CHAPITRE V
DE Lxi SOLIDARITE ENTRE LES PRINCIPAUX ETARLISSEiMENTS DE CRÉDIT, ET PARTICULIEREMENT ENTRE LA BANQUE DE FRANCE ET LA' BANQUE D ANGLETERRE.
On s'est étonné en 1866 de Ténorme différence qni a existé dans le taux de l'escompte entre la France et l'ilngle terre, différence qui s'est élevée jusqu'à 5 et 6 pour 100 et qui a duré trois mois , l'intérêt ayant été à 4 pour 100 en France et à 10 pour 100 en Angleterre. Elle a encore été depuis plusieurs fois de 2 et 3 pour 100.
On s'est demandé comment un écart aussi considérable avait pu se maintenir sans entraîner au dehors tout le capital disponible de notre pays et vider au profit de nos voisins les caves de la Banque de France. Loin de là, l'encaisse augmentait chez nous à mesure qu'il diminuait à la Banque d'Angleterre. Les esprits qui avaient nié la solidarité financière des deux pays n'ont pas manqué de triompher de cette circonstance et de soutenir qu'on se trompait en se préoccupant de ce qni avait lieu en Angleterre pour régler ce qu'il y avait à faire en France. Cette solidarité est pourtant très-réelle ; seulement il faut s'expliquer sur l'étendue qu'elle peut avoir. Si on va jusqu'à dire
que le capital de la France soit tout prêt à se déverser en Angleterre quand il y a entre les deux pays une différence de 2 à 3 pour 100 dans le taux de l'intérêt, on se trompe assurément. H y a beaucoup de raisons pour qu'il n'en soit pas ainsi ; d'abord on aime toujours mieux un intérêt moindre dans un pays que l'on connaît qu'un intérêt plus élevé dans un autre que l'on ne connaît pas. Ensuite indépendamment des facilités de réalisation qui sont plus grandes chez soi qu'ailleurs ; on a pour déplacer son capital des frais de transport à supporter, des commissions, des assurances à payer, et ce n'est pas pour une simple différence de 2 à 3 pour 100, qui est en général de peu de durée, qu'on subirait tous ces frais. Le capital, qui est prêt à s'en^ aller pour profiter de la différence, est un capital cosmopolite qui est entre les mains des banquiers, de ceux qui ont avec l'étranger des rapports constants, et pour lesquels un déplacement de numéraire est chose facile. Il s'en va d'abord par la voie du change.
Les nations, par leurs relations de toute nature, sont débitrices ou créancières les unes des autres ; elles sont débitrices quand elles ont importé plus qu'elles n'ont exporté, ou que, pour d'autres raisons encore, elles ont plus à payer qu'à recevoir dans un pays étranger. Dans ce cas, le solde doit s'opérer en numéraire : celle qui est débitrice a ce qu'on appelle le change contraire, c'est-à-dire que, la balance ne pouvant se faire par la voie des échanges commerciaux, elle est obhgée de fournir une différence en
espèces; elle voit le prix de l'argent hausser à son préjudice, comme hausse celui de toute marchandise qui est plus demandée qu'offerte. S'il s'agit de nos rapports avec l'Angleterre, par exemple, la livre sterling, qui en temps ordinaire vaut 25 francs 10 ou 12 centimes, coûtera 25 frajics 25 ou 30 centimes, c'est-à-dire qu'il nous faudra payer 25 francs 25 ou 30 centimes toutes les fois que nous aurons une livre sterling à faire parvenir chez nos voisins. Qu'arrive-t-il alors? Que les banquiers qui sont en relations d'affaires avec les pays où il y a un solde à payer, pour profiter de cette différence de change qui peut s'élever à 1 pour 100, laisseront dans ces pays les capitaux qu'ils peuvent y avoir, ils en enverront même d'autres en fournissant des traites à ceux qui en auront besoin.
