DU CAPITAL DISPONIBLE ET DE SA LIMITE
Je voudrais clans ce chapitre compléter ce que j'ai dit ailleurs, et tâcher d'éclaircir plusieurs points de l'économie financière qui ont été fort obscurcis dans ces derniers temps et qui ont une importance extrême par les questions auxquelles ils se rattachent. Je voudrais rechercher :
P Quelle est la limite du capital disponible et comment on la reconnaît ;
2° Si cette limite , une fois reconnue et atteinte , on peut impunément la franchir, pour ce qu'on appelle les travaux productifs, et demander à l'emprunt ce qu'on ne trouve plus dans l'épargne ;
3" Quelle différence il y a entre le capital disponible et la monnaie métallique; si le capital disponible peut être abondant lorsque la monnaie est rare, et à bon marché lorsque celle-ci est chère.
Je voudrais rechercher enfin si , l'argent pris dans
une acception générale comme exprimant les métaux
précieux, étant la base de toutes les transactions, le
capital sur lequel tout repose, il y a pour le retenir
lorsqu'il s'en va ou pour le faire venir du dehors
lorsqu'il manque, d'autres moyens que l'élévation du taux de l'escompte, et si ce qu'on appelle la disponibilité du capital des banques d'émission aurait quelque efficacité pour conjurer les crises.
Voyons d'abord quelle est la limite du capital disponible.
On donne le nom de capital, nous 1 avons dit, à tout ce qui constitue la ricliesse accumulée d'un pays. Une partie est représentée parla terre, les immeubles, les usines, par les machines industrielles et agricoles, par les chemins de fer, en un mot, partons les instruments de production. Cette partie est ce qu'on appelle le capital fixe ou immobilisé; en effet, du moment qu'elle est ainsi employée, elle est en dehors de la circulation et cesse d'être disponible. L'autre partie consiste dans les objets de toute nature qui sont nécessaires à la consommation : ce sont les céréales, les vins, les étoffes, les denrées coloniales, les mille produits que le génie de l'homme fait éclore et que le progrès de la civilisation a rendus indispensables. Cette autre partie forme le capital flottant, qui est destiné à passer de main en main, pour répondre aux besoins à mesure qu'ils se manifestent. Ces besoins sont plus ou moins grands, suivant les circonstances , suivant les progrès de la civilisation , l'état de la richesse; mais, quels qu'ils soient, il faut les satisfaire, sous peine de voir un trouble apporté dans les rapports économiques. Maintenant, tout ce (jui est en deliors, qui n'a pas d'affectation spéciale, s'appelle le capital disponible,
c'est comme la part du revenu d'un particulier qui excède ses dépenses. On peut faire de ce capital rusa[j;"e qu'on voudra, le gaspiller en dépenses folles ou l'employer en travaux utiles; cela ne diminue en rien les ressources nécessaires. Si on l'emploie en dépenses folles, la richesse publique reste stationnaire ; si on l'emploie bien, elle augmente; mais, dans un cas comme dans l'autre, comme c'est un capital libre qui ne doit rien à personne et ne répond à aucun besoin essentiel, la situation présente n'en souffre pas.
Maintenant, comment déterminer cet excédant: comment fixer la limite où il s'arrête ; comment, dans le capital flottant, faire la part de ce qui est disponible et de ce qui ne l'est pas? Là est le point délicat.
Dans un pays voisin , en Angleterre , un recueil des plus accrédités , tlie Econoinist, a cherché, il y a quelques années, à évaluer les épargnes annuelles en prenantpour base la taxe sur le revenu. Il a calculé la progression de ces revenus qui ont été soumis à la taxe dans une période de sept ans, de 1854 à 1861, et, les capitalisant au vingtième, il en a déduit le chiffre de l'augmentation annuelle du capital dans le pays. Cette augQientation serait de 130 millions de liv. st. ou de 3 milliards 250 millions. C'est un chiffre énorme, et cependant il y a lieu de croire qu'il est plutôt atténué qu'exagéré, d'abord parce que la base des calculs ne comprend pas les revenus au-dessous de 100 liv. s^. qui ne sont pas imposés, et ensuite parce
que ceux qui le sont d'après des déclarations ne sont certainement pas portés plus haut qu'ils ne devraient l'être * . L'auteur du travail en question a fait en même temps, sur d'autres données, le calcul des divers emplois qu'a pu recevoir cette augmentation du capitale Il attribue 40 millions de liv. st. à l'accroissement et à l'amélioration des habitations , 30 millions aux grands travaux publics au dedans et au dehors, tels que chemins de fer, canaux, mines, ports, lignes télégraphiques, etc., et 60 milhons au développement industriel et agricole.
