‹ Crédit et les banques d'émissionChapitre 15 sur 29 · SECTION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIÈRE

DE l'acte de 18 44 EN ANGLETERRE.

Nous sommes plein de respect pour les hommes éminents qui , de l'autre côté du détroit, ont élaboré 1 acte de 1844; nous avons lu avec soin les discussions

et les enquêtes qui ont eu lieu à ce sujet, et, notamment, l'enquête qui a été dirifjée par une commission du parlement à l'occasion de la crise de 1857. Nous avous examiné les faits, et il nous a été impossible de trouver les raisons sérieuses de cet acte. La théorie sur laquelle il repose consiste en ceci : au delà d'un certain chiffre consacré par l'expérience, la circulation fiduciaire doit être représentée complètement par des espèces métalliques , de façon qu'à chaque souverain en bank-note corresponde exactement dans les caisses de la Banque un souverain en métal précieux. Jusqu'à ce chiffre, qu'on a fixé à 15 millions de livres sterhng, et qui équivaut au montant de la dette de l'Etat vis-à-vis de la Banque, la circulation fiduciaire peut se passer de réserve métallique; mais, au delà, tout billet émis doit avoir son équivalent en métal à la Banque , ce qui arrive à fixer définitivement à 15 millions de livres sterling^ le bénéfice que le pays est appelé à retirer de la circulation fiduciaire; c'est la loi elle-même qui pose la limite.

On comprend immédiatement ce qu'il y a d'irrationnel dans une semblable théorie. En effet, quelle est, après la garantie métallique, la base de la circulation fiduciaire? C'est la confiance. Or, comment limiter la confiance, comment pouvoir dire qu'on ne s'arrangera jamais d'une circulation supérieure à 15 millions de livres sterling ; que la confiance est valable jusqu'à ce chiffre et qu'elle ne l'est plus au delà? L'expérience du passé, si tant est qu'on se soit

appuyé sur le passé, ne signifie rien pour l'avenir. Le crédit est soumis, comme toute chose, à la loi du progrès ; il est susceptible de développement. Parce qu'on a jugé prudent à une certaine époque , dans une situation donnée, de s'arrêter à la limite de 15 millions de livres sterling, il ne peut pas s'ensuivre que cette limite sera toujours nécessaire , même lorsque la situation aura changé. On ne peut pas avoir eu la prétention, par l'acte de 1844, de poser à tout jamais les colonnes d'Hercule de ce genre de crédit.

Supposons qu'en France on eût voulu appliquer la même théorie et qu'on eût adopté en 1847, comme le nec plus ultra de la circulation fiduciaire pouvant se passer de réserve métalhque, le chiffre des billets au porteur, qui n'était pas alors représenté par des espèces et qui ne dépassait pas 170 milHons ; on aurait singulièrement compromis les intérêts de l'avenir, puisqu'on eût fixé pour toujours à 170 millions le maximum d'une circulation fiduciaire qui devait atteindre, quelques années plus tard, 800 milHons avec 200 miUions d'espèces, laissant ainsi, sans réserve aucune, une somme de 600 milhons de billets, c'està-dire 430 millions de plus qu'en 1847. Ce progrès s'est accomph naturellement, au profit de tout le monde, et sans qu'il soit venu à l'esprit de personne qu'une circulation fiduciaire de 800 milhons, garantie par une réserve de 200, fût moins solide en 1856 et 1857 qu'une circulation de 250 millions en 1847, avec une réserve de 80.

L'acte de 1844 en Angleterre a arrêté le dévelop-

pement de la circulation fiduciaire. Il est évident que, lorsque , au delà d'un certain chiffre , toute émission de billets doit être représentée par une somme équivalente en numéraire, on [n'a plus le même intérêt à l'aug^menter, puisque tout l'avantage qu'on en retire se réduit à avoir une monnaie d'un transport plus commode, et encore cet avantage s'en va-t-il diminuant de jour en jour avec l'usage de plus en plus répandu de la monnaie d'or.