Si maintenant à cette différence du change vient s'en ajouter une autre dans le taux de l'intérêt , si dans le pays créditeur, par exemple, l'intérêt est de 6 pour 100, tandis que dans le pays débiteur il n'est que de 4, le banquier qui a des capitaux dans le premier pourra encore escompter sa propre traite et ajouter ce nouveau bénéfice à celui du change. Il réalisera ainsi un profit de 1/12 pour 100 sur toute opération à trois mois d'échéance, et comme cette opération ne lui coûte rien, qu'il peut la faire sur son propre crédit, avec des capitaux qu'il emprunte à 4 pour 100 pour les prêter à 6, il est évident qu'il sera disposé à l'étendre autant qu'il le pourra et à faire passer au dehors tout le capital métalhque qu'il
trouvera moyen de se procurer. Ce capital sera peu considérable, je le reconnais; évaluons-le seulement à 200 ou 300 millions. Il est des moments où il est fort préjudiciable d'envoyer tout à coup 200 ou 300 millions de numéraire an dehors lorsqu'on en aurait Ijrand besoin chez soi.
Un économiste américain, M. Carey, a dit, en parlant du numéraire, qu'il était comme un rail sur lequel glissent les transactions : supprimez le rail, vous supprimez les transactions. On peut, il est vrai, faire passer plus de transactions sur le même rail à l'aide du crédit; mais il y a une limite à l'extension, et cette limite est surtout très- étroite dans les moments où l'on a plus à payer qu'à recevoir au dehors, et où par conséquent tous les ressorts du crédit sont tendus. Dans ces moments-là, si on laisse sortir 200 ou 300 millions de numéraire sans s'en inquiéter, confiant dans la maxime que « les produits s'échangfent contre les produits » , on ne tarde pas à en sentir les inconvénients et à s'apercevoir que si l'argent est une marchandise, c'est, je l'ai déjà dit, une marchandise d'une espèce particulière qu'on ne peut pas trop diminuer sous peine de voir les affaires s'arrêter faute de ce rail sur lequel elles glissent.
Assurément 200 ou 300 milhons de plus ou de moins sont bien peu de chose dans un stock métallique qui , comme le nôtre, peut s'élever à 5 ou 6 milliards; mais il faut remarquer qu'avant de venir les prendre à la Banque de France pour l'exportation on a épuisé tous les moyens de se les procurer autrement.
Quand on arrive à la Banque, beaucoup de métaux précieux sont déjà sortis parla voie ordinaire du change, et c'est lorsque celle-ci n'en fournit plus, que l'argent devient rare et que la circulation a besoin de tout ce qui en reste, qu'on s'adresse à la Banque et qu'on lui demande les 200 ou 300 millions que la spéculation trouve profit à exporter. Nous comprenons que ceux qui attachent peu d'importance à la circulation métalUque , et qui la remplaceraient au besoin par une circulation de papier pure et simple, ne s'inquiètent pas de la disparition de ces 300 millions. Ils seraient bien vite au comble de leurs souhaits et verraient s'en aller le dernier écu; mais ceux qui, comme nous, attachent une grande importance à la circulation métallique, qui pensent qu'elle est l'âme des transactions et qu'un pays doit toujours en avoir la quantité dont il a besoin, ceux-là ne peuvent pas admettre qu'un établissement financier comme la Banque de France laisse vider son réservoir sans s'en préoccuper.
C'est à tort qu'on prétendrait que la Banque de France, étant un établissement privilégié, a dans l'émission de ses billets des ressources spéciales qu'elle peut mettre à la disposition du public dans les moments difficiles, afin de modérer, le taux de l'intérêt. Nous répondrons à cette objection par une comparaison. Supposons que dans un temps de disette, lorsque plusieurs pays se disputent le peu de céréales disponibles qui se trouvent sur les divers marchés du monde , un gouvernement , sous prétexte qu'il a dans
