‹ Création & redemption: Le docteur mystérieuxChapitre 10 sur 16 · JOSEPH BLANGY · texte numérisé non relu

JOSEPH BLANGY

)) — Et maintenant) monsieur, demandai-je à rhomme masqué, ave»«voits d^utres lecommandati<»fô à me faire ?

» — Une seule.

» — Laquelle î

» — Te taire.

» Cela nous est facile, à ma mère et à moi, répon-» dis-je, car nous aimons la compîagnie dès animaux, des arbres, des dioses qiu ne parlent pas enfin. Dans cette cabane, nousna voyoi» jamaâ personne»

et, excepté bonjour et bonsoir^ à peine ma mère et >moî échangeons-nous deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie.

.» L'homme masqué qui avait joué un rôle actif dans toute cette histoire prit le reçu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moitié du louis d'or, et dit à ma mère :

» — Allons, venez ici, et tendez votre tablier.

D lia mère s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reçut dans-son tablier la petite idiote à peu près dans l'état où vous l'avez vue.

» — Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mère.

» Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les registres de baptême des environs, car il répondit :

» — Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne répond à aucun nom ; qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique.

» Puis, se tournant vers moi :

» — Tu as entendu î dit-il, une seule chose t'est recommandée, le silence.

j> Les deux hommes sortirent ; mais, en sortant, l'un d'eux dit à l'autre :

9 — Scipion est resté.

» Je m'aperçus alors seulement qu'un beau chien noir était allé se coucher près du feu, fti plus ni moins que s'il était chez IuL

» — Eh bien , Scipion, lu* dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle? '

» Scipion ne bougea point.

» J'allais le chasser pour qu'il suivit son maître, mais celui-ci :

9 — - Gardez ce chien, dit-il ; il était très-attaché à l'enfant^ et l'enfant ne connaît que lui. Pour te dédommager de son entretien et de sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquiété comme braconnier par M. de Chazelay.

» Et il sortit en disant :

» — .Reste, Scipion, reste !

» Permission dont le chien paraissait bien résolu de se passer.

» Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnieri vous en savez autant que moi.

— Et la rente vous fut toujours exactemect payée?

— Rubis sur Tongle.

— Par qui!

— Par le second homme masqué.

— Et, lors des différentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien pu saisir dans ses paroles?

— U n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre répondait de même.

— Et vous ne savez rien de plus, Blangy î —Non.

1?0 6RiÀ*riÛN ET RlÊDËMlf^VION

— SurThonneurî

— Sur l'honneur I

— Retournez chez vous et montrez^^mol lei moitié du lomsd'c»:; vousl'dVB^ conservée, je suppose î

— II ne feùt pas le demander ! elle est danii; le reliquaire de ma mère, avee un os du petit doigt de sainte Solange.

Le docteur se leva et pHt le chemin de la ca* bane.

Dix minutes après, ils étaient arrivés, et foseph remettait la pièce d'or au docteur.

C'était en effet la moitié d'un louls à l'effigie de Louis XV et au millésime de 1769.

Cette moitié n'avait rieii de particulier, ijiiô le soin qu'on avait pris de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erréiif ou une tromperie.

Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il était parti ; seulement, au lieu du doute il avait la certitude qu'Éva n'était pas la fille du braconnier.

00 III NOUS VAUT ABANDONNER L&9 APPAIR8S PRIVÉES DK NOS PERSONNAGES POUR NOUS OCCUPER DES AFFAIRES PUBLIQUES.

En rentrant dans la ville d'Argefiton, Jacques Mérey fut frappé d'étonnement à la vue du trouble qui paraissait s'être emparé de cette population, d'habitude si calme et si tranquille.

Mais ce qui Tétonna bien plus, c'est que, aussitôt qu'on l'eut reconnu, cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y avait à faire dans une circonstance si critique.

— Il faut d'abord, dit Jacques Mérey, avant que je vous donne des conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est question.

— Comment ! vous né savez pas ? s'écrièrent vingt voix.

— C'est impossible ! s'écrièrent vingt autres. Jacques Mérey haussa les épaules en homme qui

n'est pas le moins du monde au courant de la situation.

— Affaire politique î demanda-t-il.

— Je crois bien, affaire politique!

— Eh bien, qu'est-il arrivé ?

— Allons donc, dit une voiîC, vous faites semblant de ne pas savoir, et vous savez aussi bien que nous.

— Mes amis, dit Jacques Mérey avec son exquise douceur, vous savez comment je vis ; à moins que ce ne soit pour faire une visite à quelque pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille ; j'ignore donc complètement ce qui se passe au dehors des quatre murs qui m'enferment, et où je fais de la science, avec l'espoir que cette science sera utile un jour, à vous d'abord, et ensuite à l'humanité.

— Ah ! nous savons bien que vous êtes un brave homme ; nous vous aimons, nous vous respectons et nous espérons vous en donner bientôt une preuve. Mais xî'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que nous venons vous demander ce qu'il y a à faire dans l'extrémité où nous nous trouvons.

— Eh bien , voyons, mes bons amis, quelle est l'extrémité dans laquelle nous nous trouvons? demanda le docteur.

— On se bat à Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques.

— Comment! on se bat?

— C'est-à-dire qu'on fe'est battu \ mais, à ce qu'il parait, tout est fini maintenant, dit i|n autre.

— Dites-moi ce qui est fini, mes enfants.

— Eh bien, reprit le premier, en deux mots, voilà ce que c'est : le peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le jour où Capet a mis le bonnet rouge ?

