‹ Crête-rougeChapitre 2 sur 7 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

DU DÉDICATAIRE A L'AUTEUR

Du vallon de l.anderose. le i" février 1880.

Mon cher QAmi.

Quoi! tic te refuserais décidément à publier, tel que jadis il parut dans la République française, ce beau roman des Fiancés de Champigny. improvisé en pleine bataille, au bruit des canons Krupp tonnant sur Paris, à l'heure où} cent tambours battant la charge, les citoyens, baïonnette en avant, couraient, la faim au ventre €■

rien que poète en tonte cette affaire, je te demande si tu n'as point le droit de jouir, à ce dernier titre, du privilège des romanciers. On pourrait, là-dessus, mon cher Cladel, mon cher Léon, te citer d'illustres précédents. Prends Balzac, par exemple. Tour à tour le verrastu. en politique : royaliste, républicain, socialiste . autoritaire & libéral ; en philosophie : spiritualiste, sceptique, matérialiste & mystique. Mais Balzac, m'écris-tu dans ta dernière lettre, était un indifférent en fait d'opinion, qui s'intitulait lui-même « le vétérinaire des maladies sociales ». & s'en tenait là, jouant du bistouri ou de la flamme, sans regarder au poil ni à la couleur de la bête. Toi, tu ne peux, ni ne veux . ni ne dois te couvrir d'un tel éclectisme. Je te

comprends & je t'approuve Passons. Mais

Hugo, Victor Hugo, le Maître ! a-t-il songé jamais à détruire ses Odes & Ballades } a-t-il anéanti ou songé jamais à défendre la réimpres-

sion de ses Mélanges philosophiques & littéraires . ou l'on rencontre des aperçus & des appréciations sur les hommes & les choses, si en contradiction avec les idées nouvelles de l'auteur de Quatrevingt-treize.- QÂ-t-il brûlé sa Notre-Dame de Paris? L'opinion de Victor Hugo sur Voltaire ne s'est-elle pas notamment modifiée d'une façon complète? Dans le volume de Littérature & philosophie mêlées, Voltaire, aux yeux du poète lyrique & spiritualiste d'alors, n est qu'un frivole faiseur de petits vers & le plus redoutable des sophistes.

« Un singe de génie En mission che^ nous par le diable envoyé. »

Rapproche cette appréciation juvénile du discours splendide prononcé à l'occasion de l anniversaire du t patriarche de Ferney ». & tu m'en diras des nouvelles. Or. Victor Hugo ne s'est jamais ému des critiques qu'ont pu soulever de pareilles contradictions . & Hugo a

raison. Hugo est dans son droit absolu de penseur & d'écrivain. Ce qui lui a paru bon jadis peut lui sembler mauvais aujourd'hui. & vice versa; à cela il n'y a rien à dire. & cependant ce n'est point Voltaire qui a changé !

oMais toi, es-tu responsable de ce que Danton ne soit pas resté Danton & si même, par une politique prudente, il est devenu Sieyès? Faut-il. parce que la République française, qui sonnait crânement la diane jadis, du temps des Fiancés de Champigny, aura mis des sourdines opportunistes, que ton Crète-Rouge ne puisse paraître en public dans une de ces belles éditions dont Lemerre a le secret ? Certes, tu étais libre d'entreprendre ou non une pareille œuvre, libre, une fois parachevée, de renfermer à double tour dans un tiroir discret; mais, aujourd'hui qu'elle a vu le jour, il ne t'est plus permis, sous peine d'être injuste envers toi-même & aussi envers les autres . de la condamner à une perpétuelle

prison. QAhl permets-moi. cher ami. de te le dire, ce serait pousser trop loin tes scrupules de citoyen. Logiquement, qui pourrait d'ailleurs t' imputer à crime — hé! le mot est bien gros ! — d'avoir jadis, dans ton style de « rural écarlatc » , comme t'a surnommé J. Barbey d'oAurevilly . louange » l'ardent patriote — je cite un passage de ta belle préface de la fête votive. — que les capitulards ont honoré, voulant l'en flétrir . de ce surnom immortel : l'Outrancier. »

Dans cette année maudite de iByo, au milieu de ce terrible hiver, quand planaient au-dessus de la France abattue le froid, la misère & la mort, quand la peur saisissait les âmes & que la province, sans capitale, cherchait comme à tâtons à rallier ses membres épars. qui fut alors V âme de la défense nationale, qui. pendant un moment, posséda entière la confiance de « nos païens innocents », — chose, tu le sais, peu facile — si ce n'est cet homme qui sembla tomber du ciel

pour nous apporter le feu sacré du patriotisme:' Oui. Gambetta fut en ce moment un véritable & prodigieux créateur , & c' est sans passion comme sans parti pris que j'en parle, étant pour ma part depuis longtemps guéri des individualités.

Je l'ai fort admiré en ce temps-là , le dictateur;, & ce n'était pas sans raison. Or. puisque nous en sommes sur ce chapitre-là. écoute; ce sera un peu long, mais tu l'auras voulu !

