‹ Crébillon fils. Biographie, bibliographie, pages choisiesChapitre 8 sur 20 · LE3 EGAREMENTS DU CŒUR ET DE L ESPRIT · texte numérisé non relu

LE3 EGAREMENTS DU CŒUR ET DE L ESPRIT

L AMT DE DESHONORER LES FPZMMES

Alors que le maladroit inarquis rêvait au bonheur qiiHl avait frôlé et qu'il n'avait pas su saisir au passage. Ver sac, le plus médisant et le plus adulé de tous les beaux esprits, Versac le « tombeur de femmes » fait sur le compte de Mme de l/ursay, au cours d'une visite chez M. de Mdlcour, les plus perfides révélations.

Je nie disposais le lendemain à aller chez Mme de Lursay, et j'étais auprès de Mme de Meilcoiir, lorsqu'on lui annonça le comte de V'ersae. Elle me parut fâchée de cette visite. Il était en effet, l'homme du monde qu'elle aimait le moins, et, que poiu: moi elle craignait le plus ; aussi venait-il très rarement chez elle.

La même raison qui faisait qu'il ne convenait pas à ma mère, faisait en même temps qu'elle ne pouvait lui convenir. Elle m'avait même défendu de le voir. Ne nous trouvant point tous les deux dans les mêmes maisons, et moi allant peu à la Cour où Versac était presque toujours, nous nous connaissions fort peu.

Versac joignait à la plus haute naissance l'esprit le plus agréable, et la figure la plus séduisante. Adoré de toutes les femmes qu'il trompait, et déchirait sans cesse ; vain, impérieux étourdi, le plus audacieux j)etit Maître qu'on ciit jamais vu, et plus cher peut-être à leurs yeux par ces mêmes défauts, quelque contraires qu'ils leur soient. Quoi qu'il en puisse être, ellesl'avaientmisàla mode dès l'instant qu'il était entré dans le monde, et il était depuisdix ans en possession de vaincre les plus insensibles, de fixer les plus coquettes, et de déplacer les amants les plus accrédités; ou, s'il lui était arrivé de no pas réussir, il avait toujours su tourner les choses si bien à son avantage que la Dame n'en passait pas moins pour lui avoir appartenu.

Il s'était fait un jargon extraordinaire qui, tout apprêté qu'il était, avait cependant l'air naturel. Plaisant do sang-froid, et toujours agréable, soit par le fonds des choses, soit par la tournure neuve dont il les [ résentait, il donnait un charme

nouveau )V ce qu'il rendait d'aprcVs les autres et personne ne redisait, comme lui, ce dont il était l'inventeur.

Il avait composé les grâces de sa personne, comme celles de 8on esprit, et savait se donner de ces agréments sin^juliers qu'on ne peut ni attraper, ni définir. Il y avait cependant peu de gens qui no voulussent l'imiter, et parmi ceux-là, aucun qui n'en devînt plus désagréable. H semblait que cette heureuse impertinence fût un don de la nature, et qu'elle n'avait pu seoir qu'à lui. Personne ne pouvait lui ressembler, et moimême, qui ai depuis marché si avantageu-scment sur ses traces, et qui parvins enfin à mettre la Cour et Paris entre nous deux, je me suis vu longtemps aia nombre de ces copies gauches et contraintes qui, sans posséder aucune de ses grâces, ne faisaient que défigurer ses défauts, et les ajouter aux leurs. Vêtu superbement, il l'était toujo'ors avec goût et avec noblesse, et il avait l'air seigneur, même lorsqu'il l'affectait le moins.

Versac, tel qu'il était, m'avait toujours plu beaucoup. Je ne ce voyais jamais sans l'étudier, et sans chercher à me rendie propres ces airs fastueux que j'admirais tant en lui. Mme de Meilcour qui, simple et sans art, trouvait ridicule tout le qui n'était pas naturel, avait reconnu le goût que j'avais pom- Versac, et en avait frémi. Par cette raison, plus encore que par l'éloignement qu'elle avait pour les gens du caractère de Versac, elle ne le souffrait qu'impatiemment ; mais les égards qu'on se doit dans le monde, et qui, entre personne* d'un rang distingué, s'observent avec une extrême exactitude, l'obligeaient de se contraindre. Il entra avec fracas, fit à Mme de Meilcoiu- une révérence distraite, à moi une moins ménagée encore, parla un peu de choses indifférentes, et se mit après à médire de tant de monde, que ma mère ne put s'empêcher do lui demander ce que lui avait fait toute la terre pour la déchirer perpétuellement.

— Eh parbleu ! madame, répondit-il, que ne me demandez, vous plutôt ce que j'ai fait à toute la terre pour en être perpétuellement déchiré ? On m'accable, continua-t-U, on me vexe que c'est une chose étrange, on m'excède de calomnies, comme si l'on n'avait p:is de défauts, et que moi, moi, je ne dusse point les voir. Mais à propos, y a t-il longtemps que vous n'avez vu, la bonne Comtesse ?

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Mme de Meilcour répondit qu'oui.

— Mais c'est qu'on ne la voit plus, reprit-il, j'en suis dans une douleiu- araère, dans la plus terrible affliction !

— Se serait-elle jetée dans la dévotion ? repartit ma mère.

— Vraiscniblablemont, reprit-il, elle on viendra là. Elle est pénétrée de la plus auguste douleur ; elle vient de perdre le petit marquis qui lui a fait la plus condamnable infidélité, que de mémoire d'homme, on ait imaginée. Comnae ce n'est pas la première fois qu'elle est quittée, on pourrait croire qu'elle se consolerait de celle-ci comme des autres, car l'habitude au malheur le fait moins vif, sans un accident qui rend cet abandon-ci extraordinaire.

— Et c'est ? demanda Mme de Meilcour.

— C'est, repartit-il... mais comment le croiriez- vous de la personne de la Cour la plus prévoyante, la mieux rangée ? C'est qu'elle n'avait que celui-là ! Poiu- rétablir sa réputation, elle s'était fait une affaire de sentiment, mais il n'y a pas de femme que ceci n'en dégoûte ; et ce qu'il y a de pis, c'est que l'infidèle a voulu se réserver le plaisir noir, barbare, de n'avoir pas de successeur, et qu'il la peint si bien de façon à glacer les plus intrépides, que, depuis huit jours qu'elle est si fatalement délaissée, il ne s'est pas présenté à elle la plus mince consolation. Vous conviendrez que cela est douloureux.

— Je ne crois pas, répondit ma mère, un mot de toute cette aventure.

— Comment ? dit Versac, c'est un fait public, pourriez- vous me soupçonner de la prêter à la Comtesse qui est ime des femmes du monde pour qui j'ai la plus grande considération, et que je tiens en estime particulière ? Ce que je vous dis est aussi prouvé qu'il l'est, qu'elle et la divine Lursay ont mis du blanc toute leur vie.

.Je pensais frémir en entendant Versac parler si injurieusement d'une personne pour qui j'avais le plus grand res[)ect, et à qui je croyais le devenir.

— .\utre genre de calomnie, répondit Mme de Meilcour, jamais Mme do Lursay n'a mis do blanc.