— Je ne sais rien, mes amis ; mais continuez.

— Le roi s'y est opposé, et les Suisses ont tiré sur le peuple?

-— Sur le peuple î les Suisses ont tiré sur les Parisiens?

— Oh 1 il n*y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et des gardes françaises. Il paraît que c'est ceux-là qui ont fait le plus grand carnage ; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le vestibule, dans les appartements, dans \e jardin. Il y a eu sept cents Suisses tués, et onze cents citoyens.

— Oui, dit un autre, il paraît que c'était terrible ; comme c'est Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donné, on a remporté les morts par charretées; au sang, on pouvait les suivre; puis on les étendait de chaque côté de la rue, et chacun venait reconnaître les siens au milieu des pleurs et des sanglots.

— Et le roi? demanda Jacques Mérey,

— Le roi s'est retiré à l'Assemblée nationale avec toute la famille royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemblée nationale a été envahie, on a demandé la déchéance. L'Assemblée

174 GRÉATIDN ET REDEMPTION

nationale a répondu qu'elle n'avait pas mission de décider d'une si grave question ; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir. Puis on a décidé que le roi habiterait le Luxembourg,

— Au moins, là, dit Jacques Mérey avec un sourire, s'il veut se sauver, il aura la facilité des catacombes.

— C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen Manuel. Alors, on a décidé que le roi serait enfermé au Temple ; on l'y a conduit et il y est prisonnier.

— Et où avez-vous vu tout cela ?

— D'abord dans VAmi du peuple, du citoyen Marat ; puis l'adjoint du maire est revenu de Paris, et il était à l'Assemblée nationale pendant toute la journée du 10 août.

— Et sait-on quelle résolution a prise l'Assemblée nationale î demanda Jacques "Mérey.

— Aucune , relativement au roi ; elle veut faire face à Tennemi avant tout.

— Oui, c'est vrai, dit Jacques Mérey avec un sentiment de tristesse profond, l'ennemi est en France. Et qu'a décrété l'Assemblée vis-4-vis de l'ennemi ? car là est le véritable péril.

— Elle a décrété que la patrie en danger serait proclamée, et que les enrôlements volontaires se feraient sur la place publique.

— Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi?

— Il est à Longwy et marche sur Verdun,

Jacques Mérey poussa un soupir.

— Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles où nous nous trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur cd quii a à faire. Certeg^ tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter un fusil, tout ce qui ae peut seri^ vir la Franqe que les armes à la main doit prendre les armes. Hais, avant tout, nous avons une Assem?* blée nationale brave et fidèle, nous devons nous reposer sur elle avec confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, co qui est ma conviction, c'est que la France ne périra pas. La France, mes amis, c'est la nation élue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le plus noble des sentiments que puisse contenir le cœur de l'homme, l'amour de la liberté. La France, c'est le phare qui éclaire ie monde. Ce phare a été allumé par les plus grands hommes que le xvm* siècle ait produits : par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm, par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les Helvétius. Dieu n'a pas fait naître tant et de si beaux génies pour que leur passage soit inutile et leur trace effacée. Le canon de la Prusse peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas l'Encyclopédie. Restez bons Français et laissez à la Providence le soin de conduire les événements.

— Mais enfin, s'écrièrent plusieurs voix, il faut cependant que quelqu'un nous guide* Nous ne vous

demandons qu*un Conseil, un conseil ne se refuse pas,

— Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habité Paris pendant ces derniers temps, si j'étais de l'Assemblée nationale, si j'avais suivi de l'œil et de la pensée tout ce qui s'est passé depuis quatre ou cinq ans en France et à l'étranger, peut-être en effet pourrais-je vous guider dans ce que vous avez à faire, vous autres provinciaux, en ces terribles circonstances, où l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de la royauté vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre médecin n'ayant plus aucune prétention à la vie publique, et priant la Providence de ne pas me détourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y faire le peu de bien auquel je suis appelé.

— Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule.

— Ce que j'ai fait par le passé, c'est-à-dire continuer ma mission ici-bas, vous soutenir dans vos défaillances, vous guérir dans vos maladies. Ébloui par les rêves de ma jeunesse et par les folles illusions de l'espérance, j'ai cru d'abord que j'étais né pour les grandes choses et que ma place était marquée au milieu des cataclysmes que les révolutions allaient imposer à la société. Je me trompais. Comme Jacob, j'ai lutté avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pensé un instant que l'homme était le rival de Dieu, et, à Tinstar de Dieu, pouvait

créer. Dieu a eu pitié de mon néant; il m'a pris coiïiîne un sculpteur sublime prend un apprenti, et il m'a donné à achever son œuvre ébauchée. Voilà tout; il m'a payé mon travail sinon en orgueil, du moins en bonheur. Merci à Dieu î

Ces paroles parurent causer à la foule qui les écoutait, nourseulement un grand étonnement mais une profonde tristesse ; quelques-uns de ceux qui paraissaient les chefs du rassemblement échangèrent^ quelques paroles entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrit les rangs pour laisser passer le docteur.

Mais un d'eux, se plaçant sur son chemin comme un dernier obstacle :

— Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mérey, nous le savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et de votre patriotisme reste étranger et perdu dans une petite ville comme la nôtre, lorsque vont se passer les événements les plus graves que les annales d'un peuple aient déroulés à la face du monde; l'ennemi est en France; l'ennemi est à Paris surtout; la France a besoin de tous ses enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait défaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mérey, demain vous aurez de nos nouvelles.

Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne songeât plus à l'arrêter.

