LA BALANCE DU COMMERCE
La France aura payé, au mois de septembre 1873, deux ans et demi après la conclusion de la paix , et malgré les horribles événements de la Commune , le solde de son indemnité aux Prussiens.
Pour comprendre toute l'importance de ce fait, il faut se rappeler qu'il s'agissait non pas seulement de transférer aux Prussiens un capital égal à 5 milliards, sous une forme quelconque ; on était tenu encore de le payer en espèces métalliques ou en valeurs identiques. Jamais pareil problème financier ne s'était posé en face d'une nation. En 1815, après nos premiers malheurs , l'indemnité qui nous fut imposée était de 700 millions; elle s'éleva à 1,100 environ avec la solde des troupes d'occupation et les créances qu'on avait à répéter contre nous; nous eûmes cinq à six ans pour la payer, et quand au
' Depuis la publication de ce travail, qui a paru dans la Revue des Deux Mondes du l*"" juillet 1873, il a été fait un rapport officiel sur la même question, au nom d'une commission parlement taire. Ce rapport très-remarquable, dû à la plume de M. Léon Say , confirme en général tous les faits et toutes les théories qui sont exposées dans notre travail.
bout de trois ans, grâce aux habiles négociations du duc de Richelieu, l'ennemi consentit à évacuer notre territoire, nous lui devions encore 265 millions, pour lesquels il voulut bien accepter des rentes jusqu'à concurrence de 100 millions et des engagements payables de mois en mois par neuvième pour le reste, lesquels engagements étaient garantis par MM. Baring et Hope. Cette fois, on ne nous a fait aucune espèce de crédit ; il nous a fallu avoir tout payé en espèces métalliques avant le départ du dernier Prussien. Et ce tout se composait non-seulement du principal de l'indemnité, mais des intérêts et des frais de l'occupation de l'armée ennemie ; et si on y ajoute les contributions prélevées directement par les Prussiens pendant la guerre et les rançons particulières qu'ils ont exigées de certaines villes, notamment les 200 millions dé la ville de Paris, on arrive à une somme de près de 6 milliards \ dont il faut retrancher seulement, comme n'ayant pas été acquittés en espèces métalliques, 325 millions affectés au rachat des chemins de fer d'Alsace et de Lorraine, et 125 millions en billets de la Banque de France que les Prussiens ont bien voulu accepter pour la rançon de la capitale.
Les Américains ont eu aussi des charges énormes à liquider après la guerre de sécession. Leur dette, de 1 milliard à peine, s'était élevée à 15 ou 16 mil-
^ M. Léon Say porte à 5 milliards 301 millions la somme totale payée aux Prussiens pour l'indemnité de guerre y compris les intérêts; mais là dedans ne sont pas comprises les contributions percfues pendant la guerre, ni la rançon de la ville de Paris.
liards; mais cette élévation avait eu lieu successivement en quatre ans , et provenait en .«grande partie d'emprunts contractés à l'intérieur, par l'émission de bons ou de papier-monnaie. Une fois la paix faite, ils n'ont point eu de rançon à payer, point d'espèces métalliques à réaliser à tout prix ; il leur a suffi de faire face à l'intérêt de la dette et d'en amortir une portion chaque année. Le problème à résoudre était beaucoup plus facile que chez nous. Il nous a fallu, quant à nous, d'abord payer l'indemnité prussienne en numéraire , et trouver encore d'autres ressources pour liquider nos propres dépenses, qui ont été considérables.
