‹ Création & redemption: Le docteur mystérieuxChapitre 7 sur 16 · UNE AME A SA GENESE · texte numérisé non relu

UNE AME A SA GENESE

Huit jours après, la besogne était terminée ; le gazon, semé dès le premier jour, commençait à sortir de terre. Le bassin, foncé d& gravier pris à la rivière, entouré d'une grille qui empêchait l'enfant d'y rouler, disposé de manière à ce qu'elle y pût prendre, sous la surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne générait le caprice de ses mouvements, s'étendait sur un diamètre d'une dizaine de pas ; enfin des fleurs avaient été transportées dans leurs pots, pour qu'elles n'eussent point à souffrir du .déplacement, et formaient de leurs différentes nuances trois tapis bariolés.

Le petit Éden était prêt à recevoir sa petite Eve.

L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pensé à lui en donner un. Qu'avait-on besoin de l'appeler , puisqu'elle ne répondait pas ? Elle avait bien reçu autrefois sans doute, au moment de sa naissance, le nom de quelque saint ou de quelque sainte porté au calendrier, mais ces élus du Seigneur avaient si mal veillé sur leur filleule, que ce n'était . véritablement pas la peine de rechercher ce nom ira-

puissant^ et qui, d*ailleurs^ était probablement perdu volontairement au fond de la mémoire de ses nourriders.

Mais Marthe la Bossue, qui non-seulement avait un nom, mais aussi un surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito ; elle tourmenta donc tant son maître pour savoir le nom de Tenfant, que celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir à répondre à une appellation, lui répondit qu'elle se nommait Éva. Et ce n*étàit pas sans raison et sans y avoir réfléchi que Jacques Mérey donnait ce nom à la petite orpheline ; n'avaitil pas essayé de faire sur elle la même œuvre que Dieu avait faite sur la première fem)ne? Cette création toute matérielle qui lui était tombée entre les mains, n'allait-il pas, lui, si son projet réussissait en faire une créature que Dieu pourrait reconnaître parmi les femmes, comme il reconnaît une fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif eùt-il pu* lui donner que celui d'Éva?

Nous disons Eva, parce que lui seul persista à lui donner ce nom. Marthe la Bossue trouvait le nom de Rosalie bien plus joli, et elle demanda la permission de substituer ce nom à celui que le docteur lui désignait, et qui d'ailleurs n'étaitpasdans le calendrier.

Jacques Mérey, qui commençait à éprouver un

sentiment étrange pour la petite fille, ne fut point

- fâché que tout le monde l'appelât d'un nom tandis

qae lui sedl l'appellerait â*un' autre^ e^ tandis ^ii M seul elle répondrait lorsqu'il rappellerait de <ee nom-là.

L'enfant, appelée Rosalie par tout le monde , fut donc par le docteur 8eul appelée Éva.

Le jom* où Éva fit son entrée dsns le jardin étail une t;haode journée d*été ; il ût étendre un tapis sous le berceau de tilleuls, et Scipion, bien lavé^ bien frotté à son tour, fift a(knis à partager l'ombre avec Fenfant.

Le docteur avait beaucoup compté sur te chien pour l'afider dans soh t&ufvre de citation. Le chien porterait un jewr Éva sar son ^os ; le cWen traînerait un jour la voiture d'Éva; en attendant, le chien, avec trae adresse admirable, jouait avec l'enfant, lui impnmàit malgré elle -ce mouvement qui hd paraissait antipathique, mais qu'elle acceptait de la part dtt'Chîen,

Pendant toute cette première journée, le docteur se tint en tiers avec tes deux pauvres êtres qu'il ne quittaH; pas des yeux.

L'enfant était nue, ^a chateur te permettait, et le docteur Tie voulait, par aucun obstacle, gêner ses premiers mouvements ; plusieurs f(>i$, il essaya de la faire tenir debout; mais ses jambes plièrent, même en donnant un banc pour appui à ses mains.

Le docteur vit donc qif il l&liait, momentanément dti moins, ne ^occuper que de r^rganisme, pour

LE DOGTBUH. MYSXBRIBUX 71

le fsettre ea état d'accepter ultérieurement les bénéfices d*uii traitement moral.

Les premiers jouvs et même les premiers mois se passèrent en soins médicaux destinés à comr battre le lymphatisme de ce^ corps.

Ceiuraitd*abord des bains froids dans le bassin de la s<Kirce; ces bains commencèrent d'abord à faire jeteir des cris de douleur à Tenfaat :. il en est toujours ainsi, et dans notre pauvre natucabumaine le cri de douleur précéda le cd de joiâ; piûsi. aux. bains froids, aux(|iae]fi la pedte Éva s*babitiia peu^à peu, qu'elle supporta bientôt sans angoisse,, et ^'elle finit même par prendre avec plaisir,^ succédèrent, quand lea jours de chaleur furent passés, les bains salias et alcalins, auxquels vinrent en aide une bonne eA succulente noucritare.

Chez le. braconnier^ l'enfant n'avait jamais.n>angé que des soupes au. lait ou de& panades; lai soupe au bœuf y était rare, et a peine l'enlant avait-^elle euToccasion d'engoûter deux.ou.trois fois dans sa vie.

D'ailleurs^ sous le ra$»pdrt.de la nourriture,, elle ne manisfestait aueune préférence; elle, avalait ce qu'on lui donnait, ^ le mouvemeixt de ses mâchoires, comme tous les autres mouvements de son corps, était purement instinctif.

Le docteur commença par substituer d'excellents consommés aux panades et aux soupes au lait;, puis> peu à peU|^ quand IL se fut assuré qpie L'estomac

pouvait supporter quelque chose de plus substantiel, il en arriva aux gelées de viandes blanches d'abord, puis de viande noire et particulièrement de gibier, cette dernière viande contenant le double de partie nutritive des autres.

L'hivef se passa tout entier dans ces soins de tous les jours, et sans que Ton pût constater le momdre progrès dans l'intelligence ou dans l'ocganisme physique de Tenfant. Mais la patience du docteur semblait plus obstinée que Ta faiblesse qu'elle avait entrepris de combattre.

Souvent il était près de désespérer.

Un fait qu'il provoqua, et qui réussit selon ses désirs, lui rendit toutes ses espérances.

Un jour, il ordonna à Marthe d'emmener le chien et de l'enfermer dans une niche bâtie au fond du jardin, où l'on ne pouvait entendre ses cris.

Mais le chien ne voulut pas suivre Marthe ; il fallut que ce fût le docteur lui-même qui le conduisit à la niche et qui lui ordonnât d'y rentrer.

L'intelligent animal comprenait à quelle sépa» ration on le candamnait; contre tout autre que le docteur, à coup sûr, il se fût défendu ; mais par le docteur il se laissa enchaîner et enfermer, se contentant de se plaindre douloureusement d'une pareille injustice.

Bien entendu que ce fut le docteur qui se chargea de porter la nourriture au pauvra prisonnier. Pour le consoler, il lui laissa une gamelle pleine d'une

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«oupe qu'il avait tout particulièrement recommandée à la vieille Marthe, Puis il revint près d'Éva.

C'était la première fois depuis près d'un an que la petite fille était privée de son compagnon; elle l'avait vu sortir avec le docteur, et l'avait suivi des yeux jusqu'à la porte ; en ne le voyant pas rentrer avec lui, ses yeux demeurèrent fixes et marquèrent une nuance d'étonnement.

Le docteur saisit cette nuance^ tout Imperceptible qu'elle était

Mais ce ne fut pas tout. Le reste de la journée se passa. L'enfant, inquiète, regardait à droite et à gauche, faisant même de certains mouvements qu'elle n'avait jamais faits pour regarder derrière elle ; puis des plaintes, vers le soir, commencèrent à s'échapper de ses lèvres.

Mais ce n'étaient pas des plaintes que voulait Jacques Mérey ; souvent déjà, il l'avait entendue se plaindre; c'était un sourire, car il ne l'avait jamais vue sourire encore, et cependant peu à peu, incontestablement, les traits de son visage s'étaient accentués; l'œil s'était agrandi, tout en restant sinon atone, du moins vague ; le nez s'était formé, les lèvres s'étaient dessinées et avaient pris une teinte rosée ; enfin sa tète s'était couverte de cheveux du plus beau blond.

Le docteur veilla près d'elle ;-- les plaintes de la journée se continuèrent pendant le sommeil. Deux ou trois fois, l'enfant fît des mouvements plus brus- ^

ques qu'elle n'en faisait étant éveillée, et elle agita son bras avec moins de mollesse que de coutume,

Rèvait-elle ? y avait-il une pensée dans ce cerveau ? ou n'était-ce que de simples tressaillements nerveux qui la secouaient?

Il saurait cela le lendemain.

Le lendemain, en s'éveillant, ^va trouva près d'elle le chat, pour lequel elle n'avait jama|s manifesté ni sympathie ni antipathie; c'était Jacques Mérey qui avait placé là l'animal afin de voir comment raccueillerail; Éva.

Ëva, à moitié éveillée, sentant un poil doux à la portée 46 sa main, commença par caresser l'animal; mais, pei* à peu, s^s yeux s'ouvrirent et, avec U fatigue viaiblo d'un effort accompli, se fixèrent sur le Président, qu'elle commençait à ne plus confondre avec Scipiop; enfin, reconnaissant l'identité du matou, elle le repoussa avec un dépit assez visible pour que l'irascible matou 9e crût insulté et sautât à bas du lit cle l'enfant.

Dans ce moment, on entendit par les escaliers un grand bruit de chaînes et comme le galop d'un cheval qui aurait gravi l'escalier du laboratoire, puis la porte mal fermée s'ouvrit sotis une violente ser cousse, et Scipion parut, délivré de sa captivité.

Il .avait brisé sa chaîne et mangé sa porte.

Il vint se jeter sur le lit d*Éva.

Éva jeta un cri de joie, et, pour la première (ois, fumfiU

C'était le dénoùment qu'attendait le docteur, quoiqu'il Teùt préparé d'une autre façon, et qu'il eût compté sans la vigueur et sans l'impatience de Scipion.