Le docteur avait hâte de revoir Éva. Depuis la

veille au soir, il l'avait quittée, et, étant parti avant le jour, n'avait pas voulu la réveiller.

Éva l'attendait sur la porte du jardin.

-—Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mérey.

— Je vous sentais approcher; puis tout à coup vous vous êtes arrêté, n'est-ce pas ?

— Oh ! ce n'est pas moi qui me suis arrêté; c'est cette brave population, qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait à faire. Je lui ai dît qu'elle avait à me laisser revenir bieiï vite près de mon Éva,

— Et bien, moi aussi, je me suis arrêtée où j'étais, car j'avais déjà fait quelques pas au-devant de vous.

— Et quand ils ne se sont plus opposés à mon retour?

— Je me suis sentie enlevée de terre, et je siiîs accourue.

— Viens, chère Éva ! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son bras; j'ai à causer avec loi de choses sérieuses.

Et il l'entraîna sous le berceau de tilleuls.

Tandis que le docteur causait de choses sérieuses avec Éva, c'est-à-dire s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville était dans ime agitation

LE ^)OCTEt;H MYSTERIEUX 170

croissante, que redoublaient encore les éleqUons à la nouvelle Assemblée^ c'est-à-dire à la Gonventk)n nationale.

Ces élections se faisaient à Cbâteauroux.

A Argenton, comme ailleurs, les deux partis étaient ea présence :

Le parti du roi ;

Le parti du peuple»

Ceux qui s'adressaient à Jacques Mérey et qui lui demandaient ce qu'il y avait à faire, c'étaient ceux du parti populaire qui, le regardant à la fois eomme un savant médecin, comme un ami des pauvres^ comme un homme désintéressé, penôdientque la réunion dé ces qualités devait faû*e un bon citoyen, et se tenaient prôts à suivra ses conseils en tous points.

Mais Jacques Mérey, homme de conscience avant tout, absorbé qu'il était depms mx ou sept ans dans son œuvre, s'étant complètement détourné des affaires publiques, n'était plus assez au courant de la situation de la France pour donner un conseil dont il pût affirmer la valeur.

Puis Jacques Mérey était à cet âge où, quand rhomme aime, il aime avec toutes les puissances de son être ; sans autre amour que celui de la science à l'époque où, dans toute sa sève juvénile, il éparpille son amour dans toutes les femmes, il avait gardé concentré eu lui-môme cet amour qui s'allume à l'adolescence et qui brille de tout son

éclat dans ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque, comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, Éva, rose et pèche à ia fois, avait commencé de s'ouvrir et de se colorer sous ses yeux ; d'abord elle avait absorbé tous ses regards, puis toutes ses pensées.

Jacques avait cru faire œuvre de science en caressant sa création, — il avait fait œuvre "d'amour ; — et, quand Joseph lui avait parlé de ces parents inconnus qui pouvaient réclamer Éva un jour, lorsqu'il lui avait montré cette pièce d'or dbnt Tautre morceau demeurait menaçant dans de$ mains étrangères, il avait en quelque sorte jeté un regard sur ce que serait sa vie sans Éva, et, prêt à jeter un cri de désespoir à l'aspect d'une si profonde solitude, d'un désert si aride, il avait pris sa tète entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la douleur du cœur des athées eux-mêmes :

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Et c'était au moment où il revenait tout frémissant encore de la grande émotion qu'il avait éprouvée, qu'on lui proposait, à lui, de mettre de côté cet amour qui était devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce problème insoluble qu'on appelle ie Progrès, de cette déesse toujours fugitive qu'on appelle la Liberté,

Avant de revoir Éva, peut-être eût-il pu hésiter. Mais, après lavoir revue, c'était chose impossible.

Cette femme, à peine femme encore, n'était-elie pas tout à la fois sa fille et son amante? On a vu des cœurs, qui ont besoin d'aimer, s'attacher dans la solitude à un insecte, à un oiseau, à une fleur; à plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible- à la femme qui n'eût pas existé sans lui. Il avait trouvé l'écrin vide. Il y avait mis tout un trésor de jeunesse, d'intelligence et .de beauté. Maiptenant, l'écrin était bien à lui et il pouvait sans crainte et sans remords l'appuyer sur son cœur.

Et c'est ce que faisait Jacques Mérey en jurant à Éva de ne jamais se séparer d'elle.

Au moment où le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus de la trompette de Baptiste, lequel — la trompette détachée de sa bouche — annonçait à haute voix et officiellement, la prise des Tuileries par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcération au Temple.

l'état de la FRANCE

La population d'Argenton, qui n'avait pas pénétré dans le jardin du docteur, et qui ignorait les

mystères de Târbre de Science, dû bêirceaû de tilleuls et de là grotte de moiissie, ne compreilaît rien à ritidiïîérence du docteur pour les âffaiiles publiques.

En effet, si jamais hômniè avait donné de§ preuves de haine pour la noblesse et des preuveà de dévouement à la démocratie^ c'était bien lui. Refus constant de Soigner les riches , reftis constant de rien recevoir pour avofr soigné les pauvres, promptitude à accourir au premier appel du malade plébéien, soit de jour, soit de nuit, voilà ce que Ton avait toujours trouvé chez lui lorsqu'on, était venu frapper à sa porte.

Et lorisque, pour là plremière fois, àU nom dé la mère commune, au nom de cette chose sacrée qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au citoyen, l'homme se cachait derrière le savant, le philanthrope disparaissait.

Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette pauvre France !

Autant que le monde avait besoin d'elle.