Nous n'avons pas en France de taxe sur le revenu; par conséquent, ce moyen même, quelque imparfait qu'il soit, nous manque pour évaluer l'épargne du pays, et je n'en vois aucun qui puisse le remplacer. On a bien quelques statistiques officielles qui établissent la valeur de la propriété à diverses époques. Mais, outre que ces statistiques ont été faites d'après des bases variables et dans des conditions différentes , elles sont loin de contenir des données assez précises pour permettre d'en déduire une évaluation même approximative de l'augmentation annuelle de la richesse, ou ne sait donc pas chez nous exactemeut quelle est l'épargne du pays, et, quand on dit qu'elle est d'un milliard 1/2 ou de deux milliards, on prend un chiffre hypothétique qui peut être plus ou moins rapproché de la vérité , mais à l'égard duquel on n'a
' Depuis, et tout récemment, celte augmentation a ete prescjiie doublée et portée à C milliards. •
aucun moyen de contrôle'. D'ailleurs, arrivât-on à connaître assez exactement ce chiffre, on n'aurait encore qu'un des côtés du problème : il faudrait savoir l'emploi qui en a été fait, si on est resté en deçà, ou si on est allé au delà. Or comment calculer, d'une façon même approximative , les emplois à nouveau qui ont été faits du capital sous les mille formes qu'emprunte l'industrie? On peut bien dire combien de millions ont été consacrés aux chemins de fer, aux canaux et aux grands travaux publics; mais comment entrer dans le détail des petits emplois de capitaux, établir les sommes qu'on a destinées à au-o^menter, à améliorer Foutillaoe industriel et agricole, à introduire plus de luxe et de confortable dans les habitations? Ce calcul serait encore plus difficile que le premier.
Il y a, suivant moi, un moyen beaucoup plus simple et beaucoup plus pratique de résoudre la question. De quoi s'agit-il au fond? De chercher si, dans l'emploi du capital, on a dépassé la limite des ressources disponibles. Il suffit pour cela d'interroger le prix du capital lui-même. Il en est de celui-ci comme de tout ce qui est soumis à la loi de l'offre et de la demande. S'il est plus demandé qu'offert, c'est que les ressources sont inférieures aux besoins, et, si elles sont
^ On peut seulement croire d'après tout ce qu'on a vu depuis dix ou douze ans, et d'après la façon dont la France a supporte ses désastres et paye sa rançon de guerre que cette épargne est considérable.
inférieures auxJjesoins, c'est qu'on a dépassé la limite. Maintenant de combien Ta-t-on dépassée? Les variations de prix serviront encore à l'indicpier. Si nous admettons que le taux normal de l'intérêt soit de 5 pour 100 lorsque l'éqnilibre existe entre l'offre et la demande, chaque de[]^ré au-dessus marque un écart entre les ressources disponibles et les besoins, comme on mesure le niveau de l'eau à l'étiag^e d'un fleuve. Si l'intérêt est à 6 pour 100, cela prouve qu'on a commencé à franchir la limite; s'il monte à 7 et à 8 , l'écart devient plus considérable , et si enfin il arrive à 9 et à 10, comme nous l'avons vu , l'écart est excessif et l'on touche à une crise.
Sans doute , et c'est là une considération que font valoir ceux qui prétendent que les ressources de la France sont inépuisables, toutes ces ressources ne se montrent pas à la fois : il en est qui pourraient être parfaitement disponibles, qui résultent de l'épargne, et qui restent au fond des bas de laine , comme on dit, et des tiroirs sans que rien puisse les en «faire sortir. On peut déjà répondre que ces ressources-là diminuent de jour en jour, à mesure que Fignorance se dissipe et que les occasions de placement se multiplient; que bientôt il n'y en aura plus , comme en Amérique et en Angleterre. En attendant, qu il en existe peu ou beaucoup, on a raison de ne pas les compter, du moment qu'elles ne sont pas libres pour les emplois (jui pourraient les utiliser, elles sont sans influence sur le prix de celles qui le sont. Le taux de l'intérêt se rè(;le, non pas sur ce (jui
existe de capital, mais sur la partie disponible de ce capital.
Ceci bien établi, qu'on a dépassé les ressources disponibles, lorsque le capital renchérit et s'élève audessus de ce taux ordinaire de 5 pour 100, faut-il se hâter de dire que le danger commence aussitôt? Non , assurément; c'est une question de naesure. Il est bien évident que si l'on emprunte à 6 pour 100 pour des emplois qui produiront 10 ou 12, on fait une excellente affaire. Il y a même des pays, comme les ]vtats-Unis , qui peuvent emprunter à un taux beaucoup plus élevé, à 10 et 12 pour 100, et y trouver encore du profit. Tout dépend des usages auxquels le capital est affecté et de la marge qui est laissée pour les bénéfices. Mais ce qui est possible clans un pays neuf et industrieux comme les Etats-Unis, ayant des ressources naturelles immenses, ne le serait pas dans notre vieille Europe où il y a moins de ressources naturelles et où la concurrence tend à réduire les bénéfices. Un emprunt à 10 et 12 pour 100, chez nous, trouverait bien raremeut un emploi rémunérateur.
