SCENE V
FÉLICIEN, seul, marchant d grands pas.
Une bonne place!... je croi* bien ; cupide vieillard!... épicier avaricieux!... j'aime sa fille, j'adore sa fille... Eh bien ! il verrait l'amour me dessécher comme une poire tapée , ou m'amincir comme une chandelle des huit, que ça ne l'attendrirait pas. Annette m'aime, mais elle peut se lasser d'attendre mon avancement.
Air. : f^oulant, par ses œuvres, elc.
Voyez un peu quelle disgrâce, Et comm' ça s'rait vexant pour moi !
Si dans son cœur j'perdais ma place Avant d'avoir ceir de l'octroi !
Loin de rester stationnaires En fait d'constance et d'sentimenl, Les cœurs des femmes à présent Sontd'fameux révolutionnaires.
Achevons mon verre de vin. (I Ise place à ta table d droite prés du tonneau.) Si j'avais un rival! ah! celui-là n'aurait qu'à bien se tenir... je ne suis pas crâne, mais je lui allongerais de fières taloches. {En parlant, il donne un coup de pied au tonneau et le fait rouler.) Eh bien ! eh bien ! t'arrêteras-tu ? Ah ! çà , il n'est donc pas plein le camarade? {le soulevant.) Mais non!,., qu'estce que ça veut dire?... et la bonde donc ! faudrait pas un grand eflbrt pour l'arracher. (// essaie.) Là... elle me reste dans la main... Oh! il y a là-dedans quelque mic-mac. (regardant dans le tonneau.) Qu'est-ce que je vois là ? \^Il tire un morceau d'étoffe par te trou du tonneau, et en s' éloignant il en déroute un grand bout.) Il est gentil, leur vin à dix sous... Dieu de Dieu ! c'est de la dentelle d'Angleterre... de la pure contrebande. Qu'estce qui aurait dit que cet honnête homme était un impur malfaiteur? (// replace le tonneau. ) Courons vite à la barrière; mais non... à mon retour, mes gaillards auraient peut-être fait disparaître tout cela dans leur cachette, et les autres me traiteraient d'imbécile , de jobard... C'est cette fameuse cachette qu'il faudraitdécouvrir; mais par quel moyen?... Ah! si je pouvais le savoir? Eh bien! oui; je le connaîtrai ce mystère d'iniquités, j'aurai de l'avancement, une belle place, une jolie femme... Du courage, Félicien, de l'adresse! comme Coco Chiquart! MADAME BOGER , en deliors.
Roger ! R.oger !
FÉLICIEN
Voilà la vieille cabarclière. [examinant la chambre.) Si je savais
où me cacher, j'aurais bienlôt découvert le pot aux roses; ma foi , au petit bonheur... là... flans ce coucou ! (// ouvre la porte du coucou et s'y cache vivement.)
SCEINE VI.
FELICIEN, cache; MADAME ROGER, entrant, une chandelle d la main, et toujours d'une roiœ cassée.
MADAME ROGEB.
Eh bien ! eh bien ! Roger, en finiras-tu? FÉLICIEN, dans le coucou.
0 Annetle! c'est pour toi...
MADAME ROGER , regardant autour d'elle.
Tiens, il n'y a plus personne ! [se redressant et d' une voix forte.) Ils ont tous décampé... c'est bien heureux; au diable la gêne! en avant le plaisir, et vive la liberté! [Elle va au fond pour s'assurer qu'elle est seule.)
FÉLICIEN , entr' ouvrant la porte du coucou. Qu'entends-je? c'est une bousingotte que cette temme-Ià.
MADAME ROGER
D'puis c'.'iiatin j'ai pourtant pas eu le temps de me gargariser l'gosier; je vas commencer par me r'passer un petit verre de trois-six. [Ellese ve^^se un grand verre d'eau-de-vie.)
FÉLICIEN
Dieu! elle appelle cela un petit verre! Je tombe de mon haut.
MADAME ROGER, après avoir bu d' Un trait.
C'est un vrai velours que ce liquide-là... Doublons la dose.
[Ellese verse un second verre.)
FELICIEN.
Quelle voix! quel ton! quelles manières !
Air : -Jh .' si madame me voyait.
En vérité, c'est une horreur!
MADAME ROGER, buvant.
Ça fait du bien par où ça passe; Ma soif est diablement tenace, Triplons... quelle douce chaleur !
Ça réchaufP l'estomac et l'cceur !
FÉLICIEN
Comme elle avale le rogome !
Eir ya s'ivrogner toat-à-fail ; Cetl' femm* boit dix fois plus qu'un homme j Ah ! si son mari le savait ! (^ù.)
MÀDA^ME BOGER.
Eh! eh! eh! me v'ià ù mon aise à présent; je m'suis lesté, je suis sûr que ma physionomie y gagne, et qu'elle est fraîche comme une rose, (se caressant le menton.) Diable! faut prendre garde!... ça pousse vite, et mon menton pourrait faire voir la manigance...
FÉLICIEN, à part.
Qu'est-ce qu'elle dit?...
HAPAME BOGEB.
Allons, allons... ça s'ra autant de fait pour demain. {Elle prend un rasoir qu'elle se met d repasser sur un cuir.)
FÉLICIEN
Un rasoir! qu'est-ce qu'elle va faire, la scélérate? Même air.
Ah ! graad Dieu ! quelle esl ma frayeur! C'est qu'elle a vraimeat l'air féroce ! Elle médite un crime atroce ; Sur qui va tomber sa fureur?
MADAME BOGEB , qui apris une savonnette et se barbouille la figure. Que ce savon a bonne odeur !
Un coup d'rasoir... on verra comme J'aurai le menton frais et net.
[Elle se fait la barbe.)
FÉLICIEN
Eh quoi ! cette femme est un homme !
Ah ! si son mari le savait!
MADAME BOGEB.
Maintenant j'ai Tair d'un tendron de quinze ans.
FÉLICIEN
Plus de doute, c'est un homme l ou madame Rifolard , la femme à barbe du boulevard du temple.