XX VIII
QA tout prendre la conduite de Gambetta pendant cette douloureuse période de quatre mois, qui commence en octobre & finit en février. sans être exempte de critique, n'en mérite pas moins l admiration de tout homme de cœur . de tout patriote sincère. On se souviendra toujours par quels mâles accents il sut relever le courage après la trahison de l'infâme Ba\aine ; aussi la province lui reste-t-elle reconnaissante de ce qu'il lui a donné d'héroïsme bon gré malgré.
Ce qui a le plus manqué à celui qu'on appelait le « Dictateur > par dérision peut-être, ce n'est donc ni le bon vouloir, ni le tempérament, ni l'activité, ni l'énergie, ni. chose plus rare encore, la foi dans le succès . non, ce qui lui a manqué, ce sont les comités de Danton ; ce qui lui a manqué, c'est la Convention de Robespierre. Le comité de Gambetta était un petit comité avec des nuances asse^ disparates : Ranc s'y trouvait à côté de Laurier. L'injluence de ce comité se faisait puis-
samment sentir sur les décisions de celui qui était à la fois ministre de l'intérieur & de la guerre: suivant que l'emportaient les familiers de droite ou de gauche, l'on était audacieux ou prudent. Un de nos amis qui se trouvait là. lorsqu'au sortir de sa lutte avec Simon, cet autre Cyrénéen. qui lui aussi porta une lourde croix sur ses épaules. Gambetta. à cette heure suprême où sombraient ses dernières espérances , devant Paris livré. Bourbaki prisonnier . Chan\y en déroute, agitait dans sa pensée des résolutions diverses de lutte à outrance ou d obéissance passive au gouvernement de Paris, dont il n'était qu'une fraction, songeant alors peut-être à ces jours glorieux de la première République, aux exploits des généraux de vingt ans. à l'énergie morale de la France, parlait, hérissé; menaçant & superbe, d'appeler fièrement à la défense de la patrie ce peuple qui encombrait les rues & les places en acclamant son nom. m'a conté com-
ment il l'avait vu devenir peu à peu accommodant & paisible entre les mains de quelques intimes du côté droit qui lui parlaient raison. Certes, en ce moment la raison pouvait être une bonne conseillère ; il n'y avait plus alors qu'à répéter le mot fameux : « 77 est trop tard » ; mais que de fois peut-être V enthousiasme du patriote s'était calmé sous de tels flots d'argumentations glacées! Si les comités de 92 avaient ainsi émasculé leurs hommes, nous n'aurions eu jamais ni Valmy . ni Jemmapes . ni Fleurus.
Voici encore un fait tout personnel que je pourrais citer à l'appui de ma thèse sur l'influence du milieu où se mouvait le dictateur. Dès les premiers jours du mois de février 187 1 . au lendemain de la capitulation de 'Paris, à la veille des élections générales, étant sous-préfet à Castel-Sarrasin. je reçus, un beau jour . une dépêche du gouvernement de Bordeaux qui m'appelait à d'autres fonctions & nommait à ma
place le futur auteur de /'Assommoir & d une Nana, qui. par parenthèse, rappelle furieusement la tienne, la fille du ^ingueur, celle que tu mets en scène dans ton Sergent de ville.
Très-étonné d'un tel changement que ne justifiaient ni mes opinions, ni mes amitiés, ni ma conduite . je cours à Bordeaux, je veux voir Gambetta; c'est Spuller qui me reçoit. QA ma demande de raisons, il hésite à répondre; j insiste. & l'on s'explique : c'était Laurier qui avait fait le coup à lui tout seul. Gambetta apprit la chose & s'en montra mécontent ; bref, je revins à mon poste & il ne fut plus question de rien. Le nom de M. Zola ne figura point à /'Officiel ; mais le préfet de Tarn-&-Garonne reçut avis de sa nomination, qui se trouve mentionnée dans l'annuaire de ce département (année i8ji).
Ces deux exemples sont topiques.
Gambetta . dira-t-on. aurait dû chercher d'autres excitants; il pouvait s'appuyer sur les li-
gués? Les ligues! elles ri avaient ni plan réel ni but pratique. J'ai vu celle du Midi ; de nombreux discoureurs . à peine un homme d'action.
D'énergiques préfets .fermement républicains . recevant le mot d'ordre d'un gouvernement résolu, voilà qui. mieux que les ligues, pouvait suffire à l'organisation sérieuse de la défense; mais si. d'une part, le personnel manquait; de Vautre, on s' appliquait à brider les entreprenants & les fougueux.
En somme. Gambetta a montré avec une volonté très grande .une confiance dans le succès, communicative à tous ceux qui l'approchaient. Un modeste journaliste du département de l'QAude, — aujourd'hui député. — très-décidé en ce temps-là, nous disait en revenant de Tours, où l'avait délégué la ligue du Midi : « Gambetta a une force créatrice très-réelle » . Et c'était vrai; mais Gambetta avait à former autant qu'à réformer, & cette tâche était au-dessus des forces d'un seul
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homme. Il lui eût fallu ce milieu bruyant, ardent, d'où naissent parfois les folies sublimes, ce milieu qui soutient , qui élève les hommes politiques, leur donne la résolution & V action.
Le point d'appui a manqué à Gambetta. En a-t-il cherché un? Connaissant son humeur, je ne le suppose guère. & cependant son yo contra todos, malgré toute sa crânerie martiale, ne pouvait être qu'une de ces rodomontades devant amener à bref délai la plus cruelle des déceptions.
Je me suis longuement étendu, mon cher ami, sur des faits qui doivent te paraître des horsd œuvre ; me voici cependant en plein cœur du sujet. Ne sembles-lu pas. en effet, te reprocher d'avoir dans ton ouvrage tracé un trop vif éloge de Gambetta ; & ne m'as-tu pas l'air de vouloir faire amende honorable de la vieille amitié qui vous unissait jadis, alors que l'intrépide défenseur de Baudin laissait sa parole éloquente vibrer dans les entre-sols du café Procope €• sous les voûtes
sonores du Palais ? Ce Gambetta première manière t'avait séduit; tu l'avais entendu dans ses improvisations familières . tu l'avais vu avec ses durs cheveux embroussaillés . son œil sanglant jailli de l'orbite, lançant ses périodes enflammées avec des gestes de Jupiter tonnant.
C'était pour toi, comme pour nous alors, l'incarnation matérielle & vivante de cet idéal de la République future . dont nous avions entrevu les formes définitives à travers l'œuvre de jios philosophes modernes & de nos historiens. Cette société nouvelle qui. nous semblait-il . devait sortir d'un seul bloc des détritus de l'Empire, cet état social qui comportait toutes les réformes démocratiques, où la liberté de l'esprit, suivant le mot de Proudhon. ne devait plus avoir pour triste corollaire l'esclavage des sors, dont la formule positive était faite d'un mot: a Justice » . cet état; dis-je. pouvait compter, croyions-nous . sur Gambetta. son soutien & son défenseur.
QA cette heure. & pour le définir à ta manière, on eût pu l'appeler encore : La France-Tu-Ne- Le-Sauras-Pas.
Mais il faut toujours en rabattre des illusions que l'on se fait sur les hommes. Si Gambetta n'a pas tenu tout ce qu'il promettait ; si. devenu le disciple de M. Thiers. après avoir été l'ami de Delesclu^e } il a fondé cette doctrine funeste de /'Opportunisme, qui est la négation de tous les principes, tue l'activité intellectuelle & pervertit le moral d'une nation; si ses condescendances d'aujourd'hui ont pu te faire oublier un moment les services autrefois rendus à la liberté, s'ensuit-il que tic doives donner de la rétrospectivité à tes rancunes. Q^ip pelles- en. si tu veux, de Gambetta gras à Gambetta maigre ; mais sache reconnaître qu'à cette époque où tu donnas le jour à tes Fiancés de Champigny, on pouvait dire de Gambetta qu'il avait bien mérité de la patrie. Les conclusions politiques
de ton roman sont donc fort équitables; les remanier, ce serait fausser la vérité elle-même. Qui sait .d'ailleurs, si ton opinion sur « le Quercino-Génois » & sur ses doctrines ne sera point encore appelée à subir des variations.
Les hommes politiques d'une certaine trempe doivent être examinés en bloc & non point en détail. C'est à l'histoire seule qu'il appartient de porter un jugement définitif sur leurs idées & sur leurs actes ; c'est elle qui. sans appel, les fait grands ou petits.
Si. physiologiquement parlant, le tempérament de l'être humain se modifie suivant la nourriture qu'il prend ou l'air qu'il respire, il est de même évident que certains caractères d'hommes politiques faiblissent ou se fortifient au gré des événements . Triomphant } peut-être Gambetta fût-il resté d'accord avec lui-même, c'est-à-dire avec ce premier & généreux programme qu'il avait formulé, en 186g. d'une
voix vibrante & d'un cœur chaud sur les hauteurs de Belleville & . mis à l'abri de l'influence fatale de l'ancien chef de la rue de Poitiers, ils n'eussent point perpétré ensemble une constitution tricéphale. Que fera-t-il demain?... Il y a. du reste, plus du Mirabeau que du Robespierre dans le tempérament du directeur actuel de la Chambre des députés; si. de même que le terrible conventionnel, c'est un autoritaire, il l'est par nature & non point par système.
Le vaincu de Thermidor se frayant, couperet en main . un passage à travers mille obstacles, savait d'où l'on venait, où l'on allait, & surtout ce qu'il voulait; le vainqueur du 16 mai. au contraire, vit au jour le jour, comptant encore au besoin sur les coups de foudre d'une éloquence entraînante; mais dont les effets sont à l'avance prudemment calculés. La politique de l'un était sèche, nerveuse, cassante, tranchante comme sa
personne, un peu étriquée aussi dans sa vertu
rigide- la politique de Vautre est d'une allure moins austère, avec un aspect bon vivant £;. pour ainsi parler, grassement arrondi.
Son but, en somme, — je ne dirai point son idéal, Gambetta appartient à l'école scientifique expérimentale, — son but, dis-je, si je l'ai bien compris dans ses discours & dans ses actes, si contradictoires, du reste, serait d'établir le gouvernement de cette petite bourgeoisie faite en partie de ce qu'il a appelé vulgairement les « nouvelles couches », gouvernement provisoire qui, insensiblement, nous amènerait vers la République de nos rêves à la fin de ce siècle ou de Vautre... oAinsi soit-il. Mais c'est en politique surtout que l'improbable devient la vérité des lendemains. oAinsi, sommes-nous à la veille peut-être de voir les nouveaux changements de front de ce Protêe puissant qui, plus que tout autre aujourd'hui populaire, aura contribué à fonder la République ou à l'effondrer.
Qiioi qu'il en soit, & pour achever de portraire l'homme, disons que Gambetta est un positiviste en philosophie autant qu'un opportuniste en politique; mais c'est un artiste par-dessus tout, un artiste en tous genres, - & en cela il se rapproche de Mirabeau, ainsi que je le disais tout à l'heure. Non seulement ils sont tous deux de même race, cette race italienne si pleine de finesse & d'imagination; mais il existe entre eux des affinités morales & physiques nombreuses; prompts à s'échauffer, ils sont prompts à se refroidir... oArrètons-nous. Je ne veux point ni essayer trop longuement en de dangereux parallèles. Voilà déjà des considérations de bien haut vol. Revenons à ton Crète- Rouge.
Si j'ai parlé un peu au hasard sur les hommes & les choses d'un temps si près de nous encore & qui cependant nous paraît si lointain, à qui la faute? Ton sincère républicanisme s'effarouchait
à cette pensée de la publication d'un livre improvisé dans un moment de surexcitation patriotique. Ce roman ou plutôt ce poëme en prose est beau & bon: il porte une grande date, ce livre. & tu nous le dois. Il nous fait voir un Gambetta grand & un Trochu petit, ce qui est dans la donnée historique ; il a des tons d'épopée; il parle un mâle langage. & nous montre dans une exception superbe, qu'il semble donner comme un exemple, l'héroïsme d'une fille de paysan En l'écrivant, tu as donc fait une œuvre utile à la République. La réaction ne s'y est point trompée. C'est avec une violente acrimonie que /Univers, dont le Veuillot avait tant loué ta Fête Votive de Saint Bartholomée Porte-Glaive, cette tragédie rustique de laquelle plus d'un littérateur sans scrupule devait plus tard imiter l'ini-
* Champfort dans un de ses Tableaux Historiques relatifs à la prise de la Bastille } nous montre aussi : « une jeune fille en uniforme de guerrier combattant à coté de son amant. » L'histoire est devenue légende.
mitable tumulte, releva jadis en quelques phrases tes justes appréciations sur Ducrot & Trochu. qui contrastaient avec V éloge de l'ennemi du cléricalisme.
Ce qui politiquement déplaît à nos adversaires doit nous être agréable vraiment : Fas est doceri ab hoste.
Note que je n' ai point parlé du mérite littéraire de V œuvre; mon appréciation du reste n'ajouterait rien à ta réputation d écrivain. On sait depuis longtemps ce que vaut l'auteur du Bouscassié, des Va-nu-pieds, du Tombeau-des-Lutteurs & de ce merveilleux Homme de la Croix-aux-Bœufs; dont Gustave Flaubert trouve à juste raison la fin simplement sublime. & que M. Zola, cela se conçoit, estime trop littéraire! Je constaterai toutefois qu'au point de vue artistique c'est d'une témérité bien grande que de mêler ainsi en des sujets si graves la fiction à la réalité. Les esprits froids & techniques, faiseurs d'in-
folio ou de brochures, se demanderont peut-être jusqu'à quel point il faut tenir compte de V opinion d'un romancier, alors que les romanciers tes confrères te blâmeront de t 'embourber ainsi dans la politique. Laisse-les dire. Ce qu'il y avait de grand, de noble, de généreux dans le cœur de cette nation mélangée de Gaulois & de Francs, en cette malheureuse année, que nos paysans appellent gravement » Vannée de la guerre » , un artiste seul, doublé d'un citoyen, pouvait le sentir, le comprendre & nous l'apprendre dans une œuvre faite à la fois de passion & de raison. Mais j'en ai déjà dit trop long là-dessus, il est temps de conclure.
Tu me demandes, mon cher ami, si tu dois publier, sans en modifier ni le fond ni la forme, ton roman des Fiancés de Champigny; qui prend aujourd'hui le titre définitif de Crète- Rouge \ je réponds carrément : Oui.
Tu voulais mon avis ; à mes risques & périls. le voilà.
Je serre ta main fraternelle.
CAMILLE DELTHIL.
C\ÊTE-HOVGE
a guerre, oh ! c'est ma guerre <fj v JL( ) } à moi ! » setait écriée avec emphasela femme de l'Exécutif, ce cruel corrompu que, dans une heure de délire fou, la France déchirée & violée couronna.
<( Sic vola, sic jubeo, sit pro rationc voluntas /» Et, pour complaire à l'impérieuse dévote, instrument trop docile des Jésuites, à qui l'anéantissement de la schismatique Allemagne paraissait indispensable afin de ramener l'Europe entière sous le joug de la Rome vaticane. toute la bande de décembre s inclina jusqu'à terre illico : d'abord le
Sire, celui que Victor Hugo le Grand a si bien intitulé Napoléon le Petit, ensuite le Sénat & le Corps législatif de ce fantoche, toujours serviles à l'envi. D'autre part, très-friands de plaies & de bosses, s'abusant d'ailleurs sur notre outillage militaire si médiocre, comme sur la prétendue infériorité morale de l'ennemi, les prétoriens, ramas de croquants extradépravés & de faquins archimalotrus, s'époumonèrent à force de crier : i A Berlin ! » tant & tant que l'obèse bourgeoisie fut éveillée en sursaut par ces assassinantes clameurs, auxquelles, après avoir jaugé sa bedaine, elle fit chorus, allumant ainsi la nation. « Eh ! ne fallait-il pas, pour que chaque viveur eût le loisir d'assouvir ses luxures, étayer d'un monceau de cadavres le trône ébranlé de la pseudodynastie corse } &, pour que le Césarion . enfant miraculeux d'une intrigante espagnole aux abois & d'un aventurier batavo-créole sur les dents, ne manquât point de prestige à son prochain avènement, n'était-ce pas urgent de lui ramasser, au milieu de quelque abattoir, un laticlave depourpre bon teint r... » Or, elle avait voulu cela, la dame, & cela fut. Inondant nos frontières de l'Est, le sang gaulois coulait à flots de Morsbronn à Forbach.sur la riv^ gauche du Rhin, & pourtant, huit
jours après la bataille de Reichshoffen, imprudemment livrée aux 140,000 automates de notre Frit^ par une illustre ganache, chef d'un corps d'armée s élevant à 30,000 héros à peine, on ignorait encore, dans la plupart de nos provinces limitrophes des Pyrénées, où les locomotives, alors à peu près inconnues, ne roulent guère aujourd'hui, ce qui s'était passé là-bas, là-bas, à l'autre extrémité du territoire national, & chacun s'employait tranquillement aux travaux agricoles de la saison. « N'ayez pas peur, se disait-on à la ronde en défonçant la friche ou bien en binant la vigne, nospiou-pious en ce moment travaillent comme il faut le cuir aux Ostrogoths, & ceux-ci, tannés & retannés, en voient de grises, même de bleues assurément! » En 'somme, personne ne doutait dans les campagnes du Sud-Ouest, en Quercy comme en Rouergue, que l'aigle fulminante ne se promenât triomphalement de Cologne à Breslau. L'on devait cette absurde quiétude à la légende napoléonienne, encore en vigueur dans ces lointaines & farouches contrées. « Invincibles sont les Français, surtout guidés par un Bonaparte! Une dizaine de ces sempiternels buveurs de bière qui s'écorchent le gosier en parlant ne pèseront point, si charnus soient-ils, une livre au plus
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sec des Parisiens & pas une once au moindre Gascon. On ne fera qu'une seule bouchée de tous ces couenneux blondasses à l'œil trouble, éclos de l'autre côté des marches, & sans mâcher on les avalera comme on abîma jadis d'autres insolents du même acabit, témoin l'Aima qui vit les Russes, ces colosses! forcés par nos grêles fantassins sur ses inaccessibles montagnes riveraines, témoin Magenta, Solférino, cent autres lieux où l'Autrichien, cet escogriffe, n'eut pas assez de jambes pour fuir nos baïonnettes attachées à ses trousses, etc., etc. ! » Bref, la confiance générale était telle, que tout le monde dormait sur ses deux oreilles & ronflait à qui mieux mieux en rêvant aux éclatantes victoires prochaines! sans soupçonner tant soit peu que l'incurie des uns, l'incapacité des autres, la trahison de plusieurs avaient déjà rendu possible l'impossible. Hélas ! pour ces indécrottables optimistes en galoches, si coiffés « du turban de gloire », quel réveil! La France , « l'impliable France, i avait été rossée, mise en capilotade, & l'héritier du grand homme, le Neveu de l'Oncle, le protecteur des paysans, l'Infaillible, abasourdi, ne sachant plus où donner de la tête, annonçait benoîtement aux quatre-vingtneuf départements que nous avions alors qu'il
s'informait de ce qu'étaient devenus Mac-Mahon avec les troupes d'Afrique & Frossard avec le tri de nos divisions continentales... On jouissait d'un splendide soleil caniculaire, lorsqu'on apprit ces chiffonnantes nouvelles à Castelnau-Quercynois, le 13 août 1870, jour de la foire aux bètes aumailles : suivi de la brigade de gendarmerie, le tambourineur de la localité venait de placarder une modeste affiche blanche aux quatre coins du bourg, & les régionaux « esprités à lire», un très-petit nombre, épelaient hâtivement, à la complète stupéfaction de ceux qui ne connaissaient rien aux papiers, les invraisemblables bulletins impériaux datés non pas du Haut ou du Bas-Palatinat, mais du ban Saint-Martin, au confluent de la Seille & de la Moselle...
— Est-ce admissible? est-ce croyable?1 On nous ment !
Tous ces terriens se regardaient, pâles, serrant entre leurs mains calleuses l'aiguillon de houx, ceux-ci furieux, ceux-là consternés, la plupart incrédules. Soudain, un notable en cheveux blancs, vêtu de deuil & ceint d'une écharpe tricolore, apparut au balcon de pierre de la maison commune, une pancarte à la main. Ayant
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aussitôt reconnu M. l'adjoint, mâles & femelles, on se précipita vers la mairie afin de goûter les paroles que ce respectable fonctionnaire, ami de l'empereur, de l'impératrice & du prince impérial, laisserait tomber, une à une, de sa bouche officielle.
— Hommes, dit-il enfin, en langue d'oc, ça va mal, bien mal, tout à fait mal : le Welche, voyezvous, a des canons se chargeant par la culasse, & dont les boulets labourent nos rangs à sept ou huit kilomètres de distance... On lui résiste couci-couci, nos pièces n'atteignent pas aussi loin que les siennes... Il faut que chacun décroche son fusil... Autrement tout est flambé, voilà!
Cette harangue, sincère évidemment, mais peut-être un peu trop dénuée d'artifice, fut accueillie sans transports par le public, au milieu duquel un groupe de vétérans, ayant quinze ou vingt ans de plus que le siècle, grenadiers d'Aboukiroud'Arcole, dragons de Marengo ou de Rivoli, hussards d'Austerlitz, artilleurs de Wagram ou d'Eylau, chevau-légers lanciers de Talaveira, voltigeurs de Leipzig, cuirassiers de la Moskowa ou de Waterloo, décorés de la médaille de Sainte- Hélène, pleuraient en levant au ciel leurs mains gourdes, si lestes autrefois.
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— Aux armes! reprit l'orateur d'une voix flùtée & cassée, aux armes ! Embrigadons-nous séance tenante & volons tous ensemble sous le drapeau !
Comme sa foudroyante éloquence ne galvanisait point ces pitoyables obtus, le bonasse officier municipal eut un geste vraiment comique d'indignation & se fâcha :
— Mieux vaut déménager de gré que de force ! Aujourd'hui même, dans une heure, les gendarmes du canton commenceront leur tournée. Or donc, avis aux jeunes gens visés par la loi d'avoir à faire leur sac, & malheur aux récalcitrants !
— Sabbat de Diou! riposta d'un verbe rogue un meunier debout sur la barde ferrée de sa mule; aucun délai; déguerpir comme ça, dare dare, en chantant?
— Oui, mes enfants, oui, comme vos pères de 92 !
Il crut, par cette phrase solennellement lancée à la foule interdite, avoir décidé de tout, l'honnête magistrat. Hélas ! elle mordait peu, cette foule, aux grandes dates de notre histoire, & la Liberté, la Patrie, la Révolution, le devoir, le sacrifice, l'honneur, la vertu, ces mots-la ne signifiaient rien pour elle, absolument rien. Née serve, elle avait croupi
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dans sa bassesse,' & naguère invitée à déclarer si le régime dictatorial lui convenait ou non, elle s'était empressée de répondre par des millions de oui. Que diable demandait-on encore aux fidèles sujets du prince? un autre vote? Ils étaient prêts à se prononcer comme devant, à condition toutefois que le fer rentrât au fourreau. Se battre? Oh ! ma foi, cela regardait le militaire, & non pas le civil. Laboureurs, eux, ils prétendaient vivre, agoniser & renaître laboureurs. En vain les anciens des hameaux d'alentour, sentant se raviver tout à coup en soi cette flamme qui les avait brûlés jadis, lorsque, volontaires de la République, ils couraient, sous Hoche ou sous Marceau, mater les rois de l'Europe & leurs mercenaires, en vain ces vénérables preux de la République s'évertuèrent-ils à communiquer la rancune dont ils avaient l'âme corrodée, à leurs veules rejetons, ceux-ci, germes sous Louis- Philippe, pourris à l'ombre malsaine de l'Empire, étaient comme morts, & le verbe ardent des vieux légionnaires n'éveillait aucun écho dans ces êtres avortés !
— Si l'on nous veut, qu'on vienne nous chercher, rauquaient-ils en chœur, & l'on verra qui nous sommes, saint-Dieu ! nos pieds sont enli-
Crè te-Rougc n
zés sur ces glèbes; jamais, jamais, nous ne bougerons d'ici.
