CHAPITRE X
LES 3 MILLIARDS DE BILLETS DE LA BANQUE DE FRANCE APRÈS 1870 ET LE RÉGIME DU COURS FORGÉ,
Ce qui s'est passé en France après la guerre de 1870, en fait de circulation fiduciaire, est un phénomène très-curieux et destiné à tromper bien des gens. C'est, en apparence, le renversement des idées économiques et financières que les meilleurs esprits avaient essayé de faire triompher jusqu'à ce jour. On disait : « Gardez-vous de trop émettre de papier-monnaie avec cours forcé : la quantité doit en être très-limitée, sinon la confiance fera défaut, et on sera exposé à la dépréciation. » Or, il s'est trouvé qu'on en a émis tout d'un coup au milieu de nos malheurs pour plus de 1 ,800 millions avec un encaisse de moins de 600 millions, et le papier s'est maintenu au pair; il n'a perdu un moment de sa valeur que lorsque sont arrivés les premiers payements à faire à la Prusse. La prime sur les métaux précieux fut alors de 2 à 2 1/2 pour 100, et, chose curieuse, elle baissa aussitôt qu'on fut autorisé à franchir la limite de 2 milHards 400milhons, qui avait été primitivement fixée à l'émission des billets. Au mois de novembre 1871, la circulation fiduciaire n'atteignait encore que 2 milliards SOOmilUons, et la dépréciation
était de 2 1/2 pour 100; à la fin de janvier, elle dépassait 2 milliards 450 millions, et cette dépréciation n'était plus que de 1 pour 100. Plus tard, la limite fut portée à 3 milliards 200 millions; personne n'y fit plus attention. La prime sur For était devenue insignifiante, et s'il avait fallu augmenter encore l'émission, comme on l'a cru un instant lorsque la circulation atteignit, au 31 octobre 1873, 3 milliards 71 millions, il est probable qu'on ne s'y serait pas opposé, le gouvernement pouvait faire tout ce qu'il aurait voulu. Et, ce qui ajoute à la singularité de la situation, cette émission si extraordinaire avait lieu dans les conjonctures les plus graves, pendant que nous payions notre indemnité aux Prussiens , que nous cherchions à nous procurer des ressources en numé- Jj
raire le plus possible, et qu'en apparence elle était M
destinée à combler les vides qui se faisaient dans la circulation métallique. Jamais un phénomène semblable ne s'était accompli dans le monde financier. En Angleterre, pendant la suspension des payements de 1797 à 1819, on émit aussi des billets à cours forcé pour parer à l'insuffisance du numéraire. On en émit dans des limites restreintes , qui ne dépassèrent jamais 700 millions. Cependant les bank-notes tombèrent en 1810 à 25 pour 100 de perte, et ne purent jamais revenir au pair avant la reprise des payements.
Que s'était-il donc passé qui ait si profondément modifié le cours des choses? La science financière va-t-elle nous apparaître sous un nouveau jour, et
nous montrer qu'on a grand tort de s'effrayer du papier-monnaie? Allons-nous apprendre qu'un progrès s'est fait dans les idées, et qu'on est tout près enfin de réaliser ce fameux chemin dans les airs dont ont parlé Smith et Ricardo, c'est-à-dire un papier de circulation sans base métallique?
On n'aurait jamais osé prétendre en effet qu'au milieu des plus grandes calamités qui aient affligé une nation, avec une rançon énorme à payer à l'étranger, de grands désastres à réparer à l'intérieur, on pourrait garder une circulation fiduciaire quatre fois plus forte que l'encaisse métallique destinée à la garantir, que cette circulation s'élèverait à 3 milliards et ne se déprécierait pas. Lesplus téméraires disaient : Lorsque le billet de banque est émis dans des proportions limitées en échange de valeurs commerciales sérieuses et à brève échéance, il est soutenu par le besoin qu'on en a, et ne se déprécie pas. C'est le langage qu'on a tenu notamment à toutes les époques de crise, quand on a proposé d'augmenter les émissions de la Banque de France; mais personne, excepté les partisans absolus du papier-monnaie, n'aurait osé soutenir qu'on pouvait créer aussi des billets et en très-grande quantité en représentation d'une dette de l'Etat, laquelle n'est recouvrable que dans un certain espace de temps. C'est cependant ce qui a eu lieu.
Adam Smith avait dit : u La masse totale du papiermonnaie qui peut circuler sans inconvénient dans un pays ne doit jamais excéder la valeur de la monnaie d'or et d'argent dont ce papier tient la place et qui y circulerait, le commerce étant supposé le même, s'il n'y avait pas de papier-monnaie. » C'est à merveille, mais quel moyen pratique a-t-on de, reconnaître la quantité de numéraire qui serait nécessaire , s'il n'y avait pas de billets au porteur, et celle qui peut être utilement remplacée? En déclarant que les billets seront remboursables à vue, on avait cru se mettre à l'abri des excès d'émission et faire que le public exercerait lui-même un contrôle efficace. On s'est aperçu bien vite que c'était une illusion. M. de Sismondi a parfaitement caractérisé le peu de foi qu'on doit avoir dans ce contrôle. « Si, dit-il, quiconque reçoit et donne un billet de banque était obligé de 1 endosser comme une lettre de change, on n'aurait pas lieu de craindre qu'aucune banque usurpât sur le numéraire sans donner de suffisantes garanties ; mais, quand le billet est au porteur, celui qui le reçoit a un intérêt si fugitif, si dénué de toute responsabilité à refuser un crédit abusif, que la nation, pour qui cet intérêt est de première ligne, ne peut pas lui déléguer toute sa vigilance. » Ce qui trompe eu effet, c'est la facilité avec laquelle le public accepte le billet
de banque et le fait circuler comme la monnaie ellemême. Il le trouve très-commode, n'en demande pas le remboursement, et alors Fillusion s'empare des esprits ; on se dit qu'après tout , ces billets reposent sur la confiance générale. Du moment qu'ils sont acceptés du public et émis en échange de valeurs sérieuses, qu'ils ont une garantie supplémentaire dans le capital de la Banque, pourquoi ne circuleraient-ils pas en dehors de toute réserve métallique? Cette opinion s'est singulièrement fortifiée par ce qui s'est passé en France en 1870 et années suivantes. Voyons donc ce que vaut l'exemple de notre pays.