Quand on veut se rendre compte de l'effet produit par la cherté du capital, il ne faut pas considérer seulement le taux de 1 intérêt, il faut voir encore l'élévation du prix des choses qui en est la conséquence ; en définitive, le capital n'est que l'ensemble des produits, et, du moment que nous n'en avons plus assez chez nous, que nous allons en chercher au dehors, le prix s'en élève et réagit sur la situation
(]^énérale. Il nous faudra payer plus cher le capital que nous empruntons, puis les choses que le capital représente. En un mot, si le taux de l'intérêt est de 7 pour 100 et l'élévation du prix des choses de 10, voilà déjà 17 pour 100 que l'emprunt devra raj^porter avant de procurer aucun bénéfice.
Calculons maintenant ce bénéfice à 10 ou 12 p. 100 encore ; nous devrons donc vendre nos produits avec une surélévation de prix de 28 à 30 pour lOO, pour avoir un profit, c'est-à-dire pour être dans les conditions régulières de l'industrie et du commerce ; est-il permis de l'espérer? Si cette surélévation était l'œuvre des temps , si elle se justifiait par le progrès de la l'ichesse publique, elle pourrait peut-être se soutenir et tout s'établirait en conséquence ; mais , si elle a lieu très-vite dans un ou plusieurs pays seulement, si elle est le résultat d'entreprises exagérées, de spéculations excessives, elle conduit à une catastrophe inévitable. On ne peut plus vendre des objets produits si chèrement, parce que la concurrence étrangère est là pour l'empêcher et, si la concurrence étrangère n'existait pas, ce serait la consommation elle-même qui ferait défaut ; il y a un moment où celle-ci s'arrête devant des renchérissements qui ne reposent pas sur la loi naturelle de l'offre et de la demande, et qui ont un caractère factice.
11 y a quelques années M. le Préfet de la Seine ' se glorifiait beaucoup des succès qu'il avait obtenus
* M. Haussmann.
dans ses travaux pour la transformation de Paris ; il parlait de salaires au(]mentés, d'une aisance plus générale répandue au sein de la capitale, et d'un accroissement notable des revenus de la ville; et, en présence de ces résultats, il dédaignait fort les économistes à courte vue qui se plaignaient de F excès des dépenses. Nous nous permîmes alors nous-mêmes ^ de demander à M. le Préfet s'il était bien sûr que cette transformation de Paris valait les sommes qu'elle avait coûtées; non-seulement le milliard que la ville a pu y consacrer, mais les 3 ou 4 milliards de capitaux particuliers qui étaient venus à la suite, s'il était bien sûr que tous les terrains qu'il mettait en vente avaient la valeur qu'il leur attribuait, que leur donnait la spéculation ; s'il était bien sûr que ces fastueux immeubles que l'on voyait s'étaler le long des nouvelles artères se vendraient à des prix en rapport avec les frais de revient, s'ils trouveraient toujours des locataires au taux des loyers excessifs que l'on demandait, et qui, il faut le reconnaître, étaient à peine rémunérateurs des capitaux engagés ; s'il était bien sûr enfin que tout cet échafaudage de spéculation qu'il avait créé était solide, et qu'on pourrait toujours renouveler le papier de circulation au moyen duquel il se soutenait. Il y avait lieu d'en douter.
Déjà la situation était devenue difficile avant la
^ Travaux publies dans les journaux et dans la Revue des Deux Mofîdes.
(juerre de 1870. L'initiative privée n'avait plus (j^uère de part dans les constructions nouvelles qui se faisaient. C'était la spéculation seule qui bâtissait, c'étaient des sociétés industrielles, et à quelle condition? A condition d'escompter d'avance toutes les ressources dont elles pouvaient disposer par subventions et autrement, et d'emprunter à 8 ou 10 pour iOO.
Gela ne devait pas durer; et quand même les tristes événements de 1870 ne seraient pas venus détruire réchafauda{3;e, qu'il eût pu se tenir encore debout plus ou moins longtemps, grâce à l'esprit inventif de M. le Préfet et aux manœuvres de la spéculation, toutes les objections n'auraient pas été résolues. On aurait pu dire encore à M. le Préfet que, si la capitale se trouvait bien des dépenses qu'il avait faites, il n'en était pas de même du reste du pays. Tous les capitaux qu'on employait à Paris n'y étaient pas pris exclusivement : on en attirait de la province par l'appât de la prime élevée qu'on consentait à leur donner ; on en détournait d'emplois où ils auraient pu rendre de plus grands services ; tel industriel à Lyon, tel négociant à Marseille se trouvait payer le capital 7 et 8 pour 100 parce qu'il avait plu à M. le Préfet de rebâtir la ville de Paris dans des conditions antiéconomiques, sans se préoccuper du temps et des ressources disponibles. C'était une des premières causes du rencbérissement dont on se plaignait alors.
