‹ Crédeville, ou, Le serment du gabelouChapitre 5 sur 21 · LES MÊMES, FÉLICIEN · texte numérisé non relu

LES MÊMES, FÉLICIEN

FÉLICIEN, à la cantonnade.

Décidément, père Lasonde, vous ne voulez pas?... Allons, tant pis pour vous!

COBILLON.

Tiens, c'est Félicien Pilois !

ENSEMBLE

FÉLICIEN

Air de la Pauvre fille.

Enfin j'vous revoi ;

Quel plaisir pour moi !

Ah! c'est une

Bonne fortune !

Nous \'Ià réunis

Près de bons arais :

On peut oublier ses ennuis.

ANNETTE

C'est lui que je voi ; Quel plaisir pour moi!

Ah! c'est une

' Bonne fortune !

Nous vMà réunis.

Près de ses amis On peut oublier ses ennuis !

Mon garçon, c'est toi Qu'ici je revoi ; Ah ! c'est une Bonne fortune !

Nous v'ià réunis Près de bons amis :

On doit oublier ses ennuis.

Voyons, voyons!... mets-toi là à notre table, c'est moi qui paie.

FÉLICIEN

Vous prenez donc quelque chose?... Vous avez bien fait de vous arrêter chez monsieur Roger... voilà un brave homme de cabaretier... notre ami à tous... Aussi, nous autres employés de l'octroi, nous n'avalons pas un seul petit verre que ça ne soit chez lui... Brave homm.e, va... (// lui serre la main. )

CBÉDEVILLE.

Oh! pour cela, mes principes sont connus... allié de l'octroi, adversaire de la contrebande...

FÉLICIEN , s'asseyant.

Ce cher papa Gobillonl... toujours la même physionomie... toujours sa bonne tête d'épicier!... Et mademoiselle Annette, donc!... encore plus jolie que la dernière fois... [l'examinant.) Dieu de Dieu ! comme tout ça pousse !.. c'est magnifique :\ regarder... {Il l'embrasse.)

GOBiLLON , le repoussant.

Eh bien ! eh bien ! devant tout le monde ! . . .

FÉLICIEN

Qu'est-ce que ça fait?... je suis connu.

ANNETTE

Au fait, s'il est connu...

CRÉDEviLLE, à part.

Ah ! ah ! il paraît que la jeune personne en tient. {àFélicien.) C'est égal, jeune employé, la décence publique, les mœurs recommandées par monsieur le préfet de police...

FÉLICIEN

Laissez donc, vous!... du moment que ce n'est pas de contrebande, c'est permis.

GOBILLON.

Eh bien! mon garçon, et les affaires?... et tes appointemens?...

FELICIEN.

Allons, voilà que vous me coupez magajté... Ah! papa (iobillon, les appointemens, voyez-vous, c'est statioiinaire... nous ne sortons pas du statu quo de quatre cents francs.

GOBILLON.

Mais voilà deux ans que tu es dans ce statu qno là.

FÉLICIEN

Air ; J'ai vit le Parnasse des dames.

J'ai beau m'démener, j'ai beau faire Pour avoir de l'avancement.

Je reste toujours en arrière.

JVlaint'nant qui va donc en avant ?

Vers le passé tantd'gens s'élancent...

Quelle injusiice ! nous voulons Qu'Ies p'tils fonctionnaires avancent Quand les grands vont à reculons!

FÉLICIEN

Aussi... que voulez-vous? je n'ai pas de bonhetir...

ANSETTE.

Pauvre garçon !...

FÉLICIEN

Car enfin, qu'est-ce qu'il me faudrait pouriavancer?... une bonne petite découverte... la moindre des malices... Kh bien! ça ne vient pas...

CaÉDEVILLE.

C'est étonnant... Les autres messieurs de la barrirre ont des nez de limier et des œils de sphinx...

FÉLICIEN

Et puis, ils ont des idées... des satanées d'idées qu'on ne sait pas où ils vont les pêcher.,. Knfiu , pas plus tard qu'avaut-hier, voilà que l'un des malins, Coco Chiquard, voit venir un monsieur pas mal couvert, avec un gros caniche frisé sous le bras... Savez-vous ce qu'il fait, Coco Chiquard?... Dès qu'il aperçoit mon farceur de caniche, crac! il lui met la main sur le collet.

GOBILLON.

Sur le collet du caniche?...