Au moment de la déclaration de la guerre au mois de juillet 1870, l'encaisse métallique delà Banque de France était de 1,145 millions, et la circulation fiduciaire de 1,255; trois semaines après, au 10 août, sous l'influence des premiers événements , qui nous furent contraires , la circulation s'était élevée à 1,500 millions, et l'encaisse avait baissé au-dessous de 1 milhard. Il n'y avait encore rien de fâcheux dans cette situation; mais, comme on prévoyait de grands besoins et que les demandes de remboursement affluaient déjà à la Banque de France , on décréta le cours forcé en limitant l'émission à 1,800 millions. Elle fut bientôt portée par le gouvernement de la Défense nationale à 2 milliards 400 millions. On en était la lorsque la France reprit possession d'elle-même après les terribles événements de la Commune. Le premier bilan de la Banque qui fut publié au mois
de juin 1871 accusa une circulation de 2 milliards 212 millions et un encaisse de 549 millions; le change sur Londres était alors de 25, 35 et 40 centimes. On contracta un emprunt de 2 milliards pour commencer les payements de l'indemnité prussienne, le change sur l'Angleterre monta bientôt à 25,75 et 25,80; il toucha 26 francs au 3 novembre de la même année, et il était de 216 sur la Hollande, de 383 sur Berlin, ce qui indiquait une perte variant entre 3 et 5 pour 100. Quant à la dépréciation du papier-monnaie, elle fut marquée par la prime dont jouissait l'or, et qui était de 2 1/2 pour 100; quelle pouvait en être la raison?
D'abord, lorsque commencèrent les payements, la France n'avait pas eu le temps de rétablir sa situation commerciale. Elle manquait de tout, elle avait à faire venir du dehors des matières premières et des approvisionnements de toute nature; c'était la condition indispensable de la reprise de son travail, il fallait solder ces acquisitions, et au lieu d'avoir, comme d'habitude, la balance du commerce favorable, elle se trouvait encore débitrice de ce chef. De plus, le gouvernement, inexpérimenté sur les moyens de s'acquitter envers la Prusse et ne sachant trop sur quelles ressources compter, avait mis beaucoup de hâte à se procurer les traites disponibles sur l'étranger ; il fit concurrence au commerce par ses besoins exceptionnels , et le change s'éleva tout à coup à un taux inusité. Ajoutez enfin que la spéculation qui se produisit à la suite du premier
emprunt de 2 milliards, et qui en fit monter immédiatement les cours à 88 et à 90 francs, nous fut encore très- préjudiciable. Elle nous priva du concours des capitalistes étrangers qui avaient bien voulu prendre part à cet emprunt. Séduits par Fappât d'une prime aussi forte et aussi rapide, ils s'empressèrent de réaliser leurs souscriptions , et nous eûmes à leur rendre, avec le premier versement, les bénéfices qu'ils faisaient. Toutes ces raisons nous mirent dans un grand embarras ; nous éprouvâmes la gène d'une personne qui est riche assurément, mais sur laquelle tombent à la fois toutes sortes d'exigences qu'elle n'avait pas prévues et auxquelles elle n'avait pu se préparer.
Dans la situation qui nous fut faite au mois de novembre 1871, qui porta le change sur l'Angleterre à 26 francs , et la dépréciation du papier-monnaie à 2 1/2 pour 100, il y eut sans doute l'influence des nécessités que nous subissions et des malheurs qui nous avaient accablés, mais aussi celle des fautes qui furent commises et qu'on aurait pu éviter. Avec moins de précipitation dans l'achat des traites , moins d'agiotage à la suite du premier emprunt, on aurait empêché le change de s'élever aussi haut. Quoi qu'il en soit, cette situation effraya les esprits, et quand on vint à la fin de l'année proposer d'élever encore la circulation fiduciaire, de la porter à 2 milliards 800 miUions, on put se demander quelles seraient les conséquences de cette mesure, et si le papiermonnaie ne se déprécierait pas davantage ; n'ai-
lait-on pas créer un abîme dans lequel s'effondrerait la ricliesse pul^Iique comme au temps du système de Law? L'autorisation fut accordée néanmoins, et elle n'eut pas le résultat qu'on avait craint ; il faut dire, à la louan^j^e du gouvernement et de la Banque de France, qu'on en fit un usage très-réservé. La circulation ne dépassa qu'un moment , au mois de février 1872, d'une cinquantaine de millions la limite primitive de 2 milliards 400 millions ; elle redescendit bien vite au-dessous et ne lafranchit de nouveau définitivement qu'au mois de septembre, après la négociation du deuxième emprunt de 3 milliards. Mais dans l'intervalle, le bon effet de notre activité commerciale s'était déjà produit, nos exportations avaient dépassé nos importations dans des proportions considérables, et nous étions redevenus les créanciers de l'Europe. De plus, on avait négocié une partie des valeurs étrangères que nous possédions et que nous avions amassées dans des temps prospères. Les hommes les plus compétents estiment à environ un milliard 200 millions l'importance de cette négociation. Il faut noter aussi la nouvelle part prise par les capitaux étrangers à notre emprunt de 3 milliards ; cette fois, tant par suite de la confiance plus grande qu'inspirait notre crédit que par la prudence qu'on mit à ne pas trop faire monter les cours, ces capitaux restèrent engagés plus longtemps dans nos fonds, et nous procurèrent des ressources sur le dehors. Enfin un arrangement fut conclu avec un groupe de banquiers pour qu'ils nous fournissent des traites à un taux déterminé. Par tous
ces motifs, la situation fut complètement modifiée, et malgré les payements que nous avions à faire à l'Allemag^ne, le changée nous redevint favorable.
