‹ Création & redemption: Le docteur mystérieuxChapitre 9 sur 16 · JACQUES · texte numérisé non relu

JACQUES

C'était ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis Taveîiture où, pour la première fois, Éva avait rougi.

Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller retrouver Éva.

Scipion obéit.

U trouva Eva près du ruisseau où il avait l'habitude de boire ; il vint à elle : la jeune fille dénoua le billetj et, quoiqu'il ne portât aucune trace d'écriture, elle lut.

Éva n'avait ni montre ni pendule, mais, sans même regarder le ciel pour voir où en était le soleil, à cinq heures moins cinq minutes elle vint s'asseoir sur le tertre.

A cinq heures précises, Jacques, rentré par la petite porte du jardin, venait s'asseoir à l'oml^re du pommier où Éva, cinq minutes auparavant, venait s'asseoir elle-même.

Jacques poussa un cri de joie, Êva avait Ja seconde vue.

146 CREATION ET rÉDEM^^TION

Il faisait une belle soîrée d*autoinne. Les detix amants étaient fiers et heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympâthiquement par toutes les fibres de l'âme; leur poitrine se gonflait superbement ^ il leur semblait à chaque bouffée d'air qu'ils respiraient le ciel.

A la figure solennelle et grave de Jacques, Éva se douta tout de suite qu'elle allait recevoir une communication délicate et importante.

Et en effet celui-ci regardait doucemeilt et «ërièusément la jeuiie fille,

— Éva, lui dit-il, j'ai exercé jusqu'ici Biir vôti§ Une action qui était nécessaire t)our Vous atiiéher au point moral et physique oîi Vous êtes parvenue aujourd'hui, mais à laquelle je renonce. Au moment où je vous i^rle, je retiiré à mOî toute ma puissance magnétique ; je Vous rends la triple liberté de l'âme, dil cœuf et de Tesprit; je vous rends votre sens moral dans toute son étendue; ]é Vous rends votre libre arbitre eniBû; ce n*est point à hioi que vous allez obéir, c*est à vpus-même. Jusqu'ici, ttous n'avons jamais parlé ensemble de l'engagement que Fhomme contracte avec la temme et qu'on appelle le mariage ; les devoirs de cet étal, je vous les expliquerai plus tard, noua n'en sommes encore qu'aux fiançailles. J^us avez jusqu'ici vécu dans la solitude, il est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un homme que vous aimiez.

Le DOCiTEUft MYSTéRïEUX Ul

— Jacques, vous Sâvôfc bien que c'est inutile, Irépondft Étà , mon fiancé^ c'est vous.

Jacques appuya k main d*Éva côtitre son cœur, et, tirant un anneau d'or de son doigt :

— Si telle est votre volonté, Éva, telle est aussi la mienne. Recevez donc, selon Tusage, cet anneau d'or, c'est le témoin de^notre promesse, c'est notre anneau de fiançailles. ^

£t il lui glissa au doigt un anneau magnétisé par lui avec l'intention que toi^tes le§ fois qu'Éva peiiserajt à Jacques ayant c^t anneau à la main, eUe le verrait tout absent qu'il fût^ sinon avec les yeux du corps, du moins iivec les yeux de l'âme.

UflDB ORTUS?

Arrivés au point où en étaient les deux amants, c'est'à--dire au jour de leurs fiançailles, une grave question devait se présenter à leur esprit, sinon comme un obstacle^ du moins comme une inquié*^ tttde.

De qui Éva était-elle la fille?

On sait comment Jacques Mérey avait obtenu du braconnier et de sa mère Tenfant qu'il avait emportée chez lui.

Deux motifs les avaient déterminés à confier la petite fille au docteur : le premier, tout égoïste, est qu*en remportant, il les débarrassait d'un grand ennui.

Le second, moins personnel, était l'espérance que les soins de Jacques Mérey pourraient améliorer l'état de Tidiote.

Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de rendre Fenfant le jour où elfe serait réclamée par ses parents véritables.

La certitude où il était que ces parents n'étaient ni le braconnier ni la vieille femme , la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait voulu se débarrasset d'elle en la déposant chez le braconnier, lui donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais réclamée.