FÉLICIEN

Là, tout de suite... Eh bien! c'était une idée... il n'y avait que la peau de l'animal. On découd la bête, et on trouve... quoi?.,, du bordeaux Lafille à six francs la bouteille! CBÉDEViLLE . riant.

Ah! ah! ah! ah! le caniche était postiche... pas si bête...

GOBILLON.

En vérité?... Ces gens-!ù jouissent d'une audace ! abuser des Crédeville. a

dépouilles d'un innocent quadrupède pour frauder les droits réunis 1

FÉLICIEff.

Oh ! mais, bien plus fort.

chédetille.

Voyons ça.

FÉLICIEN

Figurez-vous une superbe femme sur le point de donner le jour à une créature humaine... [à Annelte.) Il ne faut pas rougir pour ça. [continnant .) C'est encore ce diable de Coco Chi-, quard qui accapare l'exploit. Il s'approche de la dame et lui dit d'un air aimable: «Vous devez être fatiguée, bourgeoise... « donnez-vous la peine d'entrer et de vous asseoir. » C'était joliment adroit. Il la prend par la main , et la voilà dans le bureau... Devinez ce qu'elle avait...

GOBILLON.

Parbleu ! ça se devine.

FÉLICIEN

Du tout!... Elle avait vingt-deux litres de Cognac, première qualité.

GOBILION.

Quelle immoralité !

FÉLICIEN

Oh! pour lors, celte fois, je médis: voilà mon affaire!... et la première personne qui se présentera dans cet état-lA... de^ moiselle, femme ou veuve... Je n'attendis pas long-temps. Trois jours après, j'en vois arriver une... je m'élance... Au même moment... [Il s'arrête.)

GOBILLON.

Eh bien?

CRÉDEVir.LE.

Eh bien ?

FÉLICIEN

Je ne sais comment vous dire ça. Enfin , n'importe ! Je sens donc par derrière quelque chose qui me louche... comme qui dirait une botte.. . ;e me retourne , c'était le mari.. . Je me fâche tout rouge. «Qu'est-ce à dire, monsieur?... je suis dans mon droit... Madame est enceinte ; mais il peut y avoir de la contrebande...»

TOUS, riant.

Ah ! ah ! ah !

FÉLICIEN

C'est que voilà comme nous sommes dans l'octroi. Pâtés truffés de grands seigneurs, saucisses de faubouriens, l'octroi ne reconnaît ni rang , ni qualité... Les petits ont beau crier, ils

paient comme les grands... Liberté, égalité! El comme dit la romance : [chantant.)

Il faul cédera l'ociroi, Et comment s'en défendre ?...

GOBiLioN, regardant sa montre.

Ah ! mon Dieu! déjà huit heures !... En route ! en route !...

FÉLICIEN

Pardine, père Gobillon , vous n'êtes pas si pressé.

GOBILLOM.

C'est ça... pour arriver chez nous à la nuit close.

CRÉDEVILLE, à. GobUlon.

Si monsieur veut bien le permettre, j'aurai celui de l'accompagner un bout de chemin.

GOBILLON.

Avec plaisir.

CRÉDEVILLE, à part.

La fille est charmante... le père parait bonasse... cultivons cet épicier et tâchons de le fasciner par mon amabilité. ANNETTE , tristement.

Adieu, Félicien !

féucien , à demi-voix.

A deujain , ma petite Annette ! . . . J'irai chez vous te parler de ma flamme et consommer une prune à l'eau-de-vie.

GOBILLON.

Viens, ma fille... Au revoir, Félicien. [Il lui donne une poignée de main.) Tu es un brave garçon... il ne te manque rien, pour faire un excellent mari... qu'une bonne place.

ENSEMBLE

GOBILLON et ANNETTE.

Air du Philtre.

Partons, quittons ces lieux ; ' Mais demain nous nous r'verrons,je pense j Il se fait tard, la nuit s'avance, Faisons-nous vite nos adieux.

FÉLICIEN

Déjà quitter ces lieux !

Mais demain nous nous r'verrons, je pense ; Il se fait tard, la nuit s'avance, Je vais vous faire mes adieux.

Parlez, quittez ces lieux ; Dès demain vous vous r'verrez, je pense ^ Mais il s'fail lard, la nuil s'avance ; Faites-vous vile vos adieux.

[Il sort avec Gobillon et Annette.)

Page 1