Donc, après avoir guerroyé asse$ vigoureusement contre l'Empire dans ce brave journal l'Emancipation, que dirigeait QÂrmand Duportal , à qui tant de palinodistes effrontés font expier bien durement un moment de faiblesse . sans lui tenir compte de quarante ans de vertu, je passai, tu le sais, de la théorie à la pratique & devins — sans le chercher, — de par le 4 septembre, administrateur d'un arrondissement bonapartiste , qui depuis a fourni le député républicain qui terrassa le triste Buffet. QÂ peine étais-je installé à mon

poste, que je fus mandé à la préfecture de M** k . C'était vers la fin de septembre. Le préfet, un ancien proscrit, me parut fort soucieux. Il me prit à part & me lut les dépêches émanant du gouvernement de Tours; elles étaient rassurantes. « Eh bien! me dit-il. — Cela ne va pas trop mal. répondis-je. — Oui, mais ce n'est pas du tout ça. — Plaît-il? — Vous saureç la vérité tantôt ; je vous garde, nous dînerons ensemble. » La vérité se présenta en effet le soir même sous la forme du citoyen Lissagaray . qui venait avec la mission d'organiser la défense dans les départements du sud-ouest. Lissagaray ne fut pas rassurant, lui. Il nous fit un tableau lamentable vraiment de la situation. oA Tours, il n'y avait pas plus d'organisation que sur sa main. Des vieillards, quoi! Crémieux. Glais- Bi\oin & Fourrichon. les trois Parques de la République, jacassant du matin au soir sans mener rien à bonne fin. Tout allait à la déban-

dade. Décidément l'homme manquait, un homme actif, énergique, d'un esprit solidement trempé & fertile en ressources, ayant de plus un nom connu. De quel coin de la province un tel homme pouvait-il sortir ? Paris avait eu soin de garder les vaillants & les jeunes ; & Lissagaray . avec les meilleures intentions du monde, proposait finalement cette chose impossible, pour nous qui connaissions le fonds & le tréfonds de notre province, impérialisée jusqu'à la moelle. & surtout notre Midi, livré depuis longtemps à l apathie du bien vivre, de faire appel au patriotisme de nos paysans & de guerroyer à la façon de l'Espagne de 1812. Certes, devant ï invasion rompant les lignes de la Loire } les guérilbs pouvaient devenir en effet un suprême salut: leur organisation eût été facile en Quercy ; mais il fallait qu'un élan spontané entraînât les populations vers de généreux sacrifices. & le ressort manquait.

Déjà on ne comptait plus sur Paris bloqué, qui n'avait pas. croyait-on. pour plus de quinze ou vingt jours de résistance; il fallait qu'à tout prix la province soutînt la lutte, sinon c'était la fin : Finis Galliïe. Je partis de M*** le cœur serré & n' emportant qu'un espoir bien fragile. Or qu advint-il à deux jours de là? — & j'indique au hasard du souvenir toutes ces choses, afin que tu comprennes bien l'engouement qu'excita une personnalité devenue si promptement & si souverainement populaire — Gambetta tombe des nues. Il entre à la préfecture de Tours comme Louis XIV entra jadis au Parlement. — sauf la cravache — & le voilà organisant, organisant nuit & jour. Il pousse le cri des révolutions : 'De l 'audace! & tout aussitôt les bataillons se forment, l'ordre se rétablit, la confiance revient, la discipline reparaît, les Bavarois sont battus à Coulmiers. l'enthousiasme gagne les âmes, & si bien & si fort, que

Von commence à croire sérieusement au succès. Tu sais comme moi. mon cher ami. dans quelle triste situation politique & morale nous avait laissés l'Empire. Les paysans & les bourgeois, abrutis par les intérêts matériels, ignorants, les uns. déshabitués, les autres, des affaires publiques, attendant tout d'un gouvernement qui paraissait fort parce qu'il s'était montré féroce, obéissant d'une façon servile aux mots d'ordre venus d'en haut & transmis aux préfets par M. le ministre, puis aux maires par les préfets, accoutumés des deux côtés à bien vivre, à gagner de l'argent par l'agio, à vendre chèrement leurs denrées, souhaitaient de jouir en paix des biens amassés pendant de longues années d'abondance & ne comptaient point être troublés de sitôt dans un repos si justement gagné. Vidée d'une invasion n'avait jamais effleuré leur pensée alourdie. La guerre jusqu'alors avait eu pour théâtre des régions lointaines, La

Crimée. l'Italie, le Mexique, cela leur semblait loin, bien loin, & ce Vêtait en réalité. Il y avait eu des morts là-bas. sans doute, mais la propriété n'avait pas été entamée, l'ennemi n'avait point ravagé les belles terres bien cultivées; quant aux disparus, cela ne compte guère dans le tas serré d'une grande démocratie.

Or. tout à coup . brutalement, nous voilà d'assaillants assaillis ; l'étranger broie nos armées, prend nos villes & se rue sur nos campagnes. Cette victoire, sur laquelle on avait presque droit de compter. — n' entretenait-on pas à chers deniers une solide armée ? — cette gueuse de victoire, dis-je. nous fait une cruelle infidélité; les revers succèdent aux revers & l'un n'attend pas V autre; le paysan ahuri n'a pas le temps de se retourner qu'il voit à ses cotes loAllemagne debout & ï Empire par terre. tandis que la République se dresse comme un spectre, un véritable spectre rouge cette fois.

Page 1