Par conséquent, il ne suffisait pas de contempler les merveilles i\c la capitale, et de s'écrier, que
tout était pour le mieux, puisque ces merveilles s'étaient opérées sans qu'il en eût rien coûté à personne, avec les finances de la ville plus prospères que jamais, et FÉtat retrouvant dans la plus-value des octrois la part qu'il avait prise aux dépenses. Il fallait voir encore si ces dépenses ne réagissaient pas d'une façon fâcheuse sur l'ensemble de la situation économique, si ce n'était pas à elle parmi d'autres causes qu'il fallait attribuer la crise latente qui rég;nait depuis quelques années, et qui arrêtait l'essor des industries les plus fécondes.
" — On peut regarder, a dit Tnrgot dans une mau gnifique image que tout le monde connaît, le prix « de l'intérêt comme une espèce de niveau au-dessous « duquel toute culture , toute industrie , tout comu merce cessent. — C'est comme une mer répandue u sur une vaste contrée ; — les sommets des monu tagnes s'élèvent au-dessus des eaux et forment des " îles fertiles et cultivées ; — si cette mer vient à s'é- « couler, à mesure qu'elle descend, les terrains en u pente, puis les plaines et les vallons paraissent et « se couvrent de productions de toute espèce. Il " suffit que l'eau monte ou s'abaisse d'un pied pour «inonder ou rendre à la terre des plages immenses ; « — c'est l'abondance des capitaux qui anime toutes « les entreprises ; — et le bas intérêt de l'argent est « tout à la fois l'effet et l'indice de l'abondance des " capitaux. »
Ainsi, parce qu'il avait plu à M. le Préfet de la Seine de ne tenir aucun compte des ressources dis-
ponibles, d'emprunter quand même pour faire les travaux de Paris, il y avait des industries précieuses, beaucoup plus précieuses apparemment que la transformation rapide de la capitale, l'agriculture notamment, qui souffraient, faute de pouvoir atteindre le niveau auquel on avait fait monter artificiellement le taux de l'intérêt
Maintenant cette prétendue productivité des travaux de Paris était elle-même très-contestable au point de vue économique. Quand un industriel met de côté un outillage imparfait pour lui en substituer un meilleur, il détruit, il est vrai, le capital qui est renfermé dans le premier, mais, pai- la transformation qu'il opère, il augmente les forces productives du pays \ c'est ce qui arrive aussi quand on fait un chemin de fer pour remplacer les anciens modes de transport; et encore faut-il, pour que ces transformations aient toute leur utilité, qu'elles aient été opérées avec des ressources disponibles, qu'on n'ait pas détourné le capital d'autres emplois peut-être plus nécessaires. Il n'en est pas de même avec les travaux de la ville de Paris. Quand M. Haussmann vient jeter bas, pour y faire passer un boulevard, de nombreuses maisons représentant un capital de plusieurs millions , il détruit ce capital ; et par quoi le remplace-t-il? par une viabilité meilleure, je le reconnais, par d'autres habitations plus splendides que celles qui existaient; mais qu'est-ce que cette viabilité meilleure, qu'est-ce que ces habitations splendides sont venues ajouter aux forces productives du
pays? Rien, absolument rien. Ce sont des dépenses que, dans tout pays qui sait calculer, on classe parmi les dépenses de luxe. On les fait, et on doit les faire, quand on a des économies, quand les travaux les plus productifs , tels que chemins de fer, canaux et autres sont accomplis : on ne les fait pas avec des emprunts à 7 et 8 pour 100 et plus, au risque de tout bouleverser.
Tous les jours, on entend dire que, du moment que l'argent est dépensé dans le pays, il n'y a pas à se préoccuper de l'emploi qu'il a reçu, il en reste toujours la même quantité; s'il a reçu un emploi productif, tant mieux, on a de plus la chose qu'il aura produite. On vous soutiendra, par exemple, que si on a construit en France un chemin de fer ayant coûté 200 millions, on a toujours les 200 miUions, puisqu'ils ont été dépensés dans le pays, et en plus le chemin de fer qui est représenté par des actions, sans compter les avantages de la distribution de ces 200 millions en main-d'œuvre et en salaires.