Un des directeurs de la Banque d'Angleterre, interrogé dans la dernière enquête à propos de la crise de 1857, a déclaré qu'avec un encaisse moindre que celui qui existait alors, 7,171 ,000 livres sterling contre 21,030,000 livres sterling de billets, la Banque ne se serait pas prévalue de l'autorisation du gouvernement pour passer outre à l'acte de 1844. Cependant il a pu voir qu'en profitant de cette autorisation , et en émettant en 1847, dans les circonstances les plus critiques, pour 2 millions de livres sterling de billets de plus que la limite, la Banque n'avait pas le moins du monde porté atteinte à son crédit, que ses billets avaient circulé, comme par le passé, sans dépréciation aucune. Cela prouve au moins que la limite posée par l'acte de 1844 n'est pas une condition sine cfiiâ non de la sécurité des billets au porteur ; et si on a pu sans danger franchir violemment cette limite, dans les circonstances les plus critiques, en suspendant 1 acte de 1844, on aurait pu le faire bien mieux encore si, n'étant gêné par aucune restriction, on n'avait pas été obligé d'at-

tendre ces circonstances, et qu'on eût augmenté graduellement la circulation fiduciaire suivant les besoins et la confiance du pays.

Le rapport de l'encaisse à la circulation, qui était descendu librement au-dessous du quart en 1837, pouvait y descendre encore en 1857, après vingt ans de progrès. D'ailleurs, il n'y aurait eu aucun péril à le tenter, puisque c'est le public, et non la Banque, qui pose la limite des billets au porteur , et on y aurait gagné que la Banque, ne se sentant plus protégée par l'acte de 1844, se serait protégée elle-même par plus de prévoyance ; elle aurait élevé plus tôt le taux de l'escompte et restreint le chiffre de ses opérations. De cette façon elle aurait contribué à prévenir la crise beaucoup mieux qu'elle ne l'a fait en restant passivement sous la protection de l'acte de 1844, et en se laissant acculer jusqu'à la dernière limite.

On a posé la question suivante à une des personnes les plus considérables , interrogée dans la dernière enquête :

« Pensez-vous que , si la limite , au lieu de rester fixée à 14 millions de livres sterling, eût été élevée à 16 millions, cela aurait ajouté 2 millions de livres sterling de plus à la circulation active?

— Nullement, a répondu cette personne. Et comme on lui demandait ce qu'on aurait fait de ces 2 millions de billets de plus que la Banque aurait été autorisée à émettre, elle ajouta « que, de deux choses 1 une : ou ils seraient restés à la Banque sans emploi,

pour grossir la réserve disponible, ou ils seraient entrés dans la circulation pour remplacer 2 millions de livres sterling en nimiéraire qu'on aurait exportés en plus. "

Nous ne voyons pas que cette déclaration soit bien concluante en faveur de l'acte ne 1844. De deux choses l'une , dirons-nous à notre tour : ou le public n'aurait pas accepté les 2 millions de livres sterling de billets de plus , parce qu'il ne les aurait pas jugés suffisamment garantis ; alors quel danger y aurait-il eu à ce qu'ils vinssent grossir la réserve disponi])le dans les caisses de la Banque. Ou bien le public les aurait acceptés, parce qu'il aurait jugé la garantie suffisante; alors au nom de quel principe le priver de ces 2 millions de livres sterling, dont il avait besoin et auxquels il eût été disposé à accorder la même confiance qu'au reste?

Il y a une autre anomalie singulière dans l'acte de 1844; c'est celle-ci : lorsqu'on est arrivé à la limite extrême où, selon ses partisans, il doit avoir toute son efficacité, c'est-à-dire au moment où la Banque ne peut plus ni émettre un billet ni retirer un écu de sa réserve, personne n'ose prendre la responsabilité de l'exécution rigoureuse de cet acte et ne se sent le courage de mourir pour le principe. Le salut public exige toujours qu'on passe outre, et l'acte de 1844 a déjà été trois fois suspendu depuis qu'il existe, la première en 1847, la seconde en 1857 et la troisième en 18G6, c'est-à-dire toutes les fois qu'il y a eu crise. On se demande quelle est la valeur d'un règlement qui

RESTÎlIGTIONS AU BILLET AU PORTEUR. 77

n'a pas d'action pour empêcher les crises, qui les ferait plutôt naître , et qui , au moment où il est appelé à les combattre le plus énergiquement, ne trouve personne pour l'appliquer. On ne contestera pas que l'acte de 1844 a été sans efficacité, pour empêcher les crises, et même pour en éloigner le retour, puisque, l'Angleterre en a vu trois en vingt ans, comme par le passé, et que les deux dernières notamment, celles de 1857 et 1866, ont eu des effets plus déplorables qu'aucune autre.

