VI CRÉBILLON
fondé avec l'iron et Collé. Ces réunions, qui durèrent quinze ans (1734-49), .sv tenaient chez Landclli, au carrefour de Buci, et rapprochaient autour des trois fondateurs, Créhillon père. Salle, Fuselier, Saurin pvre et fils, Hehétiu-i, Hameau, etc.
« Ces joyeux convives, écrit Laujon, s'assemblaient presque toute l'année, surtout l'hiver et l'automne, le 1" et le 16 de chaque mois, pour dîner à frais communs au Caveau où chacun des convives était tout à tour l'objet d'une épi^ramme, moyen suffisant pour n'y pas laisser pénétrer de femmes. L'épigramme étaitelle jugée juste et piquante, le patient buvait un verre d'eau à la santé de son censeur. Etait-elle injuste ou niaise, — c'était leur mot, — le verre d'eau servait de punition au censeur, tandis que les autres convives portaient gaiement la santé de l'auteur ».
Pendant ces franches lippées où il n'y avait pas moins de quatre heures de table, la gaîté, la franchise, la licence la plus complète ne cessaient de régner. Les deux Créhillon ne s'y ménageaient guère, et c'est là sans doute que le père dût faire à son fils qui sollicitait de lui de l'argent, cette jolie réponse à double sens : « Quand tu auras fini tes égarements du cœur et de l'esprit » — faisant à la fois allusion à une œuvre du jeune écrivain et sans doute à sa liaison avec Mme de Margy.
Un jour vint même où les épigrammes tournèrent à l'aigre. Duclos ayant demandé au poète tragique quel était son meilleur ouvrage :
« La question est embarrassante, dit-il, mais voici, ajouta-t'il en désignant son fils, celui que je considère comme le pltis mauvais ».
« — Pas tant d'orgueil, ré/>arlit l'autre, attendez. Monsieur, qu'il soit prouvé que toutes vos pièces sont bien de vous ».
Allusion méchante à certains bruits publics qui prétendaient que Créhillon père faisait faire ses tragédies par un jésuite.
Le père partit pour ne plus revenir et quand, quelque
temps après, des intrus eurent réussi à se faufiler dans le petit cercle jusqu'alors si fermé, Crébillon fils, le président, de sa propre autorité interrompit les joyeuses réunions.
Dix ans plus tard, les vieux amis devaient se réunir à nouveau avec Garrick et Sterne à la table du fermier général Pelletier, attendant la fondation du Nouveau Caveau qui aux noms anciens joignit ceux de Favart, Coldoiii et Delille.
Citons enfin la Dominicale où Sophie Arnould, la célèbre actrice, fut admise.
Plus que jamais l'esprit de Crébillon y brilla, mais parfois aussi il trouva son maître, si l'on en croit certaine anecdote. Il semble même que cette fois-là, il força la note ^ ce qui lui attira de la part de Favart une cinglante épigramme :
« Sa faiblesse, raconte La Place, était de se choisir une victime, sur laquelle tombaient par préférence les attaques les plus insidieuses et les traits à la fois fins et caustiques que son imagination, très exercée dans ce go iro d'exercice, lui inspirait, pour ainsi dire, à commandement. Il est également vrai qu'une riposte imprévue de la part de la partie soufTrante, dont la plaisanterie se trouvait de nature à faire tourner d'un côté les rieurs, terrassait l'agresseur au point de ne pouvoir de longtemps s'en relever. Un jour, dans un grand dîner, ayant brillé presque jusqu'au dessert aux dépens de M. Favart (quoiqu'il eût pour lui les mêmes sentiments d'estime et d'amitié que les autres convives), il se lâcha au point de s'écrier en riant r « Oh ! le pauvre est aujourd'hui si bête, qu'on prétentirait en vain tirer de lui (juelque chose... » A ces mots,. h' bon .M. Favart se lève et du ton le plus humble, adresse ce couplet à Crébillon :
Tu di.s ijtic je suis bête
Mi)M ami Crcbillon V
Le mot n'est jms lioiinête '
VIII CRKBILLON
Mais n'est j)as sans raison.
Il faut que je sois bête Car toujours j'applaudis A ce ([ue tu dis.
La foudre tombant en éclats sur la léte de notre homme, surtout à la fin de ce couplet, universellement applaudi par l'assemblée, ne l'eût pas plus anéanti qu'il ne le fut pendant tout le restant du dîner ».
Mais le temps où rétoile de Crcbillon brilla d'un véritable éclat fut sans conteste celui du premier Caveau. Outre la place considérable qu'il tenait parmi ses contemporains et la vogtie dont il jouissait comme nous Vavons vu plus haut, il était alors en possession de toutes les qualités de légèreté, d' imagination, de charme voluptueux nécessaires au genre où il était passé maître.
A Tanzaï se joignaient les Egarements du coeur et de l'esprit (1736) ^Mi peuvent passer pour son roman le mieux écrit. Le Sopha parut ensuite (1740) et consacra définitivement la renommée d'un écrivain qui, — on est trop tenté de l'oublier à notre époque, — fit la joie des lecteurs jusque dans la première moitié du xix'= siècle. Il semble bien pourtant que ce jût là son dernier rayon de gloire. A partir de 1746, il vit sur sa réputation : Zéokinisul, qui est une satire des mœurs de Louis X.\',ne trahit déjà que trop les marques d'un rapide épuisement ; et les ouvrages qui suivent tels que Ah! quel conte (1751), les Heureux Orphelins (1754) sont à peu près illisibles. Quant aux Lettres de la duchesse de ... au duc de... et aux Lettres Athéniennes, parues respectivement en 1768 et 1771, elles ne valent d'être citées que pour mémoire.