C'est pour cela qu'il avait enfermé Éva dans le paradis terrestre qu'il lui avait créé et qu'il ne l'avait laissé voir que des quelques personneâ que nous avons nommées.

La première, la seconde, la troisième année même, Joseph, c'était le nom du braconnier, et Magdeleine, c'était celui de la vieille femme, n'étaient venus qu'une fois chaque année, prendre des nouvelles de l'enfant et demander à la voir.

Chaque fois, Éva avait été apportée devant eux ;

mais, comme dans les trois premières années sa guérison n'avait pas fait de grands progrès, ils avaient à peu près perdu l'espérance que le docteur, si savant qu'il fût, pût jamais faire de cette créature inerte, sans parole et sans pensée, un être digne de prendre sa place dans le monde des intelligences.

Puist il faut bien accuser Jacques Mérey de cette petite tromperie dans laquelle son cœur avait fait taire sa conscience, quand le mieux s'était déclaré d'une manière sensible, c'est lui qui, sans attendre que Joseph et sa mère vinssent demander des nouvelles d'Éva, allait leur en porter.

Pour se faire un ami du braconnier, à chacune^ de ses visites il lui faisait cadeau de quelques boîtes de poudre et de quelques livres de plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets à la ville,, recevait toujours avec une vive reconnaissance.

Aux questions sur l'état, sur la santé d'Éva, le docteur répondait évasivement :

— Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'espérance, la nature est si puissante !

Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans Éva la boule informe de chair qu^on avait emportée de chez lui, haussait les épaules en disant :

— Que voulez- vous, docteur, à la grâce de Dieu!

Puis les deux hommes allaient faire un tour en-

semble dans la forêt. Après que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse à la vieille mère, il tuait un ou deux lièvres, trois ou quatre lapins ; il rapportait son gibier à la maison et se gardait bien de parler à qui que ce soit de la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visités.

Quant à Éva, elle avait été longtemps insouciante de sa naissance, comme de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tiré son esprit des limbes où cette espèce d'hydrocéphalie dont elle était atteinte l'avait reléguée, elle commença à se préoccuper de son origine.

Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans

une des dernières visites qu'il lui &vait faites, le braconnier et sa mère. Mais ce souvenir n'avait rien de tendre» et aucun souvenir filial ne se remuait pour eux dans son cœur.

Jacques Mérey lui avait dit que deux ans ils avaient eu soin d'elle; elle leur était reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intérieure ne lui disait : < Cet hon^e est ton père, cette femme est ta mère. »

Il y a plus ; toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques Mérey l'écartait avec un certaia malaise qui laissait des traces sur son visage.

Si bien qu'elle avait fini par ne plm faire de questions sur sa naissance, et par ne plus chercher à connaître ses parents.

Pans une nature comme celle d'Éva, ouverte à toutes les intuitions primitives, ce silence avait lieu d'étonner.

Souvent Jacques . Mérey l'avait trouvée triste, soudeuse^ inquiète ; son cœur cherchait une voix mystérieuse lui demandant :

— Qui es-tu î

L'être humain est si faible, sî borné, si calamiteux, qu'il a besoin pour ne pas s'effrayer de luimême de se chercher des points d'appui et des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de' savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans lo, vie, à quel bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas.

Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de I^ le culte des ancêtres chez leg Indiens comme chez tous les peuples primitifs. L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme une bouture de cet arbre, Q'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le fils est responsable de rame de son père et du sort qui attend cette âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout

cela est une suite de Tinquiétude du sang pour remonter à sa source.

Au nombre des questions dont Thomme doit sérieusement se préoccuper chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant Linné met en première ligne celle-ci :

— Vnde ortus ? ( D'où viens-je ? )

Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours aux généalogies.

On connaît celle de saint» Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier homme et le-premier homme jusqu'à Dieu.

Toutes les anciennes religions sont des genèses ; elles racontent sous des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la filiation des choses, Torigine du monde, la naissance de l'homme, la succession des familles représentées Tune après l'autre par un chef; elles rétablissent en UQ mot le fil conducteur qui, remontant vers le passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature ; il lui disait le commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux mammifères.

Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement des atomes la forma* tion primitive des plantes, les différents essais de la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme.

Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du moins confornaes à la science de son temps, dont il avait touché et même dépassé les limites.

Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet mouvement de ses lèvres :

— Et moi, de qui suis-je née?

Toute la science du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et à se taire.

On raconte que Pic de la Mirandole avait dû soutenir une thèse qui avait duré trois jours.

Le 43ercle des connaissances humaines tel qu'il était tracé dans ce temps-là avait été parcouru, et, sur tous les points, Kc de la Mirandole avait défié ses examinateurs de le mettre en défaut.

L'Envie était pâle et se mordait les lèvres, n'ayant pas autre chose à mordre.

Les théologiens s'en mêlèrent.

La théologie était une forêt pleine de traquenards dans laquelle l'esprit le plus exercé avait bien de la peine à ne pas être pris; une sorte de puits ténébreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient pied, un buisson épineux où les plus vieux docteurs laissaient des lambeaux de leur robe.

Lui, simple, calme, grave, avait dérouté toutes les

arguties, évité lous les pièges^ désarmé tous les syllogismes, échappé à tous les dilemmes, usé tous les artifices.

Ce jeune homme était véritablement doué de la science universelle.

Alors, une courtisane qui aVait assisté b tous ces exercices moins pour voir et pour entendre que pour être vue elle-même, lassée de la lon^ gueur des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi, une question au savant invulnérable.

Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemblée*

Fier d'avoir démonté tous ses adversaires dans cette fameuse thèse De omni re scibili et de quibmdam aliis, Pic de la Mirandole considéra non sans un peu d'étonneraent cette femme qui osait rinterroger; un sourire de dédain plissait légèrement ses lèvres.

— Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est ?

Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien.

Eh bien, 11 en était de même pour Jacques Mérey; sa science était solide et universelle, on eût dit qu'il avait assisté au oonseil du Dieu créateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'ori* gine et le but des êtres, d'où ils viennent, où ils vont. Rien ne Tarrétait dans la filiation des ctéatu-

r€s, des éléments, des mondes, et il ne savait comment dévoiler la naissance de la femme qu'il ajr malt !

Tout ce qu'il savait, c'est qu'Éva n'était point la fille du bticheron ni de la bûcheronne.

En 1792, époque à laquelle nous sommes arrivés et qui va bientôt nous enaporter fivec elle sur ses ailes de feu, les races n'étaient point encore mêlées en France comme elles Font été dans la suite par la révolution française ; il y avait vraiment alors un type aristocratique ; si la noblesse s'était maintenue longtemps dans ce pays, dont les mœurs légères et faciles inclinent visiblement k Tégalité, cela tenait à la différence du sang.

Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang daiis la distinction de leur personne ; réchafaud de 98 aurait confirmé l'existence de cette égalité de race si l'hérédité physiologique avait besoin de confirmation.

On ne détruit que ce qu'on ne peut pa» effacer.

Je ne veux point dire que les familles nobles fussent supérieures aux familles plébéiennes; les premières recelaient en elle un germe de décadence et d'altération, tandis que les secondes, plus pures, plus vigoureuses, aspiraient fortement à la vie sociale.

Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de beauté qui leur était

propre, et qui tenait peut-être autant à Téducatioa qu'à la nature.

La Révolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beauté blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite à son gré par des alliances bourgeoises, elle le faucha.

''Ce type, Jacques Mérey, ce démocrate, ce socialiste par excellence, ne pouvait se défendre de le retrouver dans Éva.

Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies des épithètes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de mieux à lui dire que de l'appeler « Vase d'élection. » (Vas electionis.)

Ces signes d'élection, qui font de certaines femmes les vases précieux de la nature par la délicatesse de la matière et par la pureté des formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la jeune fille qui passait pour être celle du bûcheron.

Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans nœuds et aux ongles effilés, son pied petit et cambré, son cou onduleux qu'on eût pris pour de l'albâtre animé, tout dénonçait chez elle une race exquise, tout démentait l'origine roturière que les apparences assignaient h Eva.