Il y a d'abord à se demander comment les 200 millions ont été dépensés : ils l'ont été en donnant aux ouvriers qui ont fait le chemin de fer, toutes les choses dont ils pouvaient avoir besoin, telles que denrées alimentaires, étoffes, etc. ; ces choses donc ont été consommées, elles se trouvent en moins dans le capital du pays ; si elles y étaient en trop, si elles faisaient partie de ce que nous avons appelé les ressources disponibles, rien de mieux, on les a consommées pour un travail utile ; il n'y a de préjudice pour
personne. Mais, si elles n'étaient pas en trop; si, pour les donner aux ouvriers qui ont fait le chemin de fer, c'est-à-dire des terrassements, des rails, un matériel roulant, on les enlève à d'autres qui auraient fait du blé, du vin, des étoffes de coton ou de laine, etc., dont les travaux enfin auraient reproduit ce qu'ils auraient consommé , la question est toute différente. Il en résulte un renchérissement de ces produits, et par suite de la main-d'œuvre. Il faut examiner alors si, par suite de ce renchérissement, on n'a pas causé à la société un préjudice supérieur à l'avantage que lui procure la création même d'un chemin de fer. Supposez que la compétition des ouvriers occupés de ce chemin de fer fasse monter le prix des principaux objets de consommation de 10 pour 100, et évaluez tous ces objets à 5 ou G milliards, nous voilà en présence d'une différence de 5 à GOO millions, qu'on aura à payer en plus pour consommer les mêmes choses; et il ne faut pas croire que cette différence se retrouvera dans la plus-value des objets que l'on aura à vendre, et que si nos produits ont au(jmenté de 10 pour 100, nous les échang^erons contre 10 pour 100 de plus de produits étrangers. Cela pourrait être, si on n'avait pas à compter avec la concurrence ; mais il se peut que cette concurrence soit telle qu'une simple différence de 10 pour 100 suffise pour nous interdire les marchés du dehors : avec quoi payerons -nous ce que nous aurons acheté ? Quel produit aurons-nous à donner en échange? Nous n'en aurons plus qu'un, qui sera
rar(jent, nous réf;ierons nos différences en argent; et, bien que les 200 millions du chemin de fer aient été dépensés dans le pays, qu'ils aient été distribués en salaires et en main-d'œuvre à des ouvriers français, comme ils ont été pris sur des ressources qui n'étaient pas disponibles, qu'ils ont contribué par cela même à amener un renchérissement de toutes choses, ce renchérissement nous ayant fermé la porte des marchés étrangers, notre argent s'en ira pour payer des différences. Qn'importe? dira-t-on, c'est un mode de payement comme un autre ; il ne résulte pas de la nécessité où l'on est d'exporter des métaux précieux, au lieu d'autres produits, que ce soit une chose fâcheuse, et que cela doive réagir sur le prix du capital et le faire payer plus cher.
J'arrive ainsi au troisième point que je voudrais mettre en lumière, et qui consiste à recherclier si l'argent pris dans un sens général comme exprimant les métaux précieux, diffère autant qu'on le suppose du capital disponible; s'il peut être rare, lorsque celui-ci est abondant, et cher, lorsque le capital est à bon marché. Sans doute, le capital étant l'ensemble des choses qui constituent la richesse d'un pays, l'argent, qui n'est qu'une de ces choses, ne représente pas tout le capital ; mais c'est une chose d'une nature toute particulière^ qui sert d'étalorl à la valeur, et
est acceptée comme intermédiaire des échanges ; elle variera de prix, suivant les circonstances, suivant le rapport où elle se trouvera vis-à-vis de telle ou telle marchandise; un jour il faudra tant de grammes d'argent pour acheter un hectolitre de blé, de vin, une certaine quantité de mètres d'étoffe, etc. ; un autre jour il en faudra moins ou plus. Cette variation du prix de l'argent vis-à-vis d'une marchandise en particulier se comprend, parce que les quantités et les besoins de celle-ci peuvent se modifier, de même que les quantités et les besoins d'argent; mais elle ne se comprend plus vis-àvis de l'ensemble des marchandises, de ce qu'on appelle le capital circulant d'un pays ; il est impossible que le métal précieux obéisse à d'autres lois que celles qui régissent ce capital , qu'il soit abondant si celui-ci est rare, et rare si le capital est abondant.
En effet, supposons pour un moment qu'il y ait dans un pays beaucoup de denrées alimentaires, beaucoup d'étoffes, beaucoup de matières premières, le tout au delà des besoins, et qu'une seule chose manque , l'argent. Ce métal a un rôle tellement nécessaire dans les transactions, qu'on s'empressera de se le procurer en échangeant les produits dont on a de trop. On n'aura même pas besoin de l'aller chercher : il viendra tout seul, les étrangers nous l'apporteront, parce qu'étant rare chez nous, il aura plus de valeur que chez eux; ils nous l'apporteront jusqu'au moment où ils n'auront plus d'intérêt à le
faire, c'est-à-dire jusqu'au moment où le niveau sera rétabli entre la valeur de l'argent et celle des autres produits formant l'ensemble du capital circulant.
Il en est de même lorsque le capital vient à être rare, l'argent ne peut pas être abondant. Ce qui est rare en pareil cas, ce n'est pas telle ou telle chose en particulier, c'est l'ensemble des choses qui constituent la richesse publique, considérées au point de vue de la disponibilité immédiate. Il se peut qu'une d'elles soit plus abondante que les besoins, qu'il y ait plus de vin, plus de fer ou plus de houille qu'il n'en faut ; cette abondance sera sans influence pour modifier les rapports économiques du reste du capital ; mais cette chose ne peut pas être l'argent, car s'il se trouvait exceptionnellement abondant, lorsque les autres produits sont rares, on s'en servirait immédiatement pour faire cesser cette rareté, pour acheter ce qui manque, et cela jusqu'à ce que l'argent lui-même ne fût pas plus abondant que le reste. Aussi le public a-t-il raison lorsque, pour exprimer la cherté du capital en général, il se contente de dire que l'argent est cher. C'est en effet cette cherté de l'argent qui donne la mesure exacte de la cherté du capital.