128 LE CRÉDIT Eï LES JiANQUES.
ses greniers une réserve assez importante qu'il s'est procurée dans des temps favorables à de bonnes conditions, s'avise tout d'un coup de la vendre audessous du cours afin d'empêcher l'élévation des prix. Qu'arriverait-il? Empêcherait-il cette élévation des prix? Nullement, il ne ferait que la retarder. D'une part, les étrang^ers viendraient profiter du bon marché exceptionnel qu'on leur offrirait et, derautre,les gens du pays, trompés parle bas prix sur la quantité des céréales dont ils peuvent disposer, au lieu de restreindre leur consommation, seraient portés à l'augmenter; et, un beau jour, quand la réserve serait épuisée et la disette accrue, le pays qui aurait vendu au-dessous du cours serait obligé de racheter beaucoup plus cher, avec des sacrifices d'autant plus douloureux qu'il aurait contribué lui-même à aggraver le mal en se privant de ses réserves. Eh bien, ce qui arriverait pour les céréales, si on s'avisait de vendre les réserves audessous du cours, arriverait également pour les espèces métalliques , si la Banque de France, dans les moments où le change est contraire et où par conséquent il y a disette de numéraire, se laissait aller à prêter ses capitaux à très-bon marché sous prétexte qu'ils lui coûtent moins qu'à un autre. Elle n'empêcherait pas l'élévation du prix de l'argent, et le jour où elle n'aurait plus de ressources, où il lui faudrait, bon gré mal gré, s'arrêter dans ses opérations, ce jour-là ce ne serait plus la hausse de l'escompte qui aurait lieu, ce serait une panique effroyable avec toutes ses conséquences.
La Banque de France, lorsque le change est contraire, a donc le devoir de s'en préoccuper et de conserver ses capitaux non -seulement pour rembourser les billets au porteur et les dépôts , qui sont tous exigibles en numéraire, mais encore pour satisfaire aux besoins exceptionnels qui se manifestent alors , car elle est le seul établissement auquel on puisse s'adresser dans les moments de crise; il faut qu'elle ait des ressources pour ces moments-là sous peine de désastre.
On se figure généralement, en voyant 2 ou 300 millions de numéraire disparaître très-vite des caisses de la Banque de France ou de celle d'Angleterre, que la crise tient à cette somme. Si cela était, il serait trop facile de remplacer ces 2 à 300 millions dans les pays où le mouvement d'affaires roule sur des milliards. On ne subirait pas une crise pour si peu. La France a eu quelquefois, et notamment trois années de suite, en 1854, 1855 et 1856, à exporter plus de 300 millions pour se procurer les céréales qui lui manquaient. Elle a pu le faire sans embarras , parce qu'à ces moments là les conditions du commerce étaient saines , et qu'on n'était pas engagé au delà de ce qu'il fallait. Le déplacement des 300 millions de numéraire avait à peine agi sur l'encaisse de la Banque de France ; mais lorsque au contraire cet encaisse diminue tout à coup d'une pareille somme, c'est que la situation est différente. La diminution n'est plus alors qu'un symptôme. Elle indique qu'il y a un écart plus ou moins considérable entre les res-
sources disponibles et le capital engagé. Quel sera cet écart? Il est difficile de le dire au juste; mais, si on suppose qu'il y a un stock métallique de 5 milliards pour servir à un ensemble d'opérations qu'on peut évaluer au moins à 50, c'est-à-dire que le numéraire est au capital circulant dans la proportion de 1 à 10, 300 millions de moins dans le numéraire indiquent une somme dix fois plus forte d'opérations qui ne reposent que sur le crédit, soit 3 milliards. Je ne saurais trop insister sur ce point; il est le nœud de la question et on ne comprendra jamais rien aux crises financières ou monétaires , comme on <veut bien les appeler, si on se figure que la rareté du numéraire est indépendante de celle du capital disponible, et que, par exemple, lorsqu'on a le change contraire, que l'encaisse de la Banque de France diminue de 2 ou 300 millions, il ne s'agit, pour éviter la crise, que de fournir à la Banque ces 2 ou 300 millions qui lui manquent. Trompé par les apparences, on a essayé quelquefois dé se procurer autrement que par l'élévation du taux de l'escompte les métaux précieux dont on avait besoin, on en a acheté directement. La Banque de France a dépensé ainsi en 1855 et 1856, 15 milUons de francs, payés en prime pour une acquisition de numéraire qui s'est élevée à près de 1,400 miUions de francs; elle remplissait le tonneau des Danaïdes, l'encaisse pouvait à peine se maintenir, l'argent s'en allait plus vite qu'il n'était venu, et comme ces palliatifs n'avaient pour effet que de dissimuler la situation, le mal s'aggravait de pins
LA SOLIDARITE DES BANQUES. 13i
en plus, et un beau jour on se trouvait avec moins d'espèces que si on n'avait rien fait du tout pour s'en procurer artificiellement.