Il s'empressa de détacher du cou du chien le collier et la chaîne qu'il traînait, et dont les anneaux eussent pu blesser les membres délicats de l'enfant. Puis, joyeux» il contempla celte double joie se manifestant dans une mutuelle caresse.

Ainsi, la veille, l'enfant avait bien véritablement regretté le chien.

Ainsi, la nuit, l'enfant avait bien véritablement rêvé.

Ainsi, malgré les vingt-quatre heures écoulées, Éva n'avait point oublié Scipion.

Il y avait -dans le cerveau de l'enfant, sinon la mémoire encore, du moins le germe de la mémoire.

Jacques Mérey murmura tout bas la devise de Descartes : Cogito, ergo suvi> ( Je pensé, donc je suis. )

L'enfant pensait, donc elle était.

Puis, aux premiers jours du printemps, quand Teau eut reprit son cours et son murmure ; quand avril eut fait éclater les bourgeons laineux des hêtres et des tilleuls ; quand l'herbe eut de nouveau de sa tête verte percé la surface brune de la terre, par un beau soleilet par une belle matinée, Tenfant, suivie du chien^ fitsa rentrée dans 80& paradis.

Le tapis l'attendait sous les tilleuls ; mais cette fois, une surprise attendait Jacques, qui fut la récompense de ses soins. En se cramponnant à l'angle du banc, Tenfant se souleva d'elle-même, et, aidée du docteur, qui appuya ses deux mains au rebord de la banquette, elle se tint debout, et, toute joyeuse, poussa une exclamation de plaisir qui pour le docteur fut une exclamation de triomphe.

Ainsi venait de se révéler presque en même temps le double progrès de la pensée dans le cerveau et de la force dans les muscles. Ainsi, comme chez les autres enfants, et en retard seulement de six ou sept années, se développaient ensemble ces deux jumeaux, l'un terrestre, l'autre divin, qu'on appelle le corps et Tâme.

PRIMA GHE SPUISTI l'àURA.

C'était un progrès à ravir le docteur de joie, mais un progrès relatif.

Éva commençait à distinguer ce qui se trouvait dans le cercle de son rayon visuel; mais elle paraissait insensible au bruit, et, pour quelque bruit

qui se fît autour d'elle, elle ne se retournait point.

Le docteur s'arrêta à une idée qui lui était déjà venue plusieurs fois, mais que, dans la crainte d*avoir deviné vrai, il n'avait pas voulu approfondir : c est que la pauvre enfant était sourde.

Un jour qu'elle jouait avec Scipion sur la pelouse, et que, trop faible encore pour se tenir sur ses jambes, elle se traînait sur ses pieds et sur ses mains, le' docteur, qui avait abandonné pour elle creusets et cornues, monta à son laboratoire, prit un pistolet, le chargea, et vint le tirer derrière Éva et à son oreille.

Scipion bondit^ * aboya, se précipita dans les massifs, les fouilla pour savoir sur quel gibier le docteur avait tiré.

Mais Tenfant ne tressaillit même pas.

Elle suivait des yeux le chien, elle paraissait s'amuser de sa folie, elle lui faisait de la main, et pour le rappeler auprès d'elle, des gestes tout à fait inintelligibles d'un autre que lui. Mais, tout en s'occupantde l'effet, elle était restée complètement étrangère à la cause.

Alors, le docteur résolut d'employer l'électricité comme adjuvant au traitement que subissait la jeune fille : toutes les fois qu'elle retombait dans ses phases de torpeur, et ces phases à peu près périodiques se renouvelaient pendant vingt-qnatre, trente-six ou même quarante-huit heures, deux ou trois fois par mois , Jacques Mérey la frictionnait

avec une brosse électrique, lui faisait prendre des , bains d'eau électrisée, et dirigeait mr le conduit auditif un courant électrique continu pendant quelques minutes d'abord, puis pendant un quart d'heure, un demi-heure et même une heure.

Au bout de trois mois de traitement, le docteur renouvela l'expérience du pistolet.

L'enfant tressaillit et se retourna au bruit.

Il était évident pour le docteur que, jusquelà, Éva avait été muette parce qu'elle avait été sourde ; quand elle entendrait le bruit de la parole, qui ne parvenait pas encore jusqu'à elle et qui frappait son oreille sans y pénétrer, elle parlerait.

Mais le docteur était encore loin d'avoir atteint ce résultat.

Aussi continua-t-il avec énergie le même traitement électrique. L'enfant paraissait physiquement s'en trouver à merveille, et elle y recueillait un remarquable accroissement de forces physiques. Aussi le docteur résolut-il de faire une autre tentative.

Le pauvre voiturier qui avait eu la cuisse brisée, et à qui le docteur avait si heureusement fait Topération que nous avons décrite, outre les trois cents francs que lui avait fait obtenir *son protecteur inconnu, avait obtenu de la mairie d'annoncer à son de trompe dans les rues d'Argenton les nouvelles municipales, les ventes publiques» les objets per« dus, les récompenses promises.

iQ ïmX ^Q sa trompetto éteit populairo

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ArgentOD^ et, dès que Ton entendait sa fanfare ac« coutumée^ la seule quil sût, chacun, mis en mouvement par ce désir de nouvelles si impérieux dans les petites villes, où elles sont si rareâ que Ton en fait quand il n'en vient point, accoudait au carrefour où elle se faisait entendre.

Un jour qu*il venait de remplir son office et qu'il passait devant la porte de Jacques Mérey, celui-ci l'appela.

Basile se bâta de se rendre à l'invitation du docteur, aussi vite que le lui permettait sa jambe de bois>

Le docteur, Inutile de le dife, était resté un dieu pour le brave Basile, qui, voyant de quelle pluie de bénédictions, la Providence Tàvait gratifié depuis son accident, en était arrivé à ne pas regretter sa jambe, qui ne lui eût jamais, présente, rapporté ce que, absente-, elle lui i*appôrtait.

Jacques Mérey expliqua à Basile ce qu'il désirait de lui : c'était sa fanfare la plus aiguë.

Basile avoua naïveùieat au docteiir qu'il n'en savait qu'une, mais qu'il pouvait, si l'oreille destinée à l'entendre n'était pas trop délicate, aii risque de quelques notes hasardées, la monter un ton plus haut.

Le docteur répondit que l'instrumentiste ne devait pas craindre de risquer quelques sons discor-* dantdc Ulea lui eût demandés s'il ne les lui eût pas cffertadelui-mdme«

Tous deux montèrent au laboratoire, car on était arrivé aux premiers froids d'hiver. La douce chaleur de poêle, chaleur maintenue de 18 à 20 degrés, permettait à l'enfant de rester vêtue d'une simple chemise. Elle était couchée sur Scipion et tenait le Président entre ses bras.

Le Président était beaucoup moins lié avec l'enfant que Scipion. Et, il faut le dire, malgré le nom que lui avait donné Marthe, et malgré sa fourrure bien autrement douce que celle du chien, le Président n'était pas d'un caractère facile, et, de même qu'il y a toujours beaucoup du chat dans le tigre, il y a toujours un peu du tigre, dans le chat. Et Marlhe elle-même, malgré sa tendresse de mère pour le quinteux matou, n'était pas à l'abri d'un coup de griffe dans ses jours de misanthropie.

Il est vrai que, si le Président eût été amplement ^ doué de ce filon de mémoire qui avait à la grande joie du docteur, traversé le cerveau d'Éva, il eût bien, malgré sa fourrure immucalée et son embonpoint chanoinesque, eu quelques reproches à faire à la vieille servante, quand l'indifférence moqueuse des chattes argon tonaises lui rappelait que sa trop prévoyante nourrice ne lui avait pas rendu Téquivalent de ce qu'elle lui avait ôté.

Mais jamais avec Éva le Président n'avait manifesté un de ces moments d'impatience, et jamais la moindre égratignure rayant d'un trait la peau, kélas ! trop blanche de l'enfant, n'avait témoigné

que les griffes aiguës de Tinvolootaire soprano fussent sorties de leur fourreau de velours.

Le docteur recommanda à Basile d'entrer sans bruit, non pas à cause de Tenfant qui ne Tentendrait pas, à coup sur, mais à cause du chien et du chat qu'il pourrait effrayer. Aussi , malgré le bruit que faisait eu frappant sûr le parquet cette jambe que Basile devait à la libéralité du docteur, ils arrivèrent tous deux, leurs pas assourdis par le tapis, à la distance d'un mètre à peu près du groupe pittoresque que formaient l'enfant entre les deux animaux.

Scipion et le Président, qui avaient Toreille fine, avaient bien entendu venir deux personnes, mais Tune de ces deux personnes était le maître, et par conséquent on le savait trop bienveillant pour supposer, même eût-on les .susceptibilités excessives du chien et les mauvaises imaginations du chat qu'il vînt avec de méchantes intentions. Quant à celui qui raccompagnait ce n'était pas tout à fait un inconnu pour les deux animaux. Assis sur le seuil de la porte, Scipion, et, couché sur son toit, le Président, l'avaient plus d'une fois vu passer devant la maison et même s'arrêter pour parler au docteur. .Quant à cet instrument d'une forme inconnue qu'il tenait à la main, c'eût été par trop d'intelligence aux deux quadrupèdes de le suspecter, tous deux ignoraient les tonnerres d'inharmonie et de discordance qu'il renfermait dans son sein. Aussi, lors-

tô CRÉATION ET REDEMPTION

qu'il rapprocha de sa bouche, mouvement que ne vit point Éva, mais que suivirent en clignant béatement les yeux le Président et Scipion, nul ne se douta de ce qui allait arriver.

Tout à coup la formidablefanfare éclata si terrible, que d'un seul bond le Président fut sur le toit voisin en passant à travers un carreau qui se trouvait sur sa route ; que Scipion fit entendre le plus lugubre gémissement qui fût sorti du larynx d'un chien hurlant à la lune, et qu'Éva se prit à plegrer. L'épreuve était heureuse mais non concluante. Éva pouvait aussi bien pleurer à propos de la fuite du Président ou du brusque mouvement de Scipion qu*à propos de la fanfare qui venait d'éclater si inopinément sur sa tète.