— Oui, ré{)o:ulit-il, comme elle n'a jamais eu d'amants. ... IJ(!H amants ! Mme de Lursay ! pensai-je m'écrier.

— Ne «lir-iif-on pas, poursuivit Versac, qu'on no la connaît

point? Ne sait-on pas qu'il y a cinquante ans au nioiiiH qu'elle a le cœur fort tendre ? Cola n'était-il pas décidé avant même qu'elle épousât cet infortuné Lursay, qui, par parenthèse, était bien le plus sot marquis de France ? Iguore-t-on qu'il la surprit un jour avec D..., le lendemain avec un autre, et deux jours après avec un troisième, et qu'enfin ennuyé de toutes ces surprises qui ne finissaient pas, il mourut pour ne pas avoir le déplaisir de retoml^er dans cet inconvénient ? N'a-t-on pas vu commencer cette autre pruderie, dans laquelle elle est aujourd'hui. Cela empêche-t-il que tels et tels (il en nomma cinq ou six) ne lui doivent leur éducation, que moi qui vous parle, je ne lui ai refusé la mienne, et que peut-être elle ne postule actuellement celle de Monsieur ? ajouta-t-il en me montrant.

Cette apostrophe me fit rougir au point, que pour peu qu'il m'eût regardé, il se serait sûrement mis au fait de l'intérêt que je prenais à ses discours.

— Pense-t-elle, continua-t-il, nous en imposer sur les rendez- vous obscurs qu'elle donne, et que nous soyons là-dessus aussi dupes que les jeunes gens qui, ne connaissant ni la nature ni le nombre de ses aventures, croient adorer en elle, la plus respectable des Déesses, et soumettre un cœur qu'avant eux, personne n'avait surpris ?

Ce portrait si vrai de ma situation dissipa entièrement le doute où j'avais été jusque-là sur les discours de Versac.

Je reconnus, en rougissant, combien j'avais été trompé, et sans imaginer encore comment je pourrais punir Mme de Lursay de l'estime qu'elle m'avait donnée pour elle, je résolus fermement de le faire. Si je m'étais rendu justice, j'aurais senti que je ne devais qu'à moi-même le piège dans lequel j'étais tombé, que le manège de Mme de Lursay avait été celui de toutes les femmes ; et qu'en un mot, il y avait moins de fausseté dans son procédé, que de sottise dans le mien. Mais cette réflexion était, ou trop mortifiante, ou trop au-dessus de moi, pour que je la fisse.

...Comment! me disais-je à moi-môme, m'assurer que jamais elle n'a aimé que moi ? Abu.ser aussi indignement de ma crédulité !

Pendant que je m'occupais si désagréablement, Mme de

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MeilcouT, en niant que tout ce que Versac attribuait à Mme de Lursay fût vrai, lui demanda, pourquoi paraissant de ses amis, il se déchaînait contr'elle à ce point-là 7

— C'est, répondit-il parespri^ de justice; c'est que je ne saurais supporter ces femmes hypocrites, qui plongées dans les dérèglements qu'elles blâment dans les autres, parlent sans cesse de leur vertu, et veulent en imposer au public; j'estime cent fois plus une femme galante qui l'est de bonne foi, je lui trouve un vice de moins ; d'ailleurs, puisqu'il faut tout vous dire, cette Lursay vient de me jouer le tour le plus sanglant, de me faire la plus abominable tracasserie que l'on puisse imaginer-

Vous connaissez Madame de cela fait le plus joli sujet à

former ! Je m'étais présenté, on m'avait reçu, j'étais écouté convenablement, enfin, je persuadais ; n'est-elle pas venue mettre des scrupules, des craintes dans l'esprit de cette jeune personne ? lui dire qu'elle se perdrait de me voir, que j'étais inconstant, indiscret; enfin elle lui a fait une si étrange peur de moi que nous en avons été brouillés trois jours, et que je n'ai mon rappel que de ce matin. Pensez-vous de bonne foi que cela se pardonne ?

Versac, après quelques autres propos, qui tous m'animaient de plus en plus contre Mme de Lursay, sortit. Mme de Meilcour qui, sans deviner la sorte d'intérêt que j'y pouvais prendre, avait remarqué que ce que j'avais entendu m'avait fait impression, chercha à me dissuader; mais elle ne gagna rien sur moi, et je courus chez Mme de Lursay, dans l'intention de me venger par ce que le mépris a de plus outrageant, du ridicule respect qu'elle m'avait forcé d'avoir pour elle.

CAILLETTES ET COUlEi lES

Pour dépiter Mine de Lursay, le mirquis de Meilcour laisse Mme de Senanges lui témoigner un visible et public intérêt. Mais, lors d'une promenade aux Tuileries avec cette dame et son amie Mme de Mongennes, quel n'est pas son ennui de voir ces vieilles personnes se disputer ses faveurs surtout lorsqu'il se trouve face à face de Mme de Lursay et de Mlle de Théville, la jeune inconnue vue à FOpéra et à laquelle il a pu enfin se faire présenter.

L'heure du cours était passée quand nous entrâmes dans les Tuileries; le jardin était rempli de monde. ^bno de Senanges, qui ne m'y menait que pour me montrer, en fut charmée, et résolut de se comporter si bien, qu'on ne pût pas douter que je ne lui appartinsse. Je n'étais pas en état de m'opposer à ses projets ; et, quoique fâché de lui plaire, je ne savais ni comment recevoir les soins qu'elle marquait pour moi, ni le moyen de m'y dérober. Ce que j'avais vu chez Mlle de Théville m'avait rempli le cœiu- d'une tristesse que les objets les plus agréables n'auraient dissipée et que les deux femmes avec qui je me trouvais, augmentaient à chaque instant, Mme de Mongennes, surtout me déplaisait ; elle avait une de ces figures, qui, sans avoir rien de décidé, forment cependant un tout désagréable, et auxquelles le désir immodéré de plaire, ajoute de nouvelles disgrâces. Avec beaucoup trop d'embonpoint, et une taille qui n'avait jamais été faite pour être aisée, elle cherchait les airs légers. A force de vouloir se faire un maintien libre, elle était parvenue à une impudence si déterminée, et si ignoble, qu'il était impossible, à moins que de penser comme elle, de n'en être pas révolté. Jeune, elle n'avait aucun des charmes de la jeunesse, et parais-, sait si fatiguée et si flétrie, qu'elle en faisait compassion. Telle qu'elle était cependant, elle plaisait, et ses vices lui tenaient lieu d'agréments dans un siècle où. pour être de mode, une femme ne pouvait trop marquer jusque où elle portait l'extravagance et le dérèglement.

Loin qu'elle me touchât, le sot orgueil que je lisais dans ses yeux, et ses grâces forcées, m'indignaient contre elle. Je ne lui faisais pas injustice dans le fond, mais je doute aussi que, sans ses airs dédaigneux, j'en eus.se d'abord mal pensé.

Témoin de tout ce que Mme de Senanges m'avait dit de tendre, elle n'avait pas semblé m'en estimer davantage. Cette inattention me déplut, et me la fit examiner moi-même avec une sévérité qui no lui pardonna rien, ot me la montra même un peu plus mal qu'elle n'était.