Bientôt cependant ils se débandèrent & ce fut un sauve-qui-peut universel. La plupart d'entre eux, ayant déserté la place de la commune, encombra les nombreuses auberges voisines, ceux-ci attelèrent leurs bœufs au char, ceux-là bâtèrent leur bidet ou leur roussin, & tous disparurent à la queue leu-leu dans le sifflant tourbillon de poussière qui voilait les méandres très-compliqués de la route neuve allant de Castelnau-Quercynois à Moissac. On chemina cahin-caha le long de Tàpre côte que couronne le bourg, animaux & gens confondus. Ici, là, partout, même sujet de conversation, & la tristesse accablait encore plus que le soleil. Les uns regrettaient un fils, les autres un frère, à peu près tous un parent, un ami. « Puisque les subtils chapardeurs d'Alger & de Constantine, répétait-on sans cesse, ont été roulés par l'amateur de choucroute, qu'obtiendront contre lui de sottes recrues à qui le maniement de l'espadon & de la carabine n'est certes pas familier?' Ah ! s'il retournait de se mesurer chrétien contre chrétien, avec les armes fournies par la nature, ongles & dents, à la bonne heure ! On est chicaneur en Quercy; les gars y sont colériques
& n'y redoutent pas plus l'eau que le feu. Toute rixe est une fête pour les coqs du hameau; mais il y a querelle & querelle... « En définitive, personne ne se souciait d'affronter ces fameux canons d'acier allemands qui, « l'autre » l'avait proclamé, couchaient tout un régiment français à deux ou trois lieues de distance, sans que celui-ci pût seulement leur riposter avec les siens. « Haltelà ! méchante affaire & bêtise que de batailler en de telles conditions : si Louis le Malavisé s'est fichu dans la nasse, qu'il y trempe, tant pis pour lui ! le pays, quant à soi, ne souhaite qu'une seule chose au monde : la paix! A cet égard, ne s'est-il pas exprimé de son mieux dernièrement en mai, lorsqu'il se présenta, tambours battant, conduit par les curés & les gardes champêtres, à l'urne plébiscitaire; aussi, ces coquins d'avocats, qui plaident le pour ou le contre avec les mêmes aisances, auraient-ils tort de s'entêter à lui prouver qu'il récoltait ce qu'il avait semé !
— ... Merci, merci ! qu'on se peigne tant qu'on voudra là-bas, au loin; nous autres, gens pacifiques, nous nous friserons ici sous l'orme & le fouteau.
Parmi ceux qui péroraient le plus haut en
gagnant tumultueusement les plaines grasses du Bas-Quercy, marchait en silence un petit pâtre imberbe, vêtu de toile grise, presque un enfant, à l'œil sauvage & doux. Excitant du geste quatre ou cinq brebis galeuses, à peine guéries de la clavelée, aussi dolentes que lui-même & dont la meilleure ne se distinguait guère de la pire, entièrement absorbé, parfois, tout en trottinant, il geignait à son insu. Deux ou trois portées de fusil après Saint-Pôl d'Espis, à l'embranchement des Trois Caminoles, il dressa sa tète jusque-là baissée sur sa poitrine, &, se séparant sans souffler mot de ses compagnons de route, il prit un sentier tortueux qui contournait les rampes ardues des causses de Fons-la- Barre. Au sommet du versant occidental , il sarrèta, considérant la campagne boisée, clairsemée de chaumes, au milieu de laquelle il avait crû. Non loin de lui, vers le nord, une boulbène, récemment défrichée, étalait sa terre marneuse parmi les bois touffus d'alentour. Une travailleuse était là, serrant le manche d'une charrue rudimentaire& gouvernant un misérable attelage composé d'une vache boiteuse & d'un âne aveugle, tant bien que mal appariés sous le même joug. — Giève? cria le pastour en sautant avec
ses moutons bêlants sur les mottes du champ labouré.
— Toi, déjà! répondit aussitôt une voix vibrante & pure, aussi grave que celle d'un homme.
Et la vigoureuse ouvrière planta son long aiguillon d'érable en terre, puis ouvrit les bras à celui qui l'avait hélée. Ils s'étreignirent avec tendresse, avec passion, avec respect. Etrange baiser, presque maternel d'un côté, quasi filial de l'autre !
— O grande...
— Hé, mignot .-
Ils avaient, quoiqu'il parût, lui, plus jeune qu'elle de dix années, à peu près le même âge, ces deux adolescents, aussi libres que révérencieux à l'égard l'un de l'autre, & si différents par la structure comme par les traits. On eût dit de lui, suave & mièvre : « Est-elle gentille, cette jolie blonde habillée en garçon ! » & d'elle, robuste & réfléchie : « Ah çà ! pourquoi ce beau brun a-t-il des jupes & non pas des culottes?1 » Haute de taille & magnifiquement bâtie, elle semblait avoir reçu la vie pour dompter de ses bras puissants cavales & taureaux & fleurir en plein air, de même que lui.
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si frêle, pour vaquer de ses mains délicates aux plus minces travaux du ménage. Elle était la force, il était la grâce ; & comme pour mieux accuser encore le contraste de leur physionomie avec leur sexe, la capricieuse nature avait refusé le moindre duvet aux joues du berger & répandu d'ombreuses bourres follettes sous les narines de la bouvière.
— Eh mais? interrogea-t-elle en le flattant, tu ne t'es pas défait de tes ouailles, à ce que je vois, Marier
Orné de ce nom de femme, il n'en avait pas d'autre que celui-là.
— Non, je ne les ai pas vendues, réponditil avec amertume; on ne me les a seulement pas marchandées.
— Si décharnées, les pauvrettes ! l'acheteur s'est écarté d'elles?
— On n'a pas plus, aujourd'hui, trafiqué des grasses que des maigres à Castelnau, ni même ailleurs sans doute, & ce n'est pas étonnant; ah ! mie !...
— Hé! qu'est-ce qu'il y a donc? Conte-moi Ça, pastourel.
— Il y a du nouveau! L'aîné, s il existait encore, nous le perdrions demain. Il a très-bien
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fait de déserter à jamais ces parages. Au moins il s'éteignit ici, dans son pays, en sa maison, près des siens, au milieu de ses arbres, sous son ciel, lui.
— Que chantes-tu? Voyons, sois clair, explique-toi.
— Je te rappelle que je suis tributaire de l'armée, comme l'était le trépassé qui dort là-bas sur ce coteau...
— Va donc, va!
— Les Français fléchissent, & le vice-maire du canton a déclaré tantôt en public que nous tous, du Qucrcy, nous serions requis de les soutenir. Ecoute, chère, si je péris là-bas, au nord, loin de toi...
— Veux-tu te taire ! Il ne me plaît pas de t'entendre parler ainsi. Mourir! Ah! çà, qui donc te tuerait?
— Eh, l'ennemi.
-- — L'ennemi! qu'il s'avance un peu, je suis la ; ne t'alarme point.
Et, pendant que ses doigts rugueux, gercés par les intempéries, pressaient l'exquis front roux levé vers elle, un éclair des plus intenses diamanta ses yeux noirs comme jais, & sous ses lèvres écarlates retroussées saillirent deux dents
œillères, aussi aiguës que celles d'une louve. Il se sentit protégé là sur ce sein brut, inaccessible à la crainte, & pour mieux y poser ses tempes, il se haussa, souriant, sur la pointe des pieds. En vive lumière, au centre de la boulbène dont le soleil incendiait le sol blanchâtre, ils se tinrent tous les deux longtemps debout, immobiles, elle, ferme & sereine, lui, confiant & charmé, sous le ciel rutilant au-dessus de leurs têtes inégales^ devant les rouvres énormes de la forêt ambiante qui les cernait d'un épais & sombre feuillage.
— Il faut rentrer chez nous, dit-elle enfin, & réfléchir sérieusement à tout ceci. Monte sur Marti, car tu dois être fatigué. Ne barguigne point, allons! elle te soulagera, la bénigne bête, elle te portera.
Comme il se défendait, elle le prit entre ses mains énergiques, l'enleva de terre & l'assit sur l'échiné de l'àne aux yeux morts qui dévorait à Torée du bois un chardon brûlé, tandis que la vache bancale ruminait, paisible, à côté de lui ; puis, posant l'araire sur une sorte de fruste camion, a quatre roues, fait de branches de chêne, elle se campa sur ce char rustique,
&, piquant ses bètes arables, escortée des brebis, elle s'engagea parmi les ramures pleines de parfums, d'éclairs & d'oiseaux, en l'une des traverses qui mènent, après mille zigzags, à la crête conique où règne le noir hameau de Saint-Antonin-le-Borgne. En y débarquant, entre chien & loup, ils étaient aussi préoccupés l'un que l'autre. A quoi songeaient-ils? Sans doute à l'avenir & peut-être au passé.
Le passé!...
Miette-Nancy, mère de la rière laboureuse, revenant un jour de Lauzerte-Cadurcine, bourgade natale de son mari récemment décédé à la fleur de l'âge, avait aperçu sur le bord de la route, au sommet d'une pile de ces cailloux concassés dont on macadamise les chemins vicinaux, un assez gros paquet de linge où quelque chose remuait. Elle s'approcha. Quelle ne fut pas sa surprise à l'aspect d'un chétif nouveau-né qui vagissait, frissonnant ! i O Jésus ! se dit-elle en le voyant si fluet, quelle gente femelle ! aussi blanche qu'une demoiselle châtelaine! Oh! je ne serais pas étonnée qu elle ait été conçue & déposée ici par quelque malhonnête citadine... Ah! ça, mais où vais-je abriter cette mignonne r En ma maison } non pas ! il est déjà presque au-dessus de
Crète-Roiiffc
mes moyens, à moi, pouilleuse, d'alimenter mon premier âgé d'un an, & ma seconde qui suce seulement depuis deux mois & demi... s Réflexions faites au beau milieu du chemin^ la paysanne prit tout à coup une louable résolution : « Emportons toujours cette mauviette en ma case, & si personne ne la réclame, on l'y conservera; j'en nourris une, on en nourrira bien deux; heureusement ma santé prospère, & j'ai beaucoup de lait; allons, en route! » Une heure après, elle arriva chez elle & dit à sa plus proche voisine à qui le matin en partant, elle avait confié sa marmaille : « Admire! il m'est tombé du ciel celleci ! » L'autre répliqua : i Pour sûr, c'est Notre- Dame qui te l'envoie, i i En badinant, tu mesures juste, observa la rrouveuse, c'est la fête de la très sainte Vierge, aujourd'hui 15 du mois d'août. » « Té ! pécaire ! en ce cas, il sied de l'appeler Marie. - Elles défirent en devisant les langes ouatés du marmot & la veuve cria : 1 Par ma foi ! c'est un garçon, regardes-y, Catinou. 1 « Fille ou garçon, cet intrus est le bien nommé... » « Comme le bien-venu », conclut Miette en lui boutant le pis au bec. Or, a dater de ce jour, la légitime & l'adoptif, tous deux au maillot, tétèrent aux mêmes ■lamelles & la part de chacun, pendant l'allaite-
ment, fut strictement égale, ce qui n'empêchait pas celui-ci de se ternir, tandis que celle-là s'envermillonnait. « Oh! rien de plus positif, fredonnait perpétuellement l'impartiale nourrice, il ne sort pas de deux musclés de la campagne, ce menu rousseau, mais de quelques pulmoniques de la ville; n'importe! on le sauvera, je veux qu'il dure, il durera. » L'abandonné vécut, en effet, & poussa sous le vieux chaume, avec les petits de la maison : André, le fils, & Giève ou plutôt Geneviève, la fille. On les vit bientôt tous trois ensemble, en bonne amitié, garder les oies, les dindons, un peu plus tard les agneaux & les porcs. A douze ans, « la cadette », qui semblait en avoir au moins quinze, terrassait, d'un revers de main, son aîné, très-râblu pourtant, & nul jeunet, en deçà comme au delà du Lemboux & de la Duy, n'était à même de la primer, fallût-il piocher, ramer, charrier, rouir le chanvre, tondre le buis ou battre le blé; bref, elle s'acquittait déjà du travail d'un adulte & ses nerfs étaient infatigables. S'il n'en avait pas été ainsi, brabe Diou! que serait-il advenu de ses « deux frères » , après l'enterrement de la mamo. frappée en pleins champs de la foudre, entre Pâques & Rogations, au mois d'avril r La jouvencelle, qui finissait sa
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seizième année, fut, dès lors, chef de famille, car son cohéritier, vrai Roger-Bontemps.au lieu de se prévaloir de ses droits d'aînesse, y avait renoncé, lui cédant avec plaisir le rigoureux devoir de conduire la barque. A la fois tête & bras, la précieuse gérante veilla donc le mieux du monde à tout, & les quelques lopins de terre provenant de ses père & mère défunts furent par elle exploités de telle sorte qu'ils fournirent la quantité de froment, de mil & de raisin dont on avait besoin pour subsister. Unis comme chair & ongle, ils s'épaulaient tant & plus, les orphelins, & formaient un étroit faisceau. Si solide qu'il fût, l'irrésistible destin le rompit aisément. Un des blancs-becs d'abord, le second ensuite, eurent à tirer au sort; ils n'y tombèrent point, mais à cette époque, on organisait la garde mobile, & tous les deux y furent encadrés. S'ils séjournèrent provisoirement chez eux, il n'en était pas moins vrai qu'on pouvait, du matin au soir, les enlever de leur cahute & puis salut!... i Inutile pour l'heure de se tourmenter, objectait toujours la précoce patronne; on verra plus tard, sangdioux ! de quelle manière il convient d'agir pour ne pas se quitter, nous autres. ■ A diverses reprises, les saisons se renouvelèrent & chacun
d'eux en paix profitait. Tout à coup, il est question d'armements dans toutes les paroisses cantonales. « Eh bel » rebéqua le né-natif de la borderie; on dérapera : naviguer, ça m'est égal, à moi ! » Moins philosophe , l'originaire d'on ne sait où soupira de douleur, & la payse, de son côté, reconnut à l'improviste que, si pénible qu'il lui fût d'être sevrée de son consanguin, elle s'astreindrait cependant à cette fâcheuse nécessité, mais qu'elle ne consentirait nullement à se priver de celui qui n'était pas de leur parentage. Une découverte en amène souvent plusieurs; aussi la quinzaine d'après, eux deux qui n'avaient jamais examiné s'ils s'aimaient comme frère & sœur ou différemment, apprirent qu'ils étaient loin de vouer à leur commensal l'affection dont ils brûlaient l'un pour l'autre. On chômait la Saint- Jean. Épouses & maris, accordées & prétendus, se divertissant à qui mieux mieux, dansaient comme des fous. devant l'église, à Saint-Carnusde-1'Ursinade, hameau forestier renommé pour sa fête votive (boto). Conviés au soûlas, les trois inséparables y participaient couci couci, quand un folâtre goujat de Sainte- Zoé -Prédicante, aussi cru qu'une ortie, s'avisa de pincer la taille à Giève & de lui lécher coram populo la nuque
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ainsi que le menton. A la campagne, une embrassade, même brutale, n'est d'aucune conséquence : on en rit, & voilà tout. Très-heureux de l'aventure, le sans souci de la trinité se réjouit de bon coeur, mais son mi camarade, de plus difficile composition, aurait volontiers mangé le nez au pendard. On eut beaucoup de peine à le retenir. ■ Eh ! bigre ! se dit à part soi la mâle pucelle, qu'est-ce qu'il a donc ? » Chaste comme une hermine, elle tâchait en vain de comprendre le trouble extraordinaire & la colère subite du pâlot, à quoi,. vers le déclin du jour, seulement, elle aboutit, tout agitée encore d'une émotion souveraine. On jouait au confesseur [al coufessou). Ce rigolage primitif consiste à lutter de vitesse, garses & gars : atteint à la course, tout galant est placé sous une cuve pleine d'où l'eau s'échappe par mille trous & maintenu là jusqu'à ce qu'il indique du doigt celle qu'il juge la plus charmante de la société; chaque belle attrapée au vol est, à son tour, soumise à pareille douche, à moins qu'elle ne désigne celui des assistants qui lui paraît être le plus gentil. L'une d'elles, en patclinant, s'en vint presser la main au pastour. Ah! richtre! quelle algarade! Exhalant de baroques inyectives, se gaussant du public scanda-
lise, la laboureuse empoigna par l'oreille la mijaurée qui s'était prononcée ainsi, lui posa les poings sur le chignon, &, la forçant à s'accroupir, lui cria : « Tu vas ici même t'excuser à genoux de ta témérité; Marie est le mien! » Nouveau saint Jean Bouche d'or, le joufflu trop évaporé de la sage Miette, témoin de cette scène tragi-comique, s'interposa : « Si tu aimes notre frérot d'amitié de femme, avoue-nous ça sans détours, cachottière, & j'irai querre les violons. » A ce propos délibéré, toute la bande s'ébaudit, mais les jaloux s'en retournèrent aussitôt. Ennuyés de l'esclandre & très-confus, ils maugréaient tous les deux contre le jovial, dont la grossière franchise les avait tant désorientés. Ah! le cher compagnon ! ils ne tardèrent pas à lui pardonner cette peccadille. Une épizootie ravageait, en ce tempslà, les étables d'alentour, où chevaux, bœufs & moutons crevaient, méconnaissables. Enfouir leurs corps, on n'en avait cure ; malgré l'ordonnance communale, on les laissait se corrompre au fond des fossés, de sorte qu'un million de mouches, vertes, jaunes, noires, rouges ou bleues, appâtées par l'odeur, fondaient sur ces charognes, en pompaient le suc & bientôt nombre de gens étaient empoisonnés. Une d'elles piqua le bon
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drille, qui présidait à la fenaison, non loin d'un de ces charniers. 1 Sapristi ! bougonna-t-il le soir même, en soupant, une mauvaise abeille m'a baisé. » Le baiser, hélas ! était mortel, & le malheureux, horriblement boursouflé, décéda quelques jours après, en présence des siens épouvantés, qui l'ensevelirent & l'inhumèrent à côté de ses ascendants, environ trois semaines avant la déclaration de guerre. Ainsi ce gaillard, dur comme un roc, & qui probablement eût égayé son départ par des chansons, fut dispensé de servir, lui ; quant à l'autre, aussi fragile que verre, il appréhendait non sans raison, cet hommelet, d'y être contraint sous peu, car, selon qu'il l'avait zézayé tout en larmes en revenant d'amont, la mobile, dont il était, « avertie, convoquée » à la hâte après les déroutes successives de Wissembourg, de Frœschwiller & de Spickeren, se disposait, en rechignant, à combler les vides, nouvelle chair à canon...
— Hé ! pitchou. lui dit sa fraternelle amante des qu'ils eurent gagné leur logis avec la vache & l'âne de labour, il n'y a qu'à se garer des bruines s'il pleut & des carreaux s'il tonne; on va combiner un brin, & tout s'aplanira, grâces à Celui d'en Haut!
Elle s'illusionnait totalement. Aux premiers rais du soleil, le lendemain même de ce triste marché de Castelnau-Quercynois, où toutes les populations rurales du canton avaient été si violemment transies à la nouvelle du double revers essuyé en Alsace & dans la Lorraine par nos troupes si longtemps invaincues & réputées invincibles, le blondin, en train d'émotter une jachère pérenne que la charrue de sa tenace mie avait sillonnée l'avant-veille, avisa tout à coup, entre les troncs moussus des pins & des mélèzes qui sétagent en amphithéâtre au-dessus du Rôlt, torrent toujours en furie & souvent débordé, les baudriers jaunes d'or & les bicornes galonnés d'argent de deux gendarmes debout sur leurs étriers & dont les chevaux fumants escaladaient en renâclant les pentes rocailleuses de Saint- Antonin-le- Borgne. « Est-ce qu'ils me relanceraient déjà? » se demanda-t-il, le cœur serré. Comme il s'efforçait de se calmer sans y trop réussir, il vit les deux cavaliers mettre pied à terre devant Vonstalet (maisonnette) où la cordiale veuve l'avait recueilli vingt-trois ans auparavant, & sa vigilante gardienne sauter à bas du toit qu'elle réparait en le crépissant de bouse. En un clin
d'oeil, il s'enfonça sous bois, &, tout essoufflé, les cheveux au vent, il parvint tel quel à la pointe du coteau. La brune, en ce moment-là, brandissait une longue fourche de fer à trois dents au-dessus de Pandore & de son brigadier, qui, le bancal au clair & sacrant comme des postillons, voulaient pénétrer de vive force dans la masure.
— Ohé ! cria le bellot effrayé, me voici ; laissez-la.
Fort intimidés par ce cotillon peu commode, ils rengainèrent.
— Toi, par hasard, interrogea l'un d'eux, serais-tu le nommé Marie }
— Oui, je suis le petit en question; elle, c'est ma grande sœur.
— Au nom de la loi, nous te sommons de nous suivre incontinent.
Elle s'approcha pâlissante du réquisitionnais qui défaillait, & le soutint; ensuite se tournant vers les butors, aussi rixes que des pieux, elle les menaça :
— Je vous en préviens, si vous le touchez, je vous touche; attention!
— Or çà! quinteuse, pas tant d'histoires & la paix! grogna, tout en lissant ses moustaches grises taillées en brosse, celui qu'embellissaient les
sardines blanches, écoute, cerveau brûlé, c'est très-sérieux : ordre du préfet & du maire! obtempère donc, cette feuille de route concerne en outre ton aîné, sans doute... où est-il?
— André ! vous êtes chargés de requérir mon frère André?
— Parfaitement, oui, grenadière; André Crête- Rouge.
— Il sarcle à Saint- Jordi-Capella, près de Sept-Fonts, au delà de Bruniquel, entre Caylus & Nadebiaurd.
— Diable! à cinq lieues d'ici! Reviendra-t-il tantôt?
— Oui, certes, à la nuit tombante... & ces papiers-là, vraiment, le visent, lui, l'aîné? questionna-t-elle, un indéfinissable sourire épandu sur toute la face, & les paupières allégées d'un poids énorme.
— Evidemment, la belle, évidemment! Il faut qu'il émigré aussi, lui, demain, au plus tard, avec ce poussin...
— Hé bien! ils partiront ensemble dans vingtquatre heures, je vous le promets, je vous le jure, amis.
Et, soudain, comme prise d'un accès de folie, elle cria :
— Ça va bien ! ne te tracasse pas ; sois joyeux comme moi, Néné!
— La mienne a perdu l'esprit, murmurait-il au comble de l'anxiété; voilà qu'elle déraisonne! elle est démente!
Il était dupé par l'apparence, entièrement dupé; car elle n'avait jamais joui plus de son bon sens.
— Assistez-vous, mes braves ; seyez-vous là, reprit-elle en montrant aux porte-sabres ébaubis l'intérieur de la bicoque; il y a céans de quoi se rafraîchir à souhait, eau de marc, vin & piquette : allons !
Ils entrèrent, burent, sortirent; après quoi, remontés en selle, ils piquèrent des deux en même temps & tendirent du côté des mamelons francésains au grandissime galop... Pendant qu'ils s'éloignaient à toute bride, en longeant la foret, tordue au souffle orageux de la tramontane, & que, dehors, lui, le mignard, encore tout remué de leur déplaisante visite, les suivait mélancoliquement de l'œil, elle, la rude, en proie aux multiples assauts d'une fièvre étrange, bouleversait de fond en comble l'habitacle, y cherchant à tâtons ici, là, partout, dans le bahut, au fond de la vieille armoire, sous le lit, des
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objets si bien cachés qu'ils étaient introuvables. Soudain, elle les dénicha. Lui, qui lavait entendue fureter, fouiller désordonnément, surpris d'abord de ces turbulences, d'autant plus extraordinaires chez elle que, généralement, elle procédait avec une sorte de flegme méthodique ; lui, qui l'avait en vain appelée à diverses reprises, inquiet à la fin du silence qu'elle s'obstinait à garder, il allait la rejoindre au dedans, lorsqu'elle parut sur le seuil de la hutte en lançant cette foudroyante apostrophe : 1 Envisage-moi, conscrit! 1 Un cri qu'il ne put réprimer lui monta des entrailles à la gorge & en jaillit. Était-ce sa maitresse qu'il avait devant soi? sa sœur de lait & son idole? Il crut voir l'absent, le pauvre mort, tel qu'il était naguère les jours de fête & les dimanches, en veste & pantalon de bouracan gris, les jambes bridées par des guêtres de basane & le petit chapeau de feutre appliqué sur la nuque..