Tout le monde sait que la France est riche. Favorisée par un climat excellent, elle produit en abondance presque toutes les denrées les plus nécessaires à la vie : les céréales, le vin, le charbon, le fer, les huiles de toute nature ; elle a par-dessus tout une main-d'œuvre incomparable pour travailler les matières premières , et en tirer ces merveilles de l'art et de l'industrie que tout l'univers se dispute. On sait enfin que, grâce aux perfectionnements de toute sorte, aux inventions de la science moderne, aux chemins de fer, à la télégraphie électrique et aussi à la découverte des nouveaux gisements aurifères , elle a augmenté sa production dans des proportions inouïes. Si on consulte les tableaux de notre commerce exté-
rieur, qu'on compare les chiffres d'aujourd'iiui avec ceux d'il y a vin[]^t ans, on voit qu'ils ont triplé. La Banque de France fait cinq ou six fois plus d'opérations qu'en 1850, et à côté d'elle sont venus s'organiser d'autres établissements de crédit qui ont également une clientèle très-importante. On sait tout cela; mais ce qu'on sait moins , c'est à quel degré notre pays, grand producteur et habile travailleur, est en même temps économe. Un homme d'Etat des plus illustres nous racontait qu'en 1841 , s'entretenant avec Robert Peel de la richesse comparative de la France et de l'Angleterre, celui-ci lui disait : a En Angleterre , il y a une personne sur cinq qui dépense tout son revenu , ou ce qu'elle gagne ; en France , c'est à peine s'il y en a une sur quarante, les trenteneuf autres font des économies. » Le même homme d'État ajoutait que , rentré en France , il avait voulu contrôler par lui-même cette assertion, et qu'il l'avait trouvée très-exacte. En effet, dans notre pays, malgré le peu de tendance à l'épargne qu'ont les classes ouvrières , surtout celles qui gagnent de gros salaires , on peut constater, en prenant l'ensemble de la population et en tenant compte des habitudes des campagnes, que l'esprit d'économie prédomine dans nue proportion remarquable.
Il est difficile de dire à combien peuvent s'élever annuellement toutes les économies réunies. Si nous avions, comme en Angleterre, un impôt sur le revenu atteignant toutes les branches de la fortune publique, on pourrait, en capitalisant l'augmentation du revenu
soumise chaque année à l'impôt, évaluer d'une façon assez précise le chiffre de ces économies; ce moyen nous manque, et nous n'en avons pas d'autre qui puisse le remplacer ; on est réduit à des données approximatives. Une de ces données est celle des dépenses extraordinaires qui ont eu lieu depuis une certaine époque. Si on peut calculer ces dépenses et montrer qu'elles ne nous ont pas appauvris, on sera en droit de conclure que le pays les a faites sur ses épargnes, et qu'elles représentent au moins le montant de ceJles-ci. Or pendant la durée du second empire, on a emprunté, tant pour combler les déficit du budget, qui étaient pour ainsi dire permanents, que pour satisfaire à des besoins extraordinaires tels que la guerre de Crimée et celle d'ItaUe, environ 4 milliards et demi, soit pour dix-neuf ans 150 milUons par an. On a dépensé en travaux extraordinaires de chemins de fer et autres au moins 1 milUard par an ; on a consacré à des améhorations de toute nature pour rendre les habitations plus confortables et les ameublements plus riches, une somme annuelle égale peut-être à 500 millions;— les embellissements de la ville de Paris comptaient seuls pour plus de 200 millions. — Si maintenant on ajoute la part qui nous revient dans les entreprises industrielles et les emprunts du dehors, et qui peut bien s'élever encore à 5 milliards, soit 260 millions par an, on arrive à une somme ronde de 2 milliards qui aurait été dépensée extraordinairement chaque année. Et cependant, avant la guerre de 1870, la France était loin d'être épuisée; elle supportait faci-
lement le poids des charges qu'un gouvernement imprévoyant avait fait peser sur elle, et elle avait en réserve des ressources immenses pour les besoins inattendus. On l'a bien vu pendant la guerre, et ce qui l'atteste encore mieux, c'est la facilité avec laquelle elle s'est relevée aulendemainde ses désastres; elle n'a pu en trouver les moyens que dans les ressources qu'elle avait accumulées auparavant. Par conséquent, on peut dire, sans crainte d'exagération, que le chiffre de 2 milliards est inférieur à l'épargne annuelle de notre pays. On en jugera par ce simple rapprochement : l'Angleterre, avec un commerce extérieur qui est de J2 à 13 milliards, réalise, croit-on, une économie annuelle de près de 5 milliards. Notre commerce extérieur à nous dépasse 8 milliards ; à ce compte, nous devrions faire une économie de plus de 3 milliards. Ce chiffre est d'autant plus probable que, suivant l'observation très-juste de Robert Peel, la France, à richesse égale, est plus économe que l'Angleterre.