Aussi fit-il signe à Basile de s'interrompre, et comme Éva continua de pleurer encore quelques minutes, il fut impossible de connaître la véritable cause de ses larmes.

Mais, ses larmes ayant cessé, le docteur prit Scipion par le collier, afin qd'aucun mouvement de l'animal ne vînt effrayer la malade, et ordonna à Basile de recommencer son morceau. Basile, orgueilleux de l'effet qu'il avait produit, ne se fit pas prier; il rapprocha Imstrumeut de sa bouche, et en tira un son si terrible et si menaçant, que les larmes d'Éva recommencèrent et qu'elle fit un mouvement pour fuir comme avaient fui le Président et Scipion.

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Dès lors, il n'y avait pas de doute à conserver, c'était bien la trompette qui avait fait pleurer l*en-» fdnt, et la fuite du Chat et les lamentations du chien , n'étaient pour rien dans ses larmes.

Le docteur, enchanté de l'épreuve et -convaincu de la bonté de son système curatif, donna un écu de six livres au musicien, qui fît toute sorte dé difficultés pour recevoir de l'argent de celui dont il avait reçu la vie; mais le docteur insista tellement, que Basile finit par mettre son écu de six livres ^ dans sa poche, offrant à son sauveur -de revenir toutes et quantes fois il lui plairajt, offre obligeante, mais dont le docteur ne profita pas.

Scipion, bon caractère, esprit calme et bienveillant, revint, aussitôt que Basile fut sorti, se remettre à la disposition de Tenfant; mais le Président, caractère plus aigre et plus rancunier, ne reparut qu'à l'heure de la pâtée.

• Malgré la lenteur du traitement, car il y avait près de deux ans déjà qu*Éva avait quitté la maison du braconnier, la joie du docteur était grande, car il ne doutait pas que la malade ne fût en voie de guérison.

Il laissa écouler trois autres mois pendant lesquels l'enfant fut soumise à un traitement électrique décroissant, car Jacques Mérey craignait de fatiguer outre mesure les organes, sur lesquels il opérait ; puis, un jour, il fit apporter un orgue qui; avec toute -

sorte de précautions, lui était arrivé de Paris par le roulage.

Il y avait bien un orgue dans l'église d'Argenton, mais il y avait aussi un curé, et Jacques Mérey était tenu par tout le clergé pour un si mauvais chrétien, qu'à moins d'exorcisme opéré sur lui, on ne lui eût point permis de faire ses expériences dans l'église.

Comme rien ne lui coûtait quand il s'agissait d'Éva, il avait donc, dans les espérances curatives qu'il fondait sur la musique, fait sans la regretter le moins du monde la dépense d'un de ces orgues de salon qui coûtaient alors cent cinquante ou deux cent pistoles, et qu'on était obligé de faire venir d'Allemagne, la fabrique d'Alexandre étant encore inconnue.

Aux larmes versées par Éva lorsque Basile avait exécuté son morceau, le docteur avait non-seulement acquis la certitude qu'elle avait entendu, mais avait conçu l'espérance qu'elle aurait le sens musical, et que les larmes lui étaient venues aux yeux autant de la discordance du musicien et de l'instrument que de la formidable harmonie qui s'était échappée de leur réunion.

Ce fut toute une grande affaire que l'installation de cet orgue, sur lequel Jacques Mérey comptait énormément. La question n'était pas de le placer et de l'établir avec l'aplomb convenable à ces sortes d'instruments, mais il importait qu'aucune vibration n'eu sortît avant l'heure oii Jacques Mérey désirait

que ses sons mélodieux produisissent leur effet, non-seulement sur l'oreille , mais aussi sur le cœur de Tenfant,

On était aux premiers jours du printemps, dans cette période merveilleuse où un nouveau fluide se répand par toute la nature, et, comme une chaîne d'amour, fait éclore les êtres qui ne sont pas hés encore et rattache d'un lien plus ardent ceux qui ont déjà §ubi son influence.

C'était la troisième fois que les bourgeons des arbres éclataient sous les jeunes et premières feuilles d'avril depuis qu*Éva, encore enfermée dans son bourgeon d*hiver, attendait dans la maison du docteur, un rayon de ce soleil vivifiant; elle avait dix ans.

Jacques Mérey attendit que se levât une de ces journées qui remplissent toutes les conditions vivifiantes de cette aurore printanière à laquelle les choses inanimées semblent elles-mêmes devenir sensibles ; il ouvrit la fenêtre pour qu'un rayon de soleil pénétrât dans le laboratoire; il attira les branches de lierre qui pendaient du toit pour faire à ce rayon un voile de verdure ; il coucha l'enfant sous le flot tempéré de cet œil de feu, et, tandis que son sourire et ses meaibres détendus indiquaient ce bien-être qu'éprouve toute créature sous le regard du Créateur, il marcha à son orgue ouvert d'avance et laissa tomber ses mains sur la première mesure du Prima clie spimti l'aura^ de CiiTiaro^a.

8e CRÉATION ET RÉDEMÏ»TI0N

Jacques Mérey n'était pas ce qu'on peut appeler un habile instrumentiste, c'était seulement un de ces hommes d'harmonie qui ont en eux toutes les qualités intellectuelles, musicales, poétiques, qui naissent de Taccord d'un grand cœur et d'un esprit élevé. Il eût été poète, il eût été peintre, il eût surtout été musicien, si cette fureur du bien ne l'eût entraîné sur les traces des Cabanis et des Condorcet.

Ce fut donc avec une mélodie toute particulière que l'instrument presque divin vibra sous ses doigts eu sons mélancoliques et prolongés, et, comme le musicien s'était placé de manière à ne pas perdre le moindre effet produit par l'instrument sur l'auditeur, il put voir, au premier flot de mélodie qui se répandit dans l'appartement, Éva tressaillir, relever la tête, sourire, et, sur ses genoux, en s' aidant à peine de ses mains, venir à lui comme le magnétisé vient au magnétiseur, et, arrivée près de sa chaise, s'accrocher aux bâtons et se soulever de toute sa hauteur en se soutenant au dossier du siège ei en s'abreuvant à celte source de notes qui jaillissait des touches de l'orgue sous les doigts du* docteur...

Le docteur, joyeux, la prit dans ses bras et la pressa contre son cœur, mais Éva, l'écartant doucement, laissa retomber sa propre main sur Fivoire de l'orgue et en tira aveu une satisfaction étrange un long gémissement.

Mais elle n'essaya môme pas de recommencer, et laissa retomber sa main inerte auprès d'elle, comme si elle eût reconnu l'impossibilité de produire les mêmes sons qu'elle venait d'entendre un instant auparavant.

Alors, par des mots inarticulés, elle essaya de faire comprendre son désir.

Le docteur, qui n'avait qu'unie âme pour lui et pour elle, crut avoir compris ce murmure, si inintelligible qu'il fût, et, laissant retomber ses deux mains sur l'orgue, il reprit le mprceau où il l'avait abandonné.

Il y avait dan<^. le jardin, t(3us les ans, une nichée de rossignols ; le docteur avait recommandé pardessus toute chose qu'on ne tourmentât jamais le ûiàle sur sa branche, la femelle' sur son nid, les petits sous elle.

Aussi, tous les ans, quelque échappé de la nichée dernière, peut-être le même mâle et la même femelle, revenaient faire leur nid au même endroit, dans une épaisse touffe de seringat ; cette touffe était adossée à la tonnelle formée par des branches de tilleul entrelacées.

Comme les ordres de Jacques Mérey, à l'endroit du roi des chanteurs, avaient été observés religieusement; comme le Président était nourri de manière à n'avoir jamais besoin de chercher ailleurs un en-cas, tous les ans, à la môme époque,

du 5 au 8 mai, on entendait éclater la vobc merveilleuse du ménestrel nocturne.

Cette fois, Jacques Mérey guetta son retour; il comptait éprouver sur l'organisme d'Éva cet instrument le plus merveilleux de tous, le chant de l'oiseau.

Le 7 mai, le chant se fit entendre. Il pouvait être onze heures du soir lorsque la première note parvint jusqu'au laboratoire du docteur, dont la fenêtre était ouverte. 11 réveilla l'enfant.

Jacques Mérey avait remarqué que, lorsqu'on réveillait Éva, elle était d'humeur beaucoup moins souriante que lorsqu'elle se réveillait d'elle-même ; mais il espérait trop de l'épreuve pour attendre que le rossignol chantât à une heure où elle aurait les yeux ouverts. Il l'emporta toute maussade dans son berceau, et descendit avec elle au jardin.

L'enfant se plaignait sans pleurer, comme font les enfants de mauvaise humeur; mais, à mesure que le docteur entrait dans le jardin et s'approchait de l'endroit où chantait le rossignol, la sérénité reparaissait sur le visage de l'enfant; ses yeux s'ouvraient comme si elle eût espéré voir mieux dans la nuit que dans le jour. Sa respiration même, de haletante qu'elle était , devenait régulière ; elle écoutait non-seulement de toutes ses oreilles, mais avec tous ses sens; et, lorsque le docteur Teût posée à terre, sous la tonnelle, elle se leva toute droite, sans appui celte fois, et marcha, en faisant

Lfi DOCTEUR MYSTERIEUX 89

de ses bras un balancier, vers Tendroit d'où venait le son.

C'était la première fois qu'elle marchait.

Il n'y avait plus aucun doute pour le docteur, tous les sons arrivaient et arriveraient désormais jusqu'à elle, tous les sens allaient rentrer chez elle par la porte ,des sons, le monde intellectuel allait cesser d'être un mystère pour l'enfant.

La science ou le Seigneur avait prononcé le mot de l'Évangile : ^pftA/a (ouvre-toi) !

on LE CHIEN BOIT, OU l'eNFÂNT SE AEGARDG.

Une fois ouverte sur l'intelligence, cette porte ne se referme plus.