— Eh bien, oui, c'est moi! certiria-t-elle en le dévorant de caresses, oui, moi, la tienne; atteste vite que les racoleurs, ces malins, seront tout déroutés ; innocent ! tu ne devines donc pas pourquoi je me suis ajustée ainsi.-...
— Non!...
Et le maigriot, écarquillant ses grands yeux
bleus humides, peinait là sans voix, sans mouvement, la bouche ouverte, tout pantois & tout quinaud. Elle l'agrippa brusquement sous les aisselles, &, l'enlevant comme une plume, elle lui dit, visage contre visage, l'àme dans les prunelles :
— Ah! ç,a, saisis-tu maintenant, toi } jase; y es-tu r
— Nenni.
— Tu ne m'aimes donc pas ?
— Oh ! si; beaucoup plus que le ciel, la terre & l'eau !
Ravie, elle le poussa sous les chênes noirs qui, de leurs riches membrures, abritaient l'humble cabane où tant de laborieux s'étaient succédé, le renversa, le berça, le pétrit, &, comme il s'effarouchait de cette fauve tendresse, elle poursuivit tres-doucement :
— Tu supposais peut-être, méchant, que je te permettrais de filer sans moi? Nous sommes soldats tous les deux, oui, tous les deux! On guerroiera côte à côte, & puisque toi, Marie, tu n'es pas bien fort, c'est moi, Giéve, qui porterai ton fusil & ton sac.
— Que penses-tu. -
— Je pense que nous irons ensemble a la
bataille, & que l'ennemi sera rasé s'il plaît à l'éternel barbu...
Cœurs simples, ils croyaient, parbleu ! comme la plupart de leurs congénères, en une divinité tutélaire de la patrie, à l'antique Gesta Dei per Francos (Si nous, fils des Gaules, nous disons à tout bout de champ : « Dieu protège la France!» on dit en Germanie, chez les Tudesques : « Gott mit uns fiir Koenig und Vaterland! » les deux formules se valent : il n'entend pas plus celle-ci que celle-là, le sourd que l'univers implore !); & ces trop crédules enfants, qui comptaient sur la faveur céleste, partageaient, d'ailleurs, les fausses espérances que le ministère ultra-bonapartiste, inauguré le lendemain de Woerth, avait propagées assez insidieusement dans les villes ainsi que dans les campagnes, après la sanglante & douteuse affaire de Gravelotte. i On illuminerait si nous parlions, chuchotaient les valets de l'empire, en s'évertuant à pallier le mal que leur auguste Mandrin avait attiré sur nos tètes, sur nos tètes coupables d'avoir si longtemps pâti sous le joug de ce parjure réclamé par les gémonies; un peu de patience, Français ! aucun envahisseur n'évacuera vivant la terre où Guillaume & ses innombrables reîtres ont eu l'outrecuidance
d'égarer leurs pas. Si plusieurs de nos généraux, hier encore les favoris de la victoire, ont éprouvé des échecs, d'autres ont déjà tout réparé! La grosse cavalerie allemande gît entière dans les carrières de Jaumont; à défaut de Mac-Mahon & de Frossard, nous avons Canrobert & Lebœuf; Frédéric-Charles ainsi que Steinmetz reculent vers le Rhin. Réunies à Châlons, de nouvelles forces, admirablement équipées, entreront bientôt en ligne sous le commandement de Son Excellence Cousin-Montauban, comte de Pa-li-kao, le premier capitaine du monde & le dompteur de Pékin... «
On se délectait à ces boniments lorsque se dévoila la désolante vérité.
Vaincues à Saint-Privat, après avoir inutilement battu la Prusse à Borny comme à Doncourt, à Mars-la-Tour comme à Vionville, les loyales troupes de Bazaine le félon étaient refoulées sous Metz, investies, à jamais coupées, annihilées, & le sous-ordre de ce Judas, un duc militaire trop prompt à tout sacrifier pour le piètre sire que le peuple ne considérait plus comme empereur ni comme généralissime, l'autre maréchal s'était aveuglément jeté dans le piège de Sedan; une fois la. Napoléon Ilf, ce flambeau, ce météore, cet
astre, avait lui : l'armée des Ardennes, notre dernière ressource, cette armée qui, sous les murs de la capitale, eût été vraiment invulnérable & qui, sublimisée par une épique canaille, eût peut-être sauvé la patrie en détresse, avait été livrée aux Prussiens : hommes, chevaux, fusils, canons, bagages, drapeaux, honneur, tout! & le somnambule à la cigarette nous avait plantés là sans argent, sans soldats & sans munitions. Ah ! dès lors, nulle chance de regain, & le jour néfaste approchait où la Grande Nation serait obligée de subir, quelles qu'elles fussent, les conditions à nous dictées par ce petit État accepté d'hier dans le concert des puissances européennes, & qui, cinquante ans auparavant, écrasé en sept jours par les phalanges françaises, avait embrassé nos talons qui le meurtrissaient & baisé nos mains clémentes même aux scorpions. Hélas! tant de candeur s'expie, & voici qu'il pouvait enfin nous faire payer cher notre pitié. Nous forcerait-il de ramper à ses pieds comme il avait rampé luimême aux nôtres? On se courbait déjà sous l'inévitable affront... Tout à coup quelques hommes, en qui palpitait, on se le figurait du moins, l'âme du pays, se levèrent, & Paris, sans lequel ils n'eussent jamais rien été, se redressa, les ap-
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plaudit & proclama la République. Alors ce fut un spectacle indicible! Ouvriers des faubourgs, villageois de la banlieue & paysans des communes suburbaines, réfugiés dans la colossale citadelle, tous les porte-blouse s'unirent dans un saint embrassement, & proférèrent les serments irrévocables des patriotes de l'an I. Entraînés, les bourgeois, même les plus ventripotents & les plus craintifs, eurent un instant, eux aussi, la velléité de s'immortaliser par leur hardiesse. Une dernière fois, il fut loisible de conjecturer que des géants surgiraient des entrailles de cette vieille terre gauloise, tant féconde jadis en ferrailleurs. Si 93 avait eu le bataillon delà Moselle en sabots, 70 aurait celui delà Seine en casques- à-mèche. On allait voiriravailler Paris avecDucrot, nouveau Kléber, avec Picard, autre Saint-Just,avec Thomas & Le Flô, ces néo-Montagnards, avec Vinoy, presque un Marceau. Trois cent millebraves étaient là, résolus à les suivre jusqu'à la gueule des canons prussiens, trois cent mille effrénés dont rien n'eût arrêté l'essor, trois cent mille citoyens sûrs d'eux-mêmes, jaloux de prouver au monde qu'ils n'étaient pas les rils dégénérés des sans-culottes de Fleurus & de Valmy, trois cent mille fédérés se jugeant capables de renouveler dans les bois de Meudon
ou sur les collines de Sannois & de Montmorency, les prodiges de leurs pères à Auerstaedt & à Iéna... Mais non ! en dépit de FOutrancier, ce gêneur, dont on se débarrassa par ballon, & qui fort heureusement descendu des nuages où Favait emporté le vol audacieux de YoArmand Barbes, devait bientôt galvaniser la province & ramener pour une heure la victoire sous notre étendard, on préféra les génuflexions de Ferrières ; Fhéroïsme, au surplus, n'entrait pas dans le plan déjà médité. Breton, catholique & soldat, pourquoi pas gentilhomme & portecoton? son inventeur, dont le nom sera tôt ou tard inscrit au calendrier grégorien, — il mérite à coup sur d'être canonisé, le quidam ! — savoura des douceurs d'apothéose le lendemain du 4 Septembre, lorsqu'aux Champs- Elysées, sous les gloires solaires & nimbé comme un messie, il paradait à cheval devant les légions civiques acclamant, hélas ! en lui le brenn, le dux> le caporal... providentiel (la Providence ne nous fait jamais d'autres cadeaux). Or, de même qu'en 51 on prit un oison pour un aigle, de même on discernait en ce clerc un stratège, en ce Nicodème un Cid, en ce cuistre de sacristie un archange de Dieu. C'était le
prédestiné ! l'élu ! lui, lui ! qui pourfendrait les Barbares & les reconduirait jusqu'à la Sprée, le glaive flamboyant aux reins...
Et, dans cet espoir, il restait « sourd aux lâches alarmes » , Paris !
Si les uhlans, ces fugaces remous de la sombre marée germanique qui submergeait déjà les Vosges, la Haute-Champagne, avaient été signalés en Seine-&-Marne & dans l'Oise, le courage & la foi de l'impassible métropole ne cessaient de croître avec le péril. Les mobiles des départements s'avançaient, d'ailleurs, à toute vitesse & franchissaient sans interruption les portes de la capitale. Hier, ceux de la Normandie & de la Bourgogne; aujourd'hui, ceux de la Vendée & de la Bretagne; & demain, ceux de l'Aquitaine & du Languedoc. Ils affluaient par masses insondables dans la grande ville, ces paysans arrachés à leurs charrues, & la cité reconnaissante les saluait parle cri continu de « Vivent nos frères! » Il en était arrivé plus de cinquante mille, il en arriverait plus de cent mille autres de l'Est, de l'Ouest, du Nord, du Midi... Soudainement de lugubres rumeurs se répandent : toutes les routes extérieures sont occupées par les avantgardes étrangères; une seule voie ferrée est libre
encore au dehors, & c'est celle d'Orléans. On attendait justement ce jour-là divers bataillons méridionaux, parmi lesquels ceux du Tarn & de l'Aveyron. Énorme & bruyante, la population entière se pressait à la gare du Sud. On avait voulu fêter en eux ces vertueuses provinces dont ils étaient la fleur; aussi quelle alerte à l'idée que, sauf une, toutes les communications se trouvaient interceptées ! Atteindraient-ils sans encombre le terme du voyage & l'ennemi n'aurait-il pas barré leur unique chemin? On bouillait d'impatience : ils ne paraissaient point. Tout à coup une locomotive siffle, un train glisse sur le rail, ils se montrent enfin, ils débarquent. On les embrasse, on les étouffe, on leur parle, on fraternise avec eux. Escortés par le peuple, ils se dirigent tambours battant, clairons sonnant, vers la place du Carrousel.
Là, sur les trois heures du soir, en pleine lumière, ils font halte.
On les passe immédiatement en revue, & puis l'appel !
— Levardy?
— Présent.
— Arnér1
— Présent.
— Talbôpr1
— Présent.
— Ydèlbru .-
— Présent.
— Eloi-Brandala ?
— Présent.
— Héô?
— Présent!...
En proie à la soif, à la faim, au vertige, sans armes, sans uniforme, le bâton en main, le sac au dos, ils moutonnaient farouches & sales sous une sorte de loque tricolore gauchement arborée au bout d'une branche de frêne non équarrie. Abattus, ils avaient l'œil mat & le teint décoloré. Fatigue, étonnement ou terreur, ils semblaient prêts à défaillir... Étaient-ce bien là les enfants de ces volcaniques & sobres volontaires dont le nom seul jadis faisait, sur les bords de la Meuse & sur les rives de la Sarre, en deçà comme au delà du Rhin, tressaillir le fauve kaiserlick & ses âpres alliés du Brunswick &du Brandebourg, les hussards de la mort !
— ... Onclou -
— Présent.
— Harri ?
— Présent.
40 Crê te-Rouge
— Tergloi?
— Présent.
— Umarey?
— ■ Présent...
Tandis que le vieux sergent chevronné, sous la surveillance duquel les recrues avaient « roulé » syllabisait d'une voix rauque leurs noms romans, ils regardaient furtivement autour d'eux, ces rustres, & considéraient parfois avec fixité les gigantesques monuments de pierre & de marbre qui les environnaient de toutes parts : ah! ce n'était point là l'horizon qui leur était familier, & l'on s'apercevait bien vite qu'ils regrettaient le site natal, ceux-ci la mer & ses grèves, & la chanson éternelle de l'eau ; ceux-là leurs forêts profondes, sans cesse tourmentées par le vent; ces autres encore leurs plaines fertiles où les blés jaunis ondulent sur les rives verdoyantes des fleuves ; ces autres enfin leurs pyramidales & chauves montagnes dévorées des baisers corrosifs du soleil. Hé, que leur importait le Louvre! les Tuileries ! l'Arc de Triomphe surmonté du quadrige de Bosio, le Palais-Royal, la basilique scélérate de Saint-Germain-l'Auxerrois, les tours, les flèches, les colonnes trajanes, les portiques commémoratifs, les campaniles, les dômes démesurés, les
Victoires aptères des bas-reliefs, les Renommées embouchant le buccin, & les Gloires ailées planant au faîte des Panthéons, les statues de marbre ou de métal des conquérants divinisés, les grandioses effigies des dieux mythologiques, & toutes les géniales architectures & sculptures de la huitième merveille du monde! A ces cariatides, à ces allégories, à toutes ces fastueuses figures symboliques, qui ne leur représentaient rien du monde connu d'eux, ils eussent préféré le moindre clocher de leurs bourgades, & plutôt que de flotter là sur cette place prestigieuse où tant de générations s étaient usées, ils eussent cent fois mieux aimé gésir en leurs ordes & cagneuses chaumières ouvertes à l'aquilon , autour desquelles naguère encore ils se soûlaient de tuf & d'humus en liberté. « Sol panicier, terre maternelle, où donc es-tu.-... « Cependant que leur regard distrait & mélancolique erre à l'aventure sur les somptueux édifices impériaux & royaux où trône à cette heure le peuple souverain, un bataillon de garde nationale défile devant eux, musique en tète. Afin d'honorer leurs frères des campagnes lointaines, « accourus » au secours de la capitale en détresse, les soldats-citoyens, marchant au pas accéléré, présentent les armes, les tambours
battent aux champs & les cuivres chantent la Marseillaise; aucun d'eux, à cet hymne guerrier qui transportait autrefois les sévères va-nu-pieds du cycle révolutionnaire, aucun de ces patauds abêtis & taciturnes ne sentit bruire en ses veines le frisson des vivifiantes fièvres patriotiques, & nul ne vibra à ces superbes accents. Oh! l'empire s'était bien précautionné ! Grâce à lui, le pays avait de nombreux troupeaux d'hommes, mais pas un homme. Interdit & navré vraiment à l'aspect de semblables auxiliaires, Albigeois, Girondins ou Basques, enrôlés malgré eux, qui s'en venaient comme des moutons tendre la gorge au tueur allemand, le Parisien, si confiant jusque-là, douta pour tout de bon cette fois du salut de Paris & de la France. « Eh quoi! grand Dieu, telles étaient les réserves nationales!... aborder le Prussien avec de pareilles momies ! Il lui suffirait simplement de les recevoir à coups de crosse pour en avoir raison ! »
— ... Alba?
— Présent.
— Imbertogé?
— Présent.
— Tagrinelly }
— Présent...
Accroupis comme un vil bétail le long" des trottoirs de granit qui bordent les hautes grilles dorées des Tuileries, tous ces paours, harassés, pantelants sur le pavé, ne soupçonnant même pas les appréciations peu favorables inspirées par leur morne attitude à cette véhémente population urbaine qui les avait accueillis avec tant de chaleur, répondaient tour à tour au vétéran enroué.
— ... Marie?...
Un rousseau, presque exsangue & très gracile, couché languissamment par terre, auquel l'un de ses compagnons, beau gars aux cheveux crépus & d'un noir d'encre, offrait à boire dans une gourde, se souleva :
— ... Présent! articula-t-il avec effort & d'un verbe éteint, en portant la main à son béret blanc.
— Ici! riposta d'une bouche sonore celui qui penchait la calebasse.
— Un molosse avec une levrette ! rit quelqu'un parmi la foule; paire mal assortie!
On délivra, l'appel fini, des billets de logement aux conscrits, qui se dispersèrent aussitôt, qui d'un côté, qui de l'autre. Ensemble, le grand soute-
nant le petit, les derniers nommés suivirent la ligne éblouissante des quais. Au bout d'une grosse heure de marche à travers des flots de campagnards réfugiés depuis l'aurore dans nos murs, & par cent rues diverses, — où, magnifique apparition d'un autre âge, ondoyante au milieu du Paris moderne redevenu momentanément la vieille Lutèce, cahotaient, pèle-mèle, conduites par tout un peuple en sayon, de légères carrioles champenoises attelées d'un seul cheval, taillées dans des troncs de chênes, découpées en forme débarque comme les véhicules antiques de l'Armorique, &, traînés par de puissants bœufs blancs ou roux, aux obliques & courtes cornes noires, de lourds chars à quatre roues, quasi pareils à ceux que nos belliqueux ancêtres gouvernaient indolemment en parcourant les grasses plaines du Latium envahi & les larges voies sacrées de la Rome païenne conquise, — ils débouchèrent, ces deux frères d'armes, ces deux dépaysés, aux environs du Palais des Thermes, sur le boulevard Saint-Michel. Là même, ou plutôt non loin d'un carrefour adjacent, après bien des pointes & des circuits inutiles, car ne sachant lire le billet qu'ils avaient chacun d'eux à la main, ni reconnaître les numéros des maisons près des-
C rê te-Rou se
quelles ils passaient & repassaient sans cesse, force leur était de demander à chaque pas « où seyait » le 13 de l'impasse de l'OEuf-à-la-Coque, ils parvinrent enrîn, guidés par un gamin à la fois charitable & gouailleur, au logement qu'on leur avait assigné, & où, d'après la loi, leur étaient dus provisoirement un lit, de la lumière &du feu...
— Va, menu, dit celui qui n'avait pas l'air d'une poupée, lorsqu'ils furent installés sous le toit d'une étroite mansarde à tabatière; on est casé comme des princes ici, repose.
Incontinent, le gringalet s'étendit tout vêtu sur l'espèce de grabat qui garnissait le gîte, & s'assoupit, tandis que son noueux camarade, s'étant assis au pied de la couche, au lieu de dormir, veilla.
L'aube naît !
Ils sortent en toute hâte & s'acheminent à l'aveuglette vers l'esplanade du Luxembourg, où, dans la matinée, un aide de camp du gouverneur de Paris inspectera leur bataillon. A l'heure dite, le dignitaire annoncé paraît, avec un nombreux état-major, lequel était assez richement galonné malgré la dureté des jours. On s'aligna coude a coude, comme la veille; ensuite, divisée
en sections & convoyée par quelques munitionnaires, toute cette grimaude paysandaille, court chercher son fourniment à l'hôtel des Invalides, quartier général des milices de la province.
Effets, armes & bagages leur furent distribués avant la nuit, les tentes le lendemain. Huit ou dix jours plus tard, on allait vite en besogne, afin de regagner sans doute le temps perdu! le bataillon de Quercy-Rouergue . équipé tant bien que mal, évoluait de son mieux & s'échauffait en trimant. On l'envoya se rafraîchir aux tranchées, &, dès lors, les jeunes gens des nouvelles levées ronflant à la belle étoile , connurent les premières douceurs de la vie militaire. A quand la bataille? Ils la désiraient presque à présent, eux qu'elle effrayait naguère, s'imaginant non sans quelque apparence de raison que plus tôt la guerre serait finie, plus tôt ils reviendraient en leurs foyers. S'en retourner là d'où ils étaient partis, telle était alors leur constante préoccupation, car ils ne vivaient pas encore en communion intime avec leurs frères de Paris, dont le fougueux patriotisme s'exaltait d'heure en heure, à la courtine comme au club.
— Ah çà, grogna par un vilain soir le faux André, bâillant d'ennui, ne nous aurait-on mandés ici que pour nous y accoutumer à la gamelle & siéger sur la dure? Il me tarde fort de me trouver nez à nez avec l'ennemi. Qu'on se bourre donc une bonne fois & qu'on nous rapporte, ensuite entiers ou rognés, au pays... On est si bien à Castelnau !
— Que n'y sommes-nous! gémit le douillet à qui ne plaisait que tout juste le mâle métier de soldat.
Elégiaque & nostalgique berger épris de son vallon fertile & de ses ouailles, il n'était pas encore au bout de ses tribulations ; son apprentissage militaire ne faisait guère que commencer. Ingrate existence! Aujourd'hui campés intra muros à la croix d'un carrefour & demain bivouaquant hors ville à proximité d'un fort ou sous la protection du canon des remparts, les mobiles patrouillaient ferme, ores brûlés, ores transis. Solidement constitué, Crète-Rouge, elle, supportait à merveille sa nouvelle condition, peu différente en somme de la vie si laborieuse & si frugale du manant, mais lui. Marie, habitué à de plus faciles travaux, avait beau se roidir, il succombait parfois à la tâche. Heureusement, la
prude luronne était là près de lui, le réconfortant, l'encourageant, l'aidant à l'exercice comme à la corvée, ayant pour lui des soins si zélés & si minutieux qu'on l'en raillait au bataillon. « Hé bien, paillard, lui demandait-on souvent avec malignité, comment va mademoiselle aujourd'hui? Lui as-tu jà trempé la soupe? A-t-ellebien coqueté? » Le protecteur s'inquiétait peu de ces lardons & les recevait à brùle-pour point sans se fâcher le moins du monde, pourvu toutefois que « Mademoiselle » eût des couleurs & l'œil riant.
Tant que dura l'automne, — ironie sanglante du destin ! il resplendit, en cette sombre année où s'abîmèrent toutes nos gloires, autant que le plus pur été de Touraine &que le plus radieux de nos jours de victoire! — les contingents d'outre- Loire, sous ce tiède soleil, anormal en octobre aux régions septentrionales, notamment ceux de la Guienne, y compris le plus délicat fusilier du bataillon de Quercy-Rouergue, souffrirent, en somme, très peu d'être déclimatés. « Il fait, Diou mê damné! aussi bon ici que chez nous! « se disaient-ils parfois en rêvant vaguement à la riche verdure de leurs vignobles étincelant, en cette saison, d'un éclat métallique sous le ciel embrasé
du Midi. Tout à coup, hélas! sans transition aucune, l'atmosphère s'embruma, l'astre disparut à l'horizon & l'hiver sévit! En outre, le pain devint rare ; ensuite, une affreuse peste bovine, dépeuplant nos parcs sis en plein vent & d'où chaque matin on extrayait des cadavres gonflés de vaches & de bœufs (si l'on sait ce qu'éprouvèrent les hommes durant ce siège inouï, quelle langue assez incisive révélera l'agonie atroce des bètes nourricières entassées, loin de leurs salubres pacages, sur les places & dans les jardins publics de Paris, en d'immondes baraquements?1), il fallut s'alimenter uniquement de salaisons avariées & de viande saignante de cheval. La ration, d'abord assez abondante, diminua vite, & la faim se fit sentir. On eut soif aussi, car les bidons n'étaient que très irrégulièrement emplis d'alcool ou de mauvais vin, fortement additionné d'eau. La tourmente soufflait de l'un à l'autre crépuscule & le froid redoubla. Mordus sans cesse par la bise cruelle, les mobiles du sud-ouest gelaient aux avant-postes sous la peau de mouton passée comme une cuirasse par-dessus leur capote & qui les assimilait aux vieux Celtes couverts de la dépouille des fauves. En cet étrange accoutrement, Giève la brune, Giève la mamelue, Giève
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la laboureuse, avait une mine des plus martiales, & le garçon, avec sa ravissante tête blonde & ses délicieuses prunelles d'azur, était vraiment divin.