La Banque d'Angleterre a donné en 1866 un
exemple qui est à imiter et qui prouve l'intelligence
financière de ses directeurs. Au moment où la crise
était le plus intense, où l'argent était à 10 pour
100 au delà du détroit , pendant qu'il était à 4 pour
100 chez nous, nous avons offert, dit -on, de lui
fournir à des conditions fort avantageuses une
somme en numéraire plus ou moins considérable;
elle a refusé. Elle a compris que le soulagement
qui en résulterait ne serait que momentané et ne
ferait qu'aggraver la crise, elle a préféré devoir
l'amélioration de sa situation à l'influence ordinaire
du change, en maintenant pendant trois mois le
taux de l'escompte à 10 pour 100. Pendant ce temps
en effet, les mauvaises affaires se sont liquidées, ce
qu'il y avait d'excessif dans les entreprises industrielles
et commerciales a été retranché ; les importations
se sont ralenties, les exportations ont augmenté, et le
change a fini par revenir à des conditions tellement
favorables que, dans l'espace d'un mois, l'Angleterre
a pu redescendre du taux de 10 pour 100 à celui de
5 pour 100.
Maintenant cette solidarité financière qui obhge la Banque de France et celle d'Angleterre à régler leur
conduite Tune sur l'autre , à élever ensemble le taux de leur escompte, existe-t-elle à tous les moments, ou plutôt y a-t-il toujours lieu de s'en préoccuper? C'est la seconde question qui nous reste à examiner. La solidarité existe lorsque les deux pays éprouvent les mêmes embarras, qu'ils ont l'un et l'autre dépassé les ressources disponibles, abusé du crédit, et qu'ils n'ont plus assez d'espèces métalliques pour les besoins. Dans ce cas, et c'est le plus fréquent, comme il n'y a chez aucun d'eux un excédant de numéraire qu'on puisse se prêter de l'un à l'autre, et qu'il s'agit au contraire d'entamer des réserves qui ont une affectation spéciale comme garantie de la circulation fiduciaire et des dépôts, il serait, je le répète, très-imprudent de laisser subsister un écart même de 2 pour 100 entre le taux de l'intérêt de la Banque de France et celui de la Banque d'Angleterre ; cet écart ne dût-il entraîner au dehors que 2 à 300 millions, ce serait beaucoup trop.
Il est au contraire d'autres situations où, pour divers motifs, les besoins n'étant pas les mêmes, on peut laisser subsister un écart même supérieur à 2 pour 100 sans inconvénient. On s'est trouvé dans une de ces situations en 1806; l'Angleterre avait eu des besoins exceptionnels sans aucun rapport avec ceux des autres pays et notamment de la France. Elle avait vu s organiser* en 18G3 et 1864 des sociétés de finances et de crédit, au capital de 5 à 6 milliards avec un versement effectif de 1 milliard. Toutes ces sociétés, à l'œuvre dès le commen-
cernent de Tannée 1866, avaient dû, pour utiliser leur capital social et les dépôts qui leur étaient confiés à gros intérêt, créer des entreprises de toute nature et donner à l'esprit de spéculation une excitation toute particulière; ce sont elles notamment qui avaient enfanté ces mille projets de chemins de fer devant absorber 175 millions de livres sterling, ou près de 4 milliards et demi de francs, au dire de lord Northcote \ et qui ont été votés en 1865 par le parlement. Les embarras ont pu être couverts un certain temps par l'immense crédit dont jouit l'Angleterre; mais lorsqu'à cela sont venues sje joindre d'autres nécessités, que TAngleterre a eu à faire des acquisitions plus fortes qu'à l'ordinaire en coton, en céréales et même en bestiaux pour remplacer ceux qu'une cruelle épizootie avait enlevés, et qn'il fallut par suite envoyer au dehors des différences en métaux précieux, la situation devint grave. On demanda à la Banque d'Angleterre le numéraire dont on avait besoin, ce qui, d'après l'^c^ de 1844, fit baisser la réserve en billets, et comme cette réserve, avons-nous dit, est l'arche sainte, la dernière ressource dont on puisse disposer dans les moments extrêmes, il se répandit immédiatement une certaine inquiétude , on courut aux banques redemander les dépôts. Les unes purent les rembourser; d'autres, des plus considérables, ne le purent pas et firent faillite ; toutes réclamèrent
' Alors chancelier de l'échiquier.