Il y avait par la ville d'Argenton un pauvre fou qui avait été guéri par le docteur Mérey, et qui, comme Basile, lui en avait gardé une grande reconnaissance ; celui-là s'appelait Antoine.

Peut-être avait-il un autre nom, mais personne ne s'en était inquiété plus que lui ne s'en t tait inquiété lui-même; sa folie consistait à se croire y éternelle justice et le centre de vérité.

m CRÉATION ET RÉDEMt»TlON

Comment ces idées si abstraites entrent-elles dans le cerveau d'un paysan?

Il est vrai qu'elles n'y entrent que pour le rendre fou. Le docteur, comme nous l'avons dit, l'avait guéri ou à peu près. 11 se croyait toujours V éternelle justice et le centre de vérité. Il se croyait toujours en communication avec Dieu.

Sur tous les autres points, il raisonnait avec juâ"tesse, et Ton avait même pu remarquer que sa folie, après l'avoir quitté, avait laissé à ses idées une élévation qu'elles n'avaient point auparavaut.

Il était porteur d'eau de son état lorsque sa folie l'avait pris, et faisait avec une brouette et un tonneau le service dans la ville. Pendant tout le temps de sa maladie, ce service avait été interrompu; mais à peine revenu à la sanié il s'était remis à ce labeur, qui était son seul gagne-pain.

On le voyait parcourir la ville traînant sa petite charrette chargée de son tonneau, au robinet duquel pendait le seau qui lui servait à transporter sa marchandise à l'intérieur des maisons; seulement, il avait toujours la main di*oite placée en manière de conque à son oreille, pour entendre la voix de Dièti et ne rien pejdre des pieuses paroles que le SeU gneur lui disait,.

Avant d'^entrer dans la chambre où il avait l'ha* bitudô de verser Tcau dont il emplissait son seau â&ns un récîpieût quelconque^ U avait Thabitudô àâ

frapper trois fois la terre du pied, et de dire d'imd voix formidable :

— Cercle de justice l centre de i)éxiié I

II va sans dire que le docteur était deve&u uûô de ses meilleures pratiques^ et que, tous les jours, soit dans la cuisine de Marthe,, soit dans le labora^^ toire du docteur, il versait ses trois ou quatre seaux d'eau, qui étaient utilisés pour les besoins du ménage.

Sa visite chez le docteur avait lieu de huit à neuf heures du matin.

Pour la première fois, Évâ était levée lorsque, quelques jours après le concert que lui avait donné le rossignol, concert qu'elle réclamait tous les soirs et qu'excepté par les mauvais temps on lui accor** dait le plaisir d'entendre, Antoine ouvrit la porte, frappa trois fois du pied, et de sa voix de tonnerre cria ;

— C&rcle de justice ! centre de vérité I L'enfant se retourna tout effrayée et poussa un

cri qui avait la modulation d'un appel.

Jacques Mérey, qui était dans le' cabinet voisin, accourut tout joyeux : c'était la première fois qu'Éva donnait une attention quelconque à la voix hu-« maine.

Le docteur la prit dans ses bras, l'approcha d'An-* toine, et son regard, en s'approchant de lui, ex** prima une certaine terreur*

C'était assez pour un jour de cette nouvelle sea-*

d2 CRÉATION ET RÉDEMPTION

sation de crainte; le docteur fit signe à Antoine de s'éloigner ; hmis il lui recommanda de venir tous les jours afin que l'enfant s'habituât à lui ; et, en effet, au bout de quelques jours, l'enfant semblait attendre l'arrivée d'Antoine, dont le manège l'amusait, et dont la grosse voix maintenant la faisait rire.

Un jour, Antoine reçut la recommandation de ne pas venir le lendemain. Le lendemain, à l'heure habituelle, Éva donna quelques signes d'impatience ; elle se leva, alla jusqu'à la porte, devant laquelle elle resta debout, le mécanisme lui en étant inconnu. Elle revint alors avec impatience vers le docteur ; mais, sa vue ayant été attirée par un foulard rouge qu'il avait autour du cou, elle oublia Antoine pour tirer de toute sa force le foulard, que le docteur tira lui-même doucement et laissa tom* ber entre ses mains.

Alors , elle le secoua avec des rires bruyants, comme elle eût fait d'un étendard ; puis, de même qu'elle l'avait vu autour du cou de Jacques Mérey, elle essaya de le mettre au sien; ce fut un nouveau trait de lumière pour le docteur. 11 se demanda si la coquetterie ne serait point un mobile capable d'éveiller dans son cerveau un nouvel ordre de sensations et d'idées ; il avait cru reconnaître que, malgré son indifférence, elle promenait volontiers ses yeux sur les fleurs d une couleur vive.

C'était l'heure où l'on descendait 'enfant dans le jardin.

Depuis longtemps, le rossignol avait un nid, des petits, une famille et par conséquent avait cessé de chanter, car on sait que les soucis de la paternité vont chez lui jusqu'à lui imposer pendant les trois couvées que fait sa femelle le silence le plus complet.

Jacques Mérey, qui avait à réfléchir sur Tincident du foulard et qui voulait en tiret parti, s'assit sur un banc tandis que Scipion et Ëva jouaient sur la pelouse que baignait le bassin fermé par une grille et le petit ruisselet qui s'en échappait et qui était trop peu profond pour donner la crainte que l'enfant ne s'y noyât; d'ailleurs, y fùt-elle tombée, Scipion l'en eCit tirée à Tinsfant même. Le docteur, sans rien suivre' des yeux que sa pensée, voyait vaguement errer sur le gazon l'enfant et le chien ; tous deux cessèrent à l'instant de se mouvoir et par leur immobilité fixèrent le regard du docteur.

Le chien et la jeune fille étaient couchés l'un à côté de l'autre à la marge du ruisseau.

Le chien buvait ; Tenfant, qui était parvenue à fixer le mouchoir sur sa tète, se regardait.

Elle se leva sur ses genoux, et agenouillée regarda encore.

11 y avait déjà quelque temps, on a pu le voir , que le docteur, abandonnant peu à peu le traitement physique, s'occupait du moral et de l'intelligence, et, comme les sciences occultes étaient en grand bonneur à cette époque, il ne négligeait pas une

94 GHÉATION ET RÉDEMPTION

occasion d'appliquer leurs secrets les plus cachés au double traitement qu'il f^^isait suivre à sa pupille avec tous les mystérieux procédés de la cabale.

Jusqu'à rftge de sept ans, nous Tavons vu, la pauvre enfant avait été couverte de vêtements grossiers, que les soins assidus de la grand'mère avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, à maintenir {uropres, .

La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et qui ne se connaissait pas elle-même.

Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vêtemaits, cherché à développer, par le contact de Fair, de la brise et du soleil, toutes les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient à l'absence de la compression un développement toujours si chétif et si lent chez les lymphatiques et les scrofuleux.

A son réveil, le lendemain, Éva trouva une robe ponceau brodée d'or sur la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux dès que ses yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit à la robe.

Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutôt ne put pas lui faire entendre, que cette robe était pour elle, autrement qu'en la lui passant sur le corps. Elle s'y était cramponnée de toutes ses forces quand elle avait cru qu'on allait la lui ûter ; mais, du

ïûoment qu elle vit faire le même mouvement pour lui passer la robe que Ton faisait pour lui passer la chemise, quand elle vit qu*on ajustait à son corps ces riches étoffes, elle se laissa faire en joignant lea mains et laissa, — opération qui ne ^e passait pas toujours sans larmes, —peigner ses cheveux blonds, qui commençaient non-seulement à épaissir , mais à s'allonger, et qui tombaient sur ses épaules.

La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avajlt en sortant laissées le docteur.

. Jacques Mérey arriva une heure environ après la toilette faite. 11 apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane des braconniers, et placé trop haut dans le laboratoire du docteur pour que la petite Éva eût jamais pu se rendre compte de l'utilité de ce nieuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention.

C'était un de ces miroirs magnétiques dont Tusage parait remonter aux temps les plus fabuleux de rOrient, un miroir comme ceux oti se regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les Sémiramis, et à l'aide desquels les cabalistes prétendent transmettre aux initiés les privilèges de la seconde vue. Ce miroir avait été, si on ose parler ainsi à des lecteurs qui ne sont ppint farpiliers avec les sciences occultes, ce miroir avait été animé par Jacques Mérj^y, qui, h l'aide de

96 CHEATIOK ET REDEMPTION

signes, lui avait pour ainsi dire communiqué ses intentions, sa volonté, son but.

Humaniser la matière, la charger de transmettre le fluide électrique d*une pensée, tous les actes que la science relègue encore aujourd'hui parmi les chimères, le docteur Jacques Mérey les expliquait au moyen de la sympathie universelle. J'en demande humblement pardon à MM. de T Académie des sciences en général, et à MM. de TAcadémie de médecine en particulier, mais Jacques Mérey était de l'école des philosophes péripatéticiens.

Il croyait avec eux à une âme divine et univer selle qui anime et met en mouvement toutes les choses sensibles^ mais à Textinction de laquelle le grand tout ne fait pas plus attention qu'à la flamme d'une luciole errante qui replie ses ailes et cesse tout à coup de briller.

Suivant lui, tout s'enchainait dans la Création : les plantes, les métaux, les êtres vivants, le bois même, travaillaient, exerçaient les^uns sur les autres des actions et des réactions dont les spirites, à l'heure, qu'il est, développent la théorie et cherchent le secret. Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls éléments sensibles l'un à l'autre, et quel est le savant qui donnera une définition plus claire de l'aimant appelant le fer à lui, que d'un spirite vivant attirant à lui Tâme d\m mort ! La base de ces influences constituait, disait41, le mécanisme de la physique occulte à laquelle Cornélius Agrippa^ Car-

dan, Porta, Zirkker, Bayle et tant d'autres ont rapporté les effets magiques de la baguette divinatoire et généralement les phénomènes si nombreux de l'attraction des corps.

Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mois agir et subir.

A l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est le conducteur de ces atomes suspendus dans Tair.

Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés ; ils produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse entière de la substance dont ils émanent.

Telle est maintenant la force de la volonté humaine qu'elle trace une route invincible parini ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois.

Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien restreint pour le commun des martyrs, Jacques Mérey n'avait pas de peine à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de notre raison. Sans accorder au miroir

98 CREATION ET RéoEMPTION

magnétique la confiance ou la croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du moyen âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les atomes d'une pensée, à peu près comme Tindustrie fixe les atomes du mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces molécules, cette poussière intelligente fixée à rintenlion d'une personne sont ensuite recueillis par elle seule.

C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages se volatilisent et' qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux quand il s'attache h montrer seulement la beauté plastique, et que l'on cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps au reste, cette belle fille cessait peu à peu d*étre non-seulement belle, mais vivante ; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule chose, l'expression. C*éuU la contraire du conte arabe» où la bète

cadie au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté cachait le néant, c'est-à-dire Tabsence de la pensée.

Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellir, la contemplait avec des yeux d*admiration ; puis, comme, en passant devant le miroir, il s*y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour.

Elle se regarda ; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur, souvent la tristesse, presque jamais la joie ; elle* semblait éprouver ce vague sentiment de bonheur erde satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que les créatures à leur tour éprouyèrent sans doute elles-mêmes en voyant qu'elles répondaient à ridée de leur auteur.

Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau, et compréhensible quoique inarticulé, et Ton entendit ces deux sons qui ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole humaine .

Cest-à-dire : « Je suis belle l »

C'était la ûeur qui devenait femme.

Los loâtamorphoscia d'OvidQ u'étaioQt jAm ûm

fables , il était donc possible de changer la nature d'un être, de lui donner la connaissance de luimême, de l'intéresser enfin à un ordre nouveau de sensations et d'idées.

Toutes ces conséquences apparurent comme dans un éclair à l'esprit du docteur, qui ne douta plus de son œuvre.

Éva avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses lèvres le premier mot qu'elle eût prononcé.

Le docteur avait autrefois cherché la pierre philosophale. Il avait fatigué ses matrices et ses cornues h poursuivre la transmutation des métaux, mais Finvincible résistance des corps simples avait fini par décourager ses efforts. Il avait beau dire que ces mots de corps simples et de corps élémentaires sont des termes relatifs à l'état présent de nos connaissances, qu'ils désignent purement et simplement la limite à laquelle s'arrêtela puissance actuelle de nos moyens de décomposition ; il avait beau se répéter que la science franchirait, selon toute probabilité, beaucoup de ces prétendues bar rières de la nature; que, jusqu'aux grandes découvertes de Priestley et da 'Lavoisier, il était aussi naturel de considérer l'eau et l'air comme des éléments, qu'il l'est aujourd'hui de donner le même titre à l'or. Malgré cette possibilité entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner une voie ruineuse où, contrairement à ses espérances,

tE DOCTEUR MYSTERIEUX 101

au lieu de semer du plomb et de récolter de Tor, il semait de Tor et ne récoltait que du plomba

Émerveillé par le succès laborieux de ses premières tentatives sur la nature de Tidiote, il .y avait persisté, quoi qu'il eût vu que c'étaient des années'* et non des mois qu'il fallait consacrer a cette œuvre.

Mais, effrayé d'abord, il s'était bientôt demandé si ce n'était pas changer le plomb en or, si ce «n'était pas faire de lalchimie vivante, que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner Tàme à un corps, la pensée à la matière ; et si la pierre philosophale, si l'élixir de vie des anciens maîtres, depuis Hermès jusqu'à Raymond Lulle, n'était pas un symbole de transformations que la volonté impose à la matière humaine.

El, en effet, Jacques Mérey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les progrès lents, mais continus, que faisait Éva dans la connaissance d'ellemême.

Scipion, de son côté, en paraissait ravi ; lui qui, jusque-là, dans son orgueil de quadrupède, avait l'air de se considérer comme le protecteur et comme l'instituteur de cette jeune fille, commençait à reconnaître une maitresse dans son élève; après s'être laissé conduire par lui, elle le commandait, et, du jour où sa voix avait prononcé un mot, un seul, de la langue humaine, il avait paru reconnaître sans aucune contestation ce signe de supé-*

IM CRÉATION £T RèDSMPTIOK

riûrité donné par le Seigneur à l'homme sur les animaux.

La vieille Marthe elle-même, malgré le double entêtement des vieillards et des bossus, était émerveillée devant l'œuvre du maître, qu'elle regardait comme fort incomplète tant que l'objet de tous ses soins resterait muet. Elle avait beau voir se développer chez la jeune fille, avec la furie d'une |

sève que son inaction primitive a rendue plus abon« '

dante du moment que la nature lui a permis de cir* ciller, la jeunesse, la beauté, la vie, les formes physiques, tout l'organisme enfin, elle s'>ûbstinait à dire sans malice aucune :

— Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour où Éva prononça le mot belle et où, sur la prière et l'indication du docteur, elle eut prononcé quelques mots primitifs comme DieUf jour, faimy soif, pain et eauy l'opinion de Marthe (Rangea entièrement, et elle fut prête à se mettre à genoux devant celle qu'au premier abord elle avait traitée de fétiche bon à mettre dans le bocal d'un apothicaire.

Le Président seul était restée soit égoïsme de ébat, soit stoïcisme de juge, dans son indifférence primitive. Éva ne lui avait pas fait de mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce n'était pas pour dire à la jeune fille : Je faime ! comme le lai disait Sci^

LB BOCTEUR MYSTERIEUX iOS

pion en gambadant autour d'elle et en lui léchant les mains ; c'était purement et simplement qu'il subis-? sait l'effet d'une caresse sensuelle, qui développait chez lui le mouvement de cette électricité concentrée dans ses poils, et que ses pieds mauvais conducteurs ne rendaient pas à la terre. *

Quant à Éva, elle n'avait, jusque-là, fait que deux parts de ses affections :

L'une pour Scipion.

L'autre pour le docteur.

Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle ; le chat lui était indifférent ; Antoine la faisait rire ; Basile lui faisait peur.

La gamme de ses sentiments, de la sympathie à

l'antipathie, ne comprenait que six notes.

Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments parce que ce fut d'abord Scipion qu- Éva remarqua et affectionna par-dessus tout; puis, peu à peu, quand l'intelligence commença de s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pénétra jusqu'à son cœur, elle commença de comprendre et d'apprécier les soins du docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se rapprochait plus de l'amour que de tout autre émanation de l'esprit ou, du cœur.

Ainsi depuis longtemps déjà, lorsqu'elle prononça le mot belle, le docteur était l'objet de sa

préoccupation de lous les instants ; seulement, le regard qu'elle jetait autour d'elle pour voirs*il était là, le son inarticulé qu'elle poussait pour l'appeler, était plutôt le cri de détresse de l'animal abandonné et s' effrayant de son abandon que celui d'un cœur s'adressant à un autre cœur. Ce qu'appelait ce cri, c'était un protecteur venant à l'appui de la faiblesse et de l'isolement, ayant conscience de leur humilité et de leur impuissance, et non pas même l'appel d'un ami à un ami.

11 y avait toujours eu enfin quelque chose d'inférieur et de craintif, plutôt que de passionné et même de tendre, dans les deux bras que l'enfant avait tendus vers le docteur.

C'était le chien demandant son maître, ou plutôt' c'était l'aveugle implorant son conducteur.

El, chose remarquable, c'est que le physique, qui, pendant les septs premières années de la vie d'Éva, était resté enchaîné au moral, s'était en quelque sorte un beau jour détaché de lui pour faire son chemin à part.

Au moral, Éva avait six ans à peine; au physique, elle en avait douze.

Il fallait rétablir cet équilibre entre l'intelligence et les années.

Maintenant qu'Éva parlait, les choses allaient marcher toutes seules.

Maintenant quelle sorte de curiosité allait se dé-

velopper chez elle? serait-ce la curiosité de la vue, serait-ce la curiosité du cœur^

Habituée depuis longtemps à s'entendre appeler Éva, elle avait depuis longtemps compris que c'était là son nom ; seulement, ce nom produisait sur. elle une impression différente selon la personne qui le prononçait, et il n'y avait que trois personnes qui le prononçassent :

Le docteur, Marthe et Antoine.

Quand c'était le docteur, de quelque soin, futile où sérieux, qu'Éva fût occupée, elle bondissait, quittait tout et s'élançait du côté d'où venait la. voix.

Quand c'était Marthe, elle se levait lentement et se contentait d'aller se placer dans le rayon de l'œil de la vieille servante, n'allant à elle que si une seconde fois elle l'appelait ou lui faisait uni signe pressant de venir.

Enfin, si c'était Antoine qui, après être entré, avoir frappé du pied trois fois et avoir, dit de sa voix formidable : Cercle de justice ! ccfitre de vérité! ajoutait d'une voix plus douce :

— Bonjour à mademoiselle Éva.

Éva, sans se déranger, tournait la t^te de son. c6té, et, ne parlant pas encore, avec un sourire enfantin, lui disait bo7ijour de la tète.

- Jacques Mérey avait mesuré avec joie le degré de plaisir qu'éveillaient dans son âme ces différents appels. . . . . -

Il Pavait vue joyeuse accourir au sien. C'était une vive affection que ce mouvement trahissait.

Il l'avait vu souriante répondre sans empressement à celui de Marthe ; sa lenteur indiquait une simple obéissance passive.

Il l'avait vue se retourner simplement au bonjour d'Antoine ; il n'y avait dans ce mouvement qu'une bienveillante indifférence.

Restait à connaître avec quelles modulations différentes Éva prononcerait à son tour les trois noms du docteur, de la vieille servante et du porteur d'eau.

Ce fut la curiosité du cœur qui se développa la première chez Éva.

Nous avons dit que, depuis longtemps, elle savait comment on l'appelait, puisque nous avons raconté de quelle façon elle répondait à son nom prononcé par trois bouches différentes.

Elle désira à son tour savoir comment s'appelait le docteur.

