LA BAGUETTE DIVINATOIRE
II ne manquait plus à Éva qu'une chose pour devenir ce que Jacques Mérey voulait faire d'elle, c'est-à-dire un être accompli du côté de l'intelligence comme elle Tétait du côté de la beauté.
Il ne lui manquait plus que d'aimer.
L'esprit des femmes est encore plus dans leur cœur que dans leur tète.
L'état habituel d*Éva avant les derniers événements que nous venons de raconter, et quand la vie végétative l'emportait sur la vie intellectuelle, était l'indifférence ; elle avait le môme visage pour les personnes que pour les choses ; non-seulement elle ne comprenait pas, mais, à part Scipion^ elle n'aimait pas. Or, depuis que tout son être avait été bouleversé par de fécondes émotions, depuis qu'elle avait failli s'évanouir dans les bras de Jacques Mérej^, depuis qu'ayant goûté le fruit de l'arbre du bien et du mal, elle avait rougi devant lui comme Eve devant le Seigneur, sans éprouver encore l'amour, elle éprouvait déjà le trouble des instincts amoureux ; mais, entre ces pâles clartés
de seoliments communs à' tous les êtres, et ces lumineuses efQuves du cœur qui font de la femme rétre le plus aimant et le plus aimé de la Création, il y a un abime.
Pour animer cette fleur et lui donner le parfum delà femme comme il venait de lui en donner déjà la coloration, le docteur comptait beaucoup sûr la puissance du regard.
Tous les anciens avaient mis dans le regard le siège de la puissance et de Faction physiologique d'un être sur les autres êtres ; Horace n'a été que récho des traditions de l'Orient lorsqu'il nous représente Jupiter, le grand magnétiseur des mondes, qui remue tout l'Olympe par un froncement de sourcil, cuncta supercUio moventis.
Cette idée de la puissance du regard, dont nous voyons au reste à tous moments des exemples même sur les animaux, était tellement répandue chez les Juifs, que Jésus-Christ fait plusieurs fois allusion à la différence du bon et du mauvais œil.
« Ton œil, dit-il, est la lanterne de ton corps ; si ton œil est simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton œil est mauvais, tout ton corps sera ténébreux. »
L'œil du docteur était bon, car Jacques Mérey était une de ces rares créatures envoyées sur la terre pour le bien de leurs semblables.
n aimait. Suprâme preuve de bonté; c'était
iSO CREATION ET REDEMPTION
pour se répandre comme Dieu dans ses ouvrages qu'il avait la pission de crées, et de guérir.
En pronlenant cet œil condulsteur d^ sa volonté sur tous les objets dont s'approchait È\k, il tendail à âe mettre p&ychoiogiquemeat en relation avec elle f il cberehait en quelque lieu du corps où Dieu l'avait placée Vâ^ne de la jeune Me. Fur comme ce ciel qu'HippoIyte implore en témoignage de sa chasteté^ c'était à l'âme qu'il en voulait et non au corps.
Entourée de Jacques comme d'une atmosphère immense, Eva le retrouvait invisible» mais présent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur avait eu soin d'agir sur tous le» meubles de la chambre qu'elle habitait, sur tous les arbres^ sur toutes les fleurs du jardin dont elle était la plus belle fleur, sur lès bagatelles die sa toilette, jusque sur la nourriture qu^elIe prenait, jusque sur Tair qu'elle respirait. Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le charger avec son souffle, et c'était comme s'il lui eût donn^ son âme à boire. Toiià des oBjcfe, Vivifiés par lui daû^ un seul but, étaient autant dé sacrements qui le mettaient en cômmunioû avec l'intérêàsante dféature à laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonU^rde laquélfo il voulait faire son bonheiff .
Absent,— et paifôis Jâcquefe Méfey s^sëwtait àh jour ou deux pouf se? tendre compte à lui*fftême (fe sa puissaneei»— absent^ Jacques Méifey se servait de
LB BOCTE>UR MYSTBHiSUX ISt
la nature comaie d'une eatremetteuse pour faire parv6nir à Éva le seortim^t qu'il voulait lui in» spirer* Il attachait une vertu de révélation aid tertree de gaaon sur lesquels la ^eune fiUe avah rhabitude de s'asseoir) au ruisseau où le dtàm buvait et (A etie se regardait; au houx qui abdoriDaif yélectricâté par k» pointes de ses feuillea ; il diar* geait le veot^ la murmure des arbres, le oïm^ des oiseauK, le s^iglot des petites cascades^ tous teia brtûts du jardin enfin» de murmurer à ForelHe d'Ëva le met qpà n'éuât pae encore dans sod cœur.