Tassistance de la Banque d'Angleterre, celle-ci fut obligée d'élever précipitamment le taux de son escompte à 10 pour 100 et de s'affranchir encore une fois des prescriptions de Vact de 1844.
On a dit que la crise violente qui eut lieu alors en Angleterre était une crise de crédit purement et simplement, que le commerce y était étranger; cela n'est pas tout à fait exact. Quand on veut juger de l'influence exercée par le commerce sur les ressources disponibles d'un pays, il ne faut pas seulement considérer l'ensemble des importations et exportations, et la balance qui peut en résulter. Il faut examiner encore la façon dont ce commerce est conduit et sur quels articles porte l'augmentation dont il est l'objet. L'Angleterre par la nature de ses relations avec des pays très-éloignés et assez pauvres, comme l'Inde, la Chine, le Japon, est obligée de faire de longs crédits. Plus elle exporte, plus elle fait de crédits, et avant que les uns arrivent à échéance, si son commerce est en progrès, elle en a ouvert d'autres qui ont encore mis plus de capital dehors. C'est comme un commerçant qui, à mesure que son commerce prospère, engage plus d'argent dans ses opérations ; il aura beau faire de brillantes affaires, réaliser de grands bénéces, à quelque moment que vous le preniez, vous le trouverez toujours ayant toutes ses ressources engagées. L'Angleterre fait de longs crédits dans son commerce d'exportation, et on lui en fait à elle d'assez courts pour son commerce d'importation , soit parce qu'étant plus riche que les
autres, elle trouve profit à opérer ses acquisitions pour ainsi dire au comptant, soit parce que les produits qu'elle tire du dehors étant généralement des matières premières qui sortent de pays pauvres, il faut les payer tout de suite, et que d'ailleurs ces pays-là n'achètent pas en proportion de ce qu'ils vendent. Les payements se traduisent par l'envoi au dehors d'espèces métalliques. Cela a lieu surtout quand les produits dont il s'agit sont des céréales, du coton, ou des bestiaux, et qu'on a dû dans un laps de temps assez court en acheter beaucoup plus qu'à l'ordinaire. C'est ce qui est arrivé en 1866. Cela n'aurait pas suffi pour occasionner une crise comme celle que nous avons vue, après la liquidation de l'année précédente, qui avait ramené beaucoup de capitaux disponibles ; mais cet embarras venant s'ajouter aux abus de toute nature commis par les sociétés de finance a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.
La difficulté pour l'Angleterre en 1866 a été l'obligation de payer à bref délai une somme de 7 à 800 millions pour l'acquisition de denrées de première nécessité, et de les payer avec un stock métallique très-faible, et avec un régime de banque qui impose des restrictions sévères à la circulation fiduciaire. Le fond de la crise était une question de crédit, mais la cause déterminante était un commerce trop engagé sur certains points. S'il n'en avait pas été ainsi, si la crise était née purement et simplement du crédit, sans rien devoir au
commerce, le change n'aurait pas été longtemps défavorable ; il n'aurait pas fallu trois mois d'escompte à 10 pour 100 pour rétablir l'équilibre.
Je sais bien que cette persistance de la Banque d'Angleterre à maintenir longtemps le taux de l'escompte à 10 pour 100 a été l'objet de critiques sévères venues d'hommes très-compétents ; on a prétendu que sans la prolongation de cette mesure l'équilibre se serait rétabli plus vite, que les capitaux étrangers n'arrivaient pas dans la crainte des sinistres que cette situation faisait naître, et que ceux qui étaient dans le pays s'en allaient pour la même raison; qu'à l'intérieur enfin le crédit était restreint parce qu'on manquait de confiance. Cette explication n'est pas suffisante; ce n'est ni l'éloignement d'une quantité toujours peu considérable de capitaux étrangers, ni des appréhensions au sujet du crédit qui auraient pu altérer le change pendant trois mois et obliger l'Angleterre à faire au dehors des remises plus ou moins importantes en numéraire, et la preuve, c'est que cette altération du change ne s'est corrigée que lorsque l'élévation du taux de l'escompte a eu produit son effet ordinaire en restreignant les opérations commerciales. C'est là surtout ce qui a rétabli l'équihbre et permis à la Banque d'Angleterre d'abaisser successivement son escompte, et en très-peu de temps, de 10 à 5 pour 100.