Le problème du payement de l'indemnité prussienne a été résolu de trois manières : 1° par les échanges commerciaux ; 2" par les créances de toute nature que nous avions sur l'étranger, et qui consistaient principalement en titres d'emprunts et en actions etobhgations d'entreprises industrielles; 3" enfin par le grand crédit dont nous jouissons en Europe, et qui nous a permis de faire appel aux capitaux du dehors. C'est avec ces trois éléments que nous sommes parvenus à si court terme à payer les 5 milliards
que nous devions sans qu'il y ait eu de trouble financier, et même, chose bizarre, sans que nous ayons été aussi éprouvés que l'Allemagne, qui recevait notre argent. Voyons d'abord les échanges commerciaux.
Si l'on interroge les états de douane, on trouve que la balance à notre profit a été en 1872 de 362 millions; mais ces états ne donnent qu'une idée bien imparfaite de l'accroissement de la richesse publique, et même du solde qui résulte de la balance du commerce. D'abord il y a des erreurs dans la façon dont ils sont établis. Quand on calcule les marchandises à l'exportation, on les prend au point de départ, au port d'embarquement ou à la frontière de terre, sans tenir compte des autres frais qu'elles auront à supporter avant d'être livrées à la consommation ; frais de transport, d'assurance, de commission, qui sont payés à des intermédiaires. H y a une grande différence entre le prix de la marchandise au moment où elle sort du pays et celui qu'elle a lorsqu'elle arrive à destination ; cette différence profite généralement encore au commerce national. De plus, les marchandises à l'exportation, n'étant soumises qu'à un simple droit d'enregistrement, ne sont pas évaluées à leur prix : personne ne s'en inquiète et n'a intérêt à s'en occuper; au contraire, celles qui arrivent ayant des droits à payer, sont estimées, autant que possible, à leur juste valeur, et en outre elles viennent grevées des frais de transport, de commission et d'assurance. Par conséquent, il n'y a pas de parité dans le mode
d'évaluation de ces deux éléments de commerce extérieur ; de là des erreurs considérables qui dérangent toutes les inductions.
Ce n'est pas tout : la balance de commerce ellemême, fût-elle relevée exactement, ne signifierait rien encore pour l'appréciation de la ricbesse; on peut l'avoir contre soi et s'enricbir beaucoup plus que si on l'avait pour soi. Cela tient à ce qu'elle ne résulte pas seulement des échanges commerciaux, mais d'autres causes encore. Voilà un pays, par exemple, qui a prêté ses capitaux au dehors, et qui reçoit chaque année, pour le payement des intérêts, des marchandises ou des métaux précieux qui grossissent tout naturellement le chiffre des importations ; il est bien évident que, si les exportations restent au-dessous, la nation ne s'est pas appauvrie en conséquence; elle s'est enrichie au contraire, puisqu'elle n'a eu rien à donner en échange de l'excédant d'importation qu'elle a reçu et qui est pour elle purement et simplement comme un revenu de ses capitaux. C est ce qui se passe en Angleterre. Chaque année, dans ce pays, les exportations sont pour des chiffres considérables au-dessous des importations ; dans une période de dix ans , la différence aura peut-être été de 10 milhards. S'ensuit-il que l'Angleterre ait perdu cette somme? Loin de là, elle l'a gagnée; c'est un tribut que lui ont payé les autres nations dont elle est créancière, et quand par hasard elle a le change défavorable, ce qui arrive quelquefois, c'est encore un signe de sa richesse. C'est parce que, n'ayant
pas l'emploi chez elle de tous ses capitaux , elle les envoie au dehors prendre part à des emprunts d'État ou à des entreprises industrielles , et , si elle n'a pas à l'instant même des retours équivalents, elle subit momentanément une perte sur le changée.