Maintenant, quand y a-t-il abondance ou rareté de l'argent? C'est une question qui ne peut pas se résoudre par des chiffres. On ne peut pas dire d'une façon absolue qu'il y a abondance avec telle quantité de numéraire, et rareté avec telle autre : tout dépend des besoins : dans tel pays il faudra absolument de 5
à 6 milliards de numéraire ; dans tel autre un chiffre pareil constituerait une grande abondance.
L'Angleterre se contente de 2,500 millions de numéraire, et fait beaucoup plus d'affaires que nous qui en avons, dit-on, 5 à 6 milliards. Cela prouve que l'Angleterre est plus avancée que nous dans la voie du crédit, dans l'art de faire valoir son capital. Mais tant que nous aurons besoiu de ces 5 ou 6 milliards, on ne peut pas dire qu'il y a cbez nous abondance avec ce chiffre, et que nous pouvons donner Fargent à bon marché, à meilleur marché qu'ailleurs ; c'est toujours la question du rapport de l'offre et de la demande.
Pour être bien sûr, en effet, qu'il n'y a pas de différence entre le prix du capital et celui de l'argent, on n'a qu'à voir ce qui se passe, lorsque la situation commence à se tendre, et que le taux de l'intérêt s'élève ; l'argent n'est jamais seul cher, tout est cher autour de lui, et il ne fait qu'exprimer cette cherté relative de toutes choses. Si, en pareil cas, au lieu d'emprunter du numéraire à 7 ou 8 pour 100, c'està-dire de recevoir 100 fr. pour 107 ou 108 que Ion s'engage à rendre , on empruntait directement des matières premières ; on les emprunterait au même taux parce que ce taux est celui, non pas de l'argent spécialement, mais du capital en général : je je dis qu'on les emprunterait au même taux, je me trompe, on les emprunterait probablement plus cher, car l'argent est encore, de toutes les marchandises, celle pour l'échange de laquelle on se conteute du
moindre bénéfice jusqu'au jour où l'on s'aperçoit que l'équilibre étant rompu entre la production et la consommation ; il y a des produits qui ne répondent plus à des besoins, et n'ont plus par conséquent le prix qu'on leur assigne; ce jour-là elle acquiert une valeur exceptionnelle. Chacun cherche la marchandise qui répond toujours à des besoins , et qui trouve toujours des débouchés, c'est-à-dire l'argent. La valeur de l'argent alors résulte non plus seulement de la rareté du capital en général , mais de la rareté toute spéciale d'un produit de premier ordre , sur qui reposent toutes les transactions, et qui est aussi indispensable à la vie sociale que des denrées de première nécessité, comme le blé, la viande, etc. Quand le blé vient à manquer, il prend tout de suite une valeur exceptionnelle et sans rapport aucun avec le déficit qui existe ; le déficit est d'un dixième, et l'élévation de prix est de 30 à 40 pour 100. Et cela pourquoi? Parce qu'il s'agit d'un produit qui n'a pas d'équivalent, qu'il faut se procurer à tout prix et dans un temps donné : il en est de même de l'argent; lorsque, pour une raison ou pour une autre, il n'est plus en rapport avec les besoins, il faut se le procurer à tout prix, sous peine de voir toutes les transactions s'arrêter et la vie sociale suspendue.
On a, il est vrai, pour l'obtenir, un marché beaucoup plus large que quand il s'agit d'une autre denrée. Si c'est le blé ou la viande qui viennent à manquer, on ne les trouve guère en excédant que dans deux ou
trois contrées à la fois, la moindre demande extraordinaire en élève immédiatement le prix, tandis qne pour l'argent, le marché est large, généralement bien pourvu, et la demande extraordinaire que peut en faire un pays n'est pas de nature à altérer sensiblement le niveau. Mais il y a les paniques à craindre. Quand les marchandises ordinaires ne se vendent pas , qu'il n'y a plus que l'argent qui ait cours , chacun est pressé d'en réaliser autant qu'il peut, et alors il se produit sur ce métal un renchérissement exceptionnel provenant de la peur et qui explique comment les établissements qui le possèdent sont si accablés de demandes.
