LES ÉGAREMENTS DU CŒUR ET DE L'ESPRIT
— Non, madame, répondit vivement Mme de Lursay; je l'en avais prié, mais il a des engagements qu'il ne saurait rompre; je crois que vous les devinez.
— Quelle folio ! s'écria Germeuil, je vous jure, madame qu'il n'a rien à faire.
— Je sais le contraire positivement, reprit-elle d'un air sec ; mais l'heure nous presse, et il voudrait, sans doute, d'autant moins retarder notre départ, que sûrement nous retardons ses plaisirs. Adieu, monsieur, me dit-elle en souriant, je serai peut-être plus heureuse une autre fois, ou vous serez moins occupé.
En achevant ces paroles, elle me présenta la main d'un air aussi libre que s'il n'eût été question de rien entre nous, et mourant de rage, je fus obligé de la conduire jusques à son carrosse.
— Il serait cependant singulier, me dit-elle tout bas, en descendant, que vous fussiez fâché de la réponse que vous m'avez faite ; mais non, vous ne savez qu'offenser, et j'aurais tort de vous croire capable de repentir.
— Ah ! do grâce, madame, répondis-je, cessons de pareils discours, le temps en est passé pour vous et pour moi.
— Je connais, reprit-elle, votre obligeante façon de répondre, mais je veux bien ne m'y pas arrêter, vous m'avez accoutumée à être indulgente. Que je sache seulement si... comme vous ne pensez pas longtemps la même chose, il ne vous aurait pas pris un remords ? Ne craignez pas de me l'avouer, sorait-il vraj que vous voulussiez venir ?
— C'est, madame, repris-je, une question à laquelle j'ai répondu ce matin.
— Il suffit, reprit-elle, et je vous supplie de vouloir bien oublier que j'ai osé vous la faire deux fois.
Elle mo fit alors une de ces révérences choquantes, que je Bavais si bien lui faire quelquefois. Je voulais en vain déguiser mon chagrin. Voir Germeuil auprès d'Hortense, et penser que dans la solitude de la campagne, il trouverait niille moments jx)ur lui dire les cho.scs les plus tendres, était un supplice que je ne pouvais supporter ; surtout quand jo me souvenais qti'il avait dépendu de moi de me l'épargner. Je me repentis,
«n los voyant près clo partir, de cetto fausse honte à laquelle Je v«^nais de sacrifier l'intérêt le plus vif de mon cœur, je tenais encore la main de Mme de Lursay, et je crus qu'il ne me serait pas difficile d'obtenir d'elle une chose qu'elle m'avait paru désirer vivement. Je pris enfin assez sur ma sotte vanité pour essayer de me faire parler encore de cette partie, que je ne voyais faire sans moi, qu'avec la plus vive douleur.
— Si vous m'aviez averti plutôt madame, dis-je à Mme de Lursay, vous ne m'auriez pas trouvé engagé.
— Oh ! je le crois, répondit-elle, sans me regarder.
— Si vous le vouliez même, continuai-je...
— Non. assurément, interrompit-elle, je ne veux rien, je ne mérite pas le moindre des sacrifices que vous voudriez me faire ; et n'en accepterai aucun.
— Vous pensiez différemment tout à l'heure.. -
— Eh bien ! interrompit-elle encore, je pensais fort niai, et je m'en suis corrigée.
A ces mots, elle me quitta, et me laissa d'autant plus piqué que je croyais m'être compromis, en la priant d'une chose qu'un moment auparavant j'avais refusé d'elle, et que j'avais vainement abaissé mon orgueil.
Crébillon laissa les Egarements inachevé-i après qxie le jeune Meilcour fut devenu l'amant de Mme de Lursay. Mais il est probable que dans son esprit, cette liaison ne devait être que momentanée et que le marquis devait à la fin s'engager dans de doux liens avec Mlle de Théville.
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TANZAl ET NÉADARMÉ
ou l'écumoire
Ce roman, malgré de bien invraisemblables détails qui font voir un Orébillon peu connu, un Crcbillon amateur de fantastique ee recommande par quelques pages d'un véritable intérêt. La donnée qui passe souvent les bornes de la décence est somme toute assez bien conduite et retient l'esprit du lecteur bienveillant que ne déroutent pas les fables les plus extravagantes.
Le prince Tanzai s'apprête à épouser la belle Nêadarmé dont il est éperdument amoureux. Mais la bonne fée protectrice de sa maison lui prédit le.i pires malheurs, causés par la jalousie de la princesse Roussa qu'il a dédaignée, s'il ne prend soin d'enfoncer dans la bouche d'une >ieille femme et du grand prêtre, le manche d'une écumoire d'or dont elle lui fait présent.
Mais Tanzaï, tout à son amour, ne songe qu'ct la toilette de ta fiancée qu'il doit lui-même faire le matin des noces, suivant la coutume du pays.
TOILETTE DE NÉADARMÉ
H était enfin arrivé ce jour marqué pour tant de joie, la plus brillante aurore venait de l'annoncer ; un ciel pur et serein semblait témoigner aux Chéchianiens <iue leur divinité s'intéressait aux plaisirs de leur prince. Le singe consacré, auguste protecteur du pays, avait fait trois fois la culbute sur son piédestal; à la v^érité, il l'avait faite du pied gauche mais loin de prendre garde à ce pronostic, tout fâcheux qu'il était par lui-même, on crut que c'était par inadvertance que le grand singe, qui avait toujours eu des bontés particulières pour le prince, avait fait la culbute de travers. Ce qui le faisait penser aux sacrificateurs les plus superstitieux, n'était pas sans fondement.