Un jour, elle réfléchit longtemps, regarda le docteur plus tendrement encore que de coutume; puis, rassemblant toute la puissance de son esprit dans la volonté d'exi»imer sa pensée.

— Moi, dit-elle en mettant un doigt sur sa poi« trine, moi, Éva.

Puis, mettant le même doigt sur la poitrlaodu 4oct6ur.

~Ettoi?aiQuta-t-QHe%

Le docteur bondit de joie, elle venait de souder une idée à une autre idée. Elle venait donc de dépasser la limite de Tintelligence animale pour entrer dans rintelligence humaine.

— Moi, dit-il, moi, Jacques.

— Jacques, répéta Éva, à la manière des échos, sans même saisir Tintonation du docteur, et comme si ce mot n'eût présenté aucune idée à son esprit.

Le docteur sentit son cœur se serrer et la regarda tristement.

Hais le 4:œur 'd*£va était déjà à l'œuvre, elle âait elle**m6me mécontente de la pâle intonation de sa voix ; elle secoua la tète et dit :

--: Non ! non !

Puis elle répéta le nom de Jacques une seconde fois en essayant de lui donner une expression selon sa pensée.

Mais die fut cette fais encore mécontente d'ellemême, et, répondant à la pression de la main du docteur :

— Attends, dii^lle.

Et, dprës une seconde pendant laquelle sa figare 8*anima de toutes les expressions tendres qui peuvent s'épanouir sur le visage de la femme :

— Jacques l s*écria-t--elle une troisième fois.

Et elle mit dans ce mot une telle tendresse, que celui auquel elle faisait appel ne put s'empêcher, en la serrant contre son cœ.ur, de s'écrier à son tour:

— Éva, chère Éval

Mais, à cette étreinte, la jeune fille pâlit, ferma les yeux, et, sans force pour supporter une pareille sensation, retomba inerte, la bouche à demi-ouverte et près de s'évanouir.

Le docteur comprit la somme de ménagements qu'exigeait cette frêle organisation, et se recula vivement.

Il récrasait de sa force ; — d'un baiser, il l'eût tuée !

C'étaient des sensations plus douces, des sensations essentiellement morales qu'il fallait éveiller en elle.

Après avoir réfléchi, Jacques Mérey s'arrêta à la pitié.

Éva n'avait jamais vu pleurer, Éva n'avait jamais vu souffrir.

Un jour que Scipion jouait avec elle dans le jardin, — nous disons jouait avec elle, car, de même qu'elle s'était élevée d'abord jusqu'à l'instinct du chien, le chien, du moment qu'elle l'avait dépassé, s'était cramponné à elle, l'avait suivie et s'était élevé jusqu'à son intelligence; tout ce qu'elle commandait à Scipion, Scipion le faisait : retrouver les objets perdus ou cachés n'était qu'un jeu; il y avait longtemps que Tintelligent animal avait laissé loin derrrière lui les sauts pour le roi, pour la reine et pour le dauphin de France, et les refus pour le roi de Prusse ; il y avait longtemps que sa

mort simulée laissait enjamber par-dessus son corps l'infanterie et la cavalerie légère pour ne se réveiller qu'à l'approche de la grosse cavalerie ; tout ce que Scipiôn avait pu faire pour amuser l'enfant, monter sa garde, fumer sa pipe, marcher sur les pattes de derrière, il l'avait fait, 11 en était arrivé non plus à amuser Éva, mais à jouer avec Éva, lisant tous ses caprices dans un regard, jouant avec elle à cache-cache et au colin-maillard, lorsqu'un jour, disons-nous, après avoir traversé un buisson pour obéir au commandement d'Éva, il poussa un cri, alla chercher l'objet qu'Éva lui avait commandé de rapporter, mais revint en tenant en l'air sa patte de derrière.

Puis, ayant déposé l'objet demandé aux pieds d*Éva, il se coucha, se plaignit douloureusement et se mit à lécher sa patte en essayant d'en extraire quelque chose avec les dents. Éva le regarda avec étonnement d'abord, puis ensuite avec inquiétude; un spectacle nouveau se produisait pour elle*

C'était celui de la douleur.

Son instinct la porta à prononcer le nom de Scipiôn d'une façon plus douce et plus tendre, puis elle souleva la patte de l'animal et chercha la cause de la douleur.

(Tétait une épine, qui, en entrant dans les chairs du chien, s'était brisée au ras de la peau.

Éva essaya plusieurs fois d'arracher l'écharde avec ses doigts ; mais, n'ayant pas de prise, elle

tlO eRÉATlOV ET REDEMPTION

i)i*en put venir à bout. Alors, ccmiiouant <fe smi£* £fir, Sdpion continua de se plain>dfe^ tirant doocie^ ment sa patte h lui ^uand Éva en approchait sa main.

Éva reconnut alors qu'elle était impuissante à soulager^ et cette idée lui vîat à l'esprit ou plutôt au cœur^ que ce qu'elle ne pouvail pas faire entrait dans le domaine de ce que pouvait faire Jacques^

C'était un nouveau progrès de son esprits

Ëili^ appela donc d'un ton plein d'angdisse :

*^ Jacques I Jacques 1^^ Jacques I

Et cIiiKand de se» appoUattoos était pltrs pres^ sanle et plus triste.

Dès la première, Jacques s'était mis à la fenêtre d& son labc»rat(ràre et avait compris ce dont il était question^ car Éva lui montrait le dnen couché hnguisfiamment peè» d'elle. Jaeque» âescoûdit Vwemieiit*

: Ih se cotsicha à son tour près dir chien, et> comnte Éva lui montrait la patte de l'animal sofulevée et saignante, il prit une pince dans sa tFotfôse^et^ parvJEnian^ à saisit Fépine brisée dans là fdaie, il b tira des chairs de la paavre bdte, qui, ssolagée atissit6t| se remit à bondir sur ses ^uaire pieds, et k bondir joyeusement. Aussi joyeuse que lui, Éva se mit & bcmdh* avec hà :■ comme elle* avait partagé ses douleurs, elle pafrtageait sa joie.

Quelques jours après , la vieille Marthe fit une chute dans l'escalier» Eva é^t sçole à la maiscHi

iiî? I^OCfKUR MYgîtBIBUX fil

avec elle^ elle avait ettteiidu le hr&X dé cefttecbate^ eBe élaàt de&eeôdue prédpttaBsûieQt^ elle trouva Marthe, étendue sur lepalief.

La vieille femiâe s'é1»it défnis 16 genou dand sa cfautei Évâ voulût VM& à se relever^ maiè c'était irtiposffilile : sa fore® ne lui pennettait pas de sou** lever la vieille servante.

Elle roulât examiner la |)laie^ comme elle avait ' fait pour Scipion, mais il n'y avait pas de plaie j^ forée fiit donc d'aUencke le docteur^ qui, n'étant }atiiai$$ longtemps âriiors, revint quelques mii»ifes aprèfd l'accidenté

Dès qu'Éva Tent^idit rentrer» elle le reconnut h ÉSk manière d'ouvrir et de fermer la perte. Elle ap^ pda de toutes ses forces et d'une voix plus inquiète «t pins émue qu'elle 0'avait fait pour Scipion»

Le dootear monta,- et,^ en voyant Marthe assise sur l'e^caliery il craignit un accident plus grave que celui qui était arrivé, c'est-à-dire une fracture*

Mais^ à la première inspeetion du genou, il ror connut une simple luxation^ prit la vieille dans ses bras, et l'emporta dans sa chambroi suivi d'Éva qui était suivie de Scipion.

Quant Àu Président» le bruit de la chute l'avait

' effrayé, et, abandonnant à son malheureux sort

celle qui avait pour lui le cœur et les soins d'une

nourrice, il s'était élancé par une fenêtre et avait

^gné les tdts.

Pendant toute cette journée, éva ne joua point ^

resta dans la chambre de Marthe ; mais, comme l'indisposition n*était pas grave, dès le lendemain elle se remit à sa vie habituelle.

Nous avons dit qu'Antoine, en frappant trois fois du pied en criant sur le seuil de la porte : Cercle de justice! centre de vérité! avait gagné les bonnes grâces d'Éva, qui s'était toujours tenue visà-vis de lui néanmoins dans la mesure d'un salut amical.

Un jour qu'elle était seule avec Scipion dans le laboratoire, Jacques Mérey étant dans le cabinet à côté, le porteur d*eau monta son seau habituel au deuxième étage, frappa du pied, prononça les paroles sacramentelles ; et, comme il faisait chaud, que son front ruisselait de sueur et que la jeune fille était seule, il crut pouvoir se permettre, la croyant toujours idiote, de s'écrier devant elle :

— Sacristi ! qu'il fait chaud. Je boirais bien un coup.

Éva le regarda, le vit en effet rouge et couvert de sueur, s'essuyant le front avec sa manche.

— Attends, lui dit-elle.

C'était un mot dont elle se servait depuis longtemps, nous Pavons vu, pour commander l'attention.

Et elle s'élança hors du laboratoire.

Antoine tout étonné attendit en effet.

Un instant après, Éva remonta avec un beau verre d'eau claire à la main, et le présenta au journalier.

— Ah ! mademoiselle, dit-il, c*est bien gentil de votre part ; mais, comme j'en vends, si j'avais eu soif d*eau, j'aurai put en boire.

En ce moment, du cabinet ob était Jacques Mérey sortirent ces trois mots :

"— Du vin, Éva !

Éva savait ce que c'était que du vin, quoiqu'elle n'en eût jamais bu, malgré les instances du docteur, mais elle lui en avait vu boire.

Elle descendit, en conséquence, et, pensant que, quand on offrait du vin à un homme qui a chaud, il fallait lui en offrir beaucoup et du meilleur, elle lui monta un verre plein de vin de Bordeaux.

En voyant la couleur du breuvage qui lui était offert, Antoine sourit béatifiquement.

Puis, prenant le verre des mains d*Éva, comme il eût fait d'un verre de vin de Suresnes ou de vin d'Argenteuil, il avala d*un coup, et sans prendre la peine de le déguster, le contenu du verre que lui offrait Éva.