Que doivent faire alors ces établissements? Continueront-ils à escompter le papier de commerce au même prix et en donnant les mêmes facilités, au risque de se laisser dépouiller jusqu'au dernier sou de leurs réserves métalliques. Cela serait dangereux. Ils n'ont qu'un moyen d'aviser, c'est d'élever le taux de l'escompte, et de faire payer l'argent assez cher pour diminuer la demande. Cette élévation du taux de l'escompte, lorsqu'elle a lieu, s'impose toujours comme une nécessité; c'est le remède indispensable à une situation qui ne ferait qu'empirer sans cela : aussi n'ai-je pas l'intention de revenir sur les moyens empiriques que l'on a proposés pour 1 éviter et que j ai déjà discutés ailleurs ; je ne veux examiner ici que l'expédient que l'on indique le plus souvent pour conjurer les crises, et qui, il faut en convenir, a le privilège de surprendre le plus les
esprits. Il s'ag^it de la disponibilité absolue du capital des banques d'émission, et, en particulier, de celui de la Banque de France. On dit : si la Banque de France avait disponibles les 150 millions de son fonds social qu'elle a immobilisés en rentes, elle aurait des moyens d'action qu'elle ne possède pas aujourd'hui , non-seulement elle pourrait aug^menter ses escomptes et ses avances jusqu'à concurrence de cette somme ; mais, comme on offre de lui payer ses rentes en or, ces 150 millions, venant s'ajouter à l'encaisse métallique, permettraient d'accroître la circulation fiduciaire en conséquence : ce n'est pas seulement 150 millions de plus qu'elle aurait, mais 450 millions, si on considère que la réserve métallique doit être le tiers de la circulation fiduciaire. Voilà l'argument tel qu'il se produit, appuyé quelquefois par des noms qui semblent des autorités sur la matière. La réponse à faire est bien simple.
Je voudrais savoir d'abord où les financiers qui proposent d'acheter les rentes de la Banque de France et de les payer en or prendraient cet or. Iraient-ils le demander à la circulation générale, le puiser dans les mille petits canaux où il se répand, et où il est plus ou moins utile? L'œuvre ne serait pas facile et exigerait du temps. Si elle était facile, la Banque de France qui, par ses succursales, est en relation avec les diverses parties du territoire, et quia des moyens d'aspiration du numéraire autrement puissants que n'importe quel autre établissement, quelque considérable qu'il soit, la Banque de France, Taurait
accomplie depuis longtemps et y trouverait plus d'avantages qu'à acheter de l'or à des changeurs ou à des banquiers qui le hii reprennent immédiatement. Si elle ne l'a pas fait, c'est que l'œuvre est à peu près impossible, que les divers canaux qui retiennent Tor n'en ont pas plus qu'il ne faut. Si on parvenait à leur en enlever une partie, un vide se ferait, et pour le combler il y aurait une pression exercée sur le grand réservoir lui-même, c'est-à-dire sur la Banque de France; ce serait elle qui fei'ait les frais de cet or qu'on offre si magnifiquement de lui procurer. Mais on ne prendrait pas tant de peine, on n'irait pas chercher si loin les 150 millions d'or, on irait tout simplement les demander à la Banque, par un moyen de crédit quelconque, et le prétendu payement en or se bornerait tout simplement à lui rendre ce qu'on lui aurait pris.
Cette offre est donc une pure illusion, et ne changerait rien à la situation. Pour réaliser ces 150 millions de rente, on aurait produit un grand déplacement de capitaux, créé une certaine perturbation dans le crédit, sans qu'il soit démontré que les gens qui achèteraient les rentes ne viendraient pas encore à leur tour demander à la Banque de France les moyens de les payer, ce qui réduirait à zéro l'augmentation des ressources disponibles : et en supposant même que cette réalisation ait lieu facilement, sans recours à la Banque, qu'est-ce que 150 millions auprès de papier escomptable qui circule et qui est peut-être de vingt fois supérieur aux billets qui garnissent le porte-
feuille de cet établissement? quelle assistance sérieuse pourrait-il en résulter? Les 150 millions rendus à la circulation disponible non-seulement de la France , mais de l'Europe, à cause de la solidarité qui existe entre tous les établissements financiers y produiraient pour l'abaissement du taux de l'intérêt, le même effet qu'une goutte d'eau pour faire monter le niveau d'un fleuve. Si la Banque s'en servait, comme je l'ai dit ailleurs, pour maintenirl'escompte le moins du monde au-dessous du taux normal, ils lui seraient enlevés en un clin d'oeil, et alors, comme elle n'aurait plus en dehors de son portefeuille pour soutenir son crédit, la (garantie des 150 millions de rente, elle devrait limiter d'autant plus ses opérations, c'est-à-dire élever d'autant plus le taux de son escompte. Croit-on, par exemple, que si la Banque de France, en 1863 et 1864, n'avait pas eu en réserve ces 150 millions de rente, elle aurait pu laisser descendre son encaisse à environ 200 millions contre 800 millions de billets et 200 millions de comptes courants? Personne n'oserait le prétendre. Elle aurait dû, bien auparavant, recourir aux mesures les plus rigoureuses. Par conséquent, cette soi-disant augmentation des ressources de la Banque par la disponibilité de son capital, n'aboutirait, en fin de compte, qu'à un affaiblissement de son crédit. Et l'affaiblissement du crédit pour un établissement comme la Banque, c'est la diminution des ressources. Voilà le dernier mot de la réforme qu'on propose. Du reste, ce n'est pas seulement la Banque de France quia son capital immobilisé en rentes, c'est
aussi la Banque d'An^jleterre, ce sont les principales joint-stock banks de nos voisins, ce sont même les banques de New-York qui ne peuvent avoir, ainsi que nous l'avons vu , des billets au porteur en circulation qu'à la condition d'en déposer à peu près le montant en fonds publics. Et pourquoi en est-il ainsi partout? Parce qu'il y a dans cette réserve en fonds publics une garantie supplémentaire qui a son utilité.
