PRÉFACE. III
fendre. On reconnaît aussi que cette organisation des grands réseaux rend l'exploitation plus facile et plus économique, qu'elle est mieux appropriée aux besoins que les chemins de fer sont appelés à satisfaire. On peut discuter encore sur des questions accessoires, sur les moyens d'améliorer cette exploitation , de la rendre plus avantageuse par lé commerce, et de faire pénétrer les chemins de fer partout. Mais on ne discute plus sur le fait principal ; personne ne voudrait revenir au fractionnement des réseaux, tel qu'on avait eu primitivement l'idée de le constituer.
11 en est autrement en matière de crédit : ici la plupart des questions sont neuves. Non pas que l'idée de crédit soit d'invention récente : il y a longtemps que l'on connaît le billet à ordre; il y a longtemps que la lettre de change est en usage comme moyen de remettre de l'argent d'une place sur une autre. Il y a longtemps enfin que des établissements privilégiés ou non se sont formés, ayant pour mission d'escompter des billets de commerce payables à échéance et de les remplacer par des billets payables au porteur, ce qui a constitué la circulation fiduciaire proprement dite; mais toutes ces opérations connues et pratiquées depuis longtemps ne sortaient pas d'un
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cadre très -restreint; partant elles faisaient naître peu de difficultés et donnaient lieu à peu de questions. Il n'en est plus de même aujourd'hui : le crédit occupe dans les relations modernes une place si importante qu'il peut être considéré comme le grand levier qui met en mouvement l'activité industrielle et commerciale du monde entier.
On l'a quelquefois comparé aux chemins de fer. Rien n'est plus juste que cette comparaison. Le crédit a pour le développement de la richesse publique la même puissance au moins que les chemins de fer. Le chemin de fer ouvre de nouveaux débouchés, fait circuler la marchandise plus vite et à moins de frais, rapproche le consommateur du producteur, et par cela même augmente la fécondité du travail. Le crédit met aux mains du fabricant, du négociant, de l'ouvrier, le capital qui est nécessaire à la production. Sans le crédit, il y aurait une masse de choses utiles à la société qui resteraient sans emploi. C'est lui qui les fait passer des mains qui les possèdent^ et qui ne sauraient les employer, dans celles qui peuvent les utiliser, et, en les utilisant, leur donner une plus-value qui profite à la richesse publique. Le chemin de fer fait circuler les produits une fois qu'ils sont fabriqués, le crédit aide à les fabriquer. L'un est à la
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base de la production, l'autre est au sommet, et tous deux en se complétant exercent sur le développement de la richesse une influence prodigieuse.
Pour donner une idée de l'extension que le crédit a prise dans notre pays seulement, nous n'avons qu'à consulter le chiffre des opérations de la Banque de France il y a quarante-cinq ans et aujourd'hui. Jusqu'en 1830, la Banque de France n'avait pas une circulation de billets au porteur dépassant 200 millions, et le chiffre de son portefeuille n'atteignait pas 150 millions. En 1848, après la fusion des banques départementales, le chiffre des billets n'était encore que de 343 millions, et le portefeuille de 232. Aujourd'hui le portefeuille est en moyenne de 700 millions, et le chiffre des billets au porteur dépasse un milliard et demi ^ : encore la Banque de France était-elle autrefois le seul établissement ou à peu près qui fît des opérations de crédit. Aujourd'hui elle a des concurrents nombreux et à peu près partout. A Paris, c'est le Comptoir d'escompte, la Société du crédit industriel et commercial, la Société générale, le Crédit foncier, la Caisse des dépôts et comptes courants, sans parler d'une mul-
' Nous prenons le chiffre d'avant la guerre de 1870, sans tenir compte de ce qui a eu lieu depuis, avec le cours forcé.
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titude d'autres établissements particuliers; en province, ce sont aussi, dans la plupart des villes, des comptoirs d'escompte, et dans les principales des sociétés de crédit à l'instar de celles de Paris. On pourrait dire, en restant au-dessous de la vérité, qu'on escompte aujourd'hui autant de milliards qu'on escomptait de centaines de millions il y a seulement trente ans. Il n'est donc pas étonnant qu'avec un développement semblable le crédit soulève aujourd'hui des questions inconnues autrefois.
Ce sont ces questions que je voudrais éclaircir. Elles ont surtout rapport aux banques d'émission. On considère celles-ci, à tort ou à raison, comme le pivot du crédit, et on se demande de quelle façon elles doivent être organisées et quels services on peut en attendre.
Un point toutefois n'est plus guère douteux dans cette organisation, c'est celui de savoir si elles doivent être constituées en monopole ou s'il faut laisser à toute banque la faculté d'émettre des billets au porteur. Il y a quelques-années ce point était loin d'être éclairci ; on peut se rappeler les discussions auxquelles il a donné lieu chez nous, notamment à propos de la fameuse Banque de Savoie, dont on voulait faire une rivale de la Banque de France. On trouvei a dans ce livre des traces de cette discussion