« O pastourel ! chuchotait-elle souvent, tu es joli comme un cœur là-dessous ; si les filles de là-bas pouvaient te contempler en cet attirail, elles raffoleraient de toi!... par ma fy, tu ressembles au mignonnet saint Jean-Baptiste qu'on voit dans un cadre d'or, au fond de l'église de Saint- Aiàs-le- Centaure, en notre Quercy... Pardon, hé! ne t'assombris pas, sois gai, dégourdis-toi, porte-toi bien, sinon je ne t'aimerai plus du tout ! t
Traité par elle dans toutes les circonstances imaginables en enfant gâté, lui, quoique sentant grandir en soi ce goût a la fois obscur & si passionné que depuis déjà si longtemps il avait pour elle, & qui, l'année précédente, s'était manifesté, à Saint-Carnus-de-l'Ursinade, le jour de la fête patronale, en présence de toutes les suaves & fraîches jeunesses du hameau, lui, « le petit frère », encore plus respectueux qu'ardent, ne savait que se taire & que la caresser de regards tout chargés de langueur ; ah ! mais que ses œillades étaient mille fois plus éloquentes que ses oraisons
ne l'eussent été. Démêlant parfaitement bien ce qui se tramait en lui, « la grande sœur », par prudence, s'appliquait à lui dissimuler la joie intime dont elle avait le cœur imbu. Parfois, cependant, aux heures de loisir & loin de tout témoin importun, elle s'abandonnait quelque peu. Comment s'en empêcher? Il était si persuasif, il soupirait si gentiment, il avait tant de peine & tant de charmes, ses yeux étaient si tendres, si séduisants, si câlins!... Oubliant alors qu'elle était homme & soldat, ne songeant plus en ce moment-là qu'elle vivait, non pas en Quercy, sur les bords du Tarn ou du Lemboux, mais sur les rives de la Seine, à proximité d'un camp, ni qu'on pouvait les entrevoir, elle & lui, dans leurs doux ébats, & s'offusquer en définitive de ce que deux camarades de guerre se livrassent à de pareils jeux, elle l'embrassait à la guise d'une folle & le baisait à pleines lèvres, franchement, tout comme naguère à Saint-Antoninle-Borgne, au milieu des bosquets, sous les jeunes ramures, lorsqu'elle n'était encore qu'un piquant laboureur en jupons, libre comme l'air & ne devant rien à personne que le bonjour & l'adieu !... L'amour est l'amour & tous les amants s'uitrevalent. Ils ont beau se contraindre ;
en dépit d'eux-mêmes, ici comme là, n'importe la conjoncture & quelle que soit leur situation, ils commettent tôt ou tard les mêmes péchés &, c'est fatal ! finissent toujours par se trahir. Or, ce que nos étourdis navaient pas assez évité leur échut : un soir, après la retraite, on les surprit isolés, errant auprès des remparts , la main dans la main, comme font les promis en Provence aux versants des montagnes ou le long des plages méditerranéennes, les fiancés en Gascogne à travers champs & sous bois, parmi les bruyères; se balançant, s'enlaçant ainsi qu'autrefois au pourtour des tentes les guerriers barbares, accouplés deux à deux; & de même que, très souvent encore aujourd'hui dans ies sables du désert, ou sur les dunes marines, & parfois sur le continent, en France, aux abords des villes de garnison, nos effervescents & languides auxiliaires africains, les turcos !
— Hé! roucouleurs ! leur cria l'un des tambours du bataillon, dès qu'ils rentrèrent au bivouac, côte à côte, enivrés d'eux-mêmes, hé ! vous êtes-vous bien becquetés sous la coudrette mes colombeaux!...
A cette turlupinade qui provoqua la plus offensante hilarité chez les mobiles de Quercy-
Rouergue groupés sur un tas de moellons autour de la marmite usuelle, Crète-Rouge, mortifié, fronça les sourcils & marcha droit au loustic. Celui-ci, non moins intrépide qu'insolent, rit très-bonne contenance & lâcha, sans désemparer, d autres gaillardises. En un clin d'oeil, il fut enlevé, fouaillé, renversé, muselé; deux mains, semblables à des étaux, lui broyèrent la mâchoire & lui renfoncèrent dans la gorge les injures qui voulaient encore en jaillir; à bout de venin & de forces, il implora grâce, cet arrogant ! & ne l'obtint qu'après avoir fait amende honorable à diverses reprises en présence de la compagnie.
— On se retrouvera !grommela-t-il, une écume rouge aux lèvres, lorsqu'il fut dégagé, je te repincerai.
— Quand tu voudras ! si ça te coiffe, nous verrons quel est celui qui gigotera le mieux devant le museau du Prussien, riposta fièrement le châtieur en haussant les épaules ; je t'attends là, l'ami !
— Convenu ! dit l'auteur de l'incartade, en lui tendant la patte, on se mesurera, milo-Dioux! tope la. pour voir.
— Avec plaisir ! & je désire que ce soit tôt.
54 Crét e-Rouge
— Tu n'es pas le seul à souhaiter qu'on se carde avec l'Allemand ; ici tous, tant que nous sommes, nous pensons de même & nous remplirons notre devoir, aussi bien que toi ; comptes-y.
— J'y compte.
Un tel langage "... Il faut vraiment que cette ville, bête noire des thaumaturges, soit une très preste magicienne. A peine si deux mois s'étaient écoulés depuis le jour où l'on avait vu, Dieu sait avec quelle amertume ! arriver en ces murailles du fond des districts les plus reculés de la France, un tohu-bohu de paysans ignares & stupides, n'ayant rien d'humain que le visage, & qu'on poussait à l'ennemi comme on pousse les bœufs à l'abattoir, & voici que ces êtres sans nom, hier ternes & neutres, aujourd'hui pleins d'élan & d'éclat, exigeaient, renforçant la voix populaire & non moins impérieusement que l'impétueux & sagace faubourien lui-même, une sortie en masse, une sortie torrentielle ! Il s'était opéré, ce miracle ! Un très rapide contact, de quelques semaines seulement, avec ce merveilleux peuple parisien dont on se permet de médire hautement, mais qu'on ne peut se défendre d'admirer en secret, avait suffi. Ces cancres s'étaient
Crête-Rouge <r<r
transformés comme par enchantement. Une pensée fermentait maintenant dans chacun de ces crânes; un cœur -battait à présent dans chacune de ces poitrines. Etait-ce possible? Ils variaient de devoir & d'honneur, ils se sentaient responsables, & pour eux la solidarité n'était plus une faribole, oh! non. Admirable alchimie! On précipite dans ce gigantesque & prodigieux alambic qui se nomme Paris un ramas de serfs & de gavaches; il en sort presque aussitôt, toute bouillonnante, une pléiade de révoltés & de héros! S 'affranchir des entraves, effectuer la trouée, urbains, ruraux, réguliers, mobiles, mobilisés, sédentaires, les trois cent mille démons qui flambaient derrière les ra vélins de l'enceinte, tous, d'un commun accord, ne réclamaient que cela, chaque jour, à toute heure, en tout lieu. « Nous entrerons dans la carrière, quand nos aînés n'y seront plus. « Or, les aînés engraissaient de leurs os l'Alsace, la Lorraine, & récemment les généreux enfants de la Seine s'étaient immolés au Bourget. Ecrasés par le nombre, ils avaient péri .là. Que tardait-on à venger le trépas de ces victimes, enfouies glacées S') u s des tertres funéraires, à deux lieues des glacis, & pourquoi ne pas se ruer en masse au
milieu des goinfres du Nord attablés, ô rage! fricotant, ô profanation! sur le terrain, encore rougi de sang, où naguère avait été creusée l'obscure fosse commune en laquelle tant de frères expirés pour l'indépendance de la patrie & pour sa liberté, dormaient, après avoir reçu de trop sommaires funérailles, leur dernier & glorieux sommeil }...
L'impatience du sacrifice, ah! c'était grand, ah! c'était beau! l'ambition de la délivrance grisaient ces jeunes centuries françaises improvisées, enseignées sous l'œil & sous le canon de l'assiégeant, & tous ces soldats novices : Parisiens, Bretons, Lorrains, Bourguignons, Picards, Auvergnats, Limousins, Provençaux, Champenois, Savoyards, Gascons, se juraient, en leur délire sacré, de vaincre ou de mourir ensemble, environnés d'éclairs & de tonnerres, sous le même étendard ! . . .
— Dame! il y aura du bouillon, affirmaient les prolétaires de la capitale, toujours espiègles, & folichonnant même dans le paroxysme de leurs filiales douleurs; on écopera pour sûr, on écopera !
— Vogue la galère, à la grâce de Dieu, répliquaient les campagnards, peut-être moins
Crê te-Rougc 57
allègres, mais aussi déterminés; une dernière fois, piochons bien !
Et ceux-ci comme ceux-là, serrant leurs armes vengeresses, aspiraient à la suprême lutte d'où dépendait le salut de la France, & toisaient sans frémir cette vague & colossale figure spectrale qui, la veille des inconjurables carnages, plane & bourdonne au-dessus des armées vouées à la Mort...
On aiguisait les glaives, on se ceignait les
rems
Entre toutes ces nombreuses cohortes rustiques que la province avait fournies à la défense du boulevard national, & que Paris, cet incomparable enchanteur, avait si rapidement & si complètement métamorphosées, le bataillon de Quercy-Rouergue se distinguait par son humeur guerrière & son indomptable ténacité. Marches & contremarches, les privations, la famine, l'épidémie, le gel, aucune épreuve, rien ne pouvait l'abattre, rien! Elle avait, sous le harnais militaire, la hautaine & sereirte allure des vétérans, cette jeune milice, & ce fut un beau jour pour elle, ce jour pluvieux & crépusculaire au déclin duquel on la prévint qu'une action générale était imminente. Ah ! ah ! secoue-
58 Crê te-Rouge
rait-on enfin les esclaves de ce tyran d'outre- Rhin dont les genoux pesaient sur la gorge de la République?... Encore quelques heures d'attente, & Paris, brûlant de donner la main aux départements, de joindre les recrues de Gambetta, qui prêchait infatigablement la guerre sainte & créait sans cesse de nouvelles légions, Paris irrésistible traverserait comme la foudre, les lignes ennemies, Paris délivré, Paris triomphant irait d'un seul coup d'aile se souder aux nerveux blancs-becs de la Loire, vainqueurs à Coulmiers & maîtres d'Orléans...
— Hé bien ! Marie, hé bien ! que regardes-tu donc )
— Ce monstre, Giève, ce monstre qui sort de l'eau tout ruisselant.
Et le pâtre ingénu de Saint- Antonin-le-Borgne, courbé sur l'un des parapets du Pont-Neuf, considérait avec épouvante un plongeur qui. revêtu du scaphandre & debout dans une barque amarrée à l'arche médiane, venait d'émerger du sein de la Seine, ce jour-là fort grosse, & levait vers le ciel un masque effroyable armé d'une sorte de trompe & de deux énormes yeux glauques...
— Oui., fit Crète- Rouge, un peu troublé
Créte-Roug e 59
lui-même de cette apparition quasi surnaturelle, on m'a parlé de ces ouvriers de rivière : il paraît qu'ils respirent sous l'eau. Ce sont eux qui posent au fond du chenal les tuyaux par où nous parviennent les nouvelles du pays entier & se répandent dans tout « le Royaume » celles de Paris... Ah! le clairon! en route! houp-là, dépèche!
Ils rallièrent, & leur compagnie qui, partie le matin de la barrière du Maine, stationnait depuis quelques instants sur la place Desaix, en face de la préfecture de police, s'ébranla de nouveau.
— Nous ne sommes pas encore aux avantpostes; es-tu fatigué, frérot? Un peu de courage !...
— On en a! Tant que tu seras près de moi, sœur, l'estomac ni les jambes ne me faudront point, tu verras... Oh! mais qu'est ceci? là, tiens, ces affligeantes brutes qui passent; où vontelles .-
Il montrait du doigt, tout en sautillant, à l'arriere-gurde qui rit halte la même, sur le boulevard de la Chapelle, à l'embranchement de plusieurs avenues, un long chapelet d'ânes, de mulets & de chevaux étiques & boueux
qu'on menait à l'équarrisseur ou plutôt au boucher...
— Hé ! s'écria la bouvière en étudiant un grison caduc qui flageolait tant & plus sur ses sabots déferrés, celui-ci, par ma foi! galeux, poussif, arqué, pelé, tondu, jarretier, tortillard & couronné... comme un roi, ressemble tout à fait à l'estimable Marti.
— Pécaïre ! oui, c'est vrai, fit le pastour, qui se rembrunit tout à coup au souvenir du coin natal ; il est peut-être mort, notre bourriquet, & la vache aussi, sa compa...
La parole lui manqua, ses yeux se mouillèrent, &, bouche bée, ému jusqu'aux entrailles, il s'approcha d'un maigre individu, lequel, se soutenant d'une béquille, baisait, effaré, blême, hérissé, hagard, haletant, les naseaux morveux du vieux baudet aux oreilles énervées qui ricanait doucement.
— Il me le faut ! rendez-le-moi tout de suite !...
Aussitôt le palefrenier qui traînait après soi la caravane, monté sur un osseux percheron, mit pied à terre & saisit au collet l'infirme, pleurant à chaudes larmes.
— Un moment & je vas vous dire ; lâchez-
Crete-Rougc 6 r
moi ; cet âne est mon camaro, mon ami, mon seul ami...
Des femmes du peuple qui faisaient la queue à la porte d'une boulangerie & quelques passants attendris par les clameurs pathétiques du bancroche s'en vinrent doubler le cercle que formaient autour de lui les gardes mobiles de Quercy-Rouergue.
— Ayez pitié de lui! reprit le suppliant d'une voix entrecoupée en s'adressant à la foule ; ayez pitié de lui ! pékins & militaires, mesdames & citoyennes. Il y a dix ans que je l'ai. Nous avons ensemble fait le tour de France & même celui de l'Europe. Il m'apprécie & je l'honore. Écoutezmoi; je suis un bon bougre... On m'appelle Jérôme Foulcand dit Sans-Graisse & lui, mon compère, il se nomme Riquet-à-la-Houpe, quoique chauve. Il n'a que les os & la peau. Tout au plus, si Ton en ferait deux bouchées. Il est si dur qu'on ne le digérerait point... Ah ! je ne suis pas fou... Si quelqu'un respecte la loi, c'est moi, votre serviteur, ancien charron, honnête camelot aujourd'hui, natif d'ici même, rue des Nonnainsd'Hyères, parole d'honneur ! Oui, je veux mon féal, je revendique mon frère, mon père, ma mère, ma famille, toute ma famille qui est
lui, rien que lui, voilà! Non, non, non, je ne consens pas qu'on le saigne, ni qu'on le dépèce, ni qu'on l'avale. A bon entendeur, salut! On me l'a réquisitionné, mais il y a des mirliflores à qui l'on ne prend pas leurs bidets fringants; ainsi qu'on me rende ma haridelle ! Ah ! messieurs & citoyens, soldats & civils, ayez pitié de nous, s'il vous plaît; obtenez pour l'amour de Dieu qu'on me le restitue à l'instant même. Il est brave autant que bon. Nous nous battrons, lui & moi, contre le Prussien & nous mangerons du Bismarck . . .
Un groupe de gardiens de la paix, attirés là, mirent fin à cette scène grotesque & navrante; on s'écarta devant eux ; puis un cri déchirant retentit lorsque le convoi poursuivit sa route versMontfaucon, &, pendant que l'animal sacrifié râlait un lamentable hi han, on emportait l'homme maudit, écumant comme un épileptique & roide comme une barre de fer, dans l'officine d'un apothicaire.
— On aurait dû gracier ces deux pauvres, murmura « la demoiselle », se traînant fort morose à la suite du bataillon qui, tout poudreux, franchissait en ce moment les fortifications.
— Sans doute on aurait dû!... Mais par ce temps de fringale, adieu la pitié! bonsoir la compassion ! on ne ménage que les riches. Heureusement toutes ces laides histoires sont près de finir. On assure que le tra la la, c'est pour après-demain !
— Eh ! si Notre-Dame y souscrit, murmura le blondin en changeant d'épaule son chassepot encore vierge & bien lourd pour ses débiles mains; ainsi soit-il !...
Il y avait du vrai, beaucoup de vrai, dans ce qu'on se racontait dans les rangs. Un pigeon, heureux & fidèle messager, avait apporté depuis peu des nouvelles de Tours, &, selon quelques fines langues, le ministre de l'intérieur & de la guerre, celui de la Délégation, suppliait ses trop platoniques collègues, dépositaires du pouvoir central, de se mettre en posture de frapper le grand coup. Or, il s'agissait, non pas d'une action générale, immédiate, comme le bruit en avait couru, mais d'une série d'opérations préliminaires dont le succès assurerait l'exécution du fameux plan de ce fol empoté qu'on égalait au sage Fabius Cunctator lui-même. A cette époque-là, vers le milieu de novembre, un point de la périphérie, entre tous ceux occupés par
l'ennemi, contrariait nos projets. « Il est essentiel, affirmait-on, de l'en expulser & de s'y rasseoir avant de découvrir les pièces de bronze se chargeant par la culasse, dont les régiments de ligne & les troupes urbaines ont été dotées par le peuple. » En conséquence, on décida de s'emparer, coûte que coûte, des fermes sises au pied du plateau d'Avron & dans lesquelles l'assiégeant avait ses avant-postes. Six cents chaleureux furent désignés pour cette besogne nocturne ; un peloton de fantassins du 113e de marche, une compagnie du bataillon de Quercy- Rouergue, une escouade de marins & quelques francs-tireurs. Il tombait, depuis le matin, une pluie glaciale, & le terrain en était tout détrempé. Ceux de l'expédition qui, la veille, avaient planté le piquet dans la plaine de Romainville, étaient là prêts à fondre sans brûler une amorce sur les positions qu'il fallait emporter d'assaut. On n'y voyait point à deux pas, tant le brouillard était épais, & nos éclaireurs, plusieurs cavaliers arabes, chevauchaient à tâtons à l'entour des tentes. Abrité comme un enfant entre les genoux de Crète- Rouge , Marie, l'anémique Marie, frissonnait...
— Oh ! ce n'est pas de peur, dit-il, que je tremble ainsi !
Giève, muette, quitta la peau de mouton qu'elle portait par-dessus sa capote, puis en affubla bon gré mal gré le frileux, qui pourtant avait la sienne. Au bout d'un instant, un sifflet retentit strident dans la nuit humide & noire. On venait d'entendre le signal convenu. Les six cents Français se dressèrent en silence &, l'arme croisée, s'avancèrent en rampant à travers champs vers une bâtisse indécise qu'illuminaient de temps à autre de blafardes lueurs, & qui semblait flotter comme un vaisseau sur une mer brumeuse. On surprit les premières sentinelles allemandes qui furent impitoyablement égorgées & l'on força la « Maison-Grise » , où quantité de sybarites du Hartz, se croyant bien gardés, s'étiraient, en bâillant, sur des plantes fourragères. Une courte mêlée eut lieu. Jamais nos baïonnettes n'avaient été plus expéditives. Seuls, huit ou dix factionnaires qu'on s'était contenté de désarmer survécurent. Un d'entre eux, malheureusement pour nous, s'échappa dans l'ombre & courut donner l'éveil aux clans de la Thuringe, embusqués non loin de la. Ceux-ci se murent concentriquement afin
de nous cerner, & bientôt la poudre parla. Nos matelots, après dix charges furieuses, succombèrent sur le seuil du logis, la hache d'abordage au poing, à côté des francs-tireurs anéantis. Supérieur en nombre, l'étranger, ayant hors de combat plus d'hommes que n'en comptait notre petite colonne avant l'action , arracha leur conquête au gros de nos soldats, & s'établit à nouveau dans le bâtiment où gisaient pêle-mêle les blessés & les morts de l'un & de l'autre parti. Barricadés dans l'une des pièces du premier étage, une poignée de Gascons, leurs cartouches épuisées, résolurent de se frayer à la pointe du fer une issue à travers le tas de Vandales encombrant la maison, mais, au moment d'entreprendre, ils avaient reconnu qu'un tel effort ne pourrait aboutir. Un lâche alors proposa de se rendre. On hésitait... « Honte aux cagnards! cria la Bellone de la compagnie, il faul ici bûcher en francs patarins; aidez-moi, nous sortirons de ce guêpier, ou j'y perdrai mon nom. Et, se tournant vers son pupille qui, certes, ne tremblait plus, ni de froid, ni de peur, il l'interpella : « Ramasse les tisons qui fument en cette cheminée & fourre-les tousensemble dans lapailh traînant sous les bahuts qui bouchent cet huis. »
Sitôt dit, sitôt fait. Tandis que les meubles s'enflammaient, le conseiller de cette mesure extrême, assisté de ses compagnons, pratiqua dextrement au mur orbe du fond de la chambre une ouverture plongeant sur un potager & suffisante pour livrer passage. « Et maintenant, houp-là! reprit-il, quand ce travail fut achevé, sautez en bas, lascars. » On se risqua; puis les captifs, débloqués, ayant, par cet expédient ingénieux, recouvré la liberté, tournèrent la construction, en atteignirent l'unique porte, qu'ils eurent vite obstruée avec des troncs d'arbres aperçus à point sous un hangar attenant, & se constituèrent les geôliers du torrent qui s'était engouffré dans la métairie. Alors ceux des lignards & ceux des mobiles délogés par l'ennemi revinrent sur leurs pas& fusillèrent avec justesse & presque à bout portant tous les casques à pointe qui, léchés par le feu, s'évadaient par les fenêtres embrasées du local. Une heure durant, il plut des flammèches & descendressur le sol environnant, puis il ne resta plus que des ossements calcinés dans les ruines fumantes de la Maison-Grise, autour de laquelle, aux dernières lueurs de l'incendie, miroitaient éparses çà & là de larges flaques de sang germanique, où tout à coup su réfléchirent les anguleuses silhouettes
de deux spahis africains, lesquels, enveloppés de leurs vastes burnous rouges & debout sur leurs étalons cabrés, adressaient d'une voix gutturale, en brandissant leurs fusils au-dessus de leurs fronts couleur de bronze, un joyeux & féroce hosannah aux génies de la guerre...
— A toi la cocarde, Crète-Rouge ; à toi le pompon !
Et, tout en applaudissant, le tambour du bataillon de Quercy-Rouergue, le farceur mal embouché, qu'on avait maté naguère, .s'inclina devant « son maître p qui s'extasiait à ce funèbre tableau .
— Bah! ceci n'est qu'une escarmouche, répliqua l'inébranlable jouteur, &, se courbant vers son faible frère d'armes qui la buvait des yeux, il lui dit gaiement : On te complimente de tout cœur, garçon, car tu t'es comporté comme pas un de nous aujourd'hui.
— Tu trouves, mie?
— Oui, certes, camarade.
Elle l'embrassa devant tous, sans gêne cette
fois, & lui, se sentant possédé, répondit en son ivresse :
— On ballera mieux encore au prochain festival...
— Là; là, du calme !
Ainsi que c'était à prévoir, l'aventureuse excursion du détachement expéditionnaire rit quelque bruit à Paris, sur les bastions, d'où, la garde pensait entendre à chaque instant le canon de l'armée de secours en marche, comme dans les clubs, où les citoyens qui n'étaient pas de service aux remparts s'indignaient violemment tous les soirs contre les menées souterraines des capitulards, avérés ou non, & débattaient avec entrain les innumérables inventions sérieuses ou folles tendant à l'extermination rapide, sinon instantanée, des Prussiens. En somme, ici, là, partout, chacun estima que. si grave qu'eût été l'échec ou plutôt « l'accident survenu au Bourget » . il était très-adouci, presque effacé par l'important avantage obtenu sous Avron ; aussi vraiment exalta-t-on à l'envi cet exploit hors de pair, & jugea-t-on qu'il importait d'en être reconnaissant a qui l'avait conçu, puis accompli. 1 S'il savait lire, affirmaient péremptoirement certains familiers de l'Hôtel de ville & des ministères, on l'eût déjà fait sergent ou tout au moins caporal, oui ; mais il est illettré! » Grâce aux orateurs populaires dont la verve s'émut & grâce à la presse démocratique qui s'en mêla, 1 l'endiablé
JO Crête-Rouge
moblot » fut cependant gratifié d'une distinction sur laquelle il ne comptait pas. Un matin, à la satisfaction des gazetiers & des tribuns, le journal officiel de la République française paraissait, exposant en première page ceci :
Par décret en date du 20 novembre 1870, rendu par le gouvernement de la Défense nationale sur le rapport du ministre de la guerre, a été nommé dans l'ordre de la Légion d'honneur, en récompense de sa belle conduite au combat de Vey-sous-Avron,
Au grade de chevalier:
M. Crète-Rouge (André), garde mobile à la ire compagnie du bataillon de Quercy-Rouergue.
Et le décret, précédé d'un rapport militaire relatant tous les détails de la chaude affaire de la Maison-Grise, était immédiatement suivi de cette instruction :
armée ordrf 3° CORPS
DE PARIS. 2e DIVISION.