Il ne faudrait pas croire pourtant qu'il ne nous en a rien coûté pour qu'il en fût ainsi. Nous avons d'abord sacrifié 1 milliard et plus de valeurs étrangères, et ensuite les banquiers qui nous ont prêté leur concours ne Font pas fait pour rien, on a dû les payer fort cher. On pourrait en trouver le compte au chapitre des frais de négociation du dernier emprunt; mais, quelque chère qu'ait été leur assistance, on doit se féliciter d'en avoir usé , car elle nous a rendu de grands services. La première chose à sauvegarder dans l'intérêt de notre commerce était la valeur intégrale de la circulation fiduciaire : elle eût été singulièrement compromise si nous avions eu le change défavorable. En traitant avec des banquiers moyennant une commission très-forte, nous les avons intéressés à ce que le change ne s'élevât pas trop haut; ils firent tous leurs efforts pour cela, et y réussirent en créant eux-mêmes des traites sur leurs correspondants , dont ils auraient à faire les fonds plus tard. De cette façon, nous eûmes le bénéfice d'un change d'abord un peu artificiel , mais qui devint bientôt naturel, à mesure que les ressources de l'emprunt et d'autres encore rentrèrent pour nous permettre de rembourser les banquiers de leurs avances. Voilà comment nous sommes arrivés sans secousse à la fin du payement de notre indemnité, sans avoir eu à exporter beaucoup de métaux précieux, et en main-
tenant au pair une circulation fiduciaire qui s'est élevée un moment à 3 milliards. Et non-seulement nous avons payé notre indemnité, nous avons, en outre, réparé le gros de nos désastres et repris possession de la plus g^rande partie de nos emprunts qui avaient été placés à Fétranger. C'est un résultat merveilleux qui fait honneur à la grandeur de notre richesse acquise, à la puissance de notre crédit, à l'élasticité de notre commerce, et, il faut le dire aussi, aux sages mesures du gouvernement de M. Thiersj il n'a rien de contraire aux lois économiques.
En 1848, la circulation fiduciaire, après quelques moments d'hésitation, s'était maintenue également au pair malgré le cours forcé ; mais la limite en avait été fixée à 545 millions , et l'encaisse se reconstitua rapidement. Un an après, en 1849, elle était de 420 millions ; et au moment de la reprise des payements, elle dépassait 500 millions. Cette fois il s'est agi d'une circulation fiduciaire qui a monté à 3 milliards avec une encaisse de 750 millions. Les proportions étaient très-différentes- mais ce qui était différent aussi, c'était la situation économique du pays. En 1848, la France suffisait à tous ses besoins avec une réserve métallique qu'on estimait au plus à 3 milliards; les billets au poileur n'excédaient pas en
moyenne 350 millions; et le chiffre des opérations de la Banque de France et de ses succursales se traduisait en 1847 par 1 milliard 854 millions. En 1869, avant la guerre, la réserve métallique était évaluée à 6 milliards au moins , les "billets au porteur dépassaient 1 milliard 200 millions, et on faisait déjà un certain usage d'un instrument de crédit, complètement inconnu en 1848, qui est le chèque; enfin le chiffre des opérations de la Banque de France s'élevait à 8 milliards 325 millions. En un mot, les instruments d'échange avaient plus que doublé, pour répondre à un mouvement d'affaires qui avait triplé. Et quand en 1870 et années suivantes il fallut, comme après 1848, remplacer les espèces métalliques, qui ne circulaient plus par suite du cours forcé, la monnaie de papier , qui avait suffi pendant vingtquatre ans , ne pouvait plus suffire alors. Elle le pouvait d'autant moins qu'on avait à satisfaire à la fois les demandes du commerce et celles de l'Etat.
Dans la discussion qui eut lieu au Corps législatif à la fin de 1871 pour l'augmentation de l'émission, on s'est appuyé sur l'utilité du billet de banque , sur le besoin qu'en a le commerce et les opérations auxquelles il sert, pour en expliquer la valeur. Cette explication est loin d'être satisfaisante. Les besoins du commerce sont extrêmement trompeurs, et, si on s'en rapportait à eux pour déterminer la quantité de billets au porteur qu'on peut mettre en circulation , on s'exposerait à de graves mécomptes. Il en est de même des opérations sur lesquelles on peut baser la
valeur du billet de banque. Il y a dans le monde commercial une loi qui domine tout, c'est que la production soit autant que possible en rapport avec la consommation. Si elle reste au-dessous, les marcbandises renchérissent, ce qui est fâcheux pour la consommation et nuisible au bien-être général. Si elle est de beaucoup supérieure, les produits n'ont plus de débouchés immédiats. Ils s'amassent dans les fabriques, dans les mag^asins, et finissent par se déprécier j des pertes plus ou moins considérables s'ensuivent et la production s'arrête. La production et la consommation sont comme les deux roues d'un char, elles doivent toujours marcher ensemble et avec la même vitesse, le progrès est à cette condition; mais comment les faire marcher toujours ensemble et déterminer le moment précis où l'une doit se ralentir ou s'activer pour avoir le même mouvement que l'autre ? Cela est facile encore lorsque la consommation va plus vite, on est averti par le renchérissement des prix : alors la concurrence s'organise et vient bien vite combler les vides, elle est excitée par les bénéfices ; si c'est la production au contraire qui prend les devants et qu'elle soit soutenue , comme cela arrive souvent, par la spéculation qui achète les produits pour les revendre plus tard, quel indice a-t-on qu'il y a excès dans la production et que l'équiUbre est troublé? Le fabricant trouve à vendre, il fabrique toujours; le spéculateur trouve à escompter le papier qu'il met en circulation pour l'acquisition de ses produits, il achète toujours; de cette façon, on est lancé
bien vite en dehors des voies régulières du commerce, on ne peut plus s'arrêter. Et pourquoi s'est-on ainsi aventuré? Parce que toutes les opérations de vente et d'achat ont été faites au moyen d'un papier de banque accepté comme monnaie et qui n'a pas de valeur par lui-même. Vous dites qu'il prend sa valeur dans les opérations commerciales auxquelles il sert; mais, si ces opérations sont factices et ne répondent plus à des besoins réels, où est la valeur? Il faudra bien un jour ou l'autre que la liquidation ait lieu, et alors on s'apercevra qu'il y a trop de papier-monnaie.