. Ufir pur qjue la jeune fiUe s'était approchée d'tm rosiec sauvage, qui de lui-même avi^t développé dans un Eoassif sa tige chargée d'étaiks roséo^^ Éva remarqua au milieu du buisson une ùem qui attirait mystérieusement sa makk et qm dainandsit pour ainsi dire à être cu^liie^
Elle étendit le bras et cueillit la fleui^^
Mais à pein& Feut-«eUe portée machinalemeiil k m bouche^ (^'elle respira dans le doux parfum de Téglantine un doi» sommeil pendant lequel Jaoqued Mérey^ tel qu'elle^ l'avait vu prè» du pooHni&r^ le jour où elle avait rougi pour la première fois, passa oomeue une ombre sur la toile de son eorveàiu.
C'était Jacques qui s'était communiqué à la ro»i saunage pour qu'Éva le cueiUtt et \» respkàt dmm cette fleur.
Iliiotts avons déjà vu que le docteur attacteitum
grande valeur aux signes dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phénomènes de volonté. Il pétait alors ou plutôt il avait été grandement question dans les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, à laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-même entre les mains de certaines personnes et de révéler par ce mouvement la présence souterraine des sources, des métaux, et même des cadavres. La baguette ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre des phénomènes nerveux, qui varient d'intensité avec la nature des individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la vibration de la baguette était donnée par ce que Ton appelait alors la physique occulte. Cette science rapportait à l'écoulement des corpuscules, et à l'action de ces corpuscules sur la baguette de coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait découvrir plusieurs fois des ruisseaux, des trésors enfouis et la trace même de crimes inconnus.
Jacques Mérey eut l'idée de se servir de cette baguette pour découvrir au fond du cœur de son élève la source d'amour virginal qui y était encore cachée.
La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la prétention d'expliquer, en les ramenant à une cause naturelle toutes les fables et tous les mythes de l'antiquité. Énée conduit par le rameau d*or à la porte des enfers n'était plus qu'une
image poétique des mystères, auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui dirigeait dans Tair le mouvement des corpuscules.
La baguette de Moïse, qui avait fait jaillir l'eau du rocher ; celle de Jephté, qui s'était reprise à verdoyer ; celle de Circé, qui avait changé les compagnons d'Ulysse en pourceaux^ tous ces exemples guidaient et eucourageaint la science des Cagliostro» des Mesmer et des Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur, plus généreux que Circé, aimait mieux changer les pourceaux en hommes que les hommes en pourceaux.
Jacques Mérey fit avec Scipion. une promenade dans la forêt la plus proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea à force de fluide de transmettre sa volonté à Éva, et chargea Scipion de lui reporter la baguette, tandis que lui par un autre chemin regagnait Argenton et rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont lui seul avait la clef.
Nous avons dit que, dans ce jardin, grand aii reste comme un parc, Jacques Mérey avait tracé an cercle où devait se promener Eva sans jamais le dépasser.
Éva, dans son obéissance passive, n'avait jamais eu l'idée de franchir la limite désignée.
A l'extrémité du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse, où sourdait, dans un petit réser-^ voir limpide comme l'air, la source qui reparaissait I. 8
i84 GRÉATION AT HÉDEMPTIOI^
au pied du tertre sur toqtiel était planté le pommier/
Le doctear l'appelait là grotte des Méditations.
C'était là que^ inolé du moûdoy éldgné de tout bruit, délivré de toute préocupatiofi, il venait rêver à œs choses inconnues qoè^ tant ({d'elles nô àont pas réalisées^ on croit des chotôs impossibles.
Il y était venu souvent avant de connaître Éva^ plus souvent peutétre depuis qu'il la coânâissait«
L'entrée de cette grotte, éclairée intérieuremeiil par une ouverture donnant au*<ieBsu$ du réservoir, était toute masquée par des lierres et des lia^ies pendantes. U Mait la connaître pour se (bniter qu'elle était là.
Éva, en fNrenant la baguette de la gueule de Sdpion, n'éprotiva d'abord aucun changement en elle^ Puis^ comme elle la garda involontairement entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquiétude vague> ce besoin de mouvement^ cette nécessité d'air qui force à ouvrir les fenêtres de sa chambre si le temps est mauvais et h sorik eâ le temps est beau.
£n conséquence, elle s'achemina vers le jardin^ sa promenade habituelle, ou plutôt sa seule pro*4 menade.