Nous en étions là nous-mêmes avant la guerre de 1870. En consultant nos états de douane pendant les quinze dernières années de l'Empire, on trouve que c'est à peine si les exportations ont égalé les importations. Il semblerait en résulter, d'après la théorie de la balance du commerce , que notre profit a été nul, et que nous n'avons fait qu'échanger nos produits sans augmenter notre richesse. Tout Je monde sait pourtant que la France s'est beaucoup enrichie pendant cette période; elle était devenue, elle aussi, créancière de presque toute l'Europe. Les Etats obérés venaient lui emprunter de l'argent, et il y avait sur son marché des capitaux pour toutes les entreprises industrielles du dehors. Nous avons bien prêté ainsi 4 ou 5 milliards, et cependant notre stock métallique n'a pas cessé de s'accroître; il s'est élevé de 1 milliard 837 millions dans les dix dernières années, d'après les états de douane. Le change nous a presque toujours été favorable, et il l'eût été beaucoup plus encore, si nous n'avions pas rendu, sous forme de prêt, les capitaux qui nous arrivaient de l'étranger à titre d'intérêts '.
^ M. Léon Say estime à 6 ou 700 millions par an l'encaissement des coupons de valeurs étrangères avant 1870. Ce chiffre doit être un peu exagère.
On peut voir, en sens inverse, des États qui exportent plus qu'ils n'importent et qui ne s'enrichissent pas en proportion : ainsi la Russie , l'Autriche et l'Italie. Dans chacun de ces Etats, les exportations dépassent généralement les importations; malgré cela, ils ne peuvent avoir le change favorahle , et leut* papier-monnaie est toujours déprécié , il perd encore entre 10 et 20 pour 100. Cela tient à ce que le surplus des exportations est destiné à payer les intérêts des dettes qu'ils ont contractées au dehors. Ils ne reçoivent rien en échange. Le jour où ils auront racheté ces dettes, les exportations se rapprocheront des importations, et ils s'enrichiront davantage.
Enfin il y a des excédants d'exportation qui ont pour cause des liquidations forcées. Une crise politique, financière ou autre, vient à éclater dans un pays : on ne peut plus rien vendre, les affaires sont suspendues , cependant on a besoin de se créer des ressources. Alors on se résigne à un sacrifice , on écoule ses mar- 1
chandises au dehors en les cédant à perte". De cette "
façon , les exportations peuvent dépasser encore les importations, la balance du commerce être favorable, sans que pourtant on s'enrichisse. Nous en avons fait l'expérience en 1848, après la révolution de février: dans les trois années qui ont suivi , les exportations ont été de 929 millions au-dessus des importations. Ce résultat n'était pas mauvais en soi, car il nous aidait à sortir d'embarras. Il ranimait le travail, qui eût été complètement paralysé sans le débouché extérieur, et il faisait rentrer le numéraire, dont on a
toujours grand besoin dans les moments de crise; mais il n'était certainement pas un signe de richesse. Autrefois, lorsque le crédit ne s'étendait guère au delà des frontières, qu'on plaçait peu ses capitaux au dehors , la balance du commerce pouvait avoir quelque signification : elle se rapportait exclusivement aux affaires, et on pouvait croire qu'elle en indiquait l'état, favorable si les exportations dominaient, défavorable si c'étaient les importations. Il n'en est plus de même aujourd'hui : le pays où les importations dépassent les exportations est au contraire celui qui s'enrichit le plus; car il y a une partie des premières qui constitue un revenu. On ne peut donc tirer aucune conclusion sérieuse de la balance du commerce en 1872, telle que l'indiquent les tableaux de douane ; il est évident que ce commerce nous a donné un profit bien supérieur à 332 millions. On l'évaluerait plus exactement en prenant la moyenne des profits commerciaux. Si cette moyenne est de 10 à 12 pour 100, le mouvement extérieur et général des affaires ayant dépassé 8 milliards nous aurait procuré un bénéfice d'environ 1 milliard. Ajoutons-y ce qui a pu être réalisé pendant le second semestre de l'année 1871, après le triomphe sur l'insurrection de la Commune, et pendant la première moitié de 1873, nous arrivons en deux ans à 2 milliards de profits, qui se sont traduits par des créances sur le dehors, et que nous avons pu donner aux Prussiens sans rien emprunter au numéraire du pays : c étaient les deux cinquièmes de notre rançon.