Éva, joyeuse, le regardait faire.

Le vin avalé, Antoine cligna de l'œil et fit clapper sa langue.

— Bon ? demanda Éva.

— Velours ! répondit laconiquement Antome.

Puis le porteur d'eau vida son seau dans le récipient ordinaire et s'éloigna.

— Velours ? demanda Éva au docteur rentrant dans son laboratoire. Velours ?

Si le docteur n'eût point entendu la demande d'Éva et la réponse d'Antoine, il eût été fort embarrassé pour répondre à la question de son élève.

Mais il |Mrit dans l'armoire où il enfermait ses effets un habit de velours, fit passer à Tenfant sa main dessus, et, lui faisant le signe d'un homme qui fait glisser doucement sa main sur son estomac, il lui répéta le mot :

— Velours !

. Alors, Éva comprit que le vin avait fait àTeslomac d'ÀnU^na juste le même ^et que le toucher du velours avait fait à sa main.

Et elle en demeura toute joyeusQ le reste de la journée.

Jacques Mérey était non moins joyeux qu'elle, car il disait, en se rappelant l'épine <te Scipion, la foulure de la vieille Marthe et le verre dé vin d'Antoine :

— Non-«eulement elle sera bdle, mais elle serq bonne.

Eve; et la pomme.

Peu h peu et saulement av^ plu9 d^ vitesse qu'un enfant n'apprend à parier, Éva en vint i

LE DOCTEUR MYStéRIBUX H5

exprimer par la parole à peu près toutes ses pensées; seulement, comme tous les peuples primitifs, elle fut longtenips à s'habituer b mettre les verbes h leurs temps, s'obstinant à s'^'en servit seulement à Tinfinitif ; mais, lorsqu'il s'agît de lui apprendre à lire, ce fut un bien autre travail,

Éva, qui avait toutes les curiosités de la nature, qui ne voyait pas un objet nouveau sans demandei? le nom de cet objet et sans le graver aussitôt 4ans sa mémoire, Éva n'avait aucune des curiosités de la science.

Elle méprisait profondément les livres et ce qu'ils contenaient. Les seuls qu'elle appréciât étaient les livres à gravures, et encore, quand elle -regardait la gravure, si Jacques Mérey se reftisait à lui en donner l'explication, ce qu'il faisait de temps en temps pour exciter sa curiosité, elle passait sans se plaindre et sans insister aux gravures svA^ vantes. Le docteur se demandait comment il parviendrait à vaincre une pareille insouciance.

Il chercha quelque temps, puis une idée lui vînt qui lui parut et qui en effet était en tout poini lumineuse. Un jour, il prépara du phosphore, prit Éva par la maîn, descendit dans la cave, en ferma le soupirail de manière <îue la lumière n'ypénétrât point; puis alors, avee un pinceau, iî traça sur la muraille la première lettre de Taiphabet : la lettre à linstant même apparut toute . en damme.

£va jeta un petit cri ; mais sa peur disparut bientôt à côté de cette lettre qui s'effaçait lentement c'est vrai, mais qui allait s'effaçant. 11 traça un b^ puis un Cy puis un d, puis un e.

Il s'arrêta à ces cinq lettres.

— Encore ? dit É va.

— Oui, répondit Jacques, mais quand tu les auras nommées l'une après l'autre et que tu les sauras par cœur.

Et il traça de nouveau un a sur la muraille.

— Quelle est cette lettre, demanda le docteur. Éva fit un (Sort, et, tandis que la lettre allait

s'effaçant :

— Un a, un a, dit-elle.

Le docteur sourit. Il avait trouvé le moyen, d'intéresser la curiosité d'Éva à Tendroit de cette chose si abstraite et si difficile pour les enfants qu'on appelle la lecture.

Un mois après, Éva savait lire.

Il n'en était point de même pour la musique.

Éva l'adorait; ses moments de récréation, ou plutôt ses heures de joie, étaient quand le docteur se mettait au piano, et, comme maître Wolfram, les mains sur les touches, les yeux en l'air, Tâme au ciel, jouait quelque splendide rêverie de ces vieux maîtres qu'on appelle Porpora, Haydn, ou Pergolèse. Mais, quand il voulait faire' soutire d'un sourire plus doux les charmantes lèvres d'Éva et attirer une larme à l'angle de son œil si brillant qui

LE BOCTEUR MYSTéRIEUX 117

se voilait en devenant humide, c'était le premier air qu'elle avait entendu, c'était le Prima ehè spunti Vaura que jouait le docteur.

Souvent l'enfant s'était approchée du piano et avait posé ses petites mains dessus, mais ses doigts n'avaient point encore la force nécessaire à la pression des touches ; puis son professeur, avec sa logique habitudle, ne voulait lui rien apprendre à demi et par routine. 11 attendait donc qu'elle sût lire ses lettres pour lui faire lire ses notes^ et peut-être comptait-il aussi sur son grand désir d'apprendre la musique pour lui faire une récompense des choses antipathiques par celles qui paraissaient lui être les plus agréables.

Il en résultait qu'Éva avait toujours écouté, toujours regardé avec la plus grande attention le docteur^ mais n'avait jamais essayé^ même en son absence , de tirer le moindre son de l'instrument.

Ici se place l'évolution d'un phénomène psychologique dont jamais le docteur n'avait été témoin, et qui fut tout sim|>lement pour lui un de ces hasards providentiels qui viennent en aide à l'homme de science, et qui semblent une récompense de la nature pour son fervent adorateur.

On était au mois d'août; un orage terrible éclata^ un.de ces orages comme il en fond sur le Berri, et au milieu des éclairs duquel on croirait que l'on va entendre, au lieu du tonnerre, la trompette du jugement dernier.

148 CRÉATION BT RÉDEMPTION

Câ n'était pas le premier orage qui eût. éclaté sur Argenton depuis qu'Éva avait franchi la barrière qui conduit de la végétation à Texistence.

Penda^t les premiers orages, et avant d'être soumise à l'électricité, l'enfant avait éprouvé des tressaillements nerveiee et des terreurs invo-^ lontaires qui avaient donné à Jacques Mère; la première idée d'appliquer à sa guérison cette même électricité qui la secoua si violemment des pieds à la tète.

Nous avons vu qu'en effet, pendant deux ou trois ans, il avait soumis Éva à un traitement tout par-* ticulier dont rélectricité était la base, et il avait pu remarquer que, plus il avançait dans ce traitement, moins Éva ^tait accessible à ce phénomène météorologique qu on appelle Torage. Elle en était arrivée à ne plus oraindre ni la lueur des éclairs, ni le bruit du tonnerre, mais elle n'en était pas encore arrivée à en recevoir une joyeuse perception*

Jacques Mérey fut donc assex étonné, cet orage ayant éclaté dan$ des conditions de violence telles qu'il ne se souvenait pas d'en avoir entendu un pareil ; Jacques Mérey fut donc très-étonné de voir la jeune fille non-seulement n*éprouver aueune crainte, mais encore manifester une sensation de bienrôtre étrange.

Les portes et les fenêtres étaient fermées selon l'habitude, pour ne pas établir de courant d'air; mais Éva alla droit à la fenêtre et Touvrit juste au

LE DOCTEUR MYSTBRIBUX €t%

momeat dik un éckir combiné aveo un caip de tonnare £ffroyaUe éclatait au-dessus de la xatisoni L'éclair et le cou^p de tonneire ayiatent été teUtt^ ment simultanés, que le docteur s'élanga et ikf^ £ya à lui, croyant que le tonnerre allait tomber sur la maison même ou toiA pcocbe d'aile.

Mais, dans ce mouvement presque involontam^ Éva «'arfacha de «es maiiis iet coi^ut à la fieoôtre en criant:

— * N(m, QOQ, ]ais6e«iitt)i ¥oir 1^ i^clain ; liiem^ msA entendre le tonnerre, cda ise fait du bien*

Elle écarta les bras et elle aspira €€l air è(M cfavgé d'ékctricité avec un bonhdar qcia trriiisMit la aensualitë de sa piftse et de son vidage.

Ses traits s'iikisiiifiaieot comme si ^Ue eût été en commuoleation avec la âamme céteile.

On eût dit que Vorn^ se répercutait dans ù9tb9 diétiir^ créaUirB et doublait aei forces.

En ce moiaent, et ((Somalie le docteur la laîasa^ maîtresse absolue de aes aeti(M3S, elle ^e dirigea yers foi^e, rouvrit, et^ d'une manièiie incemplàita mû» doute, mai^ «iffîsaitte pour m neeoonaitre 1» principal sMiU ^ joua le laioeuic for de dimurom^ devenu son air favori.

J^ docteur écoutait daaB TétoMeinent^ preç^ue dans Tadmiration ; il ignorait, ce qui a été recoimn dqpuia» les aptkndes étraq^^ des fecialtés instiacthres qu'(mt certains individus, et particuliàremeoi les £»us^ poMT la musique. ^

Et en effet c^est Gall qui, le premrer, a signalé des individus qui, sans maîtres aucuns, étaient natiyement des musiciens,- des dessinateurs, des peintres.

En peinture, Gîotto et Corrége avaient donné un exemple, dont ]es autres, plus tard, donnèrent la preuve.

Un des hommes qui ont le mieux et le plus étudié la folie et surtout Tidiotisme, M. Morel, de Rouen, me racontait avoir connu des imbéciles, des idiots véritables, qui exécutaient à première vue la musique la plus difficile, mais qui ne jouaient pas avec plus de compréhension, plus de sentiment, plus d'âme, ce morceau la centième fois que la pre* mière ; leur talent était le résultat d'un instinct inné, d'une aptitude naturelle, d'une certaine disposition artistique qui doit faire admettre les localisations cérébrales, sans que Ton puisse dire au juste dans quelle case du cerveau est nichée telle ou telle faculté ; et la preuve que tout cela n'est qu'instinct, c*est que, comme nous l'avons dit, ces individus-là ne progressent point et restent toujours au même degré, ne peuvent rien inventer et rien perfectionner.