Tout était prêt enfin, lorsque Tanzaï, transporté d'amour et de joie, alla éveiller la princesse. Elle l'attendait dans son lit.
Lorscpi'elle le vit arriver, une modeste rou;,'eur teignit son visage; elle voulut lui faire un compliment, mais l'amour
faisant expirer sa voix sur ses lèvres, elle no pût dtro que : Ah Princo ! Ah cher Prince !
ïanzaï, aussi déconcerté qu'elle, ne put lui rien rôpondre.
L'étiquette des rois de Chôchianée, était, que le jour de leurs noces, ils liabillaient seuls la Heine future; mais il leur était en même temps défendu de la part du grand Singe, de s'abandonner aux désirs que leur pouvait causer les agréments qu'ils découvraient. La princesse qu'on avait instruite des coutumes du pays, vit sans s'étonner ses femmes sortir de son appartement.
Tanzaï no fut pas plutôt seul avec elle, qu'il profita, malgré la modestie de la princesse, do la commodité de l'étiquette. Ce ne fut pas sans peine qu'il obtint la permission de tirer de son lit cotte beauté dont il était idolâtre. Elle disputa longtemps, et en personne bien née, les prétentions du Prince. Malgré les précautions qu'elle avait prises pour dérober à son amant des charmes qu'elle devait le soir même lui abandonner, elle ne put empêcher qu'il ne la vît dans ce désordre où se met nécessairement quelqu'un qui se retourne souvent dans son lit.
Quel objet pour Tanzaï ! Et que les ordres du Singe allaient être mal exécutés, si la religieuse Néadarmé n'eût arrêté ses emportements. Les gens qui ont aimé assurent que c'est un supplice beaucoup plus grand pour un homme amoiu-eux de voir des beautés dont on ne lui permet pas l'usage, que de n'en pas voir du tout. Si cela est vrai, le Prince se trouvait dans une situation gênante. Néadarmé éludait, et ne se fut pas plutôt aperçue que les yeux de Tanzaï cherchaient autre chose que les siens, qu'elle répara promptement ce qu'une trop grande précipitation à tout voiler, avait laissé à découvert.
H serait fâcheux pour elle qu'on imaginât qu'il y avait de l'artifice de sa part dans l'occiu-ence. Dans ces temps-là peutêtre, on connaissait moins qu'aujourd'hui en amour l'art de faire naître des désirs qu'on ne voulait pas satisfaire. Les femmes même ont bien pu ne le mettre en pratique que par nécessité, et les amants d'autrefois pouvaient n'avoir pas besoin d'un manège qui manque encore bien souvent sur ceux d'à-présent.
Au reste, il est prouvé que Néadarmé était assez vivement aimée du Prince pour n'avoir pas à se servir avec lui de cette
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coquetterie ; il poussa un cri affreux lorsqu'il vît la cruelle modestie de Néadarmé lui enlever d'un seul coup tant de plaisirs,
— Ah barbare ! s'écria-t-il.
— Hélas! Prince, répondit-elle, et le Singe ?
— Si vous m'aimiez, reprit-il, ne l'auriez- vous pas oublié î
— Et c'est parce que je vous aime, dit-elle, que ses menaces me sont toujours présentes.
Tanzaï, en soupirant, la pressa alors d'entrer au bain, mais ils contestèrent encore sur la façon dont elle y devait être.
L'opiniâtreté du Prince fut obligée de céder à la vertu de Néadarmé. Il s'agissait cependant d'une tunique de bain que pendant longtemps il n'avait pas cru nécessaire, et qu'il voulut mettre lui-même, quand il fut convaincu do la nécessité. La princesse y consentit, persuadée que cela se pouvait faire avec décence ; et eu effet il n'y a rien à craindre, quand ce n'est pas un amant qu'on charge de cette fonction. Néadarmé avait cru en être quitte pour cette complaisance, mais quand le Prince eût apporté la tunique, une autre contestation s'éleva
encore. Il voulait Que ne voulait-il pas ! toutes choses qui
alarmaient la pudeur de la princesse et auxquelles assm-ément elle n'aurait pas consenti, si elle avait eu le temps de disputer, n put donc jouir de la vue de presque to>is les charmes de la princesse, et ne pouvant ni se contenir tout à fait, ni s'abandonner absolument à son désordie, il se contenta de l'accabler de ces caresses, que l'amour ne fait janiais avec plus de fureurs que quand .ou ne lui permet pas d'aller plus loin. Après, il la mit dans le bain, mais lentement, et ne pouvant se lasser de l'admirer, et la tenir. .\ [)eine y fut-elle qu'il murmura de ce que l'eau qui l'environnait, toute claire qu'elle était, ne l'était point assez. On ne saurait compter toutes les propo.sitions qu'il lui fit, tous les écarts où il tomba, enfin jamais bain ne fut pris d'une façon moins tranquille. Elle en sortit pourtant, mal baignée ; mais convaincue qu'elle était éperdumcnt aimée. Le Prince enfin, après bien des peines, parvint à la mettre en état do sortir du Palais. Elle n'avait jamais été coiffée plus irréguUèrement que ce jour-là, mais c'était l'amour qui y avait mis la inain, et on sait assez que quand il se trouve à une toilette, l'arrangement n'est pas de son ressort; ou quM n'est pas bien violent quaud il n'est pas bien maladroit.