Celte fois, sans môme y songer, sans être arrêtée par aucun obstacle matériel ou idéal, elle franchit la limite hier encore imposée à sa volonté, et, la baguette à la main, guidée en ^quelque sorte ou plutôt réellement par elle, elle écarta les Uerres et
les lianes, et apparut à la porte à moitié éclairée par le jour extérieur, pareille à uoe fée tenant sa baguette à la main.
îÊUe avait une longue tunique de cachemire blanc serrée è la taille par un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux voilaient ses épaules.
La présence de Jacques Mérey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de surprise. Son sens intérieur, son sens affectif, son âme enfin savait qu'il était là.
Elle prononça le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui tendit les bras.
Jacques tint quelque temps Éva pressée contre son cœur.
Entre ces deux êtres qui, attirés Tun vers l'autre, semblaient se chercher dans le grand mystère de la nature, c'était une sorte de communion silencieuse et ineffable.
ils s'assirent l'un près de l'autre sur un banc de mousse.
Alors, Éva prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda avec ses grands yeux fixes dont Pémail semblait taillé dans la nacre perlière, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui savourait une à une toutes les lettres de ces deux mots j
— Je t'aime !
Au même instant, elle renversa sa tête sur l'épaule de Jacques, et ses cheveux roulèrmt eur le
visage du jeune médecin, le mouvement du cœur et des artères perdit son rhythme ordinaire, et le souffle parut s'arrêter sur les lèvres entr'ouvertes de la jeune fille.
Les magnétiseurs du dernier siècle ont donné plusieurs noms à cet état d'assoupissement et d'insensibilité qui ressort du somnambulisme, mais qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'âme, dans ce moment-là, semble rompre ses liens avec le corps. Psyché reprend ses ailes et s'envole on ne sait où. Sainte Thérèse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu.
Ce mot éternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magnétique avait en quelque sorte arraché de son âme, ce mot je faimCj avait envoyé Éva au troisième ciel de l'extase.
L'extase diffère du magnétisme, en ce que, pendant cet état, comme si la personne magnétisée avait trouvé un protecteur plus puissant, elle échappe à son magnétiseur. L'influence de Jacques Hérey avait jusque-là trouvé dans Éva une docilité d'esclave. La pauvre enfant obéissait à l'action du magnétisme. Sans le savoir, sa volonté était enchaînée à une force extérieure, toute-puissanle, irrésistible ; mais les limites du magnétisme dépassées, cette force avait beau agir, commander, Tàme fugitive ne répondait plus à ses ordres que par
rinsensîbilité de la résistance. En vain Jacques rassembla toute son énergie pour sommer une dernière fois Ëva de s'éveiller» le sommeil continuait malgré lui, un sommeil qui, mêlé de catalepsie, prenait peu à peu la rigidité de la mort.
Ce sommeil glaçait Jacques Mérey d'épouvante et d'inquiétude.
Épuisé de fatigue, il était tombé à genoux devant Éva, appuyant ses, lèvres sur sa main.
Au contact de ses lèvres, il sentit sa main tressaillir ; mais ce tressaillement était si obscur et si insensible, cette main ressemblait si bien à celle d'une jeune trépassée, que sa crainte redoubla, la. sueur lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses deux mains et regardant Éva avec des yeux effarés.
C'est alors qu'il vit sa bouche entr'ouvérte et ses lèvres tressaillant sous un léger frémissement, qui n'était rien autre chose que le souffle, et qu'une inspiration lui vint.
Le baiser qu'il avait donné à la main, s*il le donnait aux lèvres!...
Jacques Mérey avait le sentiment de la délicatesse poussé au plus haut degré. Avait-il le droit, lui éveillé, de poser ses lèvres sur les lèvres d'Éva endormie?
N'était-ce point une atteinte à la pudeur féminine î une souillure à cette colombe immaculée?
Si cependant c'était le seul moyen de la sauver.
138 GREATrON ET REDEMPTION
Jacques Mérey leva les yeux au ciel, prit Dieu à témoin de h pureté de son intention , demanda pardon à la Vesta antique, à la chasteté symbolisée dans te personne de la mère de Jésus, se pencha sur Éva, et toucha ou plutôt effle^r^ sa bouche dQ
ses lèvres.
A l'instant même, comme si la chaîne qui liait la i^une fille ai; inonde supérieur se brisait par cet attouchement humain, Éva jeta un léger cri, et, frémissant de la pointe des pieds h la racine des cheveux ;
— Qui m'a éveillée? dit-elle. J'étais si heureuse l Puis, tournant ou plutôt élevant son regard vers
le docteur, elle parut étonnée de -voir un homme devant elle; ms^is aussitôt une subite rougeur couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la m^iÎA de Jacques, éveillée cette fois, elle lui redit dans un ^urire ce qu'elle venait de lui dire en* dornû^:
— Je t'aime!