Quand les affaires se font avec la monnaie métallique, on a un moyen infaillible de reconnaître si elles sont sérieuses et se tiennent dans des limites raisonnables : c'est le prix de cette monnaie. Gomme elle a une valeur intrinsèque, qu'on ne peut pas la multiplier à volonté, si elle devient rare, c'est la preuve certaine que l'équilibre est troublé , et que la spéculation joue un rôle trop grand. De même que le thermomètre marque les variations de la température , de même le prix des métaux précieux indique l'état des rapports commerciaux. L'Angleterre le comprend parfaitement; elle regrette parfois d'avoir à payer l'argent cher, mais elle ne récrimine jamais contre cette nécessité et la subit sans se plaindre. Chez nous, au contraire, et dans d'autres pays, nonseulement on se récrie contre l'élévation du prix de l'argent quand elle a Heu, mais on se figure qu'on peut y échapper avec des suppléants tels que le papiermonnaie. Cela ressemble au fait de gens qui, voyant
le baromètre marquer le mauvais temps, pousseraient l'aiguille pour lui en faire marquer un meilleui". Le mauvais temps continue néanmoins, et, pour la question qui nous occupe, les expédients qu'on imagine afin de conjurer la crise ne font que l'aggraver.
Nous avons rappelé ailleurs ce qui s'est passé en 1857, 1863 et 1864 : l'encaisse de la Banque de France baissait avec une rapidité effrayante. Il n'y avait bientôt plus, en 1863 notamment, que 205 millions pour rembourser 807 millions de billets au porteur, sans compter les dépôts publics et particuliers , qui s'élevaient à une somme de 218 millions. La situation était grave, et la Banque était menacée de ne plus pouvoir continuer ses payements. Fallait-il, comme le proposaient certaines personnes qui firent du bruit à l'époque, courir le risque de l'épuisement complet de la réserve métallique, et adopter le cours forcé plutôt que d'élever sensiblement le taux de l'escompte? Nous avions le change défavorable , on demandait le remboursement des billets non par défiance, mais parce qu'on avait besoin d'envoyer au dehors des espèces métalliques, et qu'on ne pouvait s'en procurer qu'à la Banque. Si, pour éviter le remboursement des billets, on avait adopté le cours forcé, on aurait fait exactement le contraire de ce qu'il y avait à faire, de ce qui était commandé parles circonstances. Pourquoi avions-nous le change défavorable, et pourquoi le numéraire s'en allait-il? Parce qu'on avait dépassé la mesure dans les opérations commerciales. On avait acheté au delà de ce qu'on
pouvait vendre, et il fallait payer la différence en numéraire. Nos magasins étaient pleins. Les marchandises avaient été portées à des prix où il n'y avait plus d'acheteurs. Et qu'est-ce qui alimentait cette spéculation? qu'est-ce qui l'avait fait arriver au point où elle était? C'était précisément la facilité avec laquelle elle trouvait à escompter son papier. Il en résultait une situation factice et même une apparence de prospérité qui trompait tout le monde. On se figurait que la hausse des prix était due au progrès de la richesse quand elle n'était que le résultat de l'agiotage. Si on avait continué dans cette voie, maintenu l'escompte au taux où il était et adopté le cours forcé, on n'aurait pas tardé à voirie papier-monnaie se déprécier sensiblement et amener des catastrophes effroyables.
Grâce à Dieu, le bon sens finit par prévaloir, la Banque de France se décida à élever rapidement le taux de son escompte, d'autant plus rapidement qu'elle avait trop tardé à le faire : elle le porta successivement à 7, 8 et même 10 pour 100. La spéculation fut obligée de s'arrêter ; elle ne put plus soutenir, dans les conditions nouvelles qui lui étaient faites, un mouvement commercial factice. Les marchandises baissèrent de prix, et reprirent le chemin de l'exportation, car c'est là le côté particulièrement fâcheux des excès de spéculation : ils ferment le marché à l'exportation et le rendent plus ouvert à l'importation. On a des prix qui ne sont plus en rapport avec ceux du dehors, on ne peut pas venir.
dre à cause de Félévation de ces prix, et on achète toujours parce qu'on trouve à l'étranger à meilleur marché que chez soi. De là une situation anormale qui fait monter bien vite le change à un taux excessif. Telle n'a pas été la situation après 1870. Nous n'avons point eu d'over-trade, point d'excès de spéculation ; il nous a fallu tout simplement remplacer le numéraire qui existait, mais qui ne se montrait pas. C'est à ce point qu'en ce moment, à bien considérer les choses, avec la quantité d'or et d'argent qui se trouve toujours en France, et qui, d'après les avis les plus compétents, n'est pas inférieure à 6 milliards, la circulation fiduciaire, toute importante qu'elle est, ressemble en quelque sorte à celle des banques de dépôt d'autrefois. Elle est garantie par une réserve métallique plus qu'équivalente ; seulement cette réserve, au lieu d'être dans les caisses de la J
Banque, où déjà du reste elle s'amasse en quan- I
tité, est répandue dans le pays, mais elle est immobilisée de la même manière et ne sert pas davantage. Ainsi d'une part des affaires commerciales parfaitement régulières, de l'autre un stock métallique considérable qui n'a jamais quitté le sol, voilà les causes pour lesquelles le papier -monnaie a pu se maintenir constamment au pair, tout en atteignant des proportions énormes. Ceux qui arguëraient des 3 milliards d'hier et des 2 milliards et demi d'aujourd hui pour croire qu'on aurait bien pu dépasser la limite de 800 millions en 18G3, et que dorénavant on ne devra plus craindre d'augmenter la circulation fiduciaire
plutôt que de trop élever le prix de l'argent , ceux-là se tromperaient complètement et prendraient un mirage pour la réalité.
En fait de circulation fiduciaire , il n'y a pas de chiffre sacramentel. Tout dépend des circonstances ; c'est là l'enseignement qui a été fourni par notre pays après 1870. Quand on a le change contraire pour une raison ou pour une autre, soit parce qu'on s'est livré à des spéculations excessives , ainsi que nous l'avions fait en 1857 et en 1863 , soit parce qu'on est débiteur à l'étranger par suite d'emprunts et autres opérations financières comme l'Italie, l'Autriche, la Russie et les Etats-Unis, on doit être très-circonspect dans l'émission du papier-monnaie. Le véritable critérium à consulter c'est, comme l'a fort bien dit le fameux BuUions report des Anglais en 1810, le taux du change, c'est lui qui marque la limite qu'on ne peut pas dépasser.