En 1857 en 1864, au contraire, aux deux précédentes crises, pour des raisons à peu près identiques, telles que des spéculations excessives jointes à des besoins de denrées de première nécessité, l'An-
gleterre et la France avaient épnisé leurs ressources. C'était à qui s'en procurerait au plus haut prix parmi celles qui pouvaient se trouver disponibles quelque part dans le monde. Celui des deux pays qui serait alors resté en arrière et se serait obstiné à maintenir le taux de l'escompte au-dessous de celui de son voisin se serait privé du concours des capitaux étrangers et aurait vu une partie des siens s'en aller. Nous devions d'autant plus nous préoccuper, quant à nous , de cette situation que nous avions le change défavorable vis-à-vis de l'Angleterre. Il y a dans le monde, etparliculièrement en Europe, deux grands marchés où peuvent se liquider tous les engagements commerciaux, Londres et Paris. Quand c'est la France qui, par ses relations avec le dehors, se I rouve avoir la balance du commerce contre elle, quels que soient du reste les pays dont elle est débitrice, la balance doit en général se régler à Londres; c'est à Londres qu'il faut envoyer les différences en espèces, et c'est sur Londres que se traduit le change défavorable. Si les deux pays, la France et l'Angleterre, se trouvent débiteurs à la fois des autres contrées, comme cela s'est présenté en 1857 et 18G4, c'est encore à Londres que viennent se liquider les engagements , parce qu'après tout, Londres est le marché le plus important , qui a le plus de relations avec le dehors, et qui peut le mieux acquitter des créances sur tous les points du globe.
C'est donc à Londres que nous avions en 1857 et en 1864 à payer la différence en numéraire résultant
de l'exagération de nos affaires, et de nos acquisitions de céréales. Et en effet, si Ton interroge Tétat du change à ces deux époques au moment de la crise, on voit qu'il était à 25, 30 et 35 en octobre 1857 et en novembre 1864. Aussi notre argent s'en allait-il à Londres en grande abondance, l'encaisse de la Banque de France était descendu , au mois de novembre 1857, à 182 millions et à 151 millions au 18 janvier 1864. Si à ce moment, lorsque nos voisins élevaient le taux de l'escompte pour augmenter leurs ressources, nous étions restés indifférents à cette élévation , comme on nous le conseillait, nos espèces s'en seraient allées encore beaucoup plus vite, puisque à l'influence du change, 1
qui déjà suffisait pour les entraîner au dehors, se ^
serait jointe une différence d'intérêt plus ou moins sensible. La solidarté entre les deux Banques était donc bien réelle et bien étroite, et la Banque de France avait raison de s'en préoccuper en élevant le taux de son escompte au niveau de celui de sa voisine.
H n'en était plus de même en 1866, l'Angleterre était notre débitrice. C'est nous qui lui vendions une grande partie des denrées dont elle avait besoin, telles que céréales et bestiaux. Et non-seulement elle était notre débitrice pour ce qu'elle nous achetait directement, mais encore pour ce qu'elle avait à payer au dehors sur les autres places du monde, attendu que tout le papier qu'on avait le droit de tirer sur elle venait se négocier à Paris, comme
étant le marché le plus important après celui de Londres.
Ce qui avait contribué encore cette année-là à rendre notre situation facile , c'était la bonne réputation de notre crédit et la confiance toute particulière qu'on a dans notre principal établissement financier. Au moment de la crise en Angleterre, et pendant qu'en Allemagne on se préparait à la guerre, la Banque de France était devenue la dépositaire de toutes les ressources disponibles nonseulement de la France , mais d'une partie de l'Europe ; elle voyait affluer à elle les pierres précieuses, la vaisselle d'or et d'argent, les espèces métalliques. Le bilan de chaque semaine annonçait une augmentation dans les dépôts particuliers. Le chiffre de ces dépôts, qui était de 180 millions au mois de janvier 1866, était arrivé à 400 millions quelques mois plus tard, en y comprenant ceux de l'État. C'est là ce qui grossissait notre encaisse et lui donnait des proportions qu'il n'avait jamais eues auparavant. Sans doute, sous l'influence de l'élévation du taux de l'escompte en Angleterre, beaucoup de capitaux qui seraient restés chez eux s'en allaient chez nos voisins; mais nous étions trop heureux qu'il en fût ainsi, puisque ces capitaux n'avaient pas d'emploi en France, et qu'ils en trouvaient un très-lucratif en Angleterre. Le change nous restant favorable et la livre sterling continuant à valoir 25 fr. 8 ou 10 c, nous avions la preuve que rien ne souffrait dans notre pays; nous avions plus de capitaux qu'il ne nous en fallait.