Le général commandant en chef la 2e armée de Paris porte à la connaissance des troupes placées sous ses ordres que, dans le combat livré sous le plateau d'Avron,le bataillon des mobiles de Quercy-Rouergue s'est particulièrement distingué par son entrain & sa bonne attitude au feu.
Us ont bien mérité de la France & de la République.
Le présent ordre sera lu à trois appels successifs aux troupes assemblées sous les armes.
Etre digne des éloges du peuple & valoir qu'il dît : Un tel a bien mérité de la patrie! aucune autre prétention n'obsédait les cœurs. & tous les aspirants, qu'ils fussent de l'armée régulière ou de l'armée civique, aiguillonnés par une très-légitime envie, s'entretenaient constamment des heureux à qui l'honneur avait été conféré qu'ils briguaient eux-mêmes. HorF, le lapin du 107e d'infanterie, & Crète-Rouge, le coq du bataillon de Quercy-Rouergue, il ne fut question pendant toute une semaine, au dedans comme au dehors de la ville, que de ces nouvelles étoiles. Si l'un, riche plante du Nord, était doué d'un sûr coup d'oeil, l'autre, fruit sain du Midi, n'avait pas la berlue! S'étant également montrés, ils prouvaient, celui-ci comme celui-là, que la France aux mille & une mamelles, produisait toujours, aux bords du Rhin ainsi qu'au pied des Pyrénées & des Alpes, des rils dont elle avait droit de s'enorgueillir carrément, l'inépuisable mère ! 1 II suffit d'un héros pour en susciter mille. » Obscurs, ignorés hier encore, ces deux plébéiens, cites dans la même huitaine à l'ordre du jour, & dont les noms aujourd'hui volaient de bouche en bouche, avaient excité, même chez les moins fiévreux, une dévorante émulation &, dans tous
y 2. Crête-Rouge
les rangs de la ligne ainsi que dans ceux de la mobile, une flamme inextinguible courait. A l'heure du choc décisif qui ne pouvait être encore différé, les vivres s'épuisant & se gâtant de plus en plus, elle éclaterait comme une mine, cette jeunesse ouvrière & paysanne à qui la moderne Athènes avait insufflé sa constance & sa mordacité. Que l'homme au plan se décide à taper, persiflait-on, &, non loin des barrières où Blucher n'a pas toujours rigolé, les morveux à peine endurcis de la troisième Marianne française flanqueront à la valetaille mal léchée du septième ogre de Prusse le coup de torchon dont les grisons si stylés de l'aigle de Sedan, Monseigneur Je-M'Esbigne, n'avaient pas su l'embellir là-bas, aux frontières...
Illusion & mirage !
Enfin, il se leva, ce jour où tout serait réglé. Le peuple , las d'attendre, s'était prononcé pour l'offensive. A son absolu : « Je veux! » .les proconsuls, ses délégués, ses commis, cédèrent bon gré, mal gré. Sous un ciel nébuleux & chagrin la capitale s'éveilla, vibrant au roulement des tambours, au chant des trompettes, & tapissée d'affichés blanches où tranchaient ces altières proclamations :
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Citoyens de Paris, Soldats de la garde nationale & de l'armée,
La politique d'envahissement & de conquête entend achever son œuvre. Elle introduit en Europe & prétend fonder en France le droit de la force. L'Europe peut subir cet outrage en silence, mais la France veut combattre, & nos frères nous appellent dehors pour la lutte suprême.
Après tant de sang versé, le sang va couler de nouveau. Que la responsabilité en retombe sur ceux dont la détestable ambition foule aux pieds les lois de la civilisation moderne & de la justice! Mettant notre confiance en Dieu, marchons en avant pour la patrie.
Le gouverneur de Paris^
Général Trochu.
Paris, le 28 novembre 1870.
Soldats de la 2e armée de Paris,
Le moment est venu de rompre le cercle de fer qui nous enserre depuis trop longtemps & menace de nous étouffer dans une lente & douloureuse agonie ! A vous est dévolu l'honneur de tenter cette grande entreprise : vous vous en montrerez dignes, j'en ai la certitude.
Sans doute, nos débuts seront difficiles; nous aurons à surmonter de sérieux obstacles; il faut les envisager aveccalme & résolution, sans exagération comme sans faiblesse.
La vérité, la voici : dès nos premiers pas touchant nos avant-postes, nous trouverons d'implacables ennemis, rendus audacieux & confiants par de trop nombreux succès. Il y aura donc là à faire un vigoureux effort, mais il n'est pas au-dessus de vos forces ; pour préparer votre action, la prévoyance de celui qui nous commande en chef a accumulé plus de 400 bouches à feu, dont deux tiers au moins du plus gros calibre, aucun obstacle matériel ne
saurait y résister, &, pour vous élancer dans cette trouée, vous serez plus de 150,000, tous bien armés, bien équipés, abondamment pourvus de munitions, &, j'en ai l'espoir, tous animés d'une ardeur irrésistible.
Vainqueurs dans cette première période de la lutte, votre succès est assuré, car l'ennemi a envoyé sur les bords de la Loire ses plus nombreux & ses meilleurs soldats' les efforts héroïques & heureux de nos frères les y retiennent.
Courage donc & confiance ! Songez que, dans cette lutte suprême, nous combattrons pour notre honneur, pour notre liberté, pour le salut de notre chère & malheureuse patrie, &, si ce mobile n'est pas suffisant pour enflammer vos cœurs, pensez à nos champs dévastés, à vos familles ruinées, à vos sœurs, à vos femmes, à vos mères désolées !
Puisse cette pensée vous faire partager la soif de vengeance, la sourde rage qui m'animent, & vous inspirer le mépris du danger !
Pour moi, j'y suis bien résolu, j'en fais le serment devant vous, devant la nation tout entière : je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux; vous pourrez me voir tomber, mais vous ne me verrez pas reculer. Alors, ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi.
En avant donc! en avant, & que Dieu nous protège!
Paris, le 2S novembre 1S70.
Le général en chef de la 2e armée de Paris, A. Ducrot.
Citoyens,
L'effort que réclamaient l'honneur & le salut de la France est engagé.
Vous l'attendiez avec une patriotique impatience que vos chefs militaires avaient peine à modérer. Décidés comme vous à débusquer l'ennemi des lignes où il se
Crê te-Rougc
retranche & à courir au-devant de vos frères des départements, ils avaient le devoir de préparer de puissants moyens d'attaque. Ils les ont réunis ; maintenant, ils combattent; nos cœurs sont avec eux. Tous nous sommes prêts à les suivre &, comme eux, à verser notre sang pour la délivrance de la patrie.
A cette heure suprême où ils exposent noblement leur vie, nous leur devons le concours de notre constance & de notre vertu civique. Quelle que soit la violence des émotions qui nous agitent, ayons le courage de demeurer calmes. Quiconque fomenterait le moindre trouble dans la cité trahirait la cause de ses défenseurs & servirait celle de la Prusse. De même que l'armée ne peut vaincre que par la discipline, nous ne pouvons résister que par l'union & l'ordre.
Nous comptons sur Je succès, nous ne nous laisserons abattre par aucun revers.
Cherchons surtout notre force dans l'inébranlable résolution d'étouffer, comme un germe de mort honteuse, tout ferment de discorde civile.
Vive la France! vive la Republique!
Les membres du gouvernement :
Jules Favre, vice-président du gouvernement ; Emmanuel Arago, Jules Ferry, Garnier- Pages, Eugène Pelletan, Ernest Picard, Jules Simon.
Les ministres :
Général Le Flô, Dorian, J. MagniN.
/ i Secrétaires du gouvernement :
André Lavertujon, F. Héroi.d, A. Dri'.o, Durier.
Paris, le 28 novembre 1870.
y6 Crête-Rouge
Ainsi donc c'était irrévocable, & l'airain tonnait déjà!
Paris, l'inflexible Paris, les vit bientôt passer avec une confiance sans bornes ces légions formées en son sein, & sa pensée accompagna ceux qui semblaient lui dire en le remerciant : QÂve. Cœsar . morituri te salutant! tous ceux qui s'en allaient finir... où? personne ne savait encore à ce moment-là quel terrain le fossoyeur en chef avait choisi. Ces canons de sept se chargeant par la culasse, ces pièces neuves de bronze dont les noms rappelaient nos incorruptibles gloires nationales, défilèrent, faisant gémirpalais& masures le long des voies mémorables de la cité régicide au-dessus desquelles flottait invisible dans l'air l'âme éparse & lumineuse, à jamais immortelle, des puritains de 92, nos ancêtres devant qui l'Europe monarchique entière avait plié. De minute en minute, escadrons & bataillons se succédaient sur les boulevards & dans la rue de Rivoli. « Vive la République! » criait la foule, en qui reverdissait la sève des aïeux, & les légionnaires en marchant agitaient leurs armes & répétaient ce cri. Fantassins, artilleurs, cavaliers, toutes les troupes, & parmi celles du centre les débris des cuirassiers épiques de Morsbronn & des
Crête-Rouge JJ
formidables turcos de Wissembourg & de Frœschwiller, parcouraient le même chemin & respiraient une même énergie, une même foi. La victoire ou la mort ! telle était la résolution immuable gravée sur tous les fronts. En traversant la place illustre où, sous les mains justicières du peuple, s'était écroulée la Bastille, noir symbole de la tyrannie royale, officiers & soldats saluèrent du sabre & du fusil le afénie étincelant de la Liberté... Comme autrefois, le dédale de ces carrefours historiques, le pavé du faubourg Antoine, ce volcan mal éteint de la Révolution, tremblait sous les roues des canons ; enfin, nos sublimes cohortes disparurent sous Vincennes, avant-dernière étape de tant d'agonisants pleins de vie vers la tombe.
On s'attendait à franchir la Marne, à combattre le lendemain matin, après la diane, & l'on était joyeux.
En dépit de la franche allégresse dont toute l'armée était animée, il y en eut pourtant plus d'un parmi ces élus, environnés déjà de l'auréole posthume, qui fut en proie, pendant l'auguste veille des armes, à cette sévère angoisse dont les plus stoïques mêmes ne peuvent absolument se défendre à l'approche inéluctable du
trépas; aussi, soit qu'un regret adressé à la nature s'échappât de ces poitrines d'adolescents promis au fatal destin, soit qu'ils s'entretinssent, qui de l'amante ou de la mère, qui de la sœui ou de l'aïeule abandonnées naguère au chaume natal, qui du village ou du hameau, cette essence de la patrie, un imposant murmure sourdait-il des nombreux pavillons de toile tendus sous bois, en chacun desquels reposaient côte à côte douze frères d'armes.
Soumis, comme la plupart de ses compatriotes, aux affres de la chair, Marie, ensommeillé, rouvrit les yeux...
— Est-ce toi? demanda-t-il encore hanté par des fantômes, en surprenant celle qu'il aimait penchée sur lui; que veux-tu?
— Debout! riposta le nouveau décoré, viens avec moi dehors, il faut que je te parle seule à seul.
Il se dressa sur-le-champ, & tous les deux ensemble sortirent de leur tente, silencieux pensifs.
— Écartons-nous davantage; par là, fit h conductrice, en indiquant un groupe de hêtres vénérables, qui, récemment entamés par la hache, saignaient...
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Il la suivit pas à pas sous un dôme de verdure, & là, soudain, ils s'arrêtèrent au milieu d'une pelouse, émerveillés!
Opaque & ronde, investie d'un éblouissant halo, la lune, à son apogée, trônait royale audessus de leurs fronts, & toutes les étoiles de la voûte éternelle scintillaient en un ciel blanc & marmoréen, où ne voguait nul nuage. En bas, sur terre, une blême lueur argentait les taillis fort clairsemés & quelques arbres de haute futaie qu'abattrait bientôt la cognée municipale, réfractaire jusque-là à ce pénible holocauste impérieusement exigé pourtant, car la Ville ne possédait plus un seul stère de bois de chauffage, & 1 enfance, comme la vieillesse, se mourait faute de feu. Les rares beaux fûts épargnés, s'estompant sous le clair firmament, allongeaient, rigides & nus, leurs multiples bras désolés dont l'ombre légère vacillait parfois sur le sol dur & poli comme une plaque de métal. Au loin, à l'horizon, ondulait tout un amphithéâtre de collines à la chevelure tenace & teinte en rouille par l'automne, derrière lesquelles se dissimulait l'ennemi; par trois fois, ayant considéré ces sourcilleux mamelons, où tout paraissait assoupi, mais où guettaient les
vedettes allemandes, Giève leva sa main droite vers Test & dit :
— Telles sont les montagnes enguirlandées de foyards & de merrains qui ferment notre vallée de la Lute en Quercy, près Castelnau.
— Par ma foi ! le fait est que l'œil des plus fins s'y méprendrait, observa- t-il, un peu troublé malgré lui du ton énigmatique & quasi sacerdotal dont l'imposante fille avait proféré ces quelques paroles.
— Asseyons-nous sur ce tronc de bouleau, reprit-elle avec simplesse ; & là, quelque esprit nous conseillera peut-être.
— Eh mais! qu'es aco> jamais tu ne m'es apparue ainsi.
— Sans doute; il est vrai que nous ne nous sommes pas encore trouvés ensemble à pareille noce! A la Maison-Grise, il y a quinze jours aujourd'hui, si je compte juste, nous avons vu le feu pour la première fois, il serait fort possible que demain...
— Ah! mie, mie, tu me fais peur, s'écria-t-il, affolé.
— Peur ! . . . halte-là ! je te permets de craindre jusqu'à ce qu'on s'estramaçonne, mais après, non pas!
Saisi d'une vague épouvante , il se serra contre le sein de sa sœur de lait, & comprimant des soupirs, des larmes, il la contempla. Très-recueillie, les paupières mi-closes, le menton entre ses mains jointes, elle cherchait religieusement en ses souvenirs...
— A quoi songes-tu? demanda-t-il au comble de l'anxiété; quelle est ta peine? je t'en prie, réponds-moi.
— Soit ! tu connais à fond les us & coutumes du causse où nous naquîmes, n'est-ce pas, mien ?
— Oui, mienne.
— En ce cas, tu n'ignores point ce qui se passe sous tous les toits, dans nos campagnes, à la mort des parents. Alors que le père déserte sans retour la maison, le fils aîné lui retire du doigt l'anneau de mariage & le donne aussitôt à sa légitime, s'il est marié; à sa fiancée, s'il est encore garçon ; au contraire, quand la mère quitte les siens pour toujours, la rille aînée lui prend l'alliance & la remet tout de suite à son mari, si elle est femme; à son accordé, si elle n'a pas cessé de s'appartenir... Entends-tu?
— J'entends.
— Si donc j'ai bonne mémoire, il y aura sept
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ans à la prime, que notre Miette périt là-bas, à Saint-Antonin-le-Borgne.
— Oui, pécaïre! oui; tais-toi, de grâce, oh! tais-toi !
— ... Lorsque le curé de Saint-Carnus de l'Ursinade, habillé de noir & de blanc, se présenta chez nous avec ses clercs & son chantre, je la déposai moi-même, te rappelles-tu } dans sa caisse de bois blanc. Après avoir fait cela, j'embrassai pour la dernière fois cette méritante qui nous affectionnait tant, & je ne remplis qu'à moitié mon devoir... Elle me commande de l'accomplir ici môme à l'instant.
Éclairé subitement, il crut comprendre où visaient ces souvenances & se recula tout palpitant.
— Tiens! poursuivit-elle, après avoir fouillé dans l'une des poches de sa terreuse capote militaire, voilà ce que je te destinais depuis si longtemps; avance.
Il obéit machinalement, &, tout absorbée, elle lui mit à l'annulaire de la main gauche une bague dor uni.
— A tout jamais, il est à toi, dit-elle avec piété, ce joyau béni que ma mère porta; 1( veux-tu }
— Cette relique, s'écria-t-il en y collant ses lèvres, sera le gage certain de nos accords; si je le veux ! —
Elle Tétreignit passionnément, lui de même; & là, ces amants, vierges l'un et l'autre, chez qui la brutale vie des camps n'avait aboli aucune des innocences natives, échangèrent, en présence des arbres séculaires pris à témoin de cette libre union, à la face du ciel illuminé de toutes ses étoiles, & moins pur cependant que le fond de leurs si chastes cœurs, le premier baiser conjugal.
— A présent, poursuivit-elle, surmontant son ivresse, tout dépend de l'avenir.
Une idée atroce assaillit l'épousé qui, balbutiant, répéta :
— L'avenir !
— Oui, l'aile de la camuse frôlera peut-être un de nous aujourd'hui même... Eh bien, quoi? n'est-ce pas à prévoir }
— Hélas !
— Si je tombe dans la bataille pour notre France, il me plairait de savoir en partant que tu resteras fidèle à l'absente; & toi, si tu sombres, sois tranquille, aucun autre ne m'appri- ,'oisera !
— Je me rie en toi; mais, méchante, pourquoi présager ainsi?...
— Parce que rien n'est plus friable que la peau d'un soldat! Enfant, me promets -tu, devant ces forets givrées qui garderont nos serments, de n'aimer que moi, vivante ou morte }
— Oui, par la sainte qui nous a nourris tous deux!
— Et moi, je te jure sur ses cendres que celle que je suis adorera toujours celui que tu es, icibas ou là-haut...
Un coup de canon retentit au loin, intense, monstrueux, alarmant, qui fut cent fois & cent fois encore, en moins d'une minute, répercuté par l'écho.
— C'est la Joséphine du Mont-Valérien qui, de sa grosse voix, nous annonce que la saison des vendanges est enfin venue... Allons, assez musé, nous referons l'amour plus tard; au travail! aux outils !
Et Giève, s effaçant en Crète- Rouge, entraîna brusquement Marie sous la tente, où leurs camarades s'empressaient de boucler le ceinturon...
— Hé! d'où démarrez-vous, vous autres, si
marinais?... Sac au dos, les amis; ouvrez l'équerre & gare la bombe !
En dix minutes, le camp entier est sur pied. De toutes parts on s'accoste, l'œil éjoui, le front résolu, force mains se cherchent & se serrent, beaucoup d'entre elles pour la dernière fois. Un bout de fanfare, quelques raflas suspendent les accolades fraternelles, & bientôt l'armée, que stimule la bise, s'ébranle au pas accéléré. Le ciel rit limpide & le soleil va poindre. Est-ce une aurore de victoire?1 Un rayon apercé les nuages & la terre s'empourpre !
Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé !...
Compagnies par compagnies, bataillons par bataillons, régiments par régiments, brigades par brigades, on se dirige en chantant vers les charniers inconnus. A Nogent, un fâcheux accroc attiédit tout ce monde épuré qui bouillait. Tandis que, pour donner le change aux Prussiens, Vinoy, le célèbre Vinoy de la retraite de Mé/ières & d'ailleurs, attaque, au sud de Paris, Thiais & 1 Hay, les colonnes de Ducrot sont en train de se morfondre l'arme au bras, sur le bord de la Marne dont les eaux ont enflé, mais qu'on eût
nonobstant franchie sans coup férir, si les dispositions du génie avaient été bien prises. Il faudrait à présent tenter cette opération sous le tir de l'ennemi, mais il est trop tard, journée perdue ! On campe de nouveau. Toute la nuit, les forts, y compris la triple batterie de Gravelle, mugissent. Enfin, le lendemain, mercredi 30 novembre, des ponts de bateaux sont établis à la hâte sur le ru, devenu fleuve, & nos troupes^ ayant couvert l'autre rive, s'échelonnent, se meuvent par des chemins séparés, convergent sur Bry, qu'elles nettoient en courant. Onze heures tintaient au clocher ruiné du village, dont l'horloge & le coq ont été respectés par les obus. En avant ! . . on escalade alors les hauteurs afin de rejoindre le plus tôt possible à travers champs & bois Carré de Bellemare qui, sans doute, menace déjà Gournay, notre objectif, par où se ravitaillent les divers corps de l'assiégeant. Une fois de plus, à l'assaut de Champigny, nos fantassins aux jarrets d'acier prouvent très-clairement qu'ils sont les premiers grimpeurs du globe. On possède la vallée & les berges de la rivière, on s'assure des bourgs. Enlever les coteaux buissonneux de Villiers , & presque tout sera dit, on aura gagné! Tapés sans répit, les Bo-
russes chancellent; ils reculent à pas lents, ils fuient à toutes jambes, ils jettent leurs manteaux roulés, leurs musettes, leurs casques, leurs dreyses, comme pour se dérober plus vite au fer qui leur mord déjà les reins... Stratagème de guerre ! En exagérant à dessein leur débâcle, ils nous fourvoient, & nous versons dans le piège. Une bordée de mitraille, lâchée par des canons de calibre, enfouis sous des ronces, éclabotte & décime nos étourneaux. Il en tombe vingt, trente, cinquante, cent, mille ; mais la charge à fond de train continue, essorée. En avant! en avant ! Une haute muraille profile sa courbe entre les ramures dénudées d'une touffe d'ormes. Osant tout, zouaves, grenadiers & mobiles poussent jusqu'aux murs crénelés du parc de Cœuilly, s'y cramponnent & les enfourchent. Ainsi que toujours, l'artillerie manque au moment opportun, & c'est avec le piquant de l'acier qu'on s'escrime à faire brèche à des clôtures de pierre. On y eût peut-être réussi, mais le couchant se noyait à l'horizon, & les ténèbres étaient là. Soudain les trompettes sonnent; on refuse de se conformer à 1 injonction qu'elles répandent, on avance encore; une fusée volante confirme le commandement des cuivres, & l'on s arrête en lin....
88 C rè te-Rouge
— Nous terminerons demain, dit Crète-Rouge, barbouillé de poudre, à Marie qui, derrière le tronc carié d'un bouleau, tiraillait tantôt à hue, tantôt à dia.
— Demain!... Et pourquoi pas aujourd'hui, puisque nous y sommes? répond-il, en brûlant fièrement ses dernières cartouches? Sus, sus ! Haïe donc !
Au même instant, une balle ricoche de haut en bas & lui brise dans les mains la crosse du chassepot.
— Es-tu blessé?...
— Nenni.
— Clients & clientes du Paradis , expectora Giève en se ravigotant, tu l'as échappé belle ! oh! si ça t'avait attrapé, quel atout !... Aussi, ça t'apprendra, têtu.
Têtus! si les chefs l'avaient été tout autant que leurs subalternes!...