En 1857, en France, avec 600 millions de billets, en J863 avec 800, on était arrivé à cette limite; et si on avait voulu la franchir, on eût été bien vite forcé de suspendre les payements, le papier se serait déprécié. C'est en vain qu'on proposait, pour remédier à la situation, de donner plus de garantie aux billets en augmentant le capital de notre principal étabhssement financier, ou en l'obligeant à acheter des métaux précieux pour une somme plus ou moins considérable; ces moyens, nous l'avons démontré, étaient empiriques et n'auraient remédié à rien. Les garanties supplémentaires de la Banque n'auraient pas cor-
rigé le changée, n'auraient pas fait qu'on se serait contenté de billets lorsqu'on avait besoin de numéraire , et, quant au projet d'acheter des métaux précieux, c'était chercher à remplir un vase qui fuyait. L'or et l'argeat qu'on se serait ainsi procurés auraient disparu bien vite, et la crise se serait aggravée par l'illusion qu'ils auraient fait naître. Il n'y avait absolument d'efficace que l'élévation du taux de l'escompte. Malheureusement, on n'en est pas encore arrivé dans notre pays à reconnaître cette vérité. Déjà, lorsqu'il y a encore 2 milliards et demi de papier en circulation, beaucoup de personnes se récrient contre la cherté du taux de l'intérêt. Il était naguère à 5 pour 100, on a dû l'abaisser à 4; on voudra peut-être qu'on le diminue encore. Ce serait, selon nous, une grande faute d'y consentir. On comprend qu'on maintienne le cours forcé, il serait déraisonnable de le supprimer tant que la dette de l'Etat vis-à-vis de la Banque ne sera pas sensiblement diminuée et peutêtre pour d'autres raisons encore ; mais le corollaire indispensable du cours forcé, c'est l'escompte à un taux plus élevé que si l'on était dans des conditions normales. Quand la circulation fiduciaire est convertible à volonté , on peut se rendre compte dans une certaine mesure de la situation commerciale et financière par les demandes de remboursement. Si ces demandes ne se produisent pas, on est en droit d'abaisser le taux de l'intérêt, sauf à le relever aussitôt qu'elles se manifestent; lorsqu'il n'y a pas de conversion possible, "qu'on est en présence du
cours forcé , par quoi est- on averti qu'il y a trop de papier émis? Aujourd'hui, par comparaison avec la situation des années précédentes , on pourrait croire qu'on a de la marge et qu'on peut impunément abaisser le taux de l'intérêt : cependant il faut réfléchir aux conséquences : l'abaissement du taux de l'intérêt, c'est généralement une certaine excitation donnée aux affaires et par suite à la spéculation. Supposez que celle-ci sorte des bornes, comme cela arrive presque toujours, il sera plus difficile de remédier au mal avec une circulation fiduciaire de 2 milliards et demi, s'appuyant sur un encaisse même de 1 milliard, que si cette circulation est de 800 millions avec une réserve métallique de 200. Dans le premier cas, on est à découvert de 1,500 millions, et dans le second de 600.
Dira-t-on que la réserve métallique est de plus du tiers, et qu'elle satisfait ainsi à toutes les exigences probables '? C'est une grosse erreur. De même qu'il n'y a pas de chiffre sacramentel pour l'émission , il n'y en a pas non plus pour l'encaisse. Il a plu de considérer la proportion du tiers comme généralement suffisante; mais c'est là un chiffre illusoire qui ne signifie rien en temps de crise. Il est arrivé souvent que
' Au moment (fin de janvier 1875) où nous revoyons ce travail, qui a paru dans la Revue des Deux Mondes du l^' juillet 1874, l'encaisse est de 1,354 millions contre 2,641 millions de billets, c'est-à-dire de plus de moitié. Mais cela ne peut pas infirmer notre raisonnement. En 1870 on a décrété le cours forcé avec un milliard d'encaisse contre 1,500 millions de billets.
dans ces moments-là on a été débordé avec un encaisse supérieur au tiers. En 1848, au mois de janvier, la réserve métallique était de 107 millions à la Banque de France, et la circulation de 233 millions; trois mois après, sous rinlluence des événements, il fallut décréter le cours forcé. Il n'est pas même nécessaire qu'il y ait une révolution politique pour cela, une crise commerciale et financière suffit. Pendant l'année 1857, l'encaisse à la Banque fut toujours, en moyenne, de 240 millions contre 600 millions de billets, et au plus fort de la crise , lorsque les régents de cet établissement, par une imprévoyance inconcevable, allèrent demander à l'empereur le cours forcé, cet encaisse était encore de 189 millions contre 580 millions de billets; par conséquent, la proportion du tiers était à peu près gardée. Cependant le monde financier était aux abois, il fallut recourir aux mesures les plus rigoureuses et porter l'escompte à un taux excessif pour conjurer le péril. IjC rapport du tiers n'a donc rien de décisif et ne peut pas être tenu à tous moments pour une garantie suffisante.
D'ailleurs, les banques d'émission n'ont pas que des billets à rembourser, elles reçoivent aussi des dépôts qui sont généralement exigibles à vue, et il n'y a toujours que l'encaisse pour en répondre. Il se peut que celui-ci, du tieis vis-à-vis des billets, ne soit plus que du quart ou du cinquième, si on y joint les dépôts ; mais, serait-elle du tiers vis-à-vis des deux réunis, elle pourrait encore ne pas suffire, et dans tous les cas la
responsabilité s'accroît à mesure que les chiffres prennent des proportions plus fortes. Il ne sera pas aussi aisé, je le répète, de rembourser 3 milliards de billets et de dépôts avec 1 milliard et même 1,500 millions de numéraire que 800 millions des uns et des autres, avec 200 millions d'espèces seulement.