Et en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et épurée ; elle semblait dater de Tavénement au trône de Louis XVI et avoir jeté aux égouts de Marly sa robe souillée par Louis XV.

Le nouveau monde la bénissait comme ayant concouru à sa délivrance. Le vieux monde était amoureux d'elle ; de tous les États lyranniqués, — et en 91 la tyrannie était pâi^tout — des voix gémis-

Ifi DOCTEUR MY'ÔTÉîlïfteiC 1«&

\ fiantes Timidoraient ; partout où eH^ etït étendu la

main vers les pe<4)les, les peuples si froids et si désenchantés lui eussent serré là mdîn ; pâttout où elle eût mis le pied, elte eût été reçue à gèaoûx !

C'était la trinité suUime de la justice^ liè fô l'édéon et du droiti

C'est (5^'à bette époque, la France n*ètânt pas tawtéé dans la vtolejite, rEuropè n'était pâs entrée tdâto fâ taihe.

Et en effet que voulait la France de lî^\ î Allntérieùr, là liberté et la paix pour elle. - A TextérfeUr, là paix et la liberté pour les autres hâtions.

Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains à chaque pas que faisait la France ? < Oh I SI la France venait 1 »

Quelle autre main que la main même de la Suède écrivait sur la table du successeur du grand Gustave : « Point de guerre avec la France? »

C'est qu'à cette époque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle, elle travaillait pour le monde!

Toute son ambition se bornait à reprendre Liège et la Savoie, deux provinces de France^ puisqu'elles parlent la même langue qu'elle.

Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien accepter.

Aussi, en 91, relevait-elte la tète-; elle avait le sentiment jdd sa puissante et fêconde virginité.

Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la haine des rois.

Les haines principales lui venaleat de la Russie, de l'Angleterre, de TAutriche.

Catherine* que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire appelait la Sémiramis du Nord, cette étoile polaire qui, pour faire la lumière, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la Messaline russe, ^qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassiné son Claude ; Catherine^ qui par le Scythe Souvarov avait accompli les massacres d'Ismaël et de Raya, qui avait déjà dévoré une partie de la Pologne et qui s'apprêtait à dévorer l'autre; Catherine, qui, dépassant Pasrphaé, avait une armée pour amant^ selon la terrible expression deMichelet; Catherine, insatiable abîme qui ne disait jamais : Assez I Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reçu un soufflet en pleine face.

La tyrannie allait donc avoir une barrière.

Aussi écrivait-eUe à Léopold pour lui demander comment il ne vengeait pas les insultes journalières faites à sa sœur Marie-Antoinette.

Aussi avait-elle renvoyé sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI lui annonçait qu'il acceptait la Constitution.

L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt, — son roi était fou et son prince de Galles ivre, — jouissait profondément de tout ce qui pas-

sait en France. M. Pitt nous haïssait de toute la puissance de son terrible génie, à cause de la part que nous avions prise à l'indépendance de TAmérique. Un œil sur la carte de Tlnde, l'autre sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrès que faisait notre révolution. La reine avait une telle peur de lui, qu'elle lui avait envoyé, quelques jours avant le 10 août, madame de Lamballe pour lui demander grâce. Je n'en parle pasy disait-elle, que je n^aie la petite mort.

L'Autriche était aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant que des pays despotiques se résument dans leurs souverains.' Elle était gouvernée par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux ans, et par son empereur Léopold, qui en avait quarante-quatre. Appelé à l'empire un an auparavant, il avait transporté de Florence à Vienne son harem italien. Il sentait que, épuisé de débauche, il n'avait plus que des mois à vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il- préparait lui-même, il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, était celle des rois, laquelle consiste à oublier les soucis du tràne dans les abus du plaisir ; de là madame de Pompadour, madame du Barry, le Parc-aux-Gerfs; delà les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal ; de là les caprices gomorrhéens de Frédéric; de là les mignons de Gustave; de là enfin les trois cent cinquante-quatre bâtards d'Auguste de Saxe, dont l'histoire, la prude qu'elle

est, n'a pas daigné signaler laiiaissance, mais que compte un à un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde à travers toutes les serrures, fût-ce celles de Tsarko-Celo, de Windsor, de Schœnbr&nn ou de Versailles.

Près de Kaunitz et de Léopold, il y avait le jeune Metternich, la grande intelligence de l'époque, qui ne voulait pas qu'on nous fît la guerre et qui résumait sa politique dans celle image toute réaliste j « Laissez bouillir la révolution française (ians sa marmite. »

A ces ennemis extérieurs, qui n'avaient pas encore donné leur programme, il faut ajouter lés ennemis intérieurs.

Le roi d'abord.

Et qu'ici l'on nous permette une petite dîgres-' sion.

D'où vient que les rois, au Heu d'acquiescer purement et simplement aux désirs de leurs peuplés, réagissent contre ces désirs, et, forcés dans leurs derniers retranchements, appellent l^étranger à leur secours ?

C'est que, pour eux, leur peuple est Tétranger, et l'étranger la famille."

Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le sang lourd et l'inerte obésité. Il n'a déjà dans les veines qu'un tiers de sang français, puisqu'il descend lui-même d'un prince qui avait épousé une étrangère. — Or, il épousé à son

tour Marie-Antoinette, — Autriche et Lorraine ; -r nous voilà ayeo deux sixièmes de sang français sur le tFÔne, deux sixièmes de Saxe, un sixième d'Autriche et un sixième de Lorraine.