Assez marri de la coûteuse leçon à lui-même infligée par ces troupiers sans malice qui, moins de trois mois auparavant, n'avaient encore jamais pressé la gâchette d'un fusil, le Prussien, étrillé, s'était singulièrement départi de son inaltérable outrecuidance. On trembla fort à Versailles pour le futur trône impérial, dont von Bismarck était
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en train de raboter les planches, &, pendant quelques heures, Guillaume, aux abois, Guillaume von Hohenzollern, se crut retombé non seulement roi de Prusse, mais grand maître de l'ordre Teutonique & petit électeur de Brandebourg. Et cela pouvait être : Hoche ou Kléber, à la place de M. Trochu, ça y était! Oui, mais au lieu de se dépêcher, le loquace gouverneur bavarda. » Ses collaborateurs l'avaient félicité sur le théâtre de l'action : il avait recueilli l'honneur & l'indicible joie des acclamations des troupes soumises au feu le plus violent. » Un accès de foi, quelque héroïque folie, selon sa propre expression ; un noble vertige, un beau désespoir, comme a dit notre monumental Corneille; une autre secousse imprimée à l'étranger, avant que celui-ci, revenu de sa stupeur, eût eu le temps, par la concentration de ses forces, de réparer un échec & de neutraliser notre avantage, un peu plus de braise au ventre, un peu moins de glace au cerveau, la plus minime initiative, une ombre de mouvement, enfin, combien cela eût mieux valu pour le salut public que des phrases pompeuses & creuses de rhéteur en épaulettes à graines d'épinard. Agir, allons donc! ce pauvre homme, inspiré par la bienheureuse vierge de Nanterre
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& patronne de Paris, qui confondit Attila, roi des Huns, sous les murs de Lutèce, ne s'attachait qu'à débiter, en toute circonstance, un morceau de psychologie transcendantale & de littérature mystique ! & pendant ce temps-là, durant cette trêve inespérée de vingt-quatre heures, accordée, on se demande pour quelle raison majeure, au savant calculateur battu, celui-ci, toujours actif, avisé, pratique, accumulait sans tergiverser une demiseconde, sur les crêtes de Villiers à moitié perdues par lui, ses Hessois, ses Mecklembourgeois, ses Bavarois, ses Poméraniens, ses Frisons, ses Hanovriens, ses. Saxons, toutes les tribus transrhénanes, hormis ses Wurtembergeois, à peu près anéantis la veille, afin d'écraser dans son imbécile triomphe un adversaire indigne de vaincre, puisqu'il ne savait point profiter de sa victoire. « Enterrer les morts, objectera plus tard lecclésiarque du Morbihan, n'était-ce pas un impérieux devoir^ n'avions-nous pas à reformer nos cadres? » On inhume les morts dès qu'on le peut, & c'est encore la meilleure manière d'honorer ceux qui ne sont plus, que de ne rendre leurs dépouilles à la terre qu'après avoir accompli l'œuvre de rachat par eux commencée & pour laquelle ils ont si méritoirement fini. Dura lex. sed lex! Et
Rou
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quant à reconstruire les tableaux statistiques, on achève d'abord l'ennemi gisant ou fuyant. Telle était la guerre à Sparte comme à Rome, & telle est-elle encore partout. On la fait en gladiateur & non pas en bedeau !
La nuit régnait, glaciale.
Absolument dépourvus , nos braves à qui Ton avait prescrit devant Vincennes de n'emporter ni tentes, ni sacs, ni couvertures, ni bagages quelconques, nos dévoués, abrités, les uns dans les cassines champêtres où l'Allemand avait couché la nuit précédente & qu'ils avaient crénelées à la hâte, en prévision d'un retour offensif; blottis, les autres, & la plupart, dans la plaine nue, au fond de gourbis recouverts de branches d'arbres, nos défenseurs dévoraient, affamés, des lambeaux de chair de cheval & grelottaient, gelés, devant des copeaux presque incombustibles de bois vert : aucun d'eux ne formulait pourtant le moindre reproche. Ils avaient tous tenu ce qu'ils avaient promis, ces moutards ! pas un n'avait ménagé sa vie, & loin, bien loin de se plaindre des étranges délices que leur avait procurées la fortune, ils imploraient l'aurore, afin qu'elle leur permît de sonder les fourrés d'alentour, où le 1 sournois » , à demi
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corrigé, sans doute, du péché d'orgueil, épiait en silence & prudemment tapi.
Le jour enfin paraît triste, gris, terne, sale, froid.
Un grand-croix, entre deux commandeurs à
cheval comme lui, traverse la boucle de la Marne. Est-ce Ducrot? est-ce Trochu? Ni l'un ni l'autre. Ils dorment tous les deux à cette heure matinale sur leurs lauriers & cuvent leur gloire; le porteplaques aperçu n'est qu'un de leurs lieutenants allant transmettre aux divisionnaires une décision qui bientôt transpire & se propage : « On ne se battra pas aujourd'hui! » « Pourquoi? » se récrient tous nos lions. Il est bien simple, le pourquoi! Son Excellence le major général de toutes les armées prussiennes, y compris la landwehr & la landsturm, Moltke, l'impeccable baron, qui devra bientôt aux divines inspirations de nos foudres de guerre un brevet de comte & la dignité de feld-maréchal , Hellmuth-Charles-Bernard de Moltke, originaire de Gnewitz, en Mecklembourg & gallophage fieffé, Moltke, enfin, ne se sentant pas encore tout à fait en mesure, après le fandango dont ses alliés ont payé les frais, de nous servir un plat de sa façon, il convient d'attendre le bon plaisir de ce cuisinier
insigne entre tous, & puis aussi que 1 80,000 marmitons du Vaterland, requis de lier la sauce qu'il nous prépare, soient rassemblés autour des buttes désignées pour le festin; alors, alors seulement on rentrera en danse à moins que nos vis-à-vis ne « s'esbignent » ! Or ceux-ci, parbleu ! bien ravigotés, au lieu de nous planter là, s'acheminèrent à notre rencontre, le 2 décembre, à l'aube.
Il était de six à sept heures & le soleil hivernal n'avait pas encore rayonné. Nombre des vainqueurs de l' avant-veille, allongés sous les toits crevassés, se délassaient.
— Triples cieux ! il me semble ouïr au loin une corne qui glousse comme celles de nos pâtres dans les gorges du Quercy; réveille-toi, rils ! assez rêvé !
— C'est toi qui rêves, Giève, quoiqu'on ne soit pas ici couché sur des roses, répond Marie en égratignant de ses godillots le carrelage d'un corridor ouvert à tous les vents.
— Sang-dioux ! s'écria la bouvière accoudée a terre & le cou tendu comme pour mieux entendre, un sourd & moi, nous différons; elle vagit, & comme un vrai chat, oui! cette miauleuse du diable!
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— Allons donc !
— Elle glapit & ronfle de plus en plus fort; écoute-la.
— C'est très-vrai, foi de moi; qu'est-ce que ça signifie?
Assis sur leur séant, ils prêtèrent tous les deux l'oreille... Une rumeur houleuse dérivait des bois environnants; on eût dit de quelque multitude en marche, & ce brait étouffé, scandé, rhythmé, croissant de seconde en seconde, se rapprochait très-sensiblement.
— Eh ! serait-ce le sacré matois du Nord, par hasard, qui viendrait nous cueillir ici sans crier gare>
— Il est assez traître pour nous jouer toute espèce de mauvais tour, ce brigand-là! c'est lui peut-être...
Attentifs & furtifs, ils mettent le pied dehors & gravissent en courant l'étroite rue montueuse du village, occupé mi-parti par les Français, mi-parti par les Allemands. Une compagnie des mobiles de la Côte-d'Or, à cinquante pas à peine du Saxon, que, le jour précédent, on n'avait pas entièrement extirpé, campe, empilée derrière une barricade assez sommaire, au sommet de laquelle frissonne sur sa hampe un bout de
toile tricolore. Engourdis par le froid, la plupart des gardes bourguignons, pêle-mêle étendus, grouillaient sur la boue congelée autour des feux mourants du bivouac, & près de leurs fusils en faisceaux.
— On ne veille pas assez, par ici, n'est-ce pas, petite
— Ah ! je t'approuve fort, la grande, on y dort trop.
Plus circonspects que jamais, ils enjambent les pavés branlants du remblai, puis d'un regard exercé scrutent l'horizon. A sept ou huit cents mètres en avant, vers les cimes de Cœuilly, par delà les rares maisons où sont retranchés ceux de Saxe, ondulait une informe ligne noire, toute ponctuée d'or, & qui dévalait sourdement les rampes. Une dernière fois le son vague & doux d'une corne vachère glissa comme une plainte dans l'air...
— Alerte! chante Crète-Rouge d'une voix vibrante, alerte! l'ennemi!
— L'ennemi , répète le pastour en se frottant les yeux, où ça>
— Tiens, la-bas, à gauche! On voit briller d ici les boutons des tuniques & la pointe des casques; ils sont mille, un million, un milliard:
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ils déversent, ils dégringolent, ils s'écroulent sur nous ; aux armes !
Avant que les clampins de la Côte-d'Or & de l'Ain aient rajusté leurs grègues, une coulée de fer ruisselle comme un liquide phosphorescent des bâtisses où sont confinés les chasseurs de Dresde, &, presque aussitôt le chuchotement ailé des obus prélude à d'autres musiques vraiment étourdissantes. Hors de leurs gîtes, à l'extrémité du plateau, sous les gazes albines du ciel, se dessinent alors tous les fauves. Surpris là, sur ces mamelons, ainsi que Douay à Wissem bourg, ainsi que Failly à Nouart, Ducrot, l'imprévoyant & l'infatué, rôde à franc étrier sur l'estrade & s'offre en expiation à la mitraille qui ne veut pas de lui. Bientôt tout cède à la trombe allemande. Un contre dix, cest trop ! Aussi fluides que des ondes, ils nous débordent en croassant, ces peuples de proie. Un régiment de ligne essaye de barrer ce sombre courant; fauchées par la vague, les capotes grises jonchent le sol : intenable, la redoute est abandonnée de ses défenseurs & le commandant de Quercy-Rouergue, un maigre & grave officier, dont le sang-froid est proverbial, en est éloigné par les deux fiancés du bataillon, qui la quittent avec lui les derniers, sau-
vant du moins le simulacre de drapeau qui, pendant le tintamarre, avait toujours flotté sur elle : A revoir, adieu, Champigny !
Plus haut, sous Bry, nous n'avions guère été plus heureux, d'abord.
Assaillis à l'improviste par le général-major Fransecky, dont les bandes fuligineuses, imperceptibles dans le crépuscule, étaient sorties en tapinois de leurs antres, nos irréguliers encore à jeun & tout frigéhés, avaient faibli dès le premier choc. Une poignée de volontaires picards, se cramponnant à 1 entrée du village, leur avait toutefois donné le temps de se recoudre tant bien que mal. A peine se sont-ils agglomérés qu'une averse de plomb les frappe en écharpe & les rompt de nouveau. Démembrés & cassés, ils se rallient une seconde fois, & contenant de leur mieux l'ennemi logé déjà sous les toits du bourg & qui tend à les immerger dans la Marne, ils disputent pied à pied les versants couverts de souches racornies, aux pampres desquelles pendent des grappes pétrifiées de raisin que l'on coupe & mâche en se revanchant. Tout n'était pas perdu, loin de là! mais voici que d'autres masses étrangères, accroupies sous des houx, se pietent & s'appesantissent sur nos flancs que ne
protège pas assez une artillerie insuffisante &, d'ailleurs, mal pointée. Après quelques convulsions inutiles, on rétrograde à regret vers la rivière, où, depuis quelques minutes, évolue une flottille de bateaux-mouches, bondés de blessés, & la proue couverte du drapeau blanc à croix écarlate de Genève. Encore un moment, & la retraite va se changer en déroute, & la déroute en désastre peut-être irrémédiable. Heureusement, il y a là de planton, au bord du canal, les mobilisés de la garde nationale, s II vous voit, lui! protestent-ils en montrant Paris irradié dans les brumes de frimaire: il vous juge! » Et ces urbains, outrés, ramènent les ruraux repentants au champ d'honneur. « Un peu de nerf, hommes de France ! » A ce lardon , les plus émoussés s'affilent & les moins tranchants s'aiguisent. Tous ceux que la panique avait un instant dévoyés se retrempent. En vain les schrapnells des fonderies du Rhin font rage. On reprend d'assaut les collines, où le Prussien avait élevé déjà d'épaisses palissades & creusé des tranchées profondes. Soudain, à droite, un boum ! & des pz...pz... pzzz..! « Ah! c'est Trochu le tardigrade qui vient a la rescousse ! » & Ton taille avec frénésie des croupicres aux hordes exotiques qui
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jouaient de l'épée à deux talons lorsqu'un flot noirâtre de néo- lansquenets, charriant trente pièces d'acier forgé, jaillit des monts ambiants & s'épanche sur nos pousse-cailloux à présent soutenus par de nombreux canons de bronze. Aussitôt le duel s'engage entre les tonnerres de l'une & de l'autre armée; des vapeurs grises que strient de rouges éclairs s'échappent des taillis & des haies où le sang coule comme de l'eau. Carnage excessif, illimité, chaotique ! On entend parmi les salves ronflantes de l'artillerie, le rauquement saccadé des mitrailleuses, la sèche crépitation des chassepots, & quand les buées du salpêtre se dissipent, on voit nos canonniers ingambes s'atteler, pour soulager l'équipage, à leurs pièces fumantes, qui, de motte en motte, halées jusqu'aux pics, balayent en tous sens les rampes & les vallons. A peu près tous les points sont déjà reconquis, &, traqué, déplumé, battant piteusement de l'aile, le vieux corbeau des margraves randonne çà & là...
— Mâles, voici de la musique; l'Allemagne va valser enfin !
Et la femelle de Saint-Antonin-le-Borgne, étendue, ainsi que son mince compaing, à plat ventre sur la glace, signale toute radieuse aux
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Méridionaux, qui, serpentant, aux abords de Champigny, dans les cépées, amorçaient infatigablement une kyrielle de pantalons rouges en train de filer au loin sur les flancs pelés des collines...
— Il était temps, soupira le bergerot, épuisé; si nos tourlourous avaient lambiné davantage, tous ces pansus nous roulaient dessus & nous étions aplatis !
Sûrs d'être appuyés par ceux de leur bannière qui mangent le chemin & seront là bientôt, une nuée de gars bretons, qui s'étaient égaillés, se contractent, &, leur aumônier en tète (hardi ! les chouans!) remordent à l'ennemi qui ne boude pas. Huit ou dix minutes durant, sans broncher, on s'arquebuse à brûle-pourpoint; tout à coup un clairon pétille & vingt tambours bourdonnent. Toute prudence oubliée à l'aspect de leurs nationaux approchant au pas gymnastique, les pétulants du Sud-Ouest se développent & vertement applaudissent aux gaillards de Bry, qui grillent de châtier les hordes insolentes de Starkloff.
On se reconnaît, on se hèle, on s'aborde, on s'embrasse.
Un colonel à moustaches pies, soldat parvenu,
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criblé de croix & de balafres, bancal & manchot, ôte son képi galonné d'or & s'évente à cheval :
— Les zéphyrs ont du bon, grogne-t-il en allumant sa pipe, soufrions un peu, puis, foutre! nous irons rendre visite aux gredins, si ça vous chausse, mes bougres...
Il n'avait pas fini de grincer, qu'une volée de fonte abat sa rîne jument barbe, qui s'ébrouait, toute blanche d'écume, & lui rafle une dizaine d'hommes.
— Sacré nom de nom de Dieu! gueule-t-il, les chameaux!
Et ce mutilé, qui, certes, a seize quartiers de roture au moins, se requille & bondit en clochant vers ceux qui l'ont désarçonné.
— Tous, sur le pont; tous!
Accueillis par un feu d'enfer, ses durs à cuire électrisés enlèvent en un clin d'œil les avancées du village & s'y colloquent, pendant que, soutenu par deux escadrons & trois ou quatre compagnies de chasseurs de Vineennes, les bataillons languedociens rentrent dans la plupart des postes évacués le matin. En vain les quarantecinq pièces prussiennes de la batterie blindée, assise au sommet de la grand'rue escarpée & droite comme un T, foudroient sans cesse nos proie-
taires, d'assaillis devenus assaillants, eux, imperturbables, sereins, irrésistibles, semant partout leurs flammes & leurs vies, tandis qu'à droite comme à gauche les pignons pulvérisés s'évanouissent & que les façades crevées s'abîment, ils vont, ils montent, ils régnent. Trois fois la redoute, attaquée à l'aurore par l'Allemand, & que maintenant ils défendent, est prise & reprise. On s'acharne sur ce tas de pierres dont la possession est non moins indispensable à l'ennemi qu'à nous-mêmes, & finalement, les nôtres, s'en étant encore emparés, s'y maintiennent en dépit d'une grêle de grenades & de biscaïens.
— Ha! moun Diou! sanglote tout à coup le criquet de Quercy-Rouergue, notre commandant, M. le marquis, est à terre; à l'aide, toi, vigoureuse !
— Oui, mignon.
Et voilà qu'ensemble ils se courbent, relèvent & posent sur leurs fusils croisés leur intrépide & doux chef de bataillon, à qui deux éclats d'obus ont ouvert le ventre & que, trois ou quatre heures auparavant, au début de l'affaire, ils avaient si difficilement arraché de ce coupegorge alors enseveli sous une avalanche hurlante de Prussiens...
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— A gauche ! ordonne d'une voix brève & ferme encore le blessé qui comprime ses entrailles; oui, là, reprend-il, pendant qu'on le transporte, en indiquant des yeux un mur ruiné ; puis vous me tournerez le front du côté du pays, vers le soleil !
Les deux frères d'armes, escortés d'une trentaine de fusiliers de leur compagnie, obéissent, & quand le mourant, adossé contre le tronc épineux d'un acacia dont les racines plongent sous la muraille lézardée, adresse un long regard d'amour aux lointains horizons & s'emplit les prunelles des vives clartés diurnes, ils s'agenouillent, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, &, quoique pénétrés de douleur, admirent comment finit un brave.
Un brave! un homme!...
Agé de trente ans au plus, c'était l'ultime rejeton d'une race virile de châtelains de la Septimanie; Amaury, son aïeul, ou plutôt le premier de ses ancêtres connus, Amaury Labourel, comte de Sainte-Guillaumette-la-Musiquerie & marquis de Puy La Roque-Ayguilhem, avait, au temps des Croisades, suivi Pierre l'Hermite & Godefroy de Bouillon en Palestine, &, revenu d'Antioche & de Jérusalem, après le décès du
baron du Saint-Sépulchre, il avait épousé Lwigilde, la cadette de Raymond IV, dit de Saint- Gilles, comte de Toulouse, marquis de Provence & duc de Narbonne ; une nombreuse lignée de seigneurs féodaux fut le fruit de cette alliance : issus du sang de ces chevaliers français morts la plupart pour leur Dieu & pour leur Roy, Bertrand & Robert, ayant, en 1521, sous les Valois, embrassé la Réforme & conspiré pour son triomphe avec les Bourbons, alors hérétiques & chefs déclarés du calvinisme, se distinguèrent à Jarnac comme à Moncontour & furent égorgés à Paris sur le cadavre de l'Amiral, le 24 août 1572, jour du massacre inoubliable de la Saint-Barthélémy; fils unique de l'un de ces jumeaux, Anthoine, cornette de dragons aux journées d'Arqués & d'Ivry, contribua de son mieux à l'instauration du Béarnais, & décéda dans son domaine en Lomagne, un an ou deux après l'assassinat de Henri de Navarre, son prince & son ami; de ses trois mâles, Job & Lazare, les aînés, célibataires, périrent, indéfectibles huguenots, en 1621, à Montauban, non loin de la corne Montmurat, en pourchassant, épée & pistolet aux poings, sous les ordres du ministre Charnier & du consul Dupuy, les troupes disloquées du connétable de Luynes,
du duc de Mayenne, de Lesdiguières, de Montmorency, de Chaulnes, de Saint-Géran, de Thémines, de Bassompierre, de Marillac, de Schomberg & de tous les autres favoris & courtisans du bilieux Louis XIII, qui dut lever le siège de cette forteresse qu'il s'était flatté de réduire en quelques heures, & fuir honteusement devant « ceux de la Religion » qu'il avait juré de pendre haut & court sur leurs propres créneaux ; Samuel, le plus jeune, au contraire, fit souche & légua le nom familial à son héritier direct Mathieu, dont le garçon, Thadée, après avoir guerroyé quinze années consécutives dans les Cévennes contre Villars & Montrevel, les barbares exécuteurs des édits iniques de l'exécrable Roi -Soleil & de l'odieuse veuve Scarron, devenue, après son mariage morganatique, reine de France, sous l'hypocrite titre de marquise de Maintenon, émigra, les Camisards détruits, avec Jean Cavalier & plusieurs gentilshommes protestants du Languedoc, en Angleterre, où, s'étant uni, vers 1704, a la sœur d'un compatriote proscrit, il eut une très-brillante progéniture à la tète de laquelle il retourna dans ses pénates, au commencement de la régence de Philippe d'Orléans; aussi remuants que leurs devanciers, les petits-neveux du « Ce-
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venol » s'illustrèrent l'un à Berg-op-Zoom, sous Maurice de Saxe, en 1748 ; un autre, en Amérique, devant York-Town, en 178 1, avec Rochambeau, Lafayette & Washington; un autre encore à Jemmapes, comme chef de brigade, & Xavier Georges, successeur de ce général, laissa deux enfants, dont le premier, Edouard, un marin fait prisonnier à la bataille navale de Trafalgar, si mal combinée par Villeneuve & Gravina l'Espagnol, alla s'éteindre à Londres sans descendance, & le second, Urbain-Ory- Quirite, un idéologue exilé deux fois par Napoléon Bonaparte, fut l'auteur d'Olivier- Karl, philosophe & mathématicien , lequel fort suspect aux fauteurs de la Restauration ainsi qu'à la camarilla du royaume, puis élu député par les libéraux sous la monarchie de Juillet, engendra Renaud, le dernier, lui, des Puy La Roque- Ayguilhem ! orphelin de bonne heure, celui-ci, désormais seul rameau de l'arbre généalogique, ayant fermé, dès sa majorité, le château familial, s'était rendu dans la capitale, où, pendant trois ou quatre années, il avait mené, comme tous les fades présomptueux de sa caste, une vie oisive & charnelle : heureusement, il mûrit vite, &, rêvant un autre genre d'existence,
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il s'éloigna sans regret des arides parages du faubourg Saint-Germain, au fond duquel végétaient les surgeons étiolés de l'antique noblesse du pays. On était alors en pleine carnavalade impériale. Un tel cœur, en qui fermentaient les passions des rigides évangélistes, ses ancêtres, se révolta. « Ne serais-je donc pas de taille, se dit-il, à marquer, comme eux, mon passage ici-bas? » Epris de progrès & fréquentant avec quelques sérieux novateurs qui l'instruisaient d'exemple, il ne tarda point à professer leurs doctrines & devint bientôt quelqu'un, sous son nom patronymique, qu'il avait ressuscité. Labour, laboureur, Labourel! Il labourerait aussi, lui, de même qu'avait sans doute labouré son grand & primitif aïeul Amaury. Que de champs incultes ! On avait le choix. Il opta pour ses glaises natales, où, plus que partout ailleurs, la terre était rebelle à la charrue & dure la caboche du terrien. Non sans surprise, les fainéants hobereaux ultramontains de sa province le virent bientôt courir prêchant de chaumine en chaumine , autour de son manoir héréditaire. « Assez original, ce parpaillot, mais trop peu barbu, pour jouer les ermites, auguraient-ils en se gaussant; il y renoncera! « Non, non, il n'en démordit point, & s'im-
planta là, pasteur & bon pasteur. Après avoir austèrement médité de persuader à ses ouailles ce que personne encore n'avait obtenu d'elles, il tenta l'aventure. Entre les colons calvinistes, domiciliés çà & là sur la rive gauche de l'Aveyron, & les mégers papistes du côté droit, procédant les premiers de même que les seconds des anciens serfs de ses pères, la vieille querelle intestine subsistait toujours & perpétuait, pour ainsi parler, un mur d'airain : aussi n'importe quel catholique eût préféré, plutôt que de les mésallier aux « vicieux renégats » du voisinage, meurtrir ou cloîtrer éternellement ses blondines; &, d'autre part, tout protestant, pour que ses jouvenceaux ne s'accouplassent point aux « impures Amalécites » d'alentour, les eût délibérément sacrifiés; ainsi nulle relation, nul commerce entre ces deux clans d'invariables & fanatiques sectaires, ceux-ci grommelant à la porte du temple. & ceux-là fulminant sur le seuil de Yéglise. prêts, les uns comme les autres, à se persécuter au premier signal. Entreprendre d'harmonier ou seulement d'incliner ces insensés & fratricides chrétiens à la raison, quelle folie! 11 y parvint pourtant, le « Prophète-Monsieur » (ainsi nommait-on ce modeste apôtre de l'humanité dans les bourgades riveraines
Crele-Rourre
du fleuve), & déjà se tendaient-ils la main pardessus l'eau qui les sépare, lorsque la guerre de 1870 éclata. Guide naturel de tous ces campagnards, grâce à lui pacifiés, il fut, ce noble artisan de concorde, acclamé par les orthodoxes & les schismatiques à la fois, chef du bataillon des mobiles de Quercy-Rouergue, &, maintenant, c'était lui qui les avait conduits, réconciliés, à la défense de Paris assiégé; c'était lui, l'impartial arbitre, lui, ce juste! qui naufrageait au port dans leurs bras fraternels...