Une circulation fiduciaire de plus de 2 milliards et demi n'est pas normale ; elle devra diminuer à mesure que les espèces métalliques reparaîtront et s'amasseront à la Banque, bien que celles-ci lui donneront en apparence plus de solidité. Si elle continuait à être aussi forte, elle ferait double emploi avec le numéraire. L'instrument d'échange serait trop abondant et se déprécierait; alors la partie de cet instrument qui a une valeur intrinsèque s'en irait au dehors chercher un pays où cette valeur serait intacte. Aujourd'hui plus que jamais^ avec la facilité des communications, l'économie des transports, tous les marchés sont solidaires les uns des autres. Ceux où il y a un trop-plein en fait d'espèces métalliques déversent sur ceux où il y a du vide , jusqu'à ce que le niveau soit rétabli à peu près partout, niveau de prix, bien entendu , car la différence comme quantité peut être très-grande sans qu'il y en ait une dans la valeur. Cette émigration du capital monétaire, suivant le prix qu'il trouve dans tel ou tel pays , a lieu tous les jours, et c'est là-dessus qu'est fondée la loi du change. Pourquoi les 6 milliards de numéraire restent-ils en France conjointement avec les 2 milliards et demi de monnaie de papier? Tout simplement
parce qu'ils ne sont pas dans la circulation, qu'ils ne font point concurrence au papier; par conséquent ils ne subissent pas la dépréciation qui les ferait fuir. On ne peut trop insister sur ce point, il est capital dans la question, et mérite d'être considéré avec soin, si on veut se rendre compte de ce qui a eu lieu dans le passé et de ce qui pourra se produire dans l'avenir.
Etant donnés le mouvement commercial d'un pays et ses habitudes en fait de crédit, il lui faut une certaine quantité d'instruments d'échangée. S'il ne les a pas, il souffre, le capital devient cher, et on ne se le procure que difficilement. On a beau dire que l'instrument d'échange, même lorsqu'il est en métal précieux, n'est pas tout le capital, qu'il n'en représente qu'une très-faible portion. Cela est vrai, mais il est le mode par lequel on est mis en possession de tout le capital. On peut le comparer aux chemins de fer, qui ne sont pas non plus toute la richesse; seulement, comme ils transportent la plupart des marchandises, les mettent à la disposition des consommateurs , s'ils ne sont pas assez nombreux ni assez étendus pour rendre les services qu'on attend d'eux, les marchandises coûtent plus cher. En 1873, le capital a été très-cher en Angleterre, parce que les espèces métalliques étaient assez rares; cependant, la Grande-Bretagne n'avait pas fait de spéculations excessives : elle avait réalisé ses économies ordinaires, la tendance aurait dû être plutôt vers le bon marché des capitaux; mais elle éprouvait le contre-coup du payement de notre in-
demnité et des embarras qui existaient ailleurs, elle était obligée de fournir du numéraire à ceux qui en manquaient, à l'Allemagne d'abord, ensuite à l'Amérique, qui subissait une crise. Et comme elle se trouvait gênée pour répondre à toutes les demandes, et que son stock métallique diminuait sensiblement, le prix du capital s'en ressentit, et les affaires devinrent difficiles. Il faut donc avoir tout le numéraire nécessaire pour que le mouvement commercial s'opère dans des conditions régulières ; il n'en faut pas non plus avoir trop, car il se déprécie, comme toute marchandise qui excède les besoins. Si nous continuions à maintenir 2 milliards et demi de circulation fiduciaire après avoir repris les payements en espèces, celles-ci s'en iraient et nous nous trouverions avec un papier-monnaie qui n'aurait plus la base qu'il doit avoir. On en demanderait le remboursement, les réserves s'épuiseraient, et il faudrait peut-être revenir au cours forcé ; on y reviendrait alors dans de plus mauvaises conditions qu'en 1848 et en 1870, on y reviendrait avec le change défavorable. On émettrait du papier, non plus pour remplacer le numéraire qui se cache comme à ces deux époques, mais le numéraire qui s'en va, ce qui est bien différent.
Il est évident que le chiffre de 2 milliards et demi est appelé à baisser. De combien baissera-t-il ? Gela dépendra de plusieurs choses, d'abord du genre de métal qui sera en circulation. Si c'est l'argent, comme c'est une monnaie incommode qui n'est plus en rapport avec les besoins de la
civilisation , on le déposera le plus possible dans les banques, et on le remplacera par des billets au porteur. Dans ce cas, ceux-ci pourront encore rester à un chiffre assez élevé ^ Si c'est l'or, an contraire, qui est l'agent monétaire, on aura moins besoin de papier, les petites coupures disparaîtront, et le chiffre total de la circulation fiduciaire se trouvera diminué sensiblement. L'étendue de cette circulation est encore subordonnée aux progrès qu'on fera en matière de crédit. On est toujours, dans notre pays, à peu près dans l'enfance pour l'usage des dépôts en comptes courants, des chèques et des mandats de virements ; c'est à peine si on les connaît dans les grandes villes, le reste de la France y est complètement étranger. Il faut espérer pourtant que cet usage se répandra, et que, comme en Angleterre, comme aux États-Unis , les payements s'opéreront davantage par l'entremise des banquiers et des virements de comptes. Si cela arrive, on économisera à la fois le numéraire et le billet au porteur, car il est à remarquer que celui-ci ne prend de développement que là où l'habitude des dépôts en comptes courants existe peu, témoin notre pays par comparaison avec l'Angleterre. Il est donc difficile de dire à quelle limite on pourra descendre pour la circula-
' On a remarque qu'en Allemagne, avant la loi qui a établi l'étalon d'or, il y avait beaucoup trop de billets au porteur émanant de banques diverses et donnant lieu à des crises fréquentes. Cette exagération ëtait due à la circulation excessive de la monnaie d'argent. Il en serait de même chez nous.
tion fiduciaire; mais quelle qu'elle soit, le papier ne sera solide que s'il s'appuie sur un encaisse métallique très-sérieux, et s'il s'allie avec le change favorable.