J'ignorais qu'on n'en était pas moins bien avec ell ; pour paraître ne la pas séduire au premier coup d'œil, et que souvent elle afifectait cette méprisante indifférence, uniquement pour qu'on fût tenté d'en triompher ; car, ainsi que je lui ai

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depuis entendu dire, une facilité continuelle, et une vertu qui ne relâche jamais rien de sa scvéritc, sont deux choses également à craindre pour une femme.

Ce fut apparemment pour se conformer à cotte sage maxims, qu'elle ne co nm^riça à ra'être favorable qu'une heure environ après m'avoir vu.

Tant que nous fàmas daas un e/idroit où les spectateurs lui manquaient, elle ne daigna pas m'adresser la parole, mais en approchant de la grande allée, je vis changer sa physionomie. Ses façons devinrent vives; elle me parla sans cesse, et avec une familiarité déplacée, et que, sans de grands desseins, on n'a jamais à la*, première vue. Peu touché d'un changement dont j'ignorais l'objet, et qui, quand je l'aurais deviné, ne m'en aurait pas intéressé davantage, je continuais avec elle sur le ton que, d'abord, elle semblait m'avoir marqué. Mme do Senanges ne s'aperçut pas plutôt dos nouvelles idées de Mme de Mon:;enne3, qu'elle en conçut des alarmes : elle jugea, et je crois avec raison, que si elle ne voulait pas me plaire, elle voulait du moins qu'on pût penser qu'elle me plaisait.

L'insulte était la même pour Mme de Senanges, qui, pour être aiasi, était moins flattée de ma conquête que du bruit qu'elle, pourrait faire. Les entreprises de .Mme de Mongennes alUit directement contre ses intentions, elle prit avec elle un air sérieux et sec.

L'autre y répondit un peu plus sèchement encore, et j'eus la gloire, en commençant ma carrière, de désunir deux femmes auxquelles je ne pensais pas. Sans comprendre alors ce qu causait entr'elles le froid que j'y remarquais depuis un instant, leurs regards me firent juger qu'elles se tenaient pour brouillées. Elles s'examinaient mutuellement avec un œil railleur et critique ; ot après quelqiies moments d'une extrême attention, Mme de Senanges lui dit qu'elle se coiffait trop en arrière pour son visage.

— Cela se peut. Madame, répondit l'autre, le soin do ma pMure ne m'occu[>o pas assez pour savoir jamais comme je suis.

— En vérité ! madame, répliqua Mme do Senanges, c'est que cela ne vous sied pas du tout, ot je no sais comment j'ai juHqu'ici négligé do vous le dire. Pranzi même, (|ui, comme

VOUS savez, vous trouve aimable, le remarquait aussi la dernière fois.

— M. de Prauzi, répondit-elle, peut faire des remarques sur ma personne, mais je ne lui conseillerais pas do me les confier.

— Mais pourquoi donc ? madame, reprit Mme de Senanges. Qui voulez-vous (si ce n'est pas notre ami) qui nous dise ces sortes de choses? Ce n'est point que vous ne soyez fort bien, mais c'est que fort peu de personnes ne pourraient soutenir cette coiffure-là ; c'est viauloir de gaieté de cœur gâter sa figure, que de ne pas consulter quelquefois comme elle doit être, où plutôt, ajouta-t-elle avec un rire malin, c'est vouloir faire penser qu'on la croit faite pour aller avec tout, et cela ne serait pas une prétention modeste.

— Eh mon Dieu ! madame, répondit-elle, qui est-ce qui n'en a pas des prétentions, qui ne se croit point toujours jeune, toujoiu-s aimable, et qui ne se coiffe pas à cinquante ans comme je le fais à vingt-deux ?

Ce discours tombait si visiblement sur Mme de Senanges, qu'elle en rougit de colère ; mais la discussion là-dessus lui pouvait être si désavantageuse, qu'elle crut à propos de n'y pas entrer. Ce n'était d'ailleurs ni le lieu, ni le temps, de se hvrer à de petits intérêts ; aussi ne s'occupa-t-elle que de l'objet qui seul, alors, la remuait vivement : il s'agissait de prouver que je n'étais pas à Mme de Mongennes, et tout le reste ne lui paraissait rien.

Nous ne nous étions pas plutôt montrés dans la grande allée, que tous les regards s'étaient réunis sur nous. Les deux dames avec qui je me promenais, n'étaient assurément un objet nouveau pour le pubhc, mais j'en devenais digne de son attention et de la curiosité. On les connaissait trop pour croire que je ne fusse là pour aucune d'elles ; et le soin que toutes deux prenaient de me plaire, empêchait qu'on ne pût bien savoir à laquelle j'appartenais

Mme de Senanges, que cette irrésolution impatientait, n'épargnait rien pour faire décider la chose en sa faveur : chaque fois que sa rivale voulait me regarder, un coup d'éventail, donné à propos, interceptait le regard et le rendait utile. Elle ajoutait à cela toutes les minauderies qui lui avaient autrefois réussi, me parlait bas, avait des airs si tendres, si languissants,

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si abandonnés qu'à cette indécence si supérieurement employée, il fut impossible au public de ne pas croire ce qu'elle voulait qu'il crût.

Cette victoire lui fut d'autant plus douce, qu'elle avait entendu louer extrêmement ma figure ; cependant ce n'était encore rien pour elle de triompher de Mme de Mongennes ; je ne me prêtais pas mieux aux grâces dont elle me comblait.

Inattentif et rêveur, à peine daignais-je répondre aux interrogations fréquentes dont elle ne cessait de me fatiguer. Versac l'avait si positivement assurée qu'elle m'avait vivement touché, qu'elle ne concevait pas ce qui m'empêchait de le lui dire. Elle sentait que, sans s'exposer aux railleries de Mme de Mongennes, elle ne pouvait point paraître douter de mon amour, cependant elle désirait me faire parler.

Elle se souvint en ce moment que Versac lui avait dit que Mme de Lursay avait des vues sur moi, et qu'il lui avait semblé que je ne m'éloignais pas d'y répondre. Elle imagina que sans se compromettre, il lui serait aisé d'éclairer ses doutes, et me demanda d'un air négligent, s'il y avait longtemps que je connaissais Mme de Lursay. Je lui répondis que depuis fort longtemps elle était amie de ma mère.

— Je la croyais pour vous plus nouvelle connaissance, dit-elle, on m'avait même assurée qu'elle avait eu l'envie du monde la plus forte de vous plaire.

— A moi ! madame, m'écriai-je, je vous jure qu'elle n'\' a jamais pensé.

— Peut-être, répondit-elle, n'avez-vous pas voulu le voir, n'est-il pas vrai ? Cela vous aura échappé ? Peut-être aussi l'avei-vous aimée! Il est un âge où tout plaît, c'est un malheur. On prend quelqu'un sans savoir pourquoi, parce qu'il le veut, parce qu'on est trop jeune aussi pour savoir dire qu'on ne le veut pas, qu'on est pressé d'avoir une affaire, et que la plus promptement décidée paraît toujours la meilleure. On est amoureux quelque temps. Los yeux s'ouvrent à la fin, on voit ce qu'on a pris, on s'ennuie de l'avoir, on rougit, l'on quitte, et voilà comme vous aurez ou Mme de Lursay.