En 1857, on estime que 1 milliard 1/2 fut perdu dans les faillites , sans parler de l'immense dépréciation de toutes les valeurs et de toutes les marchandises, à laquelle personne n'échappa. En 1866, la panique fut plus grande encore ^ . Rien ne peut se comparer à l'émotion qu'elle produisit. Le crédit de l'Angleterre en fut ébranlé jusque dans ses fondements. Et nous n'avons cité là que les crises principales, nous n'avons pas parlé de ces embarras financiers qui depuis bientôt dix ans existent pour ainsi dire à l'état permanent en Angleterre, et qui ont donné à l'argent un prix beaucoup plus élevé que celui qu'il avait autrefois. Il est donc bien certain que Yact de 1844 n'a eu pour effet ni de conjurer les crises, ni d'en atténuer la violence.

Avons-nous besoin d'ajouter qu'il n'a pas été plus heureux au sujet des grandes fluctuations de Fin-

' M. Woîowski en a tracé le sombre tableau dans deux articles remarquables qu'a publiés la Revue des Deux Mondes, 15 août et 1" septembre 1866.

térêt, qu'il devait prévenir aussi, dans l'opinion de ses auteurs? Jusqu'en 1844, le taux de l'intérêt en Angleterre n'avait (juère varié, il était resté à peu près fixe à 4 pour /lOO. Plusieurs causes y avaient contribué : d'abord la lé(jislation , qui ne permettait pas de l'élever au delà de 5 pour 100, législation qui ne fut supprimée qu'en 1839 j puis la pratique adoptée par la Banque d'Angleterre. Elle ne s'attachait pas alors, comme l'a déposé dans l'enquête de 1838 M. Morris, un des gouverneurs de cet établissement, à suivre les fluctuations du marché. Lorsque le taux de l'intérêt était au-dessous de 4 pour 100, elle n'escomptait plus, et plaçait ses fonds disponibles en consolidés qu'elle revendait plus tard, lorsque le taux s'élevait. De cette façon, n'entrant pas activement dans le mouvement commercial du pays, elle pouvait maintenir une espèce de fixité de l'intérêt. Cette pratique avait déjà cessé quelque temps avant Vaçt de 1844, et c'est parce qu'elle avait cessé et qu'on avait été fort ému des grandes variations du taux de l'intérêt qui avaient eu lieu pendant la crise de 1837, qu'on avait cherché dans les dispositions de Vact, les moyens d'empêcher le retour de ces variations. Or, c'est exactement le contraire qui est arrivé. D'abord l'intérêt descendit immédiatement à 2 1/2 et 3 pour 100 pour se relever à 7 et 8 au moment de la crise de 1847 j puis il redescendit encore à 2 1/2 et 3, et il s'y tint jusqu'en 1854. A partir de cette époque, il atteignit le taux de 5 pour 100, et quand plus tard on l'abaissa au-dessous, ce fut

pour le relever d'autant plus vite et arriver à des chiffres désastreux, comme ceux de 8 et 10 pour cent. 11 ne fut pas rare de voir dans l'espace d'un mois des variations de 2, de 3 et même de 5 pour 100. Cela eut lieu notamment aux approches des crises de 1857 et de 1864. On put remarquer aussi qu'à partir de 1854, le taux de l'escompte , qui jusque-là en Angleterre avait été inférieur à ce qu'il est dans notre pays, s'éleva constamment au-dessus du nôtre, bien que le taux de l'intérêt en général continuât à rester au-dessous, comme le témoignent le prix des consolidés et celui de toutes les valeurs à revenu fixe. Enfin, si depuis quelques années le taux de l'escompte a varié beaucoup plus en France que précédement, c'est à l'influence de l'Angleterre qu'on le doit, c'est la conséquence de la solidarité financière qiii existe entre les deux pays.