Notre précédent de 3 milliards de billets sans dépréciation ne prouve rien contre cela : il s'est accompli avec une réserve métallique considérable et un change favorable; il a parfaitement réussi, et on peut dire que, financièrement parlant, il a sauvé la France. Cependant il y avait bien quelques risques à courir : si notre activité commerciale n'avait pas repris très-vite aussitôt après la Commune, si les étrangers n'avaient pas eu confiance dans les destinées de notre pays et n'avaient pas souscrit à nos emprunts, si nous avions dû exporter une grande quantité de numéraire pour payer l'indemnité prussienne, en un mot, si le change avait continué de nous être défavorable, comme il l'a été un moment à la fin de 1871 , notre papier-monnaie se serait bien vite déprécié, et la dépréciation aurait fait des progrès rapides, d'autant plus rapides qu'on aurait augmenté les émissions. Le contraire a eu lieu, rendons-en grâce au ciel, mais n'en tirons aucune conséquence pour l'avenir et disons-nous que les principes qui régissent la circulation fiduciaire sont les mêmes en 1874 qu'avant 1870, que le cours forcé est toujours un malheur ; on le subit quand on ne peut faire autrement, il faut se hâter d'en sortir dès qu'on en a les moyens.
Maintenant, à côté de ceux qui ne s'effrayent pas du papier-monnaie et se laisseraient volontiers surprendre par ce qui s'est passé en France après 1870,
il y a une école tout opposée qui commence à se faire jour et qui conteste, quant à elle, d'une façon absolue, Futilité de la circulation fiduciaire et n'en voudrait pas du tout. Elle prétend que le surplus de cette circulation qui n'est pas couvert par du numéraire et ne peut pas être remboursé à tout moment est de la fausse monnaie, c'est-à-dire un instrument d'échange des plus dangereux, qui altère les rapports commerciaux, change les prix et prépare des catastrophes. Elle veut bien reconnaître que le billet au porteur a sa raison d'être et peut rendre des services^, mais c'est à la condition qu'il ait un encaisse métallique correspondant et ne le dépasse jamais. En un mot, elle propose d'en revenir aux banques de dépôt, comme étaient autrefois celles d'Amsterdam et de Hambourg. Là lui paraît être, je ne dirai pas le progrès, puisqu'il s'agit de retourner eu arrière, mais la vérité en fait de circulation fiduciaire.
Cette thèse a été surtout défendue avec talent, dans ces derniers temps, par un économiste américain, M. Amasa Walker. Il prend dans l'histoire financière et commerciale de l'Amérique diverses périodes ; il rapproche à chacune de ces périodes le prix des marchandises, du montant de la circulation fiduciaire et constate que l'élévation de ces prix a toujours coïncidé avec l'augmentation des billets au porteur, et alors il en tire toutes sortes de conséquences. Ce ne sont pas seulement les rapports commerciaux de l'intérieur qui sont troublés, c'est aussi le mouvement du commerce extérieur qui est entravé. Lesimportatious augmentent
et les exportations diminuent à cause de Félévation des prix. On a le change contre soi. Et il se trouve qu'un instrument qui est censé créé pour favoriser le commerce en devient le fléau.
Il y a certainement beaucoup d'exagération dans cette thèse. Il n'en est pas moins vrai que la trop grande émission du papier-monnaie conduit à l'élévation des prix par deux raisons, d'abord parles facilités qu'elle donne à l'escompte et les encouragements à la spéculation qui en sont la conséquence ; ensuite, parce qu'en effet, plus il y a d'instruments d'échange pour faire circuler le capital, moins ces instruments doivent avoir de prix. Cela aurait lieu ainsi, même si les instruments étaient des espèces métalliques, à fortiori, quand ils consistent en billets de banque et n'ont pas de valeur intrinsèque, et une des formes de la dépréciation est l'élévation des prix. Dernièrement en Italie, on était très-préoccupé du renchérissement qui se manifestait sur toutes choses et particulièrement sur les denrées alimentaires ; on cherchait à y remédier en organisant des marchés publics de vente à la criée et en établissant, comme chez nous, des fourneaux économiques. Ces moyens sont très-bons assurément et peuvent atténuer dans une certaine mesure le renchérissement dont on se plaint, mais ils ne le supprimeront pas, car la cause est ailleurs que dans l'absence de ces moyens, elle est dans le progrès de la richesse publique et dans l'abondance et le cours forcé du papier-monnaie. Ce papier perd aujourd'hui 12 à 15 pour 100 par rapport aux
métaux précieux. Le prix des diverses marchandises doit déjà s'élever en conséquence pour être à un niveau naturel. Ensuite, par cela seul que les billets dépassent de beaucoup les espèces métalliques qui seraient nécessaires sans eux, il y a là encore un élément de hausse.
Plus on réfléchit au papier-monnaie, et plus on est , frappé des inconvénients qui en résultent, et qui, malheureusement, n'apparaissent pas tous d'une manière très-nette et très-saisissante. Autrefois on niait la dépréciation, lorsqu'il y avait prime sur les métaux précieux ; on aimait mieux croire que la prime était due à l'agfiotage. Cette opinion est aujourd'hui à peu près abandonnée ; mais il est très-peu de gens qui voient dans la circulation fiduciaire , même lorsqu'elle est parfaitement assurée et acceptée au pair, une cause d'élévation pour le prix des choses. C'est cependant ce qui a lieu. Nous ne croyons pas nous tromper en disant qu'en France, l'élévation des prix qui a suivi la guerre de 1870 a été soutenue par l'extension de notre papier-monnaie. Autrement il serait étrange que, malgré les plaintes du commerce et le ralentissement des affaires à certains moments, les prix se soient aussi bien maintenus ; l'extension de la circulation fiduciaire n'a pas dû y être étrangère.