— Elle a, je crois, répondis-jo, beaucoup d'aïuitié pour in<ii, MUli.^

— Eh oui ! interrompit-elle, vous allez être discret, et ce no sera que par vanité.,

— Je ne crois pas, dit alors Mme de Mdngonnes, que ce soit là sa raison. Il ferait trop d'injustice à Mme de Lnrsay s'il pensait d'elle aussi mal, et je la trouve assez aimable pour n'être pas surprise qu'elle eût pu lui plaire.

— Vous le trouvez ! Madame, reprit-elle d'un ton de pitié, c'est un goût qui vous est particulier! Elle a peut-être plu jadis, mais personne d'aujourd'hui, n'était de ce temps-là

— Il n'est pourtant pas si éloigné que vous ne puissiez vous en souvenir, répliqua Mme de Mongennes, moi qui vous parle, je l'ai vu ce temps.

— Eh bien ! madame, répondit-elle, vous ne voulez pas apparemment qu'on vous croie jeune.

Comme elles en étaient là, et qu'une aigreur polie se mettait dans leurs discours, nous aperçûmes Versac. Mme de Senanges l'appela ; il vint à nous, mais sans cet air libre que j'admirais en lui, et que je cherchais vainement à prendre. Il semblait que la vue de Mme de Mongennes le gênât, et qu'elle eût sur lui cette supériorité qu'il avait sur toutes les autres femmes.

— Ah ! venez, comte, lui dit ISIrae de Senanges, j'ai besoin de vous contre madame, qui me soutient depuis deux heures des choses inouïes.

— Je le croirais bien, répondit-il sérieusement ; avec un esprit supérieur, il n'y a rien de bizarre, et même d'absurde, qu'on ne puisse soutenir avec succès.

— Eh bien ? Vous connaissez Mme de Lursay ? lui demanda-t-elle.

— Excessivement, madame, répondit-il ; c'est assurément une personne respectable, et dont tout le monde counait les agréments, et la vertu.

— Madame soutient, reprit-elle, qu'on peut encore aimer Mme de Liu-say avec décence.

— J'y trouverais pour moi, dit-il, plus de générosité et de grandeur d'âme.

— C'est ce que je dis, repartit-elle, et qu'on ne peut s'attacher à quelqu'un de l'âge de Mme de Lursay, sans se faire un tort considérable.

— Cela est exactement vrai, repartit-il, mais du premier

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vrai, n y a mille belles actions comme celle-là qu'on ne saurait faire sans se commettre, et qui ne prennent jamais en bien dans le monde.

— Eh ! que dites-vous ? dit Mme de Mon^enncs. On e.xcuse tous les jours des goûts extraordiaaires ; plus ils so.it bizarres, plus on s'en fait honneur, et vous voudriez

— Oui madame, iut«rronipit-il, noa seulement on leB tolère ; on fait pis, on les approuve, et vous n'ignorez pas que j'en ai des preuves ; mais le public n'est pas toujours aussi complaisant que je l'ai trouvé : il est des goûts qu'il s'obstine à proscrire.

— H serait, comme vous le dites, peu complaisant, repritelle, et j'ajoute qu'il serait fort injuste si l'on ne pouvait aimer Mme de Lursay sans qu'il y trouvât à redire. Oui, je conviens qu'elle n'est plus de première jeunesse ; mais combien ne voit-on pas de femmes, beaucoup moins jeunes qu'elle, inspirer encore des sentiments ou du luoins chercher à les faire naitre ?

— Cela n'est pas douteux, dit Versac, mais aussi ne le soullret'on pas tranquillement.

— Ah! pour cela, dit Mme de Senanges, on en voit fort peu, il est un âge oii l'on sait qu'il faut se rendre justice.

— Oui, reprit Versac, mais il me semble qu'il n'arrive pour personne, et que communément on meurt de vieillesse en l'attendant encore. Mais, par exemple, je connais des femmes qui ont vieilli beaucoup, extrêmement, qui par conséquent sont devenues laides, et ne s'en doutent seulement pas et qui croient de la meilleure foi du monde, avoir encore tous les charmes de leur jeunesse, parce qu'elles en ont conservé soi» gneusement tous les travers.

— Ah ! que c'est bien Mme de Lursay, répondit-elle ! des travers qu'on prend pour des charmes! Il tst inconcevable combien cela est frappant ! Cela est d'un luniinuu.x particulier ! Et combien de gens cela ne peint-il pas ? Pour moi, j'y reconnais mille personnes.

— Pas encore toutes celles à qui cela ressemble, dit Mme de Mongennes, et vous l'attribuez à beaucoup d'autres pour qui il n'est point fait ; car, en vérité ! Mme de Lursay n'est ni vieille, ni ridicule.

— Je ne connais rien de votre entêtement, madame, répliqua Mme de Sonanges, il me pique! Laissons là ses ridicules, ils sont prouvés ; mais enfin, quel âge a-t-elle donc ?

— Eh bien ! niadame, dit Versac, elle n'a véritablement que quarante ans ; niais je soutiens qu'elle en a plus, parce que je ne l'aime pas assez pour permettre qu'elle n'ait que son âge.

— Assurément vous vous trompez, répliqua-t-elle aigrement, quarante ans ! Il est impossible qu'elle n'ait que cela.

— Je me souviens , madame, interrompit-il en poussant

cela jusqu'à la catoiunie, elle en a quarante-cinq, mais je ne saurais aller plusloin. Aureste, vousdevriezbienmedireà propos de quoi cette obligeante dissertation sur Mme de Lursay ?

— Vous la voyez bien, dit-elle, ce ne peut être qu'à propos de l'amour qu'elle avait inspiré, l'on ne sait comment, à M. de Meilcoiu:.

— Ah ! madame, répondit-il d'un air mystérieux, pour peu qu'on estime les gens, on ne dit point ces choses-là tout haut, on ne devrait pas même les penser ; mais la faiblesse humaine ne permet pas une aussi grande perfection. Je ne connais personne qu'un fait pareil, s'il était avéré, ne perdit à jamais dans le monde. M. de Meilcour a, sans doute, pour Mme de Lursay, de l'estime, du respect, de la vénération même, si vous voulez ; mais il serait trop dangereux pour lui qu'on le soupçonnât seulement du reste.

— Vous le défendez mieux que lui-même, reprit-eUe, vous voyez qu'il s'est laissé accuser sans répondre, et que ce propos l'embarasse.

— Peut-être aussi, dit-il, ne fait-il que l'ennuyer, et j'en serais peu surpris. A l'égard de son embarras, je ne vois pas ce que vous en pouvez conclure : être embarrassé de l'accusation n'est pas être convaincu du crime. H est bien vrai que Mme de Lursay a pour lui d'assez tendres sentiments, mais, qui, dans le monde, est à l'abri de ces accidents-là ? Répond-on de toutes les passions qu'on inspire, et pom-vu qu'on les méprise, qu'on les rende bien infortunées, quand il n'est pas de la dignité de s'y prêter, que reste-t-il au public à dire ? Je suis pour moi très certain que M. de Meilcour a fait de même, et qu'il n'a pas là-dessus la moindre complaisance à se reprocher.