Est-ce à dire pourtant que nous rendions Yact de 1844 responsable de ce qu'il n'a pas empêché? Non assurément, nous reconnaissons que les crises sont des cas de force majeure, en dehors de l'action du législateur, et souvent de la prudence humaine. Elles sont dues avant tout au développement des affaires, et on doit reconnaître que celles-ci se sont développées singulièrement en Europe depuis un quart de siècle. Il en est de même des grandes fluctuations du taux de l'intérêt; le capital ne peut pas rester au même prix lorsqu'il ne se multiplie pas en raison des besoins et qu'il est plus demandé qu'offert, ce qui existe depuis longtemps. Toutefois, quelle que soit la part que l'on

fasse à cette cause principale, il restera toujours à se demander si Vact de 1844, loin d'atténuer les crises, ne les a pas aggravées, et s'il n'a pas contribué à amener des paniques là où il n'y aurait eu que des embarras. La Banque d'Angleterre, qui en temps ordinaire n'a qu'une influence médiocre sur le crédit, en devient tout à coup la dispensatrice suprême dans les moments de crise, lorsque les ressources sont épuisées partout ailleurs; et, comme celles qu'elle possède elle-même sont très-limitées, et qu'en vertu de Vact de 1844 elle ne peut pas les étendre, chacun a les yeux sur le chapitre qui les indique, et qui, dans le bilan de la Banque, est intitulé » réserve " . Aussitôt qu'on voit ce chapitre baisser, la frayeur s'empare des esprits, on sent que le crédit va être suspendu, et avant qu'il le soit, on cherche à s'approvisionner de ressources par tous les moyens possibles. Les uns vont aux banques retirer lenrs dépôts , les autres apportent à l'escompte tout le papier dont ils peuvent disposer, d'autres encore vendent des valeurs publiques pour se procurer de l'argent, et c'est sur la Banque d'Angleterre que retombe le poids de toutes ces réalisations. Elle est alors livrée aux plus grands embarras. Supposons qu'il n'y ait point d'act de 1844 et qu'on ne voie pas la limite où doivent s'arrêter fatalement les opérations de la Banque, que cette limite dépende de la confiance du public, on ne prendrait pas l'alarme aussi vite, et la plupart de ces réalisations, qui sont l'effet de la panique, n'auraient point lieu.

On a souvent donné comme preuve de l'efficacité de Vact de 1844 et delà confiance inspirée par la Banque qu'il régit, que dans ces moments-là les dépôts augmentent plutôt qu'ils ne diminuent. Gela est vrai, ils augmentent généralement et ils ont notamment augmenté de 5 millions de livres sterling dans la semaine qui a précédé la crise de 1866; mais, nous en avons dit la raison, si les dépôts ont augmenté de 5 millions de livres sterling, les avances que la Banque a dû faire par l'escompte ou autrement ont augmenté de beaucoup plus, elles se sont élevées de 8 millions

de livres sterling dans la même semaine. Cela se comprend : les établissements de crédit pressés par

les remboursements qu'on leur demande de toutes parts, présentent à la Banque d'Angleterre tout le papier dont ils peuvent disposer, et ils y laissent en dépôt une partie des ressources qu'ils se sont ainsi procurées en attendant des besoins plus urgents. Que faudrait- il pour que ces besoins se manifestassent, et que la Banque d'Angleterre eût aussi à rembourser les dépôts? Il ne faudrait peut-être qu'une chose, qu'on s'en tînt rigoureusement à Vact de 1844, et que la Banque ne fut pas autorisée à émettre des billets au delà de la limite posée par la loi. La panique alors s'accroissant par l'impossibilité où l'on serait de se procurer des ressources au moyen de l'escompte, on ' en viendrait à demander à la Banque d'Angleterre elle-même le remboursement des dépôts , et il serait curieux de savoir comment ce jour-là, avec son act de 1844, la Banque s'y prendrait pour faire face

à ses engagements. Au 12 mai 1866, lors de la suspension de ïact, la Banque d'Angleterre avait en réserve 1,200,000 livres sterling pour répondre de 24 millions 1/2 de livres sterling de dépôts, en y comprenant ceux du gouvernement. La Banque de France, qui n'a pas d'act de 1844 pour la protéger, ne s'est jamais trouvée dans une situation aussi critique , avec un écart aussi considérable entre ses ressources et ses engagements.