Cependant ceux qui repoussent le billet au porteur lorsqu'il n'est pas représenté par un encaisse équivalent, reconnaissent que toute la circulation fiduciaire d'un pays ne peut pas se faire avec des espèces métalliques seulement , cela serait trop incom-
mode, ils proposent d'y suppléer par un autre moyen de crédit qui est le chèque. Le chèque est en effet un moyen d'échange puissant et très-perfectionné ; nous l'avons dit ailleurs, mais il ne met pas à l'abri de l'inconvénient qu'on veut éviter. Du moment qu'il entre en concurrence avec la monnaie métallique, il rend celle-ci plus abondante et tend par conséquent à la déprécier. Étant donné en effet que le prix des choses se rèjjle sur le plus ou le moins d'abondance des instruments d'échange, il est bien évident que, si vous ajoutez à ces instruments, sous une forme quelconque, les prix s'en ressentent. Et ce qui le prouve , c'est ce qui se passe en Angleterre et aux États-Unis, où l'on fait mi grand usage du chèque, et où les prix sont plus élevés qu'ailleurs, et même si l'on cherchait bien, on trouverait que cette élévation des prix, que M. Amasa Walker attribue exclusivement à l'augmentation des billets au porteur, était plutôt due, avant la guerre de sécession et la création des green-backs^ aux grandes variations des dépôts en comptes courants et des chèques. Ensuite le chèque ne peut pas tenir lieu du billet au porteur : il n'a pas une circulation aussi étendue, il n'est admis qu'entre gens qui se connaissent et ne jouit pas de la confiance générale. Enfin il n'est reçu qu'à titre provisoire, à la condition qu'il sera payé. Jusque-là le règlement auquel il sert n'est pas définitif, et on peut toujours en réclamer le montant, si là banque sur laquelle le chèque est tiré ne payait pas. Le billet au porteur au contraire a force libératoire. Du moment qu'il est
accepté, on n'a plus à réclamer, quand même la banque qui Fa émis deviendrait insolvable . Cette distinction est capitale^ car c'est elle qui donne au billet au porteur le caractère de monnaie qu'il possède et que le cbèque ne peut avoir ; elle explique aussi pourquoi , dans tous les pays , les banques d'émission ont un privilège et sont placées sous la surveillance directe de l'Etat; elles exercent en quelque sorte un droit régalien, celui de battre monnaie.
D'après une note que nous avons déjà citée et que nous empruntons à un ouvrage fort estimé en iVngleterre, the Money market, par M. Walter Bagebot, il y avait à Londres seulement, à la fin de 1872, dans les principales banques, 3 milliards de dépôts, et la réserve pour faire face aux remboursements de cette somme était de 337 millions seulement, c'est-à-dire d'environ 11 pour 100 : c'était celle de la Banque d'Angleterre. Or en France et dans les pays où il y a plus de billets au porteur et moins de dépôts , la réserve, pour répondre des uns et des autres , est toujours au minimum de "25 ou 30pour 100. Dira-t-on que les dépôts sont moins susceptibles de varier en temps de crise ? C'est une grosse erreur. Aux États-Unis, en 1857, ils ont baissé en quelques mois de plus de 50 pour 100; ils diminuent aussi très-sensiblement en Angleterre. Seulement on n'en remarque pas les effets à la banque principale, nous en avons dit ailleurs les raisons. Toujours est-il que le crédit qui s'appuie sur les dépôts n'est pas plus solide que celui qui repose sur les billets au porteur; il l'est plutôt moins, parce
qu'il crée de plus grands découverts : quand les crises éclatent, elles ont une violence extraordinaire, le moindre incident les fait naître, et si à ce moment il n'y avait pas des billets au porteur pour suppléer aux chèques dont personne ne veut plus, la vie commerciale, en tant qu'elle a besoin du crédit, se trouverait suspendue, et on ne ferait plus d'affaires qu'avec des espèces métalliques.
Le billet au porteur est, dit-on, une anticipation sur l'avenir, l'escompte d'une espérance , cela est vrai ; mais si le commerce est dans de bonnes conditions, l'espérance se réalisera certainement. Est-il donc défendu d'escompter l'avenir? Tous les jours on s'engage dans des opérations qui n'auront de résultat que plus tard. Les sociétés industrielles qui empruntent des capitaux pour construire des chemins de fer, l'usine qui se crée par l'émission d'actions ou obligations, ne font pas autre chose que d'engager l'avenir. Tout le travail des sociétés est fondé sur des espérances. On sème pour recueillir, autrement il n'y aurait pas de progrès dans la richesse. Le billet au porteur est dangereux, s'il est trop considérable et donne lieu à des spéculations téméraires ; mais s'il est contenu dans de sages limites, s'il n'encourage que des opérations régulières et à court terme, il rend des services incontestables. Que s'est-il passé depuis qu'on a établi des banques d'émission? L'argent rare auparavant et fort cher, est devenu aussitôt après plus abondant et à meilleur marché. Et cela pourquoi? Parce qu'il y a eu des établissements qui ont eu la faculté d'escompter
l'avenir au moyen de billets acceptés comme un capital qui, bien que factice, rend momentanément les mêmes services que s'il était réel. Quand une circulation fiduciaire n'est pas trop étendue par rapport à l'encaisse métallique sur laquelle elle repose, et que l'établissement qui l'émet tient compte de l'état du change, on est dans des conditions régulières, et les risques que l'on court sont aussi minimes que possible.
En résumé, on aurait tort de s'appuyer sur l'exemple de la France après 1870 pour prétendre que le cours forcé des billets de banque peut être considéré désormais comme sans inconvénient. La bonne tenue de nos billets, malgré le cours forcé et l'émission extraordinaire qui a eu lieu, est due à des circonstances exceptionnelles, aux efforts que l'on a faits et qui ont réussi pour conserver le change favorable, à un stock métallique considérable qui n'a jamais cessé d'exister dans notre pays; ce n'est pas le cas des Etats où le papier est déprécié, comme l'Autriche, l'Italie, la Russie, etc.
Maintenant c'est une autre exagération de ne pas vouloir de billets de banque du tout et de croire qu'on peut les remplacer par les chèques ; ce moyen de crédit n'est rien moins qu'efficace pour prévenir les crises. Il les provoque au contraire eu créant de plus grands découverts : on en a la preuve par ce qui se passe fréquemment en Angleterre et aux Etats-Unis. Il en est des billets au porteur comme de toutes les formes du crédit, il faut s'en servir
et n'en pas abuser. Si on en abuse , on s'expose à de grands dang^ers, et on bâtit un édifice commercial sur une base peu solide ; mais, si on s'en sert avec prudence, on a un instrument d'échange très-commode , tout à fait en rapport avec les exigences de la civilisation, et qui agit comme un frein pour modérer le taux de l'intérêt.