L'état croissant de l'encaisse à la Banque de France était là d'ailleurs pour l'attester chaque semaine.
En résumé, ce qui s'est passé en 1866 n'a point démontré que la solidarité financière n'existait pas entre la Banque de France et celle d'Angleterre, mais seulement qu'elle était limitée, et ne s'étendait qu'à un genre de capitaux, à ceux qui sont entre les mains des banquiers, et qui peuvent se déplacer aisément lorsqu'ils ont le moindre profit à le faire; puis, que s'il y a des moments où l'on doit s'en préoccuper, comme en 1857 et en 1864, il y en a d'autres au contraire où l'on peut laisser aller les choses sans inconvénient. Cette différence de situation est facile à reconnaître; elle se manifeste par l'état du change et par l'encaisse de la Banque. Quand le change est favorable, peu importe l'écart qui existe dans le taux de l'intérêt entre un pays et un autre : la balance se fait toujours au profit de celui qui a le change favorable ; on en est averti par une augmentation périodique de l'encaisse à la banque principale, et on a ainsi la certitude qu'on reçoit toujours plus d'argent qu'on n'en exporte.
La crise de 186G en Angleterre a montré encore une chose, la sûreté de la doctrine qui ne reconnaît que l'unité en fait de circulation fiduciaire. iVu plus fort de cette crise, lorsque le crédit de toutes les banques était en suspicion, excepté celui de la Banque d'Angleterre, on vit tout à coup la circulation locale diminuer sensiblement, et la Banque d'Angleterre avoir besoin d'augmenter la sienne pour remplir les vides qui se
faisaient; mais, comme elle-même, renfermée dans les limites de Yact de 1844, n'avait pas nne liberté complèle, les vides ne se remplissaient pas. Le public avait trop de la circulation locale dont il ne se souciait pas, et il n'avait pas assez de celle de la Banque d'Anj^leterre, qu'il recherchait particulièrement. La situation était des plus critiques, d'autant plus critique que ces mêmes banques locales, par suite de leurs embarras, venaient encore s'appuyer sur la Banque d'Angleterre et lui demander assistance, de sorte que celle-ci se trouvait au même moment porter tout le poids de la circulation fiduciaire du pays, aussi bien de celle qui n'était pas émise par elle, et qui par conséquent échappait à son contrôle, que de celle dont elle répondait directement.
Je ne connais pas de fait plus grave contre la circulation locale. Non-seulement celle-ci n'a servi à rien pour empêcher la crise de 1866, mais elle a été une source d'embarras et de trouble, et elle a contribué à l'élévation rapide du taux de l'escompte à 10 pour 100. Si un fait comme celui-là a pu se passer en Angleterre dans un pays peu centralisé, où l'on a des habitudes locales et où d'ailleurs les banques qui émettent des . billets au porteur en concurrence avec ceux de la Banque principale existent depuis fort longtemps, que se passerait-il chez nous, avec nos habitudes de centralisation, dans un pays où les banques de province n'ont existé qu'un instant? 11 est bien évident qu'à la moindre crise toutes les banques particulières qui auraient le droit d'émission verraient leur crédit
mis en question et la plupart de leurs billets viendraient au remboursement. Il faudrait , de même qu'en Angleterre , pourvoir au vide qui serait fait par ce remboursement, et la Banque de France n'y serait pas non plus très-préparée. Les embarras seraient beaucoup plus sérieux, et les mesures restrictives bien plus nécessaires que si on n'avait jamais eu affaire qu'à un seul papier. Veut-on par impossible que les banques locales, dans les moments de crise, aient ime existence indépendante de la Banque de France et puissent augmenter leur circulation pendant que celle-ci diminuerait la sienne, — la situation serait pire encore, l'argent émigrerait au plus vite, et un beau jour on aurait une crise commerciale doublée d'une crise de papier-monnaie. La plupart des banques locales feraient banqueroute, comme cela est arrivé en Angleterre en 1825 et en 1837.