On a répété encore à la décharge de cet act que, si la Banque d'Angleterre en avait déjà demandé trois fois la suspension, elle ne s'était prévalue qu'une seule fois, en 1847, de la licence qui lui avait été accordée à cet effet; qu'en 1866 comme en 1857 elle n'avait pas eu besoin d'en faire usage ; aussitôt que le public avait été informé que la Banque d'Angleterre n'était plus renfermée dans les limites de Y act, qu'elle pouvait, à certaines conditions, étendre sa circulation fiduciaire l'effet moral était produit; on n'avait plus besoin des ressources qu'on ne demandait avec tant d'instances que parce qu'on craignait d'en manquer. Cela même est la critique la plus sévère qu'on puisse faire de Y act de 1844; on voit que la limite qu'il pose est purement arbitraire, sans rapport aucun avec les besoins et les dispositions du public; il suffit qu'elle soit écartée pour qu'immédiatement la confiance renaisse et que la crise se calme; il en résulte encore que les abus de la circulation fiduciaire ne sont pas à craindre, même sans Y act de 1844, puisqu'on ne profite pas de l'autorisation

qu'on a de F augmenter. Enfin les effets désastreux produits à certains moments par cette limitation arbitraire, qui menace de suspendre toute la vie commerciale d'un pays, sont tellement évidents, quun homme justement célèbre, sir Georges Gornewal Lewis, ancien chancelier de TÉchiquier, avait coutume de dire, en parlant de Vact, qu'il faisait plus de mal en une semaine, qu'il ne pouvait faire de bien le reste du temps. Et en 1866, le ministre des affaires étrangères, lord Glarendon, voulant rassurer les capitaux étrangers , ne craignit pas de lui attribuer toute la violence de la crise.

Si du moins cet act donnait à la circulation fiduciaire la même valeur absolue que possède la réserve métallique, on comprendrait cette dérogation aux principes qui régissent l'émission des billets au porteur; mais il n'en est rien. Il ne faut pas perdre de vue qu'il y a aujourd'hui pour 375 millions de bank-notes qui n'ont aucune réprésentation métallique, qui sont émises contre pareille somme déposée à la Banque en valeurs publiques et qui ne pourraient pas être remboursées , si par suite d'une panique quelconque elles arrivaient au remboursement. Pourquoi 375 millions et non pas 450 ou 500? Quel est le motif qui dicte cette limitation? On comprend mieux, au point de vue des principes, ceux qui disent, et nous en avons vu dans ces derniers temps, que la circulation fiduciaire qui ne repose pas absolument sur des espèces métalliques, écu par écii , est du papier-monnaie ou plutôt de la fausse mon-

naie, qu'elle tend à troubler les rapports économiques d'un pays en faisant considérer comme sig^ne de la valeur ce qui n'est rien en soi, et n'a qu'une valeur de convention. Je ne partage pas cette ri^jfueur de principes, j'en donnerai ailleurs la raison ; mais enfin cette opinion est soutenable et ne manque pas de faits sur lesquels on peut l'appuyer.

On a loué enfin dans Vact de 1844 ce mécanisme inflexible qui, lorsqu'on est arrivé pour la circulation ^fiduciaire à une certaine limite, agit comme une force aveugle et oblige les directeurs de la Banque à prendre les mesures les plus énergiques pour rétablir l'équilibre. D'abord cela n'est pas tout à fait exact; nous avons vu à diverses reprises les directeurs de la Banque, même sous l'empire de Vact, laisser la réserve descendre à des chiffres très-bas, au-dessous de 5 millions de livres sterling, en 1847 et 1857, et à 1,200,000 livres sterling, en 1866; mais aurait-il la vertu qu'on lui suppose, qu'à ce mécanisme inflexible on devrait préférer de beaucoup une force intelligente, capable d'apprécier les véritables intérêts du pays. Je comparerais volontiers le mécanisme de la Banque d'Angleterre à un frein qui aurait le pouvoir d'arrêter instantanément un train lancé à trop grande vitesse, et celui de la Banque de France à un autre frein qui n'arrêterait que par un ralentissement successif. Le premier occasionnerait une secousse considérable et produirait plus de mal que de bien, tandis que le second, en amortissant le choc, rendrait un véritable service.