Au fond, les opinions politiques de Jacques Mérey souffraient beaucoup de cet aveu qu'il était contraint

de se faire à lui-même. Il lui en coûtait' de démêler chez cette jeune fille les caractères d'une race qu'il détestait; il s*en voukit d'être obligé de reconnaître une beauté dans ce type dominateur; il eût donné dix ans de sa vie pour nier le témoignage de ses yeux, récuser la science et dire à la nature : € Tu en as menti. »

Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses de leur sang se précipitaient toutes vers leur déclin ; que la beauté des traits, la blancheur de la peau n^empêchent point dans les classes nobles Tinvasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la suite.

Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant .pas leurs alliances, ces races privilégiées s'épuisaient sur elles-mêmes, que les enfants de l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient infirmes et la carie aux os ; que les idiots et les idiotes abondaient dans les grandes maisons, et qu'après être tombée en quenouille par l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance;

Les signes de cette dégénérescence lui semblaient empreints sur le roi qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bonté négative a été caractérisée il y a dix-sept cents ans par Tacite.

Sa vertu consistait à ne pas avoir de vices.

Il retrouvait les mêmes indices d'épuisement et

d'imbécillité dans cette pâle noblesse qui, poussée par une main supérieure et invisible, prenait (ter. puis cent ans à tâche, d^ ruiner e|le-rm4n\e. et 3a fortune et ^ santé, ^

Éva commencaU çIq pou côté à eçicprimer hsiute-* çaeqt ses ^çiutes,

— Cet homme et cette femme, disait'^elte ^ Jacques en parlant du bûcheron et de. la bûcberonne, ont çu pou^r moi les soins d*un père et d'une mère ; ^t cependant rien ne me dit là, continus^U^ elle en mettant la main sur son qo^ur, que leur sa^g poit mon sang; bien au contraire, fai be^u in'^cau-r ter intérieurement, riep ne remise en moi pour eux, Eh bien, je dois vous le dire, Jacques, le démon de l'incertitude me dévore; vous m'^vçz tirée des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous» èteg le véritable auteur de mon existence. Vous m'ayei donné la lumière de l'âme et la lumière du coeur, Avant de vous connaître, je ne vivais pasi, je végétais. Vous avez fait de moi une créature à votre image, et pourtant, Dieu soit loué 1 vous n'aies pas mon père.

Elle rougit légèrement et reprit }

--^ Vous qui savez tout, mon Jacques bien^aimé, vous dont le regard perce les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance a'élèvejusr qu'aux astres^ vous qui scrutez les mondes dont l'océan de l'air est peuplé, vous qui'ypye^ au delà de nos yeux et qui entendes ce que l'oreille des

I)ommes n'entend pas, dites- moi de qui je suis née.

Et Jacques Mérey n'osait pad répondre.

ou IL EST PROUVÉ QU'ÉVA N'Eàt PAS LA t^lLLE DU BRAGONNIBR JOSEPH, MAÏS SANS QUE l'on SACHE DE QUI ELLB EST LA FILLB.

Le lendemain d'un jour où les questions d'É va étaient devenues plus pressantes^ le docteur résolut, coûte que coûte, de faire une démarche pour se renseigner,

n envoya Scipion à Joseph; Scipion avait un billet au cou. Jacques disait au braconnier :

« Demain, au point du Jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai besoin de gibier. »

Le lendemain, à six heures du matin, Jacques Mérey était à la cabane de Joseph.

On partit^ on tira quelques coups de fusil, on tua un lièvre^ deux faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion, à qui ses nouveaux talents n'avalent rien fait pôrdre des anciens, rapporta tout joyeux.

160 CRÉATION ET UÉDEMPTION

L'heure du déjeuner arriva ; on s'assit sur Therbe, et Jacques Mérey tira de son camier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une gourde de bon vin.

Lorsque quelques gorgées de cette liqueur à laquelle il goûtait si rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le braconnier le chapitre d'Éva.

— Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n*es venu voir la petite.

Le braconnier haussa les épaules.

— Que voulez- vous! dit-il, ça me retourne le cœur quand je la vois.

— Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher Joseph, continua Jacques. .

— Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas? Samuel Simon, le crétin de la rue deFÉcluse, lui aussi, parle; il dit papa, maman. A quoi ça Tavance-t-ilî

— Êva parle, et parle bien, je t'assure, Joseph ; elle est môme très-savante.

— Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon.