Puis elte porta la maio; «n c6té gauche de rt poitrine; la jeune fille venait de trouvet la place de son cœur«
LE DOCTEUR MYSTERIEUX i99
l'anneau sympathique.
Ce fut pour Éva comme une révélation de toute la nature ; ce qu'elle avait vu dans son extase, le ciel, Dieu, les anges, resta dans son esprit, dans sa mémoire, dans son âme : peut-être ces trois mots n'expriment-ils qu'une seule et méine chose, voilà pourquoi nous les disons tous les trois au lieu de n'en dire qu*un seul.
Mais le miracle ne se borne point à la vue exté^ rieure.
Pour la première fois, à cette lumière nouvelle, elle distingua sous leur véritable aspect le ciel, la terre, les oiseaux, les fleurs ; jusque-là, dans le demi- jour de son indifférence, Éva n'avait rien apprécié de toutes ces merveilles. U faut, pour voir et entendre la Création, autre chose que des yeux et des oreilles.
n faut de l'amour.
A mesure que le cerde des objets visibles et ma^ tériels s'élargissait pour elle, Éva apprenait à parler de toutes ces choses jusque-là inconnues, car les idées nouvelles inspirées par .des objets nouveaux
appellent naturellement des paroles afférentes à ces idées et. à ces objets.
Cette éducation était ce que les psychologistes d'alors appelaient une transfusion.
Éva recevait tout de Jacques; le docteur lui apprit le nom des plantes, des animaux, des étoiles. Il lui raconta le poëme tout entier de la Création.
La jeune fille Técoutait avidement et devinait en quelque sorte la science de Jacques, tant ce qu'il lui disait était imprégné de sympathie et d*amour. En lui, elle étudiait par cœur toute la nature ; dans la pensée du maître, elle lisait sa pensée à elle et la raison des choses, non-seulement perceptibles, mais abstraites, non«seulement visibles, mais invisibles.
L'immensité de l'univers et le spectacle de la vie expliqué par Jacques lui donnait le sentiment de Fexistence de Dieu, dont lui avait seulement parlé jusque-là le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rayon caressant du soleil de mai.
Au grand livre de la nature, le docteur donna pour commentaire les ouvrages des poëtes allemands ou anglais, que Éva ne tarda point à lire et voulut absolument comprendre.
La langue allemande et la langue anglaise étaient aussi familières à Jacques que sa langue maternelle, et, au bout de deux ou trois mois, Éva savait lui dire : Je faime^ en trois langues différentes..
Ce jeune cerveau était comme ces terres vierges de TAmérique qui n'ont rien produit depuis la créa-
tion et qui, pour donner trois moissons à Tannée, n'attendaient qu'une triple semence.
Jacques apprenait ainsi à Éva non-seulement à devenir savante, mais en mémeHemps elle appre-^ nait toute seule à devenir belle; elle avait pour cela des dispositions très-rares.
Mais, en dépit de ses grands yeux, de ses traits irréprochables, de ses formes admirablement modeléeS; elle ne produisait, dans son état primitif, sur le peu d'étrangers qu'elle voyait, qu'une impression pénible et presque désagréable ; pour être belle, il lui manquait d'être femme.
Le traitement moral du docteur révéla chez Éva une beauté toute nouvelle, la beauté de TAme, la beauté de la vie, la beauté de la pensée.
Sa physionomie, autrefois morne et uniforme, commença de se multiplier comme par miracle. ^
Ce sentiment pour lequel nous n'avons pas de nom, que les Allemands désignent sous le nom de gemûth , et les Anglais sous celui de feeling ; ce sentiment pour lequel notre langue, n'a d'autre terme que celui de sens affectif ou sens émotif, était venu poétiser la forme en l'animant. Ce n'étaient plus ces lignes froides et immobiles dont rien ne dérangeait la régularité glacée : ce n'était plus ce visage toujours le même, mais où Tabsence de la pensée imprimait le sceau du néant; il y avait maintenant dans Éva plusieurs individualités, suivant les impressions personnelles qu'elle recevait.
iéî 6BSA7iON ET REDEMPTION
Rivant imUmt le yis^^ de Jaçquas, dont elte ren flétait la joie ou la tri$tesae.