Les banques d'émission, comme les compagnies d'assurances , comme tous les établissements qui vivent du crédit, ont besoin d'avoir un capital de garantie pour assurer leurs opérations. « Le propre d'une banque, a dit Ricardo , c'est de faire des opérations avec un capital qui ne lui appartient pas. " En mettant à la disposition du public un capital qui ne lui coûte rien , ou presque rien , elle peut le donner à meilleur marché que si elle prêtait ses propres fonds , et elle rend ainsi plus de services à la société , indépendamment que ses opérations sont mieux garanties.
J'en ai fini de tous les points que je voulais examiner : je crois avoir démontré qu'on a tort de considérer les ressources disponibles d'un pays comme inépuisables , qu il est facile au contraire d'en reconnaître la limite, et qu'une fois arrivé à cette limite, on doit être très-réservé dans l'emploi qu'on en fait, même pour les dépenses les plus productives, car il
n'y a pas de productivité, si g^rande qu'elle soit, qui puisse compenser le trouble économique qui résulte de la cherté excessive de l'argent.
J'ai démontré enfin que la distinction que l'on veut établir entre le capital et l'argent, au point de vue du taux de l'intérêt , est purement chimérique , que le capital ne peut pas être abondant lorsque l'argent est rare, et à bon marché lorsque celui-ci est cher, que ce terme l'argent est cher ou i argent est à bon marché exprime bien la situation générale, le résultat exact de l'offre et de la demande en ce qui concerne le capital- et si celui-ci est cher, c'est-à-dire plus demandé qu'offert, il n'y a qu'un moyen d'aviser, c'est non pas d'emprunter au crédit des ressources factices, mais d'élever le taux de l'intérêt assez pour réduire la demande.
Je n'ajoute plus qu'un mot. Autrefois, quand il y avait disette et que le prix du blé augmentait, le pubHc ignorant criait aux accaparements ; il ne pouvait croire qu'une denrée aussi précieuse ne fût pas toujours en rapport avec les besoins, et il attribuait l'élévation du prix à des manœuvres coupables. Aujourd'hui on ne crie plus guère aux accaparements en ce qui concerne le blé , on se résigne à en voir monter le prix comme celui de toute autre denrée , et on commence même à comprendre que cette élévation du prix est le seul moyen de s'en procurer au dehors. Mais si on ne crie plus aux accaparements pour le blé, on y crie encore et plus que jamais pour l'argent, quand le taux de l'intérêt s'élève. On ne se figure
pas que les établissements qui ont la faculté d'émettre du papier-monnaie, ne puissent pas maintenir à leur gré le prix de l'ar^jent à tel ou tel taux; on ne se le figure pas, surtout lorsqu'on est en présence d'un grand établissement comme la Banque de France , pourvu d'un monopole et jouissant d'un crédit incontestable ; au lieu de se dire que si cette banque élève le taux de son escompte, c'est qu'elle y est poussée par des considérations d'intérêt général, par la force des choses, on aime mieux supposer qu'elle obéit à des considérations d'intérêt privé et qu'elle pourrait, si elle le voulait, donner l'argent à meilleur marché. On ne réfléchit pas que la Banque de France , quelque puissante qu'elle soit, n'a pourtant qu'un rôle fort restreint dans la dispensation du capital ; de nombreux établissements, beaucoup de banquiers font métier de le recueillHr et de le prêter comme elle, et si au milieu de cette compétition générale elle s'avisait de vouloir changer les rapports naturels de l'offre et de la demande, et de donner les ressources dont elle dispose à un taux sensiblement inférieur au cours du marché , elle serait bien vite épuisée et son crédit n'y résisterait pas.
La Banque de France, pas plus qu'aucun autre établissement, n'est la régulatrice absolue du crédit; elle en est seulement le thermomètre, thermomètre d'autant plus sûr en temps de crise, que c'est sur elle que s'appuient les autres établissement financiers du pays , et que c'est à elle en définitive que viennent aboutir toutes les demandes d'argent. Maintenant
l'élévation du taux de l'escompte a les mêmes avantages que celle du prix du blé. Avec le blé cher, on se procure aisément ce qui en manque, on fait au dehors les approvisionnements nécessaires ; avec l'argent cher, on l'attire aussi de l'étranger, et on peut satisfaire les besoins les plus pressants. Tandis que si, contre toutes les lois de l'économie politique, on s'obstine, par des expédients insensés, à maintenir le prix de l'argent au-dessous de sa valeur réelle, la rareté s'en fait sentir de plus en plus comme cela arrive sous les lois du maximum j, et un beau jour la situation devient telle, qu'elle ne peut plus se dénouer que par un cataclysme épouvantable.
Voilà le dernier mot de tous les systèmes qui ne se rendent pas compte du fond des choses , et qui demandent à des ressources fictives ce qui manque dans les ressources réelles.