Il ne se ressaisit que dans certains passages de la Nuit et le Moment (1755) e< rf/i Hasard du coin du feu (1763) où par sa verve il fait songer aux bonnes pages du Sopha.
A quoi attribuer cette décadence? On a prétendu que le mariage avait coupé les ailes à Crébillon et que le célibat était nécessaire pour la peinture des mœurs où il se complaisait. C'est peut-être aller chercher bien loin une explication en somme assez simple : Crébillon était au
nombre de ceux qui n^avaient que quelques mots à dire et quand il les eut dits, il ne fit que prouver son iinpuis' sance en cherchant à le^ amplifier. On l'a rzmirqué avec raison : rien n'a mieux prouvé la stérilité de Crébillon que sa fécondité même et point n'est besoin 'd'accuser son mariage. Celui-ci d'ailleurs ne fut pas une union banale ; l'amour y eut une large part et les circonstances dans lesquelles il s'accomplit ont même prêté à l'imagination des biographes. Jules Janin, dans son Essai sur le xviii^ siècle, faisant plus d'honneur au roman qu'à la réalité, nous parle d'une jeune anglaise de grande famille qui, à la lecture du Sopha, laisse là pairie et famille pour s'aller offrir à rplni dont les œuvres l'ont enthousiasmée.
Ceci n'est point tout à fait conforme à la réalité : des recherches plus exactes ont montré qie Crébillon rencontra dans un salon miss Stafford, fill' de Jean de Stafford, chambellan de Jacques H d' Angleterre ; elle ne sut pas résister aux belles manières de l'écrivain et devint sa maîtresse.
Pendant quatre années ils vécurent dans une étroite amitié jusqu'à ce qu'un mariage clandestin, fait à l'insu du père de Crébillon à Arcueil (1748), fût venu légitimer l'enfant né de leur amour.
En quoi ce joug amoureux, volontairement accepté par l'écrivain, explique-t-il sa décadence ? Ce qui éclate en revanche, c'est la malveillance de Grimm qui rapporte insidieusement le bruit qie Crébillon est allé habiter Sens avec sa femme pour se débarrasser d'elle. « On croit, ajoiitc-t-il, que cette transmigration une l'ois faite, le charmant auteur de Tanzii reviendra prendre à Paris le train qu'il y a toujours mené ». Grimm nous rapparie encore qu'ils étaient tous deux extrêmement pauvres et que le public disait que « c'était la soif qui avait épousé la faim-^. On appelait cette union la « continuation des Egarements du cœur et de l'esprit. »
Collé, que Crébillon connut dès sa jeunesse, témoigne que Mme Crébillon était en somme laide et louchait, mais aussitôt il s'empresse d'ajouter : « (''était une bien hiuiur
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créature, fort douce, Jorl fxjUe cl ne manquant pas de sens ».
Quand enfin, après huit années de légitime union, le pauvre écrivain eut perdu son enfant, puis sa femnit morte probablement vers 1756, il se mit à voyager e Bourgogne et en Angleterre pour oublier un chagrin qui lui pesa jort. Revenu à Paris, il ne retrouva pas, comme le souhaitait Grimm, la gloire littéraire. Il vécut sur sa réputation qui lui valut de la faveur de Mme de Pompadour la place de censeur royal en 1759, bientôt augmentée d'une rente de 2000 livres prises sur la cassette particulière de la favorite, lors de In mort du père de Crébillon, en 1762.
Grimm, qui nous assure que l' auteur du Sopha était dur envers les autres et ne supportait pas les plaisanteries sur son propre compte, se voit refuté ici encore par le curieux tableau de Crébillon censeur royal que nous a laissé Mercier :
« Crébillon fils était censeur-royal; il approuvait tous les ponts-neufs et tous les vers imprimés sur des feuilles volantes. On en faisait alors une quantité effroyable; les héroïdes pleuvaient. Il approuvait tout cela avec sang-froid et une politesse charmante. Jamais Crébillon ne fit attendre un auteur, fût-il chansonnier du Poiit-Xouf. Il était toujours prévenant affable et f.icilo
Je ne laisserai pas passer s(uis silence un fait qui prouve tout à la fois son courage et son amitié pour les gens de lettres et pour moi. Je publiai au mois de janvier 1771 une pièce de théâtre intitulée Olinde et Sophronie ; on y trouve des allusions relativement à l'opération du chancelier Maupeu qui faisait la guerre à la magistrature. Le Parlement de Paris fut exilé le 20 janvier, et ma pièce fut publiée le 22. On donna à tous les traits de mon ouvrage une extension qui plaisait au public et qui lui servait de vengeance tacite. Le ministère, qui alors n'était rien moins qu'indulgent, voulait sévir contre moi. Crél)ili()n fils, qui avait
approuvé la pièce, loin de mollir, représenta, défendit ma cause, se prétendit seul responsable. Sa généreuse fermeté me sauva un désagrément fâcheux ; c'est qu'il aimait sincèrement les hommes de lettres ».
A partir de 1762, la vie de Crébillon noiis échappe: on n'entend plus parler de lui que par la publication de ses ouvrages qui de moins en moins recueillent la faveur du public.
Ce que nous savons, c'est quen 1774, il devint censeur de la police et quil se démit, deux ans après, de son titre au profit du poète de Sauvigny.
Sa mort, le 12 avril Mil, passa, on peut le dire, complètement inaperçue : Grimm Vannonce comme un fait divers déjà ancien de deux mois. Il y avait, il est vrai, trente années que Crébillon, littérairement parlant, n'existait plus.
(Charles Simond.