Comment voulezrvoas que le sang français Tem* porte ? — Impossible,

Aussi à qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la France ? A son beau-frère d'Autriche^ à son bëau-frère de Naples, à son neveu d'Espagne, à son cousin de Prusse, c'est-à'-dire à sa famille.

Les historiens et même ks légendaires ont été rarement justes pour Louis XVI.

Les légendaires étaient presque tous de k dômes ticité du roi.

Les historiens sont presque tous du parti de la République.

Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier.

Le roi avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation jésuitique qui avait ndôdifié en mal le cœur droit qu'il avait reçu de son père et de sa mère. Jamais ce qui restait de cette loyauté primitive, ne lui permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, détruire la Révolution par la Révolution. En réalité, le roi n'aimait personne : ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternité ; la reine, parce qu'il doutait de son amour ; et cependant la reine était la seule qui eût sur lui quelque

ioflubûce. La seule de la famille, bien entendu.

Mais, en échange, il était tout aux prêtres. C'est h leur influence quil faut attribuer ses serments prêtés et révoqués, sa fausseté dans la comédie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin.

Il était toujours le roi de 88. La chute de la Bastille ne lui avait rien appris; 89 était toujours pour lui une iémeute, et 92 un complot du duc d'Orléans.

Jamais il ne voulut admettre le peuple comme une majesté égale à la majesté royale. Chez lui, le droit divin primait le droit populaire, et il tint pour une offense suprême que, le 13 septembre 1791, le président Thouret, qui venait lui faire accepter la Constitution, le voyant s'asseoir, se fût assis.

Ce fut ce soir-là que M. de Goguelat partit pour Vienne, avec une lettre du roi pour Tempereur.

A partir de ce moment, les Français étaient nonseulement l'étranger, mais l'ennemi; et on en appelait contre eux à la famille.

Et voici dans quelle aberration son éducation jésuitique et princière jetait Louis XVI : c'est qu'il put en même temps annoncer son acceptation de la Constitution à tous les rois de l'Europe, et à l'Autriche sa protestation contre elle.

11 y aurait une histoire bien curieuse à écrire, par malheur les documents de celle-là manquent, c'est rhistoire du confessionnal de Louis XVI, c'està-dire d*un cœur naturellement bon, d'une âme foncièrement honnête aux prises avec l'obstination

cléricale. Richelieu disait que les douze pieds carrés j

de l'alcôve d'Anne d'Autriche lui donnaient plus de 1

peine à gouverner que le reste de l'Europe.

Le roi pouvait dire que sa conscience dans le confessionnal soutenait plus d'assauts que Lille.

Mais Lille résista comme une ville loyale.

La conscience de Louis XVI se rendit comme Verdun.

Par malheur, en môme temps que le roi déclarait à Vienne que le peuple français était ennemi du roi, ) le peuple français se convainquait peu à peu que le roi était son ennemi.

Mais celle que depuis longtemps il regardait comme son ennemie, c'était la reine.

Ses sept ans de stérilité, que Ton ne savait à quoi attribuer tant que Ton ne connaissait pas l'infirmité du roi, ses amitiés exagérées avec mesdames de Polignac, de Polastron et de Lamballe, dont là dernière au moins lui fut fidèle jusqu'à la mort ; ses imprudences avec Arthur Dillon et de Goigny, ses folles matinées, ses plus folles nuits au petit Trianon, ses largesses folles à ses favorites, qui la firent appeler madame Déficit, son opposition à l'Assemblée, qui la fit appeler madame Veto, cette préférence éternelle donnée à l'Autriche sur la France, cet orgueil des Césars allemands qu'elle mettait son amour-propre à ne pas voir plier, ce cri continuel dans l'attente de l'ennemi, tantôt à madame Elisabeth, tantôt à madame de Lar^j^alle : « Ma sœur

if.

190 ORiATION ET RÉDEMPTION

Anne, ne vois-tu rien veriirî » en avaient fait l'exécration des Français.

Us venaient, ces Prussiens tant désirés, tant attendus, ils venaient précédéâ de la terreur pour le peuple et de l'espérance pour la royauté. Ils venaient, le manifesté du duc de Brunswick à la main, et ils commençaient dès la frontière à le mettre à exécution. Ils venaient, et déjà la cavalerie autrichienne était aux enviroriis de Sarrelouis, enlevant les maires patriotes et les républicains connus. Puis les uhlans, dans leurs passe-temps, leur coupaient les oreilles et les leur clouaient aii front.

La nouvelle fut terrible aux Parisiens quand ils la lurent dans les bulletins officiels. Maiis là terreur fut plus grande encore quand, l'armoire de fer forcée, on eut connaissance d'une lettre adressée à la reine dans laquelle on lui annonçait avec joie que les tribunaux arrivaient derrière lés armées, et que les émigrés réunis à Pàrmée du roi de Prusse, déjà en possession de Longwy, instruisaient le procès de la Révolution et préparaient les potences destinées aux révolutionnaires.

Puis venait l'exagération qui accompagne d'ordinaire les grandes catastrophes.

C'était, disait-on, à Paris que les contre-révolutionnaires en voulaient; tout ce qui avait trempé dans la Révolution, y passerait. Si les Autrichiens ont enfermé à Olmutz la Fayette, qui avait vDulu sauver le roi, ou plutôt la reine, — et remarquez

que Tenchanteresse avait successivement usé Mirar> beau, la Fayette et Barnave, — à plus forte raison réagiraient-ils contre les trente mille personnes qui avaient été chercher le roi à Versailles ; contre les vingt mille qui avaient ramené le roi de Yarennes| èGÔtre les quinze mille qui avaient envahi le cbftr teau le 20 juin, et contre les dix mille qui l'avaient fbt^é le 10 août.

