute làdessus à leurs ouailles. Celui de Fremont, homme des plus pratiques, avait breveté un système « très payant ». Son bedeau quêtait avec une sorte de longue cuiller où l’offrande restait exposée quelques secondes aux yeux de l'assistance. Quand tous les voisins s’en étaient bien rendu compte, un mouvement brusque du poignet la faisait dégringoler dans une poche mobile, à l'extrémité de la cuiller, pour être immédiatement remplacée par la suivante. Solennel, er: redingote, un jeune homme suivait, une liste à la main, où 1l inscrivait le nom du paroissien, le montant de son aumône.

Il ne demandait pas son adresse.

Pauvres aumônières de France, si profondes, si discrètes, si évangéliques, où le gros sou fraternise avec le louis d’or, loin des regards humains, comme vous seriez restées vides en ce pays pratique |

Lorsque les deux quêteurs arrivèrent à Andy, il déposa, exprès, un cent dans la cuiller : le bedeau le regarda ; le jeune homme solennel, en redingote, accourut prendre son nom. Andy, suffoqué d’une indignation toute francaise (il n'avait pas saisi jusque-là ce que l’on demandait tout bas à chacun), resta d'abord abasourdi ; et sans réfléchir, 1l donna le nom de

Twenty-Sixth. Un regard plus sévère encore, puis bedeau et assistant disparurent.

Andy voulut prier, oublier ce qu’il venait de voir, ce que ses voisins trouvaient si naturel. Il ne pouvait pas, non! il se sentait révolté jusqu'au fond de l'âme. « Et cependant, se disait-1l, il faut bien que ce prêtre vive, après tout... Hélas! où sont nos prêtres de France, si pauvres, auxquels on dispute encore une misérable indemnité pour des biens confisqués, et toujours si admirables dans leur dénûment! »

Huit jours plus tard, ce fut Twenty-Sixth qui entendit la messe du révérend Skinner.

Andy était retourné au ranch, comme Girlish Jessie, — qui n'avait trouvé à Omaha que les cendres du Medical and Surgical Institute :

Churchill avait bien gagné son pain, son incendie avait été de première classe et sans reproches.

Il faisait trop chaud dans la chapelle, et Twenty-Sixth commençait à s’assoupir, quand la lecture des aumônes recueillies la semaine précédente, après l'Évangile, lui fit tout d’un coup monter le sang au visage. Oui, c'était bien son nom que le curé venait de lire :

« Twenty-Sixth! un cent / » puis une pause, qui disait, au milieu du silence solennel : « Pas

LA

ail | ||

même autant de sous que son nom le ferait croire | »

Il sursauta : ses voisins le regardèrent avec étonnement ; il oublia qu'il leur était inconnu et devint cramoisi. Après la messe, qu'il acheva d'entendre sur des charbons ardents, il se précipita vers la cure où, du reste, il devait présenter une très jolie chasuble brodée par ses sœurs pendant les longues veillées du Nord.

— C'est moi qui suis Twenty-Sixth, monsieur le curé ; mais je n'étais pas ici dimanche dernier : comment se fait-il ?.…

« Allons, se dit le révérend Skinner tout guilleret, mon système a du bon : en voilà encore un qui a honte! »

Puis, tout haut :

— Vous comprenez bien, mon cher garçon, que l’église et moi ne pouvons vivre de sous. Il faudra donner convenablement, la prochaine fois. Si vous voulez un curé et une chapelle, il faut les soutenir.

— Mais, monsieur le curé...

— C’est bien! c'est bien ! n'en parlons plus et tenez-le-vous pour dit... Qu'avez-vous donc R?

— Une chasuble que je veux vous offrir de la part de mes parents du Canada.

— Vous êtes Canadien? Un beau pays, et

KE

si catholique !... Mais vos compatriotes y sont tenus en serre chaude: il leur faut le grand air libre des États pour s'épanouir !

— Cependant, monsieur le curé, on dit que la constitution canadienne respecte beaucoup plus la liberté que celle de Washington.

— Vraiment? ce n’est pas ce que dit le futur pape, notre grand évêque !... Mais voyons la chasuble... bien, très bien. Ce n’est pas ce qu'il y a de mieux, mais c'est très convenable... Allons, vous êtes meilleur qu'on ne l'aurait supposé... Au revoir, pratiquez votre religion, et soyez sage!

D pen de a ere M vpn ra fo 78 rc PU ES CA PORT AN PRÉ EP CE - e e : \

d {j ‘ k 4 k ; at H f

DAENAMPET Tee IL ESS re per

RE

me eng

SPURLOCK

Dix heures du matin à Hot Springs. Sa Grâce vient de prendre son bain ; il était trop chaud. Étendue dans son rocking-chair, elle écoute son secrétaire Spencer, qui vient de terminer la correspondance hebdomadaire pour Elmwick, fà-bas, en Derbyshire : « Depuis ma dernière lettre, la bonne grâce hautaine, le tact de grand seigneur de lord Rupert ont vite conquis tous les sauvages habitants de ces contrées, peu accoutumés à recevoir les visites de l'aristocratie britannique. Sans doute, ces gens-là... »

Odet arrive sur ces entrefaites. Il a quitté le matin le T. O. T. pour venir recevoir, à

- Le]

gs"

onze heures, Twenty-—Sixth. Le marquis d'Oakton lui fait bon accueil ; un peu froid, comme toujours. Très susceptible, — {ouchy, — en bon aristocrate français, Odet qui n’a pas oublié la poche, la fameuse poche yankee commandée à Smith, prend la résolution de se venger. Âu déjeuner servi par la belle Laura, qui minaude bien fort devant le baron français, il choisit le moment précis où elle se penche entre lord Rupert et lui-même pour passer subtilement la main derrière sa taille et lui donner, du côté « anglais », un léger pinçon. Il était, du reste, expert en la matière.

Avez-vous jamais subi un choc en retour?

Le tonnerre tombe là-bas, et vous ressentez, au même instant, une secousse électrique.

Lord Rupert éprouva ce phénomène : c'était une formidable gifle que lui appliquait Laura sur la joue gauche.

— How dare you, scoundrel !... Comment osez-vous, grédin !.…

Puis elle se retire et va déclarer au patron qu’elle a servi pour la dernière fois de sa vie ce dude d'Angleterre.

Tout étourdie, Sa Grâce n’y comprend absolument rien : le bifteck qu’elle avalait s'arrête dans sa gorge; elle étoufle, passe au

Page 1