Maintenant nous avons fait usage des valeurs étrangères que nous possédions et que notre économie en temps prospère nous avait fait amasser. C'étaient, nous l'avons dit, des rentes sur les divers Etats, des actions et des obligations d'entreprises industrielles; nous en avons aliéné une partie. Il serait difficile de dire à combien s'est élevée cette aliénation: elle a été faite surtout par des établissements de crédit, par des banquiers, qui avaient de ces titres pour des sommes plus ou moins considérables. Ayant besoin de se créer des ressources très -promptes , et trouvant d'ailleurs à réaliser un bénéfice par la comparaison entre le prix des valeurs étrangères, resté à peu près stationnaire, et celui des fonds français, qui était fort en baisse , ils ont vidé leur portefeuille , et ont dû en vendre au moins pour 1 milliard à 1,200 millions qu'on a donné encore aux Prussiens sans faire sortir de numéraire.
Restait à chercher 2 milliards pour arriver au solde de l'indemnité; nous les avons obtenus par la puissance de notre crédit. On a fait en 1871 et 1872 deux emprunts du montant de l'indemnité elle-même, en y ajoutant 6 ou 700 millions pour frais supplémentaires. Si on ne s'était adressé qu'aux capitaux français, ces capitaux, quelque abondants qu'ils fussent, ne nous auraient pas tirés d'embarras ; il nous aurait toujours fallu prendre 2 milliards sur notre stock métallique, puisqu'on ne pouvait pas payer les Prussiens autrement. Or, la disparition subite de ces 2 milliards, dans la situation où nous étions, ne se serait pas faite
sans une crise financière effroyable. Ceux qui avaient rêvé de demander le payement de l'indemnité soit à une souscription publique, soit même à un impôt sur le capital, n'avaient pas réfléchi à cette conséquence : elle eût été désastreuse. Il n'y avait que le concours des capitaux étrangers qui pouvait nous fournir les 2 milliards qui nous manquaient. On s'est donc adressé également à eux; ils ont pris une large part à nos emprunts, et de cette façon nous avons eu , par les versements auxquels ils étaient soumis , des sommes disponibles à l'étranger. C'est ainsi que nous sommes parvenus à payer en deux ans et demi toute notre indemnité sans avoir le change trop défavorable, sans déprécier notre papier-monnaie , et sans expédier au dehors beaucoup.de numéraire.
On a fait les calculs les plus divers sur la quantité de numéraire qui a dû sortir malgré tout. Les uns l'évaluent à 1,200 millions, les autres à 1 milliard, d'autres à une somme beaucoup moindre. On ne peut avoir à cet égard des chiffres bien positifs ; on sait seulement que le Trésor a envoyé tout au plus directement 4 ou 500 millions \ en y comprenant une somme de 200 millions qu'il s'était réservé de demander à la Banque de France en numéraire. Quant aux expéditions qui ont eu lieu par la voie des banquiers servant d'intermédiaires, elles ont pu avoir d'autre
' M. Lëon Say estime à 512 millions les sommes envoyées en espèces métalliques par le gouvernement, dont 273 millions en or et 239 millions en argent.
cause que le payement des traites. Ce qui est certain, c'est que, si on consulte les états de douane pendant l'année 1872, on trouve que le mouvement des métaux précieux a encore été à notre profit. Les importations ont dépassé les exportations de 67 millions. Ce n'est pas là à coup sûr la vérité absolue, c'est au moins la vérité approximative, et elle suffit pour montrer que notre stock métallique n'a pas diminué par le payement de notre rançon. Ce qui l'attesterait encore au besoin , c'est la solidité des billets de la Banque de France. Ce qui fait cette solidité, comme je le démontrerai dans le chapitre suivant, c'est l'importance du stock métallique que possède le pays. Il a beau ne pas être dans les caves de la Banque , ne pas servir de garantie immédiate à la circulation fiduciaire , on sait qu'il existe, qu'il se cache momentanément, et qu'il reparaîtra le jour où il y aura plus de tranquillité politique; cela suffit pour maintenir les billets au pair.