— Enfants, c était écrit! prononça-t-il après un tressaillement caractéristique, exhaussez-moi, je distinguerai mieux, debout.
On le redressa.
— Là-bas, fils, là-bas, reprit-il appuyé sur son éjpée nue lorsqu'il eut pieusement promené ses suprêmes regards sur des régions visibles pour lui seul... vous raconterez à tous ceux des villes &di-s champs comment le marquis de Puy La Roque -Ayguilhem est mort à Champigny pour la République !
Il tomba.
Crcte-Rouge, entrevoyant alors l'Ombre fatale qui se baissait, afin d'absorber la grande âme lumineuse sur le point de s'éteindre à tout ja-
no Crète-Rouge
mais, présenta les armes à cette lugubre Majesté, tandis que plusieurs de ses compagnons de guerre psalmodiaient avec résignation des versets de la Bible, & que d'autres, parmi lesquels Marie, éploré, récitaient, en se signant, des Q/lve8i des Pater...
— Ils reviennent ! cria tout à coup un éclaireur de la Seine qui passait à bride abattue, ils arrivent ! ils sont là !
— Qui?
— Les pendulards !
En effet, c'était l'ennemi, plus compact & devant qui se sauvaient une foule de brancardiers qu'il avait eu l'impudence de bombarder. Reçu comme il mérite de l'être, il se trouble en face des nôtres qui, le narguant, lui décochent avec des rires haineux ces strophes d'un hymne incorrect très-populaire, composé sans doute par un rapsode de faubourg ou de hameau :
Des moutons, eux! non pas! ce sont des loups, Jaloux, Gaulois, de vos crinières, Comme de vos belles manières !
Parquons ici côte à côte en des trous Tous ces gobeurs de choux Qui s'ennuient tant dans leurs tanières, Et que loin de ses houblonnières Il pourrisse chez nous, Le roi des loups-garous !
Crè te-Rou
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Une mousquetade envenimée riposte sans cesse aux dards des chanteurs, dont beaucoup perdent en même temps l'être & la voix ; mais, au milieu de la tourmente, le naïf cantique de colère rugit encore :
Ils voudraient lamper nos cidres, nos vins,
Jouir laidement de nos femmes,
Se saouler, en nos pays divins,
De lumière & d'or, ces piffres infâmes !
Sous l'outrage rimé qui les cingle en plein visage, les Teutons, si mathématiques & si lourds, se dérèglent à qui mieux mieux & sautent comme des faons :
On connaît, Germain, tes repaires;
Malgré le gel, le grésil & le vent,
On ira dans ces nids d'aspics & de vipères,
Epargnés par nos anciens trop souvent,
Flamber les gosses & les pères :
A toi pas de pardon dorénavant !
« Très-chic ! conclut un coquet sous-lieutenant tout frais émoulu, qui, son binocle sous l'arcade sourcilière, lorgnait avec nonchalance les gens de Bismarck; solfiez, trillez , rossignols; c'est fort chic ! »
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Affolée, trop surexcitée pour concevoir en ce moment des ruses puniques, la meute farouche que nos chœurs ont si cruellement flagellée, se risque; en rugissant des imprécations & des blasphèmes rocailleux, à lutter pour la première fois contre nous corps à corps. Un instant, les dreyses & les chassepots se taisent. On s'assomme, on s'éventre; les crosses de fusil martèlent bruyamment les casques comme les crânes, & le yatagan silencieux troue les capotes & les poitrines. Si ceux de France, tirailleurs, lignards, mobiles, francs-tireurs, zouaves & quelques turcos, revenus de Reichshoffen , tous ces désasservis œuvrent pêle-mêle, il en est absolument de même dans le camp adverse, où les Wurtembergeois reconnaissables à leurs shakos à double visière, les Bavarois sous leurs tuniques bleu de ciel & leur morion à chenille brune, les Prussiens au sévère uniforme, coiffés de leur espèce de calotte pointue en cuir bouilli, ornée par-devant de l'aigle héraldique & de la cocarde princière, blanche & noire, tous ces vassaux d'Allemagne se pressent, culbutent, expirent confondus; & parmi tant de peuplades diverses si différemment harnachées, se démènent quelques fifres & quelques tambours portant le bonnet métal-
Crète-Rouge n?
lique ou plutôt la mitre des fusiliers de la garde de Wilhelm Ier, encore kœnig, bientôt kaiser, ainsi que plusieurs chasseurs saxons, vêtus de vert smaragdin & soufflant infatigablement en des trompes d'ivoire.
— Eh bien, petit, tu le vois à présent, je ne m'étais pas trompée, ce matin, n'est-ce pas? Ils ont, ces paroissiens-là, des cornes pareilles à celles de nos vachers !
Au lieu de répondre à cela, le Petit, en train d'épauler, étend raide mort un officier du Nassau qui, le revolver levé, visait avec soin la Grande à la tète.
— Oh! bravo! très-bien ajusté, pays ! Il y a cent à parier qu'il ne descendra plus personne, ce gros poil roux!...
Estimant peut-être un peu tard que la baïonnette, cette ouvrière française, n'est pas du tout leur fort, & que, pour réduire à merci cette engeance républicaine, il sied d'user au plus vite d'une autre tactique, les royaux se mettent à couvert dans les ruelles transversales & laissent de nouveau la parole au canon. Aussitôt qu'ils ont disparu, poursuivis le fer aux reins, une pétarade majestueuse, affirment nos effrontés démocssocs, détonne au delà de Champigny. Pendant
trente-cinq minutes, sans interruption, la principale rue du village, prise en enfilade, est labourée par une myriade de projectiles. En dépit du ravage que la faucheuse fait en leurs rangs, nos grivois s'épanouissent & proposent de parier leur prêt contre douze cents livres de rente pour chacun qu'avant la brune ils auront tous chi...qué sur les coteaux de Cœuilly. Pendant qu'ils blaguent de la sorte & que des renforts accourent de Bry vers eux, un braque de Quercy-Rouergue, assis à la cime de la barricade, battue à boulet plein & dont les pavés éclatent à chaque coup, taquine un tambour bas & plat, récolté naguère à côté du corps rompu d'un musicien ennemi. Rien ne l'émeut, rien ; autour de lui la tempête gronde, il sourit avec malice & de temps en temps se retourne, en ayant l'air de dire à ceux de ses camarades qui se pressent au-dessous, derrière les fascines :
— Eh bien, allons, pourvoir, qui veut prendre ma place?
— Aucun jamais ne lui damera le pion, déclare avec conviction une bouche féminine ; il est unique, cet Yrieix!
Oreille très-fine, le fendant qui certain jour avait eu la langue assez longue pour s'attirer de
Cré te-Rou ge ne
quelqu'un dont la poigne était meurtrière entre toutes une correction en règle, entend le propos &, rouant, se rengorgeant comme un paon devant sa compagnie, cet aigre turlupin des pierrailles cadurques, étiqueté de l'un des prénoms qu'affichait jadis le lier périgourdin Daumesnil la Jambe-de-Bois, qui se rebiffa non moins à Vincennes qu'a Wagram, cligne de l'œil aux deux riancés en leur adressant un geste de défi. Ce fut là sa dernière bravade ; au même instant, une bombe le coupe en deux, &, flasque, il s'affaisse le corps partagé.
— C'était un coq, affirme le plus expert du bataillon, un franc coq, parbleu! mais celui-ci l'enfonce, oui-da !
Puis, ayant ramassé la peau d'âne qui résonnai: encore parmi les décombres & ravi les baguettes aux mains crispées du mort, il se juche sur la funeste redoute.
— Hé! s'écrie le frérot ébaubi, que vas-tu faire là*
— Te prouver que je vaux au moins autant que ce tapin !
Et voila que l'irascible parade au milieu des balles bourdonnant à ses oreilles comme un monstrueux essaim d'abeilles & sous le déluge de
n6 Crête-Rouge
lingots qui pleuvent autour de lui ! Piqué, froissé, vexé de l'involontaire parole d'admiration que les fanfaronnades de celui qui n'est plus qu'un cadavre en tronçons, avaient inspirée au promis, il marche là d'aplomb, à découvert, tapant, comme un sourd, des bâtonnets & des poings sur la caisse du faraud, lequel, c'était aussi clair que le jour! l'avait personnellement provoqué. Faire aussi bien, si ce n'est mieux que le revêche bouteen-train qui goguenardait tout à l'heure, & s'immortaliser comme lui, la belle a cette ambitionlà, car elle ne peut souffrir que personne soit ou paraisse plus courageux, plus ferme, en un mot plus homme qu'elle-même, & ce n'est pas tout! elle demande, elle exige au surplus que le pastoureau, le délicat, le chéri, le galant enfin, convienne que l'André qu'elle représente n'a pas son pareil : aussi quelle fougue & quelle témérité ! Par intervalles, à ses côtés, les belligérants tombent par dizaines. Seul, lui seul, le plus exposé de tous cependant, il demeure debout, invulnérable. On le contemple, on l'acclame. Il redouble d'ardeur, parcourt en tous sens le terreplein qui couronne les parapets envermillonnés & gluants comme les dalles d'un abattoir, &, les ergots dans le sang, les caroncules dans la fumée,
Crète-Rouge wj
environné de cratères & de foudres, il ne sourcille même point. Tant d'intrépidité, tant d'audace, tant de furia francese offensent les flegmatiques aux aguets à quelques toises de là... Deux Bavarois, embusqués sous le porche d'un édifice, se découvrent à l'improviste & le mirent en même temps. Ils sont foudroyés l'un & l'autre, avant d'avoir tiré. Plusieurs Saxons subissent le même sort & quelques annexés du Sleswig aussi : Marie aux yeux d'Argus veillait sur Giève.
— Hurrah!...
Ivres de vengeance, les Prussiens, secourus par l'élite des leurs, sortent en écumant des ruelles où tantôt ils s'étaient réfugiés & se vautrent dans la marmelade, en poussant tous ensemble cet aboi guttural qui, dans la matinée, avait tant déconcerté les mobiles de l'Ain & ceux de la Côte -d'Or, à présent impavides. Une deuxième fois, l'artillerie se tait & les lames travaillent. On se hache, on s'embroche, chacun dépense furieusement tout ce qui lui reste de vigueur & d'énergie. Un monceau de corps s'entasse en bas de l'escarpe, &, sur ces chairs encore chaudes & toutes pantelantes, foulées aux pieds, on se heu rie, poitrine contre poitrine, front contre front. Il est trois heures du soir, c'est la centième
n8 Crète-Rouge
mêlée; toujours en suspens, la victoire balancera-t-elle jusqu'au coucher du soleil? Au loin, on voit sourdre des halliers de Cœuilly les dernières réserves du major-général : les nôtres sont toutes engagées !
— Hardi ! les enfants, sonne d'une voix retentissante, l'incendiaire delà Maison-Grise, hardi ! vous tous, Tarnais. Aveyronnais . Garonnais, Lotiens.
— Aïe! gémissent tout à coup près de lui, les lèvres de lamant.
Elle, l'amante, pivote, examine, lâche le tambour d'Yrieix, empoigne sa clarinette de cinq pieds & cloue à terre le gigantesque Westphalien qui, d'un coup de crosse, avait éraflé la joue gauche du mignon; après quoi, s'étant assurée que « le petit » en est quitte à bon marché, fangeuse, débraillée, rougissante, magnifique, infernale, possédée du démon de la guerre, elle se lance en avant & transperce des murailles vivantes d'Allemands; un écouvillon, tournoyant, la décoiffe, elle frappe d'estoc & de taille, tète nue, & ses prunelles injectées ont un miroitement surnaturel.
— La mort en a peur! s'écrie-t-il, oubliant sa maîtresse, ou plutôt ébloui par le héros qui la supplante & l'éclipsé, ah! qu'il est beau!...
C ré te -Rouge 119
Si, dans les bouillonnements de la fournaise, elle n'ouït pas cet enivrant aveu sorti d'un cœur où, seule, elle voulait régner sans partage, & dont il lui semblait que tous les battements lui fussent dus, elle surprit au moins l'étincelle dont le bien -aimé, transfiguré par l'enthousiasme & par l'amour, avait encore les regards avivés autant qu'embellis & cette lueur révélatrice, ces yeux brûlants & parlants lui en dirent assez pour que, curieuse d'être admirée davantage, elle se déchaînât avec plus de véhémence sur l'ennemi... — Cogne & pointe toujours, Marie! grondaitelle en chargeant, ils sont à quia, les casqués: à quia !
Vraiment, oui, la chance était pour nous ! Sentant mollir la résistance insurmontable qu'on leur avait opposée jusque-là, nos écureuils, déchirés, saignants, terreux, sublimes, précipitent les poussées & distribuent des horions avec une telle profusion que, répugnant à cette grêle mortelle & subitement doués d'une élasticité magique, les patauds de Reuscnheim, de Starkloff, de Fransecky détalent comme des lièvres en offrant à la vue celte partie d'eux-mêmes que les nôtres, avec leur alacrité gauloise, affectaient de prendre pour le tout.
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— Oh! là, là, que culs, ces pierrots! argotise en grasseyant un pupille de seize ans, enfant des halles, appelé par ses camarades le Bâtard de Chambord, un vrai gamin en vareuse qui rit & crache à la fois sur les fuyards sa gouailleuse rancune & ses dents fracassées ; oh ! que drôles de gueules! asseyez-vous dessus, mes listons... Et comme quelques Vendéens, convaincus que le ciel les avait assistés, exhibaient leurs scapulaires en priant tout haut, ce môme subversif se dévoila : « Connu, connu, le bon Dieu ! c'est Paris, & puis la France! »
Assez impies, quantité de néo-sans-culottes des Gravilliers, des Arcis, de Popincourt, goûtent fort sa boutade & l'en complimentent ; il se guindé en nouant les jugulaires coupées de sa casquette plébéienne^ devantlui,dansles essoufflements spasmodiques du combat, jargonne un autre preux:
— Io m'appclli Cresto-Routso ! sacripans. agatsas me! (Bandits! envisagez -moi, je me nomme Crète-Rouge.)
Et, pendant qu'oscillant en la nacelle de sa mongolrière, un aéronaute, à qui le soin avait été commis d'observer ljss péripéties de la lutte, arbore, en signe de triomphe, au milieu des airs qui brasillent, le drapeau national aux trois ban-
des verticales, la première pique » de Quercy- Rouergue, remontée sur l'amas de pierres, inébranlable piédestal dont elle est la plus mouvante statue & récif artificiel vers quoi tant de flots impuissants se sont déferlés, brandit au bout d'un long glaive ébréché que naguère un porteenseigne dépouillé de son aigle avait baisé en succombant, trophées encore dégouttants de sueur & souillés d'une boue écarlate qui fermente, des shakos wurtembergeois & des casques prussiens.
— Sandi! qu'un ca fol. aquel moussu! gasconnaient autour de leur payse les coutumiers de la langue d'oc, lous pacants soun rasat\; & ceux de la langue d/oil patoisaient : « i les mingera tertous. ch' déluré!... »
Grisé par les louanges qu'on prodigue à sa guerrière & flairant, lui aussi, les palmes prochaines, le pastourel hausse ses bras & clame, presque à son insu :
— Vive la République !
Et, d'un accent formidable, la compagnie tout entière répète après lui ce cri qui, de val en val. de cime en cime, au loin roula.
— Qu'en dis-tu, la brune? nous prospérons tant & plus !
122 Crê te-Rouge
— Oui, mon blond, oui, je pensé que nous avons dévidé l'écheveau.
Malheureusement non, tout n'est pas fini; que de fil encore à retordre! On a Champigny, mais c'est Cœuilly qu'il nous faut! Tant que ces plateaux ne nous appartiendront point, on ne touchera pas le but, le cercle de fer où la capitale étouffe n'aura pas été rompu, la trouée ne s'accomplira pas, & le laborieux succès du 2 décembre sera non moins stérile que celui de l'avant-veille...
— Amis, le soleil décline !
— Et voici des estafettes qui côtoient ventre à terre le front de bandière...
On fut bientôt informé de Tordre qu'elles avaient transmis aux généraux, lesquels s'étaient empressés de le mander aux soldats qui reprenaient haleine. Aussitôt, nos brigades presque fourbues continuent leur route en entonnant les strophes souveraines de Méhul :
La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière, La liberté
Déjà, plus de fatigue, on va comme l'oiseau, car l'àme meut la matière, & le corps est remorqué par l'esprit qui a des ailes. En un clin
C rè te-Rouse
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d'oeil, tous les ouvrages obstruant le terrain : abatis d'arbres, tranchées, gabions, chevaux de frise, épaulements, sont dépassés sans encombre, on se pose sur la voie ferrée du chemin de fer de l'Est, & là, chacun mesure du regard la distance qui nous sépare du bois sarmenteux, à la lisière duquel les divisions étrangères, repoussées de toutes parts & désorganisées, se condensent, interrogeant anxieusement l'horizon. Encore une heure de jour! On a le temps, avant la nuit, de cuire le coriace. « Allume, allume! » Une canonnade furieuse interloque les plaisantins & parmi les frondaisons couleur de rouille de la forêt où pantoise le matamore qu'on a daubé, scintillent des laves ardentes au-dessus de qui Pair, refoulé, vibre & pleure. • Ils ne manquent certes pas de poudre... d'escampette, ces braillards! » insinuent en raillant nos farceurs qui se figurent que la journée est à eux & que personne ne pourra leur en escamoter l'honneur & le gain. Néanmoins une compagnie de « Criméens & de Lombards i, tous médaillés & qui « n'avaient jamais cane >, se rebutent au delà du rail-way devant une maçonnerie hérissée de pieux. Un demi-bataillon de novices, secondés par une escouade de sapeurs du génie, double les vétérans sur le point d'échouer là!
124 C rête-Rouge
Ces vieux & ces jeunes rivalisent d'âpreté sous la mitraille, & bientôt, ayant violé l'obstacle, flanqués de maints obusiers de montagne, ils tâtent le coteau , tandis que plusieurs de nos pièces de sept cahotent bruyamment sur la pente raide où notre avant-garde, Quercy-Rouergue, réduite au quart de son effectif, trépigne d'impatience, à cinq cents mètres du Prussien.
— Nos coulevrines vont clouer le bec à ce tapageur, à qui nous poinçonnerons ensuite le poitrail; aurais-tu, par hasard, encore quelques berlingots dans ta giberne, toi, garçon?
— Oui, ma fille, mais pas beaucoup; à peu près une douzaine.
— Eh bien, partageons; six pour chacun, ça suffira.
— Voici.
— Gratias !
S' avançant très-péniblement sur le sol raboteux & marmorisé, qu'elle zèbre néanmoins de profondes ornières, la batterie signalée aboutit enrin au pied des rugueux mamelons qu'il s'agit de prendre & de garder sous les salives du bronze.
— A vos mèches, pointeurs, & veillez bien au grain !
— Oui, routiers, de suite...
Ils furent prévenus, nos servants; au signal donné par des sifflets stridents comme ceux des locomotives, une massive éjaculation des krupps étages sur les nappes déclives des collines arrose & broie nos càils de telle sorte que les féaux de feu le marquis démocrate de Puy La Roque- Ayguilhem, impassibles jusque-là dans ces cyclones où le fer remplace l'eau, s'effarent & que pour la première fois avec leur sang circule en leurs veines le frisson delà peur." Remettez-vous, flambarts ! Sacro Di ! fort & dru, tous ! » A la voix ronflante de leur nerveux compagnon, qui les objurgue impitoyablement, ils se domptent & les revoilà des casse-cou; mais un de nos caissons, muni de gargousses, atteint par une bombe saxonne, saute, & l'explosion disperse des fragments de bois & de métal ainsi que des lambeaux de chair. Enfin le tourbillon de flamme & de fumée, proféré dans l'espace, fuse, ondule, se dissout, s'évapore, & chacun se reconnaît enfin. Huit sur dix des bêtes de l'attelage gisent à terre : trois d'entre elles, tuées raides, ayant le chanfrein cravaté par leurs genoux & la queue dressée comme un pal pileux au-dessus de leurs croupes; cinq autres, écorchées vives, se débattant convulsivement les quatre fers
I2Ô Crète-Rouge
en Pair; la neuvième renâcle & piétine ses propres entrailles, jaillies de son flanc enlr'ouvert, & la dernière, un grand percheron gris, échevelé, fou, sur la robe argentée duquel le soleil, qui se meurt, & des rigoles de sang ruisselant de toutes parts, étendent un réseau de pourpre & d'or, hennit & se cabre, les naseaux dilatés, l'œil en feu, les crins épars, tandis que son conducteur, décapité, vacille sur les arçons. A cette splendide hideur, en présence de ces superbes montures carrossières aplaties ou décousues, à l'aspect surtout de ce cavalier sans tète, vissé tout palpitant à sa selle, & dont le crâne pilé avait éclaboussé d'horribles débris d'os & de cervelle cinq ou six canonniers encore intacts, le moins cuirassé d'entre tous les cadets du Midi se consterne, en butte à d'atroces vertiges, &la terreur ainsi que la pitié le ballottent comme un chiffon les vents.
— Ah ! je flageole, geint-il, livide & blême, en pirouettant, tel qu'une girouette; à moi, la sœur!...
Elle le retient, elle l'enlace, &, sous les giboulées minérales qui recommencent à bruire, elle l'emporte en courant vers un tilleul énorme dont la mitraille a rasé les branches, effiloché
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l'écorce, tondu le faîte, équarri le tronc, déchaussé les racines, & là; l'ayant tout doucement déposé par terre, entre deux tertres, elle s'allonge égarée auprès de lui !
— Frère !
Inerte, glacé, les membres gourds, les dents clavées, les jeux clos, on jurerait qu'il a rendu Ta me.
— Eh! rils! eh! douillet!..
Hagarde & farouche, après lavoir appelé cent fois en vain, elle l'enchaîne de ses bras, le couvre de sa poitrine, s'exerce à le réchauffer de son souffle &, dans la tuerie, sans trêve, autour d'eux, le plomb nage, vole, siffle, hurle, beugle & brame. Aveugle, elle ne distingue rien, & sourde, elle nentend goutte, ni la fusillade, ni les canons. Entièrement à lui, toute à lui seul, elle s'épuise à le ranimer, elle veut qu'il ressuscite, il ressuscitera!
— Marie, ô Marie, éveille-toi, respire, ma chienne; écoute donc, c'est moi, moi, moi, ton chien!...
Ne sachant ni ce qu'elle fait ni ce qu'elle dit, & de même que naguère, lui, féru d'admiration & d'amour en la voyant se ruer dans les bagarres, n'apercevait plus en elle qu'un soldat incomparable, un homme! de même, abusée par
de fausses apparences, éperdue au point de susurrer d'antiques & barbares complaintes au damoiselet pâmé qu'elle adore, la masculine ne discerne plus en lui vraiment qu'un enfant, qu'une femme !
— Attention ! eh!... à toi, Giève, règle un peu ta boussole, articule-t-ii enrin avec le timbre vocal d'un visionnaire ; ils rappliquent de ce côté, les gros pleins de soupe, & les voilà !
— Que nenni...
— Si; c'est le raafflu!