Ayçc Tamottr $e déclara chez elle la coquet^ie, qui est pour aiosi idire la flear de l'atnour. Éva, jjuijsque4è ioaouâan^^ d\êlie**méaie, prit un plai$if extrême à soigner sa toilette, à relever et à liaaer elle-méiQe ^e^ l(^s cheveux, à éire )i>elle enfin*
La perpétuelle relation dana laquelle vivaient fecque9 et Évft ivait créé, et chaque jour resserrait ^ntr^a ççs deux êtres une sympathie unique el i^ns borne.
Us étaient évidemment 3PU8 Tentière puissant àe pett^ loi universdle que le$ . gavants appliquant AU mnde et lee poètes au;x individus ; que lea pri^-* miers appellent l'atiraction et ^ue les aiUre^ appel** lent rameur.
Encore le mot d'amour, ei délicat et si puiaaant qu'il 80it, ne aaurait-il eiçprimer celte vie h deux que le lien magnétique avait formé entre ce jeune homme et cette jeune fille.
Tout ce qu'on observa des affinités mystérieufies gui existent antre certains frères jumeaux que la nature a soudés l'un à l'autre, tout ce que les poètes ont raconté des sympathies de F héliotrope et du soleil, tout ce que les savants ont imaginé des rapr* ports enchaînés de la lune et de TOcéan, ne donne* rait qu'une idée bien imparfaite de l'état d'identification auquel étaient parvenus Jacques et Ëva.
Et en effet ils se pressentaient, ils se devinaient,
ils 66 cberchaient, se parlaient dtas la rêverie des bois, dans te plainte éternelle d^ fontaines^ dans rharmonie géaérale des êtres. Qd aspiraient Tun et l'autre à tout ce qui s'élève, à tout ce qui monter vers le ciel. Les jours où Tun était malade, Fautre étfât souffrant. S'il arrivait à Jacque» de rougir, le même nuage rose se formait sympathiquement sur les joues d'Éva. Dans les tnoments de gaieté, un même sourire de bonheur glissait sur leurs lèvresv Us étaient émus de la même manière par les mêmes lectures; ce que Fun pensait, l'autre l'avait deviné déjàé C'était le même être aimant deux fois dans une seule existence; le Uen qui lei^ uaisBÂit l'un à l'autre était une sorte d'égoïsme double.
Us buvaient, ^i Ton peut s'^primer ainsi, k vie k la même coupe*
Jacques, voulant exprimer cette parfeile conformité de sentiment, nommait Éya m soâur; Évâ appdmt Jàcqtied son frère; mais cm deux mot^ comme tous les autréë étaient impuissants h carac^ tériser cette union que les langues humainôfil tf ont pas [«revue.
Les choses trop tendres qUe Jacques âVait pu^ deur de dire, car leur attachement^ si intime quH fût, se distinguait surtout par l'absence des procédés terrestres, ou paf leur innocencëT s'il était forcé d'y recourir, tes cho^s trop tendres que Jacques avait/pudeur de dire, il les communiquait aux arbres soui^ lesquels év» venait S'asseoir; ce»
arbres agitaient sur la tète de la jeune fille leurs rameaux, et leurs feuilles, comme autant de lan- ' gués vertes et mobiles, racontaient dans un chuchotement mystérieux le cœur de Jacques au cœur d'Éva !
Le magnétisme a comme la magie ancienne des signes et des moyens occultes pour bouleverser les rapports naturels des choses et même pour changer les choses de goût, de nature et d'aspect. Jacques se servait de cette puissance sur Éva. Il donnait aux roses Todeur des violettes ; il changeait Teau en vin; il multipliait le pain de la table; il faisais sécher et reverdir les arbres à fruit*. Tous ces miracles, bien entendu, n'existaient que dans Fesprii halluciné du sujet. Or, c'était précisément Tintencion de Jacques de créer autour d'Éva un monde fabuleux sur lequel dominât sa pensée. Jacques ne se servait de cette influence redoutable que pour le bonheur de son élève. S'il s'était fait le dieu d'Éva, c'était pour achever en elle l'œuvre imparfaite du Créateur.
Un jour que Jacques était allé voir un pauvre malade à une lieue d'Ârgenton, et qu'une opération trop, difficile pour qu'il la confiât à un autre, le retenait deux heures de plus qu'il ne comptait consacrer à ce voyage, voulant voir jusqu'où allait diez lui la transmission de la pensée, il prit une feuille de papier à lettre, blanche, tailla une plume neuve, et écrivit sans encre sur le papier, de
manière que pour toute autre qu'Éva, récriture ne laissait aucune trace.
< Retardé pendant deux heures. Sois sans inquiétude, sœur chérie, et attends -moi à cinq heures, sous Varbre de la science du bien et du mal.
» Ton frère,