On les exterminera depuis la première jusqu'à la defnièo^.

La Ebise en scène était déjà arrêtée.

Dans une gKafide plaipe d^rte, -r- il n'y a pas ée plaine déserte en France, mais les souveraiqs ayant dit : « Les déserts valent mieux que les peu** pies révoltés, i^ on en ferait une, — et le^ Parisiens indiquaient la plaine Saint-Denis, où l'on brûlerait tout, moissons, arbres, maisons, — on dresserait un trône à quatre faces : un pour Léopold, un pour le TCA de Prusse, un pour Timpératrice de Russie, l'autre pour M. Pitt, Sur ces quatre faces, on dres<^ serait quatre écbafaudg. La population, vil biétail, serait chassée alors aux pieds des rois alliés. Là, comme aiu jugement dernier, an séparerait les bons des mauvais, et les mauvais (les révolutionnaii^es, bien entendu), on les guillotinerait.

Mais, à peu d'exceptions près, les révolution?naires, c'était tout le monde, c'étaient les cent raille hommes qui avalent pris la Bastille, c'étaient les trois cent mille hommes qui (^étaient juté fraternité

au Champ de Mars, c'étaient tous ceux qui avaient inis la cocarde tricolore à leur oreille.

Et ceux qui voyaient plus loin se disaient :

r— Hélas! c'est non-seulement la France qui périra, mais la pensée de la France ; c'est la liberté du monde qui sera étouffée dans son berceau, c'est le droit, c'est la justice.

Et toutes ces menaces' qui épouvantaient Paris réjouissaient la reine.

Une nuit, raconte madame Campan, — qui n'est pas suspecte de jacobinisme, — une nuit que la reine veillait, c'était quelques jours avant le 10 août, et que, à travers les persiennes de la fenêtre de sa chambre restée ouverte, selon l'habitude qu'elle en avait fait prendre, elle suivait la marche de la nuit, elle appela deux fois madame Campan^ qui couchait dans sa chambre.

Madame Gampan lui répondit.

La reine, au clair de la lune, s'efforçait de lire une lettre; cette lettre lui apprenait la prise de Longwy, et la marche rapide des Prussiens sur Paris.

La reine calcula les lieues, puis les jours, et, avec un soupir de satisfaction :

— Il ne leur faut que huit jours, dit-elle; dans huit jours, nous serons sauvés!

Ces huit jours écoulés, les Prussiens étaient encore à Longwy et la reine était au Temple.

C'étaient tous ces événements dont le bruit, par-

venu jusqu'à ArgeiUon, avait porté le parti populaire à demander des conseils à Jacques Mérey.

l'homme propose

Le lendemain, vers neuf heures du matin, Jacques Mérey étant à son laboratoire et Éva à son orgue, on entendit au bout de la rue une grande rumeur qui allait s'approchant.

Cette rumeur n'avait rien d'inquiétant, car c'étaient les cris de joie qui y dominaient particulièrement.

Jacques ouvrit là fenêtre, jeta un coup d'œil dans la rue, et vit une grande foule portant des drapeaux. En tète marchait la musique, et en avant de la musique Baptiste avec sa trompette.

Le docteur referma la fenêtre et se remit à son fourneau.

Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s'arrêtait devant sa maison.

La porte de son laboratoire s* ouvrit et Éva parut, toute pâle et tout émue.

194 eRiAOriON BT EéDEMBTIÛN

r- Qu'as-tu, ma pbiee enfaul! 8*écm le docteur en allant à elk(.

— Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c'est pour vous, mon ami.

— Comment, pour moi? demanda Jacques.

— Oui. Elle est arf^fée deVant la maison .Et, tenez, voilà la trompette de Baptiste qui va nous annoncer quelque chose.

Et elle porta machinalement ses mains à ses oreilles.

En effet, la trompette de Baptiste fit entendre son air habituel; il n'en savait qu'un.

Puis la pafole succéda au son, et, d^une voix claire et parfaitement accentuée :

r— Il est fait à sa^oiv, ditril, aux citoyens d*Acgenton, que le citoyen Jacques Mérey a été nommé Hier député à la Convention.

— Vive le citoyen Jacques Mérey l Et toute la foule répéta :

— Vive le citoyen Jftcqiies Mérey.

En ce moment, un pas' se Qt entendre dans l'escalier, et Antoine parut à son tour, et, frappant du pied, prononça les paroles saoramentelles :

— Centre de vérité , cercle de justice.

Et aussitôt il ajouta :

— Tous les gens qui sont en bas demandent le docteur Jacques Mérey.

Le docteur regarda Éva.

— 11 faut y aller, dit-elle.

LB DDGTBÙR MYSTÉRIRUX* iW

Le docteue desoendit, Éva le «uivit tremblant^.

Le docteur s'arrêta sur la porte de la rue qui dominait la voie publique de la Hauteur de cinq ou six marches.

A son apparitien, la mufique entenna Tair fraternel :

Oh pmÂt'On itve mieux...

Baptiste, qui ne voulait pas rester muet au mh lieu de la symphonie univeiselie, embeupba . aa trompette et je\ia son air.

Tdùt^ ce charivari oessà pouc faire de nouveau place aux crid de « Vive Jaqqticis M^nef, notre défiUié à la Oonvetitioàl »

Jacques Mérèy avait compris. P'élaù cela que lui driiionçaît lé patriote qui lui avait barré le i)âs3age la veille , et qui avait dit en le lui rou*- Vrant t

— Allez, demain vous aurea de nos nouvelles.