C*est un pur instinct qui naît et qui meurt avec eux*

Il y a parmi les hommes les mêmes distinctions qu'entre les animaux, et c'est une conséquence de cette logique absolue de la nature, qui ne laisse

LE DOCTEUR MYSTERIEUX iîl

pas plus d'intervalle dans la chatne physique des corps que dans l'échelle des intelligences.

L^abeille et le castor sont certainement les plus instinctifs des animaux, mais ils sont bien moins intelligents que le chien, qui est capable d'une certaine éducation et chez lequel existent des facultés affectives susceptibles d'être développées.

Parfois certaines facultés instinctives chez les individus sont le résultat d'une maladie. Mondheux le célèbre calculateur, était épileptique; il possédait, et cela à la plus haute puissance, la table des logarithmes, mais il eût été incapable de raisonner un problème de simple arithmétique.

M. Morel, que je ne saurais trop citer, dont j'ai profondément étudié le livre et dont j'ai avidement écouté les avis lorsque j'ai entrepris d'écrire l'histoire si simple et en même temps si pleine de difficultés que je mets sous les yeux de mes lecteurs, me racontait encore, lorsque je l'eus consulté sur la possibilité de facultés développées par l'orage chez une jeune femme devenant adulte, qu'il avait soigné un jeune instinctif qui jouait à première vue les morceaux des plus grands maures^ et cela mieux que n'eût fait son professeur; mais il n'avait jamais pu acquérir la moindre notion de composition musicale, et il était incapable de perfectionnement.

— Mais, ajoutait M. Morel, le plus étonnant de tous les idiots que j'ai connus, celui que je me

^is«ii« è présenler aux inédeciûft qd nous tIsî<taient, c'était un nommé Pefrm, oé daas un viliage pphs de Nancy> où le «rétinismie est end^iique. Gelui-'là était un idiot dans la pufe acception du ciiat, sourd et muet, ne poussant que des cris inarticulés. On l'occupait à soigner les vacbes. Un jour qu'il passait au moment où le tambour du village faisait une annonce, on le vit tourner 4somme un furieux autour du musicien officiel, lui arr^acher son tambour, lut prendre see basâtes, eâ, ae mettre à battre mie marche des plus ronflantes g( des plus justes.

M. Morel le demanda k «axîommune. On la lui accorda, et il devint dans son hdpital le tambour en chef de la section des imbédles. Cétsit kri qui dirigeait la promenade quand les malades 9oe^ talent.

lacques Méwj ne eonnaiesait pc^ 4oim ees exmiples, qui forent le tésultat des observations faites depuis les événements dont M fut le prinei^ héros; amsi fut^ prodigieuBeoi^t étonné M YOTfant le feît qui s'aceomplissait B&m ses yeu]^ et auquel îl rfeôt certes i^ htvl %*îA i*e(îrt;lu danstHi firre ou s^fl M eût été raconté par un demies «en» firères. H résolut -de ne pas pepdte un instHrt pour mettre Éva % !a musique coombo li r«vait m^ 4 la lecture.

Mais Éva refusa toutes ces précautioiis 4ont laciques avait entouré ^sm études al{ftabétiques; 6lte

prit le solfège, Vouvrit à la première page et dit de aa voix la plt^ caressante :

— Montra à md, làier Jacques 1

Et Jacques commença sa leçon à l'instant même, et, huit jours après, Éva connaissait les not^, leur valeur, les sigoes qui, ajoutés k la claf, I^^usseDt ou al)aissent les tons.

Un mois apr^s, elle jouait à livre ouvert toui les morçeau^^ transcrits pour Torgu^ qu'oQ lui pré* sentait,

^ous TavûDs vu, Jacques M^ey s'était emparé de tous les moyens capables d'agir sur cette intel<» ligence pssoupie, sur cette Belle au bais dormani qui avait attendu si longtemps que Ton e^i irofQpu le charme dont une des mauvaises fées de la n^tl^•e Tavait affligée dans son berceau.

Nous l'avons vu successivement employer la science occulte, la .science réeUe, les mystérieuses révélations de la nature. Nous Pavons vu recourir k Albert le Grand, à Hermès, h Raymond LuUe, à Cornélius Agrippa, à la Bible. Un jour, il avait lu dans le livre du Seigneup un passage qui exprime hardiment l'action d'un être sur un autre être, l'omnipotenoe de la volonté, la force magnétique du regard, rirrésistible commandement du fort au faible.

C'est quand Jéhovah envoie Moïse au pharaon et lui dit : c Tu seras le dieu de cet homme. »

* Envoyé par la science auprès d'une idiote qui

124 CREATtON ET REDEMPTION

s'opinîâtrait à ne pas laisser sortir les forces de son intelligence captive, Jacques Mérey suivît le précepte donné à Moïse, et se fit le dieu de celte enfant.

Ses agents extérieurs étaient autant d'intermédiaires par lesquels il faisait parvenir ses ordres jusqu'à elle : le Président, Scipion, la vieille Marthe, Antoine, Basile, les étoffes qui recréaient sa vue, les fleurs qui charmaient son odorat, les pelouses sur lesquelles elle se roulait, Teau de la source qu'elle buvait à même le réservoir, tout dans la nature devenait ainsi à son caprice une vaste machine électrique qu'il chargeait, si on ose dire ainsi, de l'irrésistible fluide de sa volonté.

Éva commençait à être femme physiquement et moralement, mais elle ne connaissait pas encore son sexe.

Élevée par le braconnier et par sa mère, elle n'éprouvait aucun embarras à demeurer nue devant eux.

Depuis qu'elle avait été transportée chez le docteur, depuis qu'elle avait été baptisée du nom d'Eve et qu'elle était devenue la reine de son Éden, elle courait revêtue d'une simple chemise tantôt rouge (nous avons vu l'effet que cette couleur produisait sur elle), tantôt bleue, toujours d'une couleur voyante, avec l'innocence de celle dont elle portait le nom.

Il est vrai qu'Eve, supériorité ou infériorité sur Éva, n'avait pas même la chemise.

Lorsque le docteur avait pris cette décision de n'enfermer le corps de l'enfant dans aucun lien, lofôqu'il l'avait revêtue du plus simple de tous les vêtements, il s'était assuré qu'aucun œil profane ne pouvait pénétrer sous l'épaisseur des ombrages de son jardin.

D'ailleurs, Éva était très-obéissante ; le docteur lui avait indiqué son domaine, et elle s'y était toujours enfermée scrupuleusement.

Éva n'avait pas été vue môme par le serpent.

On était arrivé à l'automne de l'année 1791 ; depuis six ans, le docteur poursuivait son œuvre.

Éva allait avoir quatorze ans.

Il y avait au centre du jardin, sur le plateau au pied duquel jaillissait la source, iLy avait, nous l'avons déjà dit, un superbe pommier tout chargé de fleurs en avril, tout chargé de fruits en septembre. Éva, comme son aïeule, aimait beaucoup les fruits, et surtout les pommes.

Jacques Mérey fit sur cet arbre ce qu'il avait déjà fait sur lé miroir ; il aimanta pour ainsi dire le feuillage d'une force d'attraction et de volonté ; les arbres jouent un rôle important dans les annales de la science mesmérienne. On sait quelle juste célébrité s'attacha, dans le dernier siècle, à cet ormeau séculaire de Buzancy, à l'ombre duquel

4«e CREATION ET REDEMPTION

M. de Puységur observa les merveilles du somnambulisme. X

Au secours des effets qu'il cherchait à produire, Jacques Mérey appelait toujours les explications de la physique occulte. Il croyait que les arbres surtout étaient de grands appareils destinés à recevoir et à transmettre la matière subtile de l'homme. Voilà pourquoi il avait arrêté sa pensée sur le pommier ; la ^militude dans l'espèce a'avait été que le second motif dô son choix.

Éva sortit de la maieon à aoa heure aoooatumée; c'est-à-'dire vers hoU heures du matin, et, comme si elle eût été attirée par V^rbre magoâiqud ou simplement pa»r le fruit de I« g0urm^adis6 , die sa dirigea du côté des beHes p<Hnm6S mûres qui détachaient sur le vert foncé de3 branches leur couleur de pourpre et d*or. Elle était presque ^ue* Jamais dç plus belles formas pe s'accusèrent avçc plus de liberté ! On eôt dit um ded t^oi^ pjrâQ^s de Germain Pilon, 3i chastement ^ M çoquçttem^t drapées à la fois, qu'en l^i339nt pt^sqpn^ tout voir elles laissaient tout désirer.

Mais ces splendeurs de la nature» ces trésoi^ de la beauté physique étaient couverts et sançti6é3 aux yeux de Jacques Mérey par le plus chaste do tous les voiles.

Par la iscience*

Ne voit-on pas, dans les ateliers, des peintres «t

des sculpteurs cesser d'être hommes devant un beau modèle nu.

Ils sont artistes.

Dans cette belle créature, Jacques Mérey ne voyait point une femme/ mais un sujet à guérir.

Il était médecin*

Quand la pauvre enfant, se levant sur la pointe des pieds pour' atteindre celle des pommes qu'elle convoitait, eut cueilli cette pomme et satisfait sa gourmandise, le docteur sortit de derrière le buisson bù il était caché.

Le premier mouvement d'Éva fut un petit cri de surprise et de frayeur, le second fut de s'élancer vers le docteur; mais, comme Jacques Mérey fixait à dessein sur sa nudité un regard profond et hardi, la jeune fllïe, comme sous un rayon de soleil trop brillant, baissa les yeux, et, voyant son sein qui était nu, elle se fit de ses deux belles mains croisées " un fichu pour le cacher. On eût dit la statue antique de la Pudicité .

Le' docteur alla à elle, lui prit là main.

Elle releva les yeux, les baissa de nouveau, et un nuage rose se répandit sur le mari)re de la statue.

Elle avait rougi : elle était femme*

PygmaMon était dépassé , Galatée n'avait pas rougi : elle n'était que déesse 1

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