— Non, elle marche et elle court très-légèrement.

— Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là, monsieur Jacques; car, la pauvre petite» je m'y

étais attaché, tout idiote qu'elle était, et je Faimais comme si j'étais son père.

— Quoique vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph?

Le braconnier changea de couleur; il avait, malgré lui et sans y songer, laissé échapper son secret,

— Je crois que j'ai dit une grosse bèUse! fit-il.

— En m'avouant que tu n'étais pas son père ? 11 y avait longtemps que je le savais.

— Conament cela ? demanda naïvement le braconnier. '

Jacques haussa les épaules.

— Espérais-tu me cacher quelque Chose^ à moiî N'as-tu pas entendu dire de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme le bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit à la matière n'en ait point assez luimême pour lever les voiles d'une intrigue et pour pénétrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien que ce secret ne soit sinon un crime tout à fait, du moins une abominable action.

— Comment cela, monsieur Jacques?

— Les parents de la pauvre Éva auront voulu se débarrasser d'un être inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien d'inutile ni d'inerte, et de tâcher de faire ce que j'ai fait, c'està-dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur taille le marbre avec son ciseau. Us au-

168 CBSATÎON ET RÉPIMPTION

root peasé d'abord à te jeter dans quelque éiacg, ou à l'étouffer entre deu}( mate^Ias, mais la peur les iiura r^teûus; peut^tre savait^on qu'ils avaient cette enfant I En tout cas> Dieu le savait ! A défaqrt de la justice des hommes, ils ont. craint la justice de Dieu!

Sans approuver tout à fait, Joseph fit un signe de la tête qui aeo^lait (ttre < f Vo^s pourriez bien avoir raison. ».

— Tu as pensé quelquefois h celQ, n'est-eç pas, Joseph î

— Oui, répondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans inquiét^ude*

— Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter franchement tout ce que tu sais de cette jeune fiUe et de s^a naissance,

-^ Je ne demanderais pas mieux, monaieir Jacques, car vous nous avez rendu un grand aervico et à elle aussi; mais...

— - Mais quoi ?

— Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire à l'enfant?

— Je te promets, Joseph, que, excepté elle, nul ne Saura jamais un seul nK)t de ta révélation.

— Et d'ailleurs, tenez, continua Joseph en hoimme décidé, il y a déjà un temps que ee secret-là me pèse, et que j'éprouve le besoin de m'en déeharger.

— Parle donc, je t'écûute,

-^ C'était le 29 déeemhrei 171)2] il y mii au

r.B DOCTEUR MYSTERIEUX 163

mois de décembre prochain dix ans de cela, que^ voyant une jolie gelée suivie d'une petite neige fine qui recouvrait ^ peine la terre, je me dia à moimême : € Joseph, mon ami, voilà un joli tempa pour faire un coup de fusil, » Sup quoi, je pris n^on chien.

-^ Scipion? demanda Jacqu^,

— Non, son prédécesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant^ qui s'appelait tout simplement Canard; et nous partîmes. Nous voilà en chasse : un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-là. Pif! paf ! deux Hèvres dans le carnier, Tun fera le civet, l'autre fournira la garniture; pendant ce temps, la mère était restée à la maison, elle filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout à coup deuif hommes masqués poussent la porte et entrent. Qui fut effrayée? je vous le demande ; ce fut-elle ! Elle crut qu'on venait pour m''arrêter, car les anciens seigneurs de Ghazelay étaient durs aux braconniers, on disait même qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du château, sous prétexte qu*il8 avaient droit de justice sur leurs terres; ees hommes la rassurèrent en lui donnant le bonjour avec la main ; puis Tun des deux s'ap^ procha d'elle, laissant en arrière son compagnon, qui avait Fair de porter un paquet sous son itiànteau.

» — Femme, lui dit l'homme qui s'était approché d'elle, je sais* que vous avez été banne nourrice et

bonne mère, quoique votre fils ait un peu tourné au chenapan...

» — Oh ! monsieur, mon pauvre Joseph ! s'écria ma mère, peut-on dire...

» Mais lui Tinterrompit.

» — Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous. Pourriez-vous vous charger d'un enfant?

» — Bien certainement, monsieur.

j) — L*aimeriez-vous?