Maïs, depuis la veille, le docteur n?avait pas

changé d*avis; les në!ves protestation^ d'amour d'Évà l'avaient au contraire encore plus profonde^, ihent confirmé dans sa résolution.

Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria : V— Silence '

— Mes amis, dit-il, f ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire k mes paroles d'hier. Ma détermination est la ttiême aujourd'hui. Je vous remercie dd graiid honneur que vous m'avez fait; mais îe a'eri sUis pas digne et je me réeuse^

— Tu n'en as pas le droit,' citoyen Mérey, dit une voix.

— Comment! s'écria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-même ce que je veux?

— L'homme ne s'appartient pas à lui-même; il appartient à la nation, reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi mauvais citoyen,

— Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et non un législateur,

— SoitI philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des empires; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain; philosophe, tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l'esprit, pour vivre et se développer, que l'air aux poumons pour hématoser le sang et pour respirer. Quand l'empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique) ? quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit? et que crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de l'individu ? Seulement, Tindividu vit des années et le peuple des siècles, mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le guérir; tout législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être législateur. Cicéron l'a dit, quand un membre est gangrené,

il faut le couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est offert, Jacques Mérey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a de Touvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les chirurgiens.

— Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mérey, et vous avez là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat. Â lui seul il suffira, je l'espère.

— Ce n'est ni avec la lancette ni avec les bistouris, ni avec la scie que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parlé d'un chirurgien et non d'un bourreau.

— Quand vous aurez besoin de moi là-bas, reprit Jacques avec la tristesse de l'homme qui répond à de bonnes raisons par de mauvaises, j'irai, mais le moment n'est pas venu. N*avez-vous pas Sieyès qui est la logique , Vergniaud qui est l'éloquence, Robespierre qui est l'intégrité, Condorcet qui est la science, Danton qui est la force, Pétion qui est la loyauté, Roland qui est l'honneur? que ferais-je moi pauvre ver luisant au milieu de pareils flambeaux?

— Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui, Jacques Mérey ! Dieu ne fa pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour que tu enfouisses le tout au fond d'une province, quand Paris, le cerveau de la France, est en travail de la liberté. Pour la réussite d'un tel travail,

198 GRéATI0K ET HéDEMBTIâN

it faut la réunion de toutes les capacités ; ne voistu pas que c'est ' une volonté providentielle qui centralise dans Paris tout ce que la {H^ovinoe a d*^a7 prits supérieurs t L'AsseinUée nationale a proclamé les droits de Thomme; la GonstitufiQte, la sooye? raîneté du peuple. Il resté à la Convention nationale quelque chose de grand à proclamer ; tq peut être de ceux-là qui crieront au monde : f La Fraqce est libre! » et tu refuses ! Jacques Mérey, je te le diç, tU passes à côté, d^une gloire immortelle comme un aveugle près d'un trésor. Jacques Mérey, là France pouvait t'honorer, elle te méprisera ; elle pouvait te bénir, elle te maudira.

■^ Et qui donc es-tu pour t'obstiner à forcer ainsi ma volonté î

— Je suis ton collègue Hardouin, élu aujourd'hui en même temps que toi à Ghâteatiroux, et je me faisais une gloire de m'asseoÎH là-bâg près de toi, d'appuyer ta parole, de la combattre peut-être.

— Eh bien , Hardouin, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de ceux qui nous écoutent; mais une cause secrète, une cause que je dois taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire, m'enchatne ici.*

Hardouin monta les quelques marches qui le sér paraient de Jacques Mérey.

— Cette cause, je la connais, dit-il à voix basse et en s'approchant de son oreille; tu aimes, lâche cœur, et tu isacrifies tes concitoyens, ton pays, ton

DQCTKUR MYSTERIEUX t»9

honneur à un amour insôn&é ; prends garde, ton amour est ta faute : Dieu te punira par ton amqur.

Ubjls Jacques Mérçy ne récpv^^aU plu^. L'œil fixé sur une espèce d^ ruelle qui QQmmuniqps^t 4ir^~ tement du ceiitre de la yiUfi k sa maison, il rega;:dait venir avec inquiétude un groupe composé de quatre personnes, si toutefois on peut appeler gro^p^ .quatre personnes marchant deux i^ deux et ^ uuQ certaine distance les unes dea autres*.

Les ^ux personnes qui marpbaient en tâte, étaient le seigneur de Chazelel, que Ppn cpmiQen^ çait à appeler le ci-devant seigneur, et la çammi^r âaire de la ville, ceint de son écharpe.

Les deux autres étaient Joseph )e b.racQnnîer et sa mère. Il faut dire que ceux-ci avaient plutôt Tair de se faire traîner que de le^ suivre de honne volonté.

Ils semblaient venir droit à la maison da Jacques Mérey, que le commissaire désignait du doigt au seigneur de Chazelet.

Le docteur, de son côté, semblait les vdr venir avec une angoisse croissante. Il éprouvait ce qu'éprouvent instinctivement les animaux quand un orage, s*amassant au.ciel, charge l'air d'éleôlr^cîté et suspend le tonnerre au-dessus de leur tête.

La foule s'écarta devant le. commissure de police, tout en grondant à la vue du seigneur de Chazelet.

Le commissaire de police marcha droit au doc* teur.

— Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir les peines portées par la loi contre les coupables de séquestration de mineur, de remettre à l'instant même entre les mains du citoyen Félix- Adrien -Prosper de Chazelet sa fille Hélène de Chazelet, que (u retiens depuis Bix ans enfermée dans ta maison, et qui t'a été confiée par Joseph Blangy et sa mère, qui n'en étaient que dépositaires, pour lui donner comme médecin les soins que uécessitait sou état.

Un cri déchirant éclata derrière le docteur. Ce cri, c'était Éva qui Tavait poussé : elle venait d'entr*ouvrir la porte et avait entendu la sommation du commissaire de police.

Elle serait tombée évanouie si le docteur ne Teût soutenue entre ses bras.

— Est-ce là la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre les mains du docteur Mérey? demanda le commissaire en s'adressant à Joseph Blangy, ainsi qu'à sa mère, et en désignant Éva.

— Oui, monsieur, répondit le braconnier; quoiqu'il y ait une grande différence entre l'idiote sans forme humaine et sans intelligence que le docteur a^ reçue de nos mains, et ce qu'est aujourd'hui mademoiselle Eva.

— Elle ne s'appelle pas Éva, mais Hélène, dit le seigneur de Chazelet,

— Ahl s'écria le docteur, il ne lui restera rien de moi ; pas même le nom que je lui avais donné.

— Allons^ du courage, sois homme I dit Hardouin en lui serrant la main.

— Ah I c'est toi qui m'as porté malheur ! s'écria Jacques Mérey.

— Je t'aiderai à le supporter, répondit Hardouin.

Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule à la vue de cet homme foudroyé, et à celle d'Éva, qui, revenue à elle, se suspendait d'un bras à son cou en sanglotant :

— Je reconnais, dit le seigneur de Ghazelet, que les soins que vous avez donnés à ma fille méritent rémunération, et je suis prêt à vous compter telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus grand honneur.

— Oh ! malheureux ! dit Jacques Mérey, qui offre de l'argent en échange de la beauté, du talent, de Tintelligence ! n'avez-vous pas compris qu'on ne fait pas ce que j'ai fait pour de l'argent, et que c'était elle seule qui pouvait me payer?

— Vous payer, et comment cela ? ^

— Je l'aime, monsieur ! s'écria Éva*

Et tout ce qu'il y avait d'àme, de cœur et de passion en elle, Éva le mit dans ce cri.

— Monsieur le commissaire, dit le seigneur de Ghazelet, voilà qui tranche la question. Vous corn-

èOS cnéATION ET RÉDSMPTIt)K

prêtiez que la dernière ôt Tunique héritière d'une maison comme la nôtre ne peut pas époufeer le premier venu.

Jatîqaes^ à tette insulte, frissonna de la tête aux pieds et releva son front plissé par la c<^^.

— Oh! mon and, mon bien-aimé, mùrmiira Éva, pardonne-lui; il ne connaît que la noblesse deô h^ïttmiBS et ne sait pas ce que c'est que la noblesse

de Dieu.

— Monsieur, dit Jacques redevenatit homme, voici mademoiselle Hélène de Chazélet que, à la vue de tous^ je remets entre vos mains. BeUe> chaste et pure, digne^ je ne dirai pas d'être l'épouse d'un roi, d'un prince ou d'un noble> mais digne d'être la femme d'Un honnête homme.

— Oh! Jacques, Jacques, vous m'abandonnez! s'écria Éva.

— Je ne vous abandonne point. Je cède à la force ; j'obéis à la loi ; je me courbe devant la majesté de la famille : je vous rends à votre père.

— Vous savez, monsieur Mérey, ce que je voua ai.dit relativement au payement î

— Assez, monsieur 1 la popuiatibn tout entière d'Argenton s'est chargée d'acquitter votte dette : elle m'a nommé membre de la Convention.

— Faites avancer la voiture, Blaîigy.

Blangy fit un signe, une voiture en ^ande livrée s avança ; un laquais poudré ouvrit la portière. Jacques Mérey Boutint Éva povir descendrô les

Lïj eOCTÈUR MYSÎÉRÎEUX â08

Quatre ou cinq marches qui conduisaient à la ttië; puis, après lui avoir donné devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de son père.

Celui-ci remporta évanouie dans la voiture , qui partit au galop. Scipion jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la toiture. i

— Lui aussi ! murmura Jacques Mérey.

— Et maintenant, dit Hardouin, vous acceptez, n'est-ce pas î*

Le feu du génie et la flamme de la colère brillèrent tout ensemble dans les yeux de Jacques Méïey.

— Oh ! oui, dît-H, j'accepte, fet màîhèûir à ces rois qui jurent et qui trahissent leur serinent! inalheut à ces princes qui reviennent avec l'étranger l'épéè nùé contre leur mère 1 malheur à ceâ séigneuri aux enfants desquels faous donnons tiotrë %dfence, notre vîè, nôtre amour, que noiis tirons des limbes pour eh faire des créatures dignes de Vagenouiller devailt Dieu un lis h la inaîti, et qui, pour nous reinefcièr iioûs appellent les pretniers Venus! malheur à eux! — Au revoir, Hardouinî — Merci, citoyens èlectèurà; vous entendrez parler de moi, je vous le pronietà, je vous lé jure !

Et, d'un geste superbe, prenant le ciel à témoin du serment qu'il venait de îkire, il rentra chez lui, et, là, loin de toiiâ les yeux, sans témoins de sa faiblesse, il tomba étendu sur le tàpià, sanglo-

204 GRéATION ET RÉDEMPTION

tant, s'enfonçaat les mains dans les cheveux, et criant :

— Seul ! seul ! seul !

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