Il y a dans le payement de l'indemnité prussienne un autre spectacle assez curieux à considérer : c'est l'effet qu'il a produit sur l'Allemagne elle-même. Il semblerait que , si nous , débiteurs , nous avons pu nous acquitter si facilement, le créancier qui a reçu notre argent a dû en profiter beaucoup et immédiatement. — C'est presque le contraire qui a eu lieu.
Nous avons versé nos 5 milliards à l'Allemagne, et elle a été livrée au même moment à une crise financière effroyable. Jamais l'argent n'a été plus rare et plus recherché chez elle, et jamais on n'avait vu autant de faillites. Cela rappelle l'histoire de l'Espagne après la découverte de 1 Amérique. Chaque année, des galions chargés d'or et d'argent arrivaient dans la péninsule : on crut qu'on n'avait plus besoin de travailler pour s'enrichir; les industries s'arrêtèrent, et un beau jour, lorsque les galions cessèrent de venir, l'Espagne se trouva plus pauvre qu'auparavant. En Allemagne, ce ne sont pas précisément les industries qui se sont arrêtées par suite du paiement de nos milliards : on leur a donné au contraire une impulsion trop grande. On s'est figuré qu'on pouvait tout entreprendre avec une pareille indemnité, qu'il n'y avait plus de limite aux spéculations, et alors on en a organisé de toutes sortes, des bonnes et des mauvaises, — beaucoup plus de ces dernières, qui ont absoi^bé des capitaux immenses, — et lorsque la première fièvre a été passée, qu'on a voulu éprouver ces spéculations au véritable critérium de la valeur, c'està-dire les convertir en espèces métalliques, on s'est aperçu tjue la plupart ne reposaient sur rien de sérieux. Un homme très-compétent en matière financière au delà du Rhin, M. Bamberger, a publié un travail intéressant sur les conséquences de notre indemnité; il regrettait pour son pays qu'elle eût été payée aussi vite et en numéraire. Il devait en résulter, selon lui, une exagération dans les travaux pubhcs et une
hausse non justifiée des salaires. Il j)ré voyait le moment où, ces travaux ayant cessé parce que F indemnité serait absorbée, il y aurait une crise effroyable et une misère très -grande. Le tableau était peut-être un peu chargé , mais le fond était vrai : rien ne doit venir trop vite, la richesse pas plus qu'autre chose, et le progrès le mieux assuré est toujours celui qui s'accomplitavec le temps. L'Allemagne, recevant tout à coup 5 milliards d'espèces métalliques, s'est trouvée dans la position d'un homme peu aisé auquel tombe |
un héritage considérable ; il faudra que cet homme \
soit bien prudent et bien maître de lui pour ne pas, dans les premiers moments d'ivresse, commettre des folies qui lui feront perdre une partie de ses capitaux. 1
L'Allemagne a commis ces folies, et c'était naturel. *
Il faut ajouter aussi, que l'argent payé aux Prussiens l'a été non pas à la nation, mais au gouvernement. Or, celui-ci le garde plus ou moins longtemps dans ses caisses avant d'en faire la répartition à ses confédérés, et, comme d'ailleurs il en réserve une partie notable pour ses propres besoins, pour l'augmentation du fonds de l'armée, pour l'amélioration du matériel de guerre et pour le changement du système monétaire, l'effet immédiat de nos payements n'a pas été de répandre plus de numéraire dans le pays ; il s'est même produit ce fait assez singuher, que, beaucoup de traites fournies sur l'Allemagne ayant été acceptées par des banquiers allemands en échange de contre-valeurs françaises, ceux-ci se trouvent obligés de faire les fonds à l'échéance, et contribuent
encore à épuiser au profil de l'État la réserve métallique de la nation ^ De là des embarras qu'il est facile de comprendre et qui ont été d'autant plus grands qu'on avait escompté d'avance l'effet de l'indemnité. Voilà où en est l'Allemagne après avoir reçu nos 5 milliards : elle subit une crise financière , et son marché est beaucoup moins solide que le nôtre. Etrange contradiction des prévisions humaines !
' Pendant tout le cours de l'année 1874, l'Allemagne a eu le change défavorable vis-à-vis la France, et elle nous a déjà rendu plus que l'équivalent des espèces métalliques que nous lui avions envoyées directement.