» — Comme s'il était le mien, pauvre agneau !

» — Vous êtes plus vieille que je ne croyais.

» — Bon ! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend toujours.

» — Mais , continua l'homme masqué , je dois vous dire une chose.

» — Laquelle î

» — C'est que l'enfant est imbécile.

i> — Elle n'en a que plus besoin de bons soins, répondit la mère.

» — Ces soins, vous les lui donnerez, alors î

» — Oui ; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que l'enfant ne manquât de rien, que les parents voulussent bien venir à notre secours.

» — Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille ?

» La mère calcula.

» — Cent francs, monsieur, cela vous paraît-i de trop ?

» — Vous aurez trois cents francs par an tant que rénfant restera chez vous, et cinq cents francs tout de suite.

» — Oh ! monsieur, pour ce prix-là, elle sera raitée comme une dauphine.

» — C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois. Chaque mois sera payé d*avance. Faites-moi un reçu des huit cents livres et de l'enfant.

» — Âh I monsieur, dit la mère, voilà le malheur f c'est que je ne sais pas écrire.

» — Diable I fit l'homme en se retournant du côté de son compagnon, voilà qui est fâcheux !

» J'étais là depuis les premiers mots de la con* versa tion; car, voyant entrer deux hommes chez ma mère, j'étais accouru vite et m'étais glissé par la petite porte du fournil.

» J'avais donc tout entendu. Je m'avançai.

» — -Mais je sais écrire, moi, monsieur, disje à l'inconnu, et je vais vous donner les reçus que vous demandez*

» — Quel est cet homme? s'écria le visiteur masqué.

» — C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout à l'heure un chenapan.

» — 11 n'est point question de cela, ma mère; que ces messieurs m'appellent comme ils voudront.

166 CRiÉArtON ET ttébËMt^tlON

je sàiâ que je suis honhété faofniiié \ 6elâ me suffit.

» Je tirai une plume et du papier de rarmoiX'è, tSit je voyais dabs le nourrissage de renfant une bonne àffatte, et je ne Toûlais pas que la mère la manquât.

» — Dictez, monsieur, dis-je en m^âsseyânt devant la table et tti*apprêtant à éerfre.

» L'homme s'appuya sur le dosslet dé ftià «hàîse pour suivre tûâ plumfe des yeux et voir sîg'écrîvids bien ce qu'il dictait.

» — Écrivez, dh-fl.

» J'écrivis :

« Cejourd'hui, 29 décembre 1782, j'aî reçu d'uii » inconnu une petite fille de dnq ftnd reconnue » idiote et incurable; je m^ëngage, au ôom de ma 9 mèrô et au mien, à la g&fder à ta cabane ou dans ï> tout autre domicile que je choisirai, jusqu'à ce ^ 'qu'elle me soit réclamée par la personne qui mé » présentera ce reçu et l'autre moitié du lotfc d'ôf » dont là première moitié sera ou plutôt est à » l'instant même déposée entre mes mains. »

ù L'inconnu tira de la poche de son gilet un louië coupé en deux d'une façon bizarre, mais cependant dont les deux moitiés s'adaptaient parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua :

« K!;elui qui dépose l'enfant entre les mains de » Joseph Biangy et tle sa mère, outre la somme de

LE DOCTEUR MYSTÉHIfiUX lêi

> huit cents francs qu'ilê ont reçue à la stguatufe 9 des présentes) é'eoga^ à leur ^yér toi» les ians » ei d'avance la somme de ^ois cents francs. Et si i> l'un des deux meurt) au survivant des dMt lu. » même somme sera payée^

• Quand Tenfant aura atteint Tàge de quinze ans> » cdmme die néoessicm'a peut-être de nôUVdlee dé^ » penses, on prendra de nouveaux arrangements.

9 Selon les soins qUe l'on aura pos de Tenfant, 9 uhe récompidaee sera donnée. 9

» — Signez, dit l'homme masqué ; signez pour j> votre mère et pour vous. "^

» j'écrivis au bas du reçu :

â Accepté pour ûaÀet pour ma tdke, avas enga- D g&BûMi de me donformer à tout ee qui est porté

» à l'engagement ci-dessus.

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