— Tant pis si cela est vrai, dit Mme de Mongennes, je ne

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vois pas qu'il puisse mieux faire, ou du moins, je vois qu'il pourrait faire beaucoup plus mal.

— Malgré l'extrême et malheiu-euse déférence que j'ai pour tout ce que vous pensez, madame, répondit Versac, je ne saurais être do votre avis. Pour vous, madame, continua-t-il en parlant à Mme de Senangcs, je suis surpris que vous soyez aussi mal instruite de son choix pour avoir encore Mme de Lursay à lui reprocher.

— Moi ! lui dit-elle, je suis, je vous jure, de bonne foi ; il ne m'a point encore fait de confidences.

— Qu'importe, madame, vous à qui j'ai vu deviner tant de choses plus obscures que ne l'est le secret de son cœur, ne pourriez-vous pas vous servir encore de votre pénétration ? Par pitié, madame, devinez-vous ?

— Non, dit-elle, cela ne serait pas convenable : quand il m'aura confié ses tourments, je verrai ce qu'il sera à propos de lui répondre.

— Allons, monsieur, me dit Versac, confiez-vous, vous êtes trop heureux. Mais, ajouta-t-il en me voyant interdit, ces sortes de confidences se font rarement devant témoins.

— Enfin, demanda-t-elle, qu'est-ce donc que ce secret ?

— Je ne l'imagine pas, j'en suis fâché, madame, répondit-il, car si vous ne paraissez pas avoir deviné quelque chose, on n'aura rien du tout à vous dire.

— Vous concevez bien, madame, dit alors Mme de Mongennes, que ce secret si merveilleux ne j)eut vous échapper. Et cependant, reprit-elle, on me le cache encore.

— Je crois voir à présent, dit Ver.sac. que nous ne risquons plus rien à vous l'apprendre. Mais oii soupez-vous aujourd'hui ? au faubourg ?

— Oui, répondit-elle, mais ce n'est pas chez moi: nous allons toutesdeux chez la Maréchale de***. Vous devriez bien y venir.

— Je ne saurai.'^, dit-il, il y a aussi un faubourg, où je soupe, mais ce n'est pas le vôtre.

— Quelque tendre engagement vous y retient sans doute ?

— Tendre, reprit-il, non !

— Est-ce toujours la petite do *** ?

- Il serait un peu difficile, repartit-il, que ce fût toujours elle, je ne l'ai jamuis eue.

— Ah (luelle folie ! s'éeiia Mme de Mongeniies, nier une \ffaire aussi publique, et doiit tout le monde se tue de parler depuis deux niois '!

— Je voudrais bien, madame, lui dit-il, que vous fussiez quelcpiefois persuadée que je ne prends pas toujoiu-s ni toutes les femmes, ni tous les travers qu'on me donne.

— Est-ce, dit Mme de Senanges, une vieille affaire Y

— Non, dit-il, j'en ai fini une ce matin.

— Pourrait-on savoir qui vous attache à présent ?

— Vous l'ignorez ! reprit-il, il est singulier que vous ne sachiez qui c'est ; on se tuera d'en parler, vous l'apprendrez du reste ; j'imaginais pourtant que le fait était déjà public. C!ela s'est commencé très vivement à l'Opéra, continué ailleurs, et cela s'achève aujourd'hui dans ma petite maison. Elle est charmante ! ajouta-t-il, ma petite maison, je prétends au premier joiu- vous y donner une fête.

— Cela est galant au possible, dit Mme de Mongenncs ; estce... ?

— Oui madame, interrompit-il, c'est toujours la même. Eh bien ! acceptez-vous ma proposition ?

— Une fête dans une petite maison ! dit Mme de Senanges, vous n'y pensez pas ! Voilà de ces parties qui ne sont pas décentes, et qu'on a raison de blâmer.

— Mais, quel conte ! reprit Versac, et quand il serait vrai qu'on les blâmât, serait-il juste de s'en contraindre, cachezvous, le public vous devine-t-il moins? Quelques égards que vous vouliez avoir poiu- lui, il est sûr qu'il parle ; et d'ailleurs, je ne connais moi rien de plus décent qu'une petite maison, rien qui ne vous expose moins à ces discours qu'il semble que vous craignez ; je commence même à croite que l'amour des bienséances, plus encore que la nécessité, les a mises à la mode.

n continua :

— N'est-ce pas dans une petite maison qu'on soupe sans scandale tête à tête? Et peut-on sans cette ressource former aujourd'hui un engagement ? N'en fait-elle pas même un des premiers articles ? Une femme qui se respecte, c'est-à-dire, qui, avec le cœur tendre ou l'esprit libertin, veut cacher sa faiblesse, ou ses sottises, peut-elle en imposer sans le secours d'une petite maison ? Eh ! quoi de plus pm- ! de moins inter-

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rompu ! de plus ignoré que les plaisirs qu'on y goûte ? Tous deux, soustraits à une promesse embarrassante, arrachés à ces appartements somptueux où l'amoiu- querelle, ou languit sans cesse ; c'est dans une petite maison qu'on le réveille, ou qu'on le retrouve ; c'est sous son humble toit que l'on sent renaître ces désirs étouffés dans le monde par la dissipation, et qu'on les satisfait sans les perdre.

— Ah, comte, dit Mme de Senanges en riant, s'il était vrai qu'une petite maison eût cette dernière vertu, qui voudrait en habiter une grande ?

— Je ne vous dirais pas bien positivement qu'on ne s'y perde pas, reprit Versac, mais il est sûr qu'on s'y amuse davantage.

— C'est toujours y gagner, répondit-elle, mais en attendant qu'on accepte la Fête que vous proposez, vous feriez bien de souper tous deux chez moi à mon retour de Versailles qui sera dans fort peu de jours ; je vous le manderai, Versac.

— A moi ! s'écria-t-il. Vous connaissez mes distractions. J'oublierais peut-être de le faire avertir. Ecrivez-lui, cela sera plus sûr, et plus honnête, et il voudra bien m'instruire du jour que vous aurez choisi.

— Je le veux bien, dit-elle, c'est un billet sans conséquence.

— Oh ! vous êtes insoutenable aussi avec vos ménagements sur les bienséances ; je ne vois personne les pousser aussi loin que vous ; vous en deviendrez ridicule à la fin, reprit-il. D est bon do s'observer, mais une trop grande exactitude est gênante, je meurs de peur que vous ne deveniez prude.

— Non, reprit-elle, pour prude je ne crois pas que je le devienne, cela n'est j)&s de mon caractère ; mais je ne vous avouerai que je hais l'indécence : être indécente, est une chose qui me révolte, et je ne pardonne pas.

— On ne saurait penser autrement quand on est aussi bien née que vous l'êtes, répondit-il d'un air sérieux, mais rassurezvous sur ce billet, tous les jours on en écrit do pareils.

— Viendrez-vous, monsieur ? me demanda-t-elle.

— Je désire assurément do le pouvoir, madame, répondis-je, mais je no sais si je no vais pas à la campagne avec ma mère, avant votre retour.