Deux bataillons allemands, l'un de Hanséatiques & l'autre de Posnaniens, profitant du désarroi causé par leur dévorante artillerie dans nos lignes les plus avancées, approchaient en effet, avec des affûts de rechange & des chevaux de trait, afin de se saisir de la nôtre quasi démontée. On entrave brusquement ces adversaires aussi crânes que nous & qui, chose étrange! soudain pâlissent tous en même temps. Un ex-faucheur de Rochebrune, ce probe condottiere dont le cœur s'alluma pour le Polak insurgé contre la domination moscovite & de qui certaine balle polonaise, ô dérision, éteindra bientôt la vie, à Buzenval, un ancien « chemise rouge • réincorporé depuis peu dans l'infanterie d'Afrique où,
vingt ans auparavant, il s'était engagé, galopin en haillons, ayant reconnu leur nationalité, sinon à leur langage, du moins à leur valeur, avait crié spontanément & criait encore : « Ohé! la Pologne ! » A cette sorte de réprimande laconique & de cordial salut qui leur rappelait que leurs pères avaient guerroyé sous notre étendard jadis, quand l'expropriée du 5 août 1772, du 9 avril 93 & du 3 janvier 95 se flattait hélas! de redevenir une nation indépendante & forte, les Slaves de la Wartha, se souvenant en outre que beaucoup de nos congénères accourus, lors de la dernière levée de boucliers, sous les pennes de l'aigle blanc souffrirent toutes les injures du Cosaque, après avoir puni les hoirs de l'un des instigateurs des Trois-Partages à Wonschok, à Mélagorcz, à Stakow, à Zagosz, à Kielce, à Zombkowice, avec Marian Langiewicz & Jezioranski, lesquels ne furent pas embrasés du zèle & de la foi qui soutinrent si longtemps leur magnanime aîné Kosciusko; les Polonais de Posnanie, ces démembres, ces dépossédés, ces asservis, éprouvent peut-être le remords d'aider la race de leurs spoliateurs à subjuguer la terre de la Révolution, ce pays justicier, capable, lui seul au monde, de saigner sa bourse & sa veine pour
restituer une patrie à qui n'en a plus, & ces vaincus d'hier tremblent à l'idée d'être nos vainqueurs aujourd'hui. Ceux de la Hanse teutonique, assujettis depuis peu, comprenant également qu'abolir la France ce serait supprimer la protectrice naturelle des peuples esclaves, transigent à leur tour &, pendant quelques minutes, le sacrifice est suspendu... Mais la noire Prusse descend derechef les rampes, & menaçant, écartant ses involontaires auxiliaires qui nous ouvraient déjà les bras, accable nos fantassins excédés & d'ailleurs très-clairsemés sur ce point. Trois fois de suite, Quercy-Rouergue est refoulé. Vainement les âpres riverains du Tarn & de l'Aveyron se font déchiqueter sur leurs canons éteints; ceux-ci, qui semblent incrustés de rubis & de grenats, tombent non encloués au pouvoir de l'ennemi, qui les place sur de nouvelles roues, & déjà l'équipage se bandait pour les entraîner, lorsque six régiments de réguliers à cocarde tricolore surgissent alentour...
— Hardi, paysans! vocifère Crete-Rouge enroué ; que pas un ne déplante ; . . . nous y sommes, restons-y !
Nul ne bouge, & devant ces quelques rustiques enracinés dans le sol & que tant de lances
inespérées garantissent à présent, le rapace, déçu, lâche sa proie & lève la crosse en l'air.
— Ils en ont assez, ils se rendent, ne tirez plus, ils composent...
On va confiant recevoir les armes qui nous sont offertes;, soudain les félons nous couchent en joue & plus de trois cents Latins cabriolent victimes du guet-apens : on a retrouvé les Carthaginois !
— Sans quartier ce coup-ci ; pas de pitié, pas de rémission !
Un suprême combat d'homme à homme s'engage, court, terrible, implacable, haletant, & la baïonnette fidèle, ainsi qu'elle Fa fait souvent en cette journée immortelle, décide encore en notre faveur...
— Raca! crève ici! claironne rouge de haut en bas & sa plume hérissée, le coq de Saint- Antonin-le-Borgne, en étripant un hibou des forets de la Souabe, qui, terrassé, cherchait à mordre le griffu qui l'avait gracié... Par la tarasque, il a son compte, ce coco-là ! je l'ai vidé ! Mais où donc es-tu, fils>
— Sous ton aisselle.
— Qdtal rai, suis-moi.
— Je te suis.
132 C rê te-Rouge
— Sans béquilles?
— Obe meou !
Reconduits gentiment à la « fourchette », les perfides sont caressés aussi par nos « moulins à café » , parus en masse sur le champ de bataille. En même temps que mortiers & mitrailleuses pulvérisent le Michel allemand en déroute, ils fouillent Chennevières , écrasé d'ailleurs par nos pièces marines, qui tonnent avec un imposant ensemble du haut du plateau bouleversé d'Avron. Effréné, Jacques Bonhomme renverse, foule, bourre, larde tout ce qui le gène & monte tumultueusement à l'assaut d'un certain redan pyramidal qui n'est plus inaccessible. Ah! cette fois, la victoire est bien à nous, on la hume, on la frôle, on croit la voir, ailes étendues & flamberge au poing, planer dans l'air...
— Hé! toi, là-bas, Jean Pressé, minute! n'arpente pas si vite, assez de mors aux dents, stop! mon prince!
— Oui, reine, j'enraye.
Et, cela dit sans s'arrêter, le trop sensible imberbe, voulant que tous oublient sa brève défaillance, agile & vif, jongle avec son fusil, ainsi qu'un tambour-major avec sa canne devant les moricauds du bassin de la Garonne, d'autant plus
animés eux-mêmes à la poursuite de la séquelle maudite, qu'ils rougissent encore, ces exterminateurs pudibonds! d'avoir montré, pendant une seule seconde, leurs prussiens... à ceux d'en face. Ils grimpent; après eux la ligne, les chasseurs, les zouaves, les turcos, toute la milice escalade les roidillons, indocile à la voix des chefs qui, connaissant la ruse germanique, craignent, entre autres embûches, qu'une batterie ne se démasque inopinément à l'orée de ce bois, si précieux enjeu d'une si funèbre partie, que la nuit rend plus redoutable & plus obscur...
— A bas von Taf & von Trac ! qu'on les dépiaute & qu'on les sale!
Un rire homérique & rabelaisien souligne l'irrévérence que s'est permise à l'égard de pareils dignitaires tudesques un fourrier de Montmartre, aussi facétieux que frondeur, & les jarrets luttent de vitesse; oui, très-bien! néanmoins avant de s'aventurer sous ces ténébreuses ramures, où derrière chaque arbre une carabine invisible nous guette peut-être, & parmi ces futaies qui recèlent sans doute des bibelots de huit, de seize & de vingt-quatre, farcis jusqu'à lagueule, quelques précautions semblent non seulement nécessaires, mais indispensables. En conséquence, les briga-
134 Cre'te-Rouge
diers invitent leurs têtes de colonnes à purger deux bizarres châtelets bourgeois, aux persiennes soigneusement closes, sis au bord de la route, l'un à gauche, l'autre à droite, & du haut desquels, par d'étroites meurtrières, l'ennemi, bien à couvert, nous canarde impunément. « Allons-y, les agneaux, allons-y ! » Tout ce qui est encore valide au bataillon presque entièrement détruit de Quercy-Rouergue, une centaine d'ubiquistes, se fend à fond; aucun ne rechigne, nul ne biaise, & tant ils se multiplient, ces mâtins! on les croirait au moins mille. En un clin d'oeil, sous leurs chassepots, dont ils se servent en guise de maillets, les portes & les fenêtres des villas flambantes comme des poudrières en ignition, grincent décrochées, démantibulées sur leurs gonds, sur leurs charnières, &, par leurs embrasures béantes, commence à s'enfourner le peloton d'attaque; alors une fourmilière de Rhénans & de Thuringiens, terrés au revers d'un talus, en jaillissent tous ensemble par plusieurs brèches, exécutent un mouvement tournant, ensuite de quoi la moitié des toqués qui sapaient à l'arme blanche des murailles crénelées, à travers lesquelles on leur distribuait toujours autant d1 « amandes » que de « pruneaux », sont enveloppés, désarmés, & le
capteur les entraîne en s'esquivant devant le gros de nos troupes, lesquelles s'emparent alors, sans difficulté, des deuxpauvres citadelles qui, pendant un instant, avaient interrompu notre ascension.
Il est presque nuit.
Toute l'armée est là frémissante, attendant, décorée de ses plaies vives, aux abords des fourrés fatals, que les clairons & les tambours lui donnent le signal d'écumer les bocages où le renard du Nord, à bout d'artifices & d'illusions, vague, éperdu... Le cuivre résonne enfin. Hélas ! il commande : halte ! & l'on est condamné de par le déplorable thaumaturge en tunique militaire qui méconnut nos heureuses destinées, à piler du poivre, au bas de ces fumants coteaux, que la tourbe envahisseuse, se hâtant, à la débandade, vers Chelles & vers Villeneuve-Saint-Georges, avait presque abandonnés. On n'avait plus qu'un pas à faire, un seul, pour s'enfoncer dans les broussailles de ce mamelon dont les versants conquis, perdus, reconquis & conservés après de prodigieux travaux, nous coûtaient huit mille Hercules de cinq pieds deux pouces. Y pénétrer, s'y maintenir, c'était la récompense mille fois méritée, la rin de 1 investissement, c'était la route de lacapi-
taie frayée à la France, c'était la province affranchie, le territoire délivré, c'était Paris débloqué. Paris béni, Paris libre & roi, mais c'était aussi le peuple mis à l'honneur, après avoir été si longtemps à la peine, la République à jamais fondée & promulguant la justice!... On ne sut pas se résigner à tant de gloire.
— Ah! mais, piaille la Grande fort défrisée, qu'est-ce que ça signifie > On plaisante sans doute de nous endiguer ainsi; qu'en penses-tu, toi, mon pitchou ?
Le petit, ainsi sommé d'opiner, ne répond point.
— Tiens!...
Et le terrible marteleur, étonné d'abord, inquiet ensuite de ne pas voir, à ses appels réitérés, flotter à côté de lui la chère tête blonde de son doux compagnon d'armes, erre à travers les rangs, questionne en même temps de la voix, du geste & des yeux l'un, l'autre, celui-ci, celui-là, tout le monde. Hélas ! aucun gars du bataillon ne peut lui apprendre où Marie est passée, personne, depuis le « dernier coup de tampon » n'a vu la « demoiselle 1.
— Est-il blessé, tué?
Sous l'action de ces sinistres pensées qui le
harcèlent sans relâche & lui brûlent le cerveau, ses tempes battent & les oreilles lui tintent, il frissonne & sue, son visage se rose & se ternit tour à tour; une angoisse affreuse, implacable, corrosive s'ancre en son sein & le sang en ébullition afflue à flots vers son cœur martyrisé, qui se gonfle...
— Il me le faut en corps, sinon en âme, &, coûte que coûte, je l'aurai, par le Christ né dans une étable, entre l'âne & le bœuf !
Et voilà ce désolé qui, rebroussant chemin, longe à pas lents, très-lents, courbé, plié en deux, la route qu'il avait parcourue naguère à toute vitesse & le front haut en chargeant les Prussiens, à la tète de sa compagnie. A chaque pas, il s'arrête tremblant devant tel agonisé, tel agonisant étendus quasi pétrifiés sur la terre nue & pareils à des statues de glace jetées à bas.
— Est-ce celui-ci? le mien.
— Non.
— Et celui-là?
— Non plus.
Examinant attentivement les cadavres qui gisent dans les vignes ou les ronces, il enlève de ce visage livide la boue visqueuse ou la pourpre écumante qui le souillent & le masquent,
s'évertue à reconstruire par la pensée cette tête défigurée, informe, qui n'a plus rien d'humain, mesure & soupèse tous les corps inertes auxquels il se heurte.
— Hé! mauviette?
Aucune voix ne réplique à la sienne, aucune! Et las enfin d'appeler la créature bien-aimée qui persiste à ne pas l'entendre, le héros, à genoux sur l'arène où se figeaient le plus pur sang des vainqueurs & celui des vaincus, sanglote & pleure... comme une femme.
Une vivandière qui passe lui demande ce qu'il a.
— Soif! fait-il en soudant ses mains au baril tricolore qu'elle porte en bandoulière sur sa veste déchirée.
— Hé, mon brave, il n'y a plus là dedans que de l'eau...
— J'en veux.
Il roidit les jarrets, s'abreuve, se piète & court en gesticulant après des frères ignorantins qui, munis de lanternes, fouillent çà & là parmi la glace rougie.
— Abbés sans tonsure, halte-là ! L'avez-vous assisté?. ..S'il est là-haut, j'y monteaussi, moi. Cette lumière!... ah! prêtez-moi cette lumière.
C rê t e-Rouce
Et, brutal, il ôte des doigts des religieux un falot & se précipite vers un amoncellement confus qui se meut dans l'ombre, entre des chênes & des ifs. Une mule chargée d'un cacolet est là qui renifle, souffle, & râle, aplatie, les reins cassés, les boulets tordus, au milieu d'un lac écarlate, sur plusieurs blessés qu'elle transportait sans doute à l'abri, lorsqu'un obus la renversa toute béante.
— Il est peut-être là-dessous, lui, l'angelin, dans ce tas.
Et, prenant par la queue la bête mourante, à qui de violentes secousses arrachent un rauquement aigu, l'herculéenne fille la soulève, la traîne, l'écarte & découvre quelques malheureux qui suffoquent,presque écrasés. . .
— Un artilleur, un turco, trois lignards, un chasseur, un marin, un zouave..., ce n'est pas ça, deux tringlots, un mobile! Ah! voyons, serait-ce lui }
— Camarade, si tu traverses un jour ou l'autre Ukodinec, en Bretagne, promets- moi d'entrer dans la dernière cabane du village, chez Yvonne Xhoé'l, ma mère...
— Oui, pauvre, adieu! murmure le perquisiteur en reposant pieusement a terre la tète
140 C ré te-H.ouge
verdàtre du jeune Breton trépassé... Marie! Marie! Marie!...
Et l'inconsolable laboureuse de Saint-Antoninle-Borgne poursuit, en se lamentant, sa course folle.
— A-t-il rallié ) l'avez-vous vu ) crie-t-il à quelques-uns de ses pays groupés en pleins champs, dans une baraque incendiée, à mi-côte de Champigny.
— Non, mon cher, non, il ne s'est pas représenté.
Que résoudre ? où s'enquérir? Incertaine & le sens aboli, cette vierge qui se croit déjà veuve s'éloigne en trébuchant, à tâtons comme un aveugle... Une dizaine de miliciens écloppés, s1 appuyant sur leurs fusils ainsi que sur des bâtons, rentrent au camp.
— Pacan de Diou! dit l'un d'eux en langue d'oc, quelle marmelade! il est clair que nous pouvons nous vanter de l'avoir échappé belle aujourd'hui.
Ce sont encore des Tarnais ou des Aveyronnais, ceux-là! Fiévreuse, elle les accoste, & bientôt les reconnaît tous.
— Aurais-tu, par hasard, rencontré mon compagnon, toi, Berthoumieu>
C rète-Roug e 141
— Non.
— Et toi, Talbôp ?
— Pas davantage.
— Et vous autres, Ame, Levardy, Sampierre, Erembert, Toinon, Nouergues, Ydelbru, Jougla, Dardignières, Umarey, Brandala, Tagrinelly, Surant, ètes-vous à même de me dire ce qu'il est devenu?
— Du tout.
— Hé! là-bas, Pilo, Jacques Pilo, de Saint- Barthol-Porto-Sabre, toi, mon pèlerin, si leste hier encore & qui boites à présent, estropié, n'en sais-tu rien non plus?
— Si.
— Tu sais, oh! parle, parle, à quel endroit est Marie?
— Oui.
— Mort ?
— Il vit.
— Où donc est-il? où donc? Accouche, ou je te saigne.
— Il est pris.
— En es-tu bien sûr, tout à fait sûr, réponds ?
— On ne peut pas plus certain! Ensemble Oriam, mon cousin maternel, puis le pastour
& moi, nous avons été pinces tous les trois au ras de la maison basse, entre deux meules de chaume, sur le bord d'un fossé; mon très-regrettable parent a reçu le coup mortel à mi-coteau, comme il se tirait avec moi des griffes du casqué, qui m'a arrangé tel que me voici. Quand à « Mademoiselle », encore une fois, je te le certifie, je te le jure, mon cher, elle est intacte comme toi, mais prisonnière.
— Au revoir, amis, salut à vous tous, je vais la joindre.
Et le chevalier, s'arrachant instantanément des mains qui veulent le retenir, s'élance sans peur & sans reproche vers un sombre massif de vélanèdes, à la lisière duquel campent autour de grands feux flamboyants les vigilantes sentinelles germaniques.
— Il a perdu la carte, il est fou! disaient en plaine les nôtres en le suivant attentivement de l'œil...
Un chassepot retentit tout à coup dans la nuit silencieuse, & presque aussitôt après apparaît, au delà des haies, à la cime de la colline, une grande silhouette qui s'allonge, s'allonge démesurément sur le sol éclairé par les charbons ardents du bivouac.
En effet, c'était lui, c'était bien lui que les
glorieux débris de son bataillon, abasourdis de cette action étrange & quasi fantastique, apercevaient tout là-haut fondant à la baïonnette sur des vedettes prussiennes, qui le fusillaient à bout portant, trop couardes pour l'affronter à l'arme blanche. Un contre cent ! Elle cessa bientôt cette lutte insensée, absurde, inouïe. Aux éclairs de la poudre qui parla pour la dernière fois en cette journée où le plus Jules des Jules craignit de vaincre, & tandis que retentissaient de tous côtés les rauques Wer da ! de l'Allemand, on vit pendant quelques instants encore bondir entre les arbres plantés au sommet du coteau le vaillant légionnaire qui, marchant toujours en avant, tomba soudain la face contre terre...
— Il n'avait pas volé la croix, celui-là! Quel poulet! quel lapin! quel bélier! Oh! c'était un mâle.
Et, clopin-clopant, tous les casse-cou du bataillon, désormais invalides, continuèrent tristement leur chemin, en s'entretenant du courage de leur extraordinaire frère d'armes, expirant & peut-être expiré...
— C'en est fait de Brise-Fer! annoncèrent-ils, dès leur retour à Champigny, à leurs très-rares compatriotes soustraits au massacre; nous l'avons vu finir là-haut, il y a deux heures, sous les balles des coquins ; il n'est plus, notre Roland, notre Bayard!...
— Escoffié, lui, le franc guerrier, l'invulnérable, allons donc!
On se refusa tout d'abord à croire un tel malheur, & les plus pessimistes eux-mêmes hochèrent la tête en signe de dénégation. Il ne semblait pas possible, en effet, à ces rudes campagnards méridionaux, nourris, gorgés, habités pour ainsi dire de légendes féeriques, & partant si superstitieux (ils l'étaient encore & beaucoup, quoique Paris les eût singulièrement amendés; mais où sont les hommes dont la raison triomphe en peu de jours des préjugés sucés avec le lait & chez qui les chimères endormies ne se réveillent point, à l'heure surtout où la fatalité déçoit le rigoureux calcul du bon sens & ruine à jamais les plus chaudes comme les plus légitimes espérances !), il ne leur semblait pas possible que « la Salamandre » de Quercy-Rouergue, toujours respectée par les flammes dont elle bravait la morsure en se jouant, eût péri dans les champs d'alen-
C rete- Rouge i^.ç
tour, de quelques simples coups de feu ; mais lés affirmations des témoins oculaires de sa chute étaient si précises, si concordantes, qu'il fallut bien admettre l'évidence & tenir pour certain que, malgré les amulettes préservatrices attachées sans doute à son cou lors de sa naissance par le mage de Saint- Antonin-le-Borgne ou par le mire de Saint- Guillaume-le-Tambourineur, sorciers infaillibles aussi renommés 1 un que l'autre en Bas-Quercy, le * gaillard des gaillards, le premier des premiers i , le sans pareil, le diable à quatre, enfin, avait rendu son âme au grand potentat de làhaut & dormait à tout jamais dans les lignes adverses.
— Un jour ou l'autre, au hameau, s'entredirent tous les catholiques du bataillon, encore indemnes, nous ferons chanter une messe à notre preux paladin !
Et les protestants, unanimes aussi, déclarèrent de leur côté :
— Nous le recommanderons au prêche & Dieu le recevra !
Bonnes gens ! Il n'y avait point, en vérité, tout à fait lieu de délibérer ainsi ; mais quoi ! savaient-ils...?
Si celui qu'ils pleuraient avec tant de sincérité,
si leur incomparable modèle, tombé sous les balles allemandes, avait été grièvement endommagé, il respirait encore en ce moment, &, quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, cette mémorable nuit sibérienne, si funeste à nos troupes, qui perdirent, tués par le froid, plus de douze cents hommes, il fut recueilli par des hospitaliers volontaires, qui le trouvèrent évanoui, gelé, debout, adossé, le fusil aux poings, contre un ormeau, dans ce bois terrible, où, seul entre tous les soldats de l'armée de Paris, il avait pu pénétrer en combattant.
Une large traînée de sang indiquait , à ne pas s'y méprendre, que tant que ses forces ne l'eurent pas abandonné, ce brave avait rampé non pas du côté de nos lignes, mais, au contraire, vers les avant-postes ennemis. Après qu'on eut constaté que la vie ne s'était pas retirée entièrement de lui, quelques gouttes de cordial n'ayant pu le ranimer, il fut mis sans connaissance en voiture avec plusieurs enrégimentés de l'une & de l'autre nation, ramassés moribonds comme lui sur la partie du terrain restée en la possession des alliés, & charroyé prudemment jusque sous le toit d'une usine prochaine, transformée en ambulance.
C rè te- Rouge 147
Il y avait là, dans une vaste pièce du rez-dechaussée, un entassement effrayant de blessés & 'de morts, ceux-ci, déjà rigides, gisant sur les dalles de pierre; ceux-là couchés sur des lits de paille & de feuilles sèches. Symétriquement rangés, côte à côte, les étrangers, pour la plupart, conservaient l'attitude passive & résignée du militaire au port d'armes ; en face d'eux, de 1 autre côté du local, les natifs, une quarantaine à peu près , avaient cette physionomie alerte, éveillée, impertinente & sympathique qui, toujours & partout, caractérise si bien nos nationaux. On avait divisé tout ce monde en plusieurs catégories. Ici, la tête & les épaules accotées aux parois, geignaient ceux à qui leurs blessures, relativement légères, permettaient d'attendre le remède; là, les condamnés , c'est-à-dire ceux qui, d'après la rapide appréciation du médecin, ne devaient pas passer la nuit, un peu plus loin enfin, au fond de cet immense laboratoire, tous ceux dont l'état, quoique fort grave, ne semblait pas absolument désespéré. Des torches fumeuses de résine & des lanternes éclairaient cet intérieur qu'embrumait une épaisse & tiède buée, d'où s'exhalait une odeur fade & nauséabonde. Huit ou dix infirmiers,
izj.8 Crète-Rouge
virant, courant là-dedans avec une célérité méthodique, obéissaient aux ordres d'un vieillard en lunettes, gros, gras, rubicond, fleuri, chauve, qui, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes & le buste couvert d'un large tablier de toile maculé de taches noirâtres, sabrait, tranchait, coupait d'un air paterne des bras, des jambes, que ses aides, après la mutilation, jetaient pêle-mêle dans un mauvais tonneau. Debout devant la cheminée où brûlaient des débris de meubles & de charpente, un groupe d'officiers supérieurs, parmi lesquels un général, à qui l'on donnait de l'Altesse, & deux colonels de cuirassiers blancs, regardaient, sévères & pensifs, travailler l'infatigable chirurgien. « A un autre, » disait-il tranquillement de cinq en cinq minutes, en essuyant ses instruments ensanglantés. On transportait aussitôt un nouveau patient sur une ignoble paillasse posée à terre devant le feu, puis le fer grinçait derechef, fendant la chair, sciant les os. « Au tour des Français , à présent , tenez, là-bas, celui qui tourmente sa cotte. » Et l'opérateur désigna du doigt un zouave, grognard à trois chevrons qui souffrait mille morts, stoïque, dans un coin. Il avait, ce malheureux vétéran, une plaie
affreuse à la face, ou