On a beau dire que les banques, même d'émission, ne sont pas instituées pour fournir un capital factice lorsque le capital réel est épuisé , et qu'il est bon au contraire qu'elles tranchent dans le vif pour arrêter le mal au plus vite : ce n'est pas fournir un capital factice que d'émettre des billets que le public bien renseigné est libre de recevoir ou de refuser, et qu'il peut rapporter le lendemain au remboursement, si cela lui convient. Si, pour éviter des désastres et arriver tout doucement au rétablissement de l'équilibre , il consent à en accepter un peu plus que ne lui en imposerait une limitation arbitraire, je ne vois pas que la banque qui s'y prête manque à sa mission , et qu'il faille absolument étrangler les gens pour les sauver. La Banque de France, depuis qu'elle existe, a traversé déjà bien des crises; elle a assisté à plusieurs révolutions, et, excepté en 1848 et en 1870 où, à la suite de catastrophes politiques, elle a été obligée, malgré un encaisse considérable, d'établir le cours forcé, elle n'a jamais manqué à ses engagements et cessé de répondre aux besoins pour lesquels elle a été instituée. Elle a dû sans doute, en plusieurs circonstances, recourir à des mesures rigoureuses , abréger les échéances et élever le taux de l'escompte; mais les mêmes moyens ont été employés en Angleterre, et d'une façon beaucoup plus dure. Ainsi, en 1864, le taux de l'escompte a été de 7 1/3 pour 100 en Angleterre et de 6 1/2 en France; en 186G, pendant trois mois, il a été de 10 pour 100 en Angleterre et de 4 à Paris.

Nous ne connaissons qu'une raison sérieuse pour le maintien de Yact de 1844 en Angleterre, c'est la pluralité des banques d'émission qui existe encore dans ce pays. Avec une seule banque placée sous le contrôle du gouvernement et obligée de publier chaque semaine des états de situation , il est difficile d'augmenter la circulation fiduciaire au delà de ce qu'elle doit être régulièrement; il n'en est plus de même lorsqu'on se trouve en face de plusieurs banques qui ne sont pas soumises au même contrôle ni gênées par les mêmes obligations. C'est pour prévenir les dangers qui résultent de la compétition de ces diverses banques, qu'on a fait Yact de 1844; mais, à notre avis, ce ne peut être un principe destiné à régir la circulation fiduciaire.

Du reste, les inconvénients en ont été tellement sentis lors de la crise de 1866, on a tellement vu l'insuffisance des billets de la Banque d'Angleterre en présence du discrédit qui avait atteint tous les autres moyens de circulation , que des esprits éminents de l'autre côté du détroit songent à modifier cet état de choses. Ils voudraient que la Banque d'Angleterre eût, dans certains cas et à certaines conditions, la faculté de sertir des limites posées par Yact de 1844, que cela fût écrit dans une loi au lieu de lésulter de Fintervention du gouvernement.

On ne comprend pas bien les avantages d'une telle réforme : si on autorise la Banque d'Angleterre à s'affranchir de Yact de 1844 daus certains cas et à certaines conditions, ce sci'a encore la loi qui

réglera des choses qui peuvent être difficilement réglées par elle, et qui doivent être laissées à l'appréciation des directeurs et du public. Ai'bitraire pour arbitraire, j'aime autant l'obligation où est aujourd'hui la Banque de recourir à l'intervention du gouvernement lorsqu'elle veut suspendre temporairement les effets de Vact, que la faculté qu'elle aurait de le faire à certaines conditions fixées d'avance par une loi. Après tout, le gouvernement apprécie la situation et agit en conséquence. Il accorde ourefuse l'autorisation qu'on lui demande, tandis qu'avec une loi il n'y aurait plus d'appréciation possible. Il faudrait agir selon les prescriptions, quelles que fussent les circonstances. Ainsi, lors delà crise de 1866, la Banque d'Angleterre avait été autorisée à s'affranchir de Vact à la condition de maintenir le taux de l'escompte à 10 pour 100; elle l'y maintint longtemps en effet, bien qu'elle n'usât pas de la faculté qui lui avait été accordée ; mais elle craignait à chaque instant d'être obligée d'en user. On lui disait que ce taux de 10 pour 100 entretenait la défiance , prolongeait la crise , et qu'elle ferait bien de l'abaisser. Supposons que cette opinion eût été reconnue vraie et que la Banque eût cru en

effet devoir réduire l'escompte , elle pouvait en demander l'autorisation au gouvernement, et celuici l'accorder. Avec une loi au contraire, la chose était impossible, la condition devait être exécutée quand même. A tant faire que de modifier Vact de 1844, au lieu de ce compromis qui ne remédierait à rien d'essentiel, il serait beaucoup mieux de

le supprimer tout à fait; et d'en revenir purement et simplement à l'ancien système, qui est celui que rép^it encore la Banque de France ; c'est le seul rationnel.

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