— Non, monsieur, me dit Versac, non, vous n'irez pas à la

24 CRKBILI.ON

campagne, ou vous eu reviendiez ; ce n'est pas dans une situation aussi charnaanto que la vôtre, qu'on s'embarque dans de semblables parties.

Quelque chose que pût dire Versac, mon air mécontent lui prouvait qu'il ne me persuadait pas et je m'aperçus que Mme de Senanges s'alarmait de l'obstacle que j'apportais h ce souper. Versac, qui avait résolu de m'enlever Mme de Lursay, m'engagea si positivement, qu'il me fut impossible de songer à me défondre, et je promis, très décidé à manquer à une parole que je donnais aussi forcément'.

Je rêvais avec un extrême chagrin à la violence qu'on me faisait, et je me confirmais plus que jamais dans l'idée que Mme de Senanges, malgré ses discours contre l'indécence, n'était que ce qu'au premier coup d'œil elle m'avait paru. Elle ne s'en flatta pas moins, que je ne m'occupais que de mon bonheiu* prochain.

— Que je suis satisfaite de votre complaisance ! me dit-elle tendrement, vous êtes charmant ! Cela est vrai, vous êtes charmant ! Mais, dites-moi donc, que vous serez bien aise de me revoir ?

— Oui, madame, répondis-je froidement.

— Je ne sais, continua-t-elle, si je devrais vous dire que je penserai à vous avec plaisir ! Je crains que vous ne vous intéressiez médiocrement à ce que je pourrais vous apprendre là-dessus.

— Pourquoi, madame ? répondis-je.

— Ah ! Pourquoi ? reprit-elle. Voilà ce que je ne dois pas

encore vovis apprendre. Cependant ; Mais quel usage ferez-

vous de ce que je vous dirai ?

Excédé d'impatience et d'ennui, j'allais, je crois, la prier, de vouloir bien ne me rien confier, lorsqu'au détour de l'allée, je vis Mme de Liu-say, Hortense (1) et sa mère, qui venaient vers nous. Le désordre où cette vue inopinée me plongea, fut extrême. Sans croire que je fusse aimé d'Hortense, j'étais désespéré qu'après l'avoir (|uittée si brusquement, elle me retrouvât avec Mme de Senanges. Quoique la crainte de

(1) C'est le nom de la jeune fille qu'il avait aperçue dans une lo^e de rOjéia.

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déplaire à Mme de Lursay ne m'occupât plus, sa présence ne laissait pas de m'embarrasser.

Le reproche do fausseté qu'elle m'avait fait devant Hortense, et la dernière querelle que nous avions eue ensemble, m'avaient aigri contre elle au dernier point, et m'éloignait d'un raccomodement dont je craignais les suites ; mais je redoutais ses discours. Sans découvrir l'intérêt qui la ferait parler sur mes liaisons avec Mme de Senanges, sachant même à cet é»ard se couvrir du masque le plus noble, elle pouvait faire penser à Hortense qu'elles n'étaient pas innocentes, et si elle n'avait pas à me détruire dans son cœur, contribuer du moins à m'en fermer l'accès pour toujours.

Je m'efforçais vainement de cacher mon trouble, il était peint dans toutes mes actions, et dans mes yeux :

Mme de Lursay me parut pénétrée de douleur ; mais accoutumée à prendre sur elle-même, son visage changeait à mesure qu'elle approchait de nous ; et elle répondit en souriant, et de l'air du monde le plus libre et le plus ouvert à la révérence décontenancée que je leur fis. Pour Hortense que j'examinais avec soin, elle ne marqua, en me voyant, ni trouble, ni j^Iaisir. J'entendais cependant de tous côtés se récrier sur ses charmes et j'en sentais augmenter mon amour et ma douleur. Nous passâmes sans nous parler.

— Voilà donc, dit Mme de Mongennes, en regardant Mme de Lursay, cette femme qu'on ne pourrait plus aimer que par générosité, il serait singulier assurément qu'avec autant d'agréments, elle ne put pas faire une passion.

— Hélas ! Oui, madame, répondit Mme de Senanges, elle a précisément ce malheur-là et votre étonnement ne le fera pas cesser.

— Eh, bien ! monsieur, ajouta-t-elle on s'adressant à moi, rien ne pourrait-il vous tirer de votre rêverie ? Est-ce Mme de Liirsay qui la cause ?

— Je vous ai déjà dit, madame, interrompis-je, qu'elle ne prend rien sur mon cœur ; une autre idée que la sienne l'occupe trop vivement pour qu'il puisse être partagé ; et dût cette passion causer tous les tourments de ma vie, je .sens, avec plaisir, qu'elle n'en peut jamais être effacée.

L'amour dont j'étais pénétré me donnait une expression

de sentiment à laquelle Mme de Senanges se méprit. Je vis ses yeux s'animer.

— Vous malheureux ! me dit-elle. Eh ! pourquoi le seriezvous ? Devez- vous seulement imaginer que vous puissiez l'être, et fait-on quelque chose qui doive vous le faire craindre î Soyez constant, mais que ce ne soit pour être toujours heureux !

Je reconnus sa surprise, et la lui laissai. Il m'importait assez peu qu'elle me crût amoureux d'elle, et j'étais sûr qu'elle ne pourrait pas le croire longtemps.

Versac, qui s'amusait à contredire Mme de Mongeunes, repassa dans cet instant de notre côté.

— N'est-il rien arrivé d'extraordinaire à Mme de Jlongennes et qui ait bouleversé ses idées ? demanda-t-il. Elle veut que Mme de Lursay soit belle, et n'imagine seulement pas que Mlle de Thcville puisse l'être.

— Mais sur la dernière partie de ce qu'elle pense, je serais assez de son avis, répondit Mme de Senanges ; Mlle de Théville a plus d'éclat que de beauté, plus d'air que de taille, c'est en tout une personne à passer fort vite.

— • Poiu" moi qui m'y connais, dit Versac, je ne lui trouve qu'un défaut, c'est d'avoir l'air trop modeste, elle s'en défera dans le monde vraisemblablement ; et plût au ciel que je fusse le premier à l'en corriger !

— Dou'iez-liii, si vous pouvez aussi rair spirituel, dit Mme de Mongennes ; défaites-la de ces grands yeux inanimés dont il paraît qu'elle ne sait que faire ; jetez-y de l'inattention et du feu, ce sera Mn d'autant plus bel ouvrage, que sûrement il n'est pas facile.

—• Si vous le trouviez plus aisé, reprit-il, il le 'seraitl.'bieu moins ; et la façon dont vous parlez d'elle, jm'assuro^qu'elle n'a rien à acquérir.

Indigné de la basse jalousie qui régnait dans les discours de ces deux femmes, et du peu de cas qu'elles faisaient de la beauté de Mlle de Théville, je ne pus me contenir.

— En effet, dis-je à Versac, elle est trop belle pour qu'on ne veuille pas lui trouver des défauts ; il est plus sûr de louer Mme de Lursay, elle peut enlever moins de conquêtes.

L'air méprisant avec lequel je parleùs, ne devait pas plaire

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à Mme de Mongennes ; mais je lui aurais dit des choses plus désobligeantes qu'elle ne s'en serait pas offensée ; ses dessein» sur moi étaient moins détruits que dissimulés ; et quoiqu'elle n'affectât plus cett« grande vivacité qui avait alarmé Mme de Senanges et que le désir qu'elle avait de m'engager fût extérieurement modéré, il n'en était pas dans le fond moins ardent. Elle jugeait aux façons froides que j'avais pour Mme de Senanges, que je ne l'aimais point, et trop sotte pour n'être pas excessivement vaine, elle ne doutait point que je ne lui cédasse aussitôt qu'elle le voudrait. Je jugeais de ses espérances par ses attentions, et de certains regards dont je commençais à comprendre la valeur, quoiqu'ils ne m'en trouvassent pas plus sensible.

Depuis que j'avais rencontré Mlle de Théville, j'avais senti redoubler l'ennui que m'inspirait Mme de Senanges. Mais la crainte de lui faire penser que j'étais impatient de retrouver Mme de Lursay, m'avait retenu auprès d'elle. Heureusement, ma contrainte ne fut pas longue et elle partit peu d'instants après, en me priant de songer à elle, et en m'assurant qu'elle n'oublierait pas de m'écrire à son retour de Versailles. Je me séparai d'elle et de Versac, résolu de chercher l'un avec autant de soin que je me promettais d'en mettre à éviter l'autre.

Je ne fus pas plus tôt libre, que je cherchai Mlle de Théville. Quelque chose que je souffrisse de sa froideur, je souffrais encore plus de son absence ; il semblait que quand je ne la voyais pas, que ma jalousie me tourmentât plus violemment ; j'imaginais qu'elle pensait sans distraction à Germeuil, et que son cœur jouissait trop tranquillement d'une idée que je lui croyais si chère; j'espérais que du moins ma i)résence l'empêcherait de s'en occuper autant que je le craignais ; enfin, et sans tous ces motifs, je voulais la revoir, dussé-je encore être témoin de son amour pour mon rival.

Enfin, je la retrouvai, elles venaient de mon côté. Mme Lursay rougit à ma vue ; mais peu inquiet de ses mouvements, ce fut dans les yeux d'Hortcnse qiie je cherchai ma destinée. Il me parut qu'elle me voyait arriver comme quelqu'un à qui l'on prend peu d'intérêt. J'eus lieu de penser qu'il lui était égal que je fusse aiiprès de Mme do Senanges, ou auprès d'elle

ot les nouvelles preuves que je recevais de son indifférence, achevèrent de me percer le cœur.

Mme de Lursay, pendant le temps que j'employais à examiner Hortense, me regardait fixement et d'un air railleur, dont enfin je m'aperçus et qui redoubla l'aversion que je commençais à sentir pour elle. Je savais tout ce qu'elle allait me dire, et les idées qu'elle s'était faites sur Mme de Senanges. Ce qui s'était passé entre elle et moi, était encore trop secret pour que ce lui fût une raison de se contraindre.

Elle pouvait sans se sacrifier, parler librement du nouvel amour dont elle me croyait occupé, et j'étais presque certain qu'elle l'avait fait : si nous avions été seuls, j'aurais été moins embarrassé d'une explication où j'aurais pu lui montrer qu'il ne me restait pour elle pas plus d'estime que d'amour ; mais la présence de Mme de Théville et d'Hortense lui donnait sur moi un avantage, que, sans renoncer à toutes bienséances, je ne lui pouvais ôter.

— Eh bien ! monsieur, me demanda-t-elle d'un ton railleur, ce mal de tête si violent n'a pas été, ce me semble, de longue durée ?

— En effet, répondis-je, la promenade l'a dissipé.

— Serait-ce seulement à la promenade qu'il faudrait, répliqua-t-elle, attribuer une guérison si prompte ? Mme de Senanges sera-t-elle comptée pour rien ?

— Je n'avais pas encore imaginé, répondis-je, que ce fût elle que j'en dusse remercier. Instruit par vos bontés de tout ce que je lui dois, je n'oublierai pas de lui en marquer ma reconnaissance.

— Elle vous en donnera sans doute des sujets plus importants, répondit-elle, et je la crois personne à ne pas borner ses bienfaits à si peu de chose. Elle est noble Mme de Senanges, mais comment êtes-vous resté ici sans elle ?

— Apparemment, repartis-je avec une aigreur qui commençait à me surmonter, qu'il ne m'a pas été possible de la suivre, mais la certitude de la revoir bientôt, adoucit extrêmement le regret que j'ai de son absence.

Mme de Lursay ne me répondit que par un regard d'indigna tion qui redoubla la mienne, et sans rien dire, nous nous exprimâmes avec force toute la colère que nous ressentions. Elle ne

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s'en tint pas aux regards, et croyant me mortifier d'avilir Mme de Senanges, elle employa tout son esprit à peindre, avec les traits les plus marqués, ses vices et ses ridicules. Elle ne pouvait pas en penser plus mal que moi-même; mais loin de l'en laisser médire à son gré, je me crus obligé de la défendre et je le fis avec autant d'ardeur, et si peu de ménagement qu'il ne fut plus possible à Mme de Lursay de douter de la nouvelle passion, dont auparavant elle ne faisait que me Boupij^onner.

Aveuglé par ma colère, je ne crus pas que ce fût assez que je parusse estimer Mme de Senanges, et j'en parlais comme si je l'eusse retrouvée jeune et jolie et spirituelle, et avec cet enchantement où nous met un objet qui commence à nous plaire.

Je m'aperçus à la douleur de Mme de Lursay, que je venais de la convaincre qu'elle m'avait perdu, et je goûtais pendant quelques instants le plaisir de la vengeance. Ce fut trop tard que je sentis ce qu'il m'allait coûter.

Occupé du désir de la tourmenter, j'avais oublié qu'Hortense m'écoutait, et que je ne pouvais persuader l'une de mon amour pour Mme de Senanges, sans donner à l'autre la même idée. Cette réflexion, que je fis enfin, m'accabla : avant une si cruelle étourderio que celle que je venais de faire, je n'avais à combattre que la froideur d'Hortense, mais comment lui oser parler de ma tendresse, après avoir avoué que Mme de Senanges avait fait sur moi la plus vive des impressions ? Devais-je lui confier les raisons qui m'avaient porté à louer avec opiniâtreté une femme si digne de mépris ? Pouvais-je moi-même sans mériter le sien, me justifier aux dépens de Mme de Lursay, et sacrifier le secret de son cœur ? Moi, à qui l'honneur imposait si sévèrement la loi de no le laisser même jamais pénétrer ?

Plus je me voyais condamné à garder le silence, moins j'espérais pouvoir sortir do l'embarrassante situation où je m'étais mis. Quelque peu d'intérêt qu'Hortense eût paru prendre à mes discours, je ne sais quelle idée, qtie je trouvais sans fondement, mais qui ne m'en occupait pas moins, ranimait mes espérances. Presque certain que je serais un jour obligé de me justifier auprès d'elle, je préparais déjà tout ce

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qui pouvait détruire dans son esprit une prévention qu'elle aurait prise avec d'autant plus do justice, que j'avais travaillé moi-même à la lui donner. Sa tristesse augmentait encore mon trouble, et mon inquiétude. Un état aussi sintçulier que le sien ne pouvait guère s'être attribué qu'à une passion secrète et malheureuse; mais s'il était vrai, comme ce jour même je l'avais cru, qu'elle aimât Gcimeuil, quelle pouvait être la cause de sa nxélancolie ? Quand je les avais quittés, aucun nuage ne paraissait devoir s'élever entr'eux; sonab.sonce avait, elle pu faire naître un si violent chagrin ? On s'attriste quand on perd pour longtemps ce qu'on aime ; ne fait-on que le quitter pour quelques instants, on pense à lui, l'on s'en occupe, mais cette rêverie est plus tendre que douloureuse. Germeuil n'était donc pas l'objet de ses peines ? Dans le fonds je ne pouvais le croire mou rival, parce qu'il est assez naturel que, quand on en craint un auprès d'une femme, ce soit l'ami qu'elle parait aimer le plus tendrement, qui nous cause le plus d'inquiétudes.

Le raoj'Cn le plus simjîle de me délivrer des miennes, était sans doute de m'expliquer avec Hortense, et je le sentais bien ; mais convenir que cette explication m'était nécessaire, n'était pas me la rendre plus facile. Je n'entrevoyais rien qui pût me conduire sûrement à l'éclaircissement que je souhaitais, et m'aider à découvrir si Germeuil était cet inconnu que je savais aimé ou si je n'avais pas à craindre quelqa'autre que lui.

Absorbé dans cette confusion d'idées et de sentiments, les parcourant toutes, les éprouvant tous, sans m'arrêter sur aucun, je marchais auprès d'Hortense dans un état peu différent du sien. Je voulais interrompre sa rêverie, et ne trouvais rien à lui dire. Ce fut aussi vainement que je cherchai à fixer ses yeux sur moi et nous arrivâmes à la porte sans qu'il lui fût rien échappé de tout ce qui pourrait m'instruire, ou me satisfaire.

Mme de Liu-say, qui, depuis le panégyrique qu'elle m'avait entendu dire de Mme de Senanges, ne m'avait point parlé après avoir vu partir Mme de Théville et Hortense, me demanda, mais avec une douceur extrême si je voulais qu'elle me ramenât chez moi, ou qu'elle me conduisit chez elle. Le chagrin que ce jour même elle m'avait causé, et l'état où m'avait mis l'opiniâtre froideur d'Hortense m'éloignaient

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également de ce qu'elle me proposait, et je lui répondis sèchement que je ne pouvais faire ni l'un ni l'autre. H me parut qu'elle était consternée de ma réponse, et de la profonde et sérieuse révérence dont je l'avais accompagnée. Cependant elle insista. Je lui soutins avec moins de ménagement encore, que des raisons invincibles s'opposaient à ce qu'elle désirait ; et nous nous séparâmes- enfin, tous deux tristes et mécontents l'un de l'autre. Je rentrai chez moi l'esprit et le cccur trop tourmentés pour vouloir y voir personne, et je passai toute la nuit à faire sur mon aventure les plus cruelles et les plus inutiles réflexions.

On connait assez les songes des amants, leurs incertitudes, leurs différentes résolutions, pour concevoir tous les mouvements dont je fus agité tour à tour ; et j'ai trop parlé de mon peu d'expérience, on voit trop par ce récit combien je lui devais d'idées fausses, pour avoir besoin de m'arrêter sur ce sujet plus longtemps. Je savais encore à quel projet je devais m'arrêter, lorsqu'on entra chez moi, je reçus en même temps ce billet de la jtart de Mme de Lursay,

« Si je ne consultais que votre cœur, je ne prendrais pas la peine de vous écrire; mon silence sans doute m'épargnerait de nouveaux affronts ; plus tendie que je ne suis vaine, je ne crains pas de m'y exposer encore, je vais aujourd'hui à la campagne pour deux jours. Vous ne méritiez pas que je vous en avertisse, beaucoup moins que je vous priasse do m'y accompagner, cependant je fais l'un et l'autre. Tant d'indulgence de ma part ne vous rendra peut-être que plus ingrat ; mais il me sera doux de vous confondre par mes bontés, si je ne puis vous y rendre sensible. Je suis d'ailleurs curieuse de savoir si vous trouvez à Mme de Senanges autant de charmes que vous lui en trouviez Ixier, je veux bien encore m'inquiétor de ce que vous pensez sur ce sujet. Songez que je puis ne le pas vouloir longtemps. Adieu, je vous attends à quatre heures. »

Ce billet no m'ôta rien do ma colère contre -Mme de Lursay avec qui je no voulais point d'explications; aussi, sans réfléchir sur cette partie de campagne si subitement formée, et dont, la veille, je n'avais pas entondu jiarlor, je lui écrivis avec la der-

nière froideur, qu'il m'était impossible de faire ce qu'elle désirait, et que j'avais pris la veille des engagements que je no pouvais rompre.

Dans la situation où nous étions ensemble, cette réponse était impertinente ; mais plus je le sentis, plus je fus content de la lui avoir faite. J'étais déterminé à rompre avec elle. C'était de tous mes projets, lo seul qui me fût resté constamment dans l'esprit, et je pouvais me blâmer d'un refus qui, selon toutes les apparences, assurait et avançait notre rupture. La haine que je ressentais alors pour Mme de Lursay ne me l'avait pas seule dictée, j'avais craint encore moins d'ennui pour moi à être auprès d'elle, que de chagrin à être éloigné d'Hortense, que je ne voulais pas quitter dans des circonstances où il m'était important de lui dire que je l'aimais, ou de veiller du moins sur mes rivaux. Je passai à m'occujjer de son idée tous les moments où il ne m'était encore permis de la voir, et il était à peine cinq heures que je volai clicz-elle.

J'arrivai bientôt, on ouvrit. Entre quelques équipages que je VIS dans la cour, je reconnus celui de Mnie de Lursay. Il ne m'en fallut pas davantage pour me faire connaître la faute que j'avais faite, et l'impossibilité de la réparer me désespéra. Je ne pouvais plus douter qu'Hortense ne fût de cette partie que j'avais refusée. La hauteur avec laquelle j'avais écrit à Mme de Lursay que je ne pouvais en être, ne me permettait pas de songer à la renouer avec elle, et ne la dispensait que trop de vouloir bien m'en prier encore.

Plein de fureur contre moi-même, j'entrai, mais décontenancé et tremblant. Mme de Lursay pâlit à ma vue, et il me parut qu'elle lui causait autant de colère que d'étonnement. Quoique je méritasse toute sa haine, je ne laissai pas de m'ofEen.ser autant de ce qu'elle m'en marquait, que si elle m'eût fait injustice, je ne m'arrêtais pas longtemps à cette idée. Hortense, qui parlait à Germeuil, l'air familier que je lui trouvais avec lui, la surprise qu'elle marqua en me voyant, et sa rougeur subite, étaient pour moi des objets qui anéantissaient tous les autres dans mon esprit et me donnaient seuls à rêver.

— Vous venez sans doute avec nous, monsieur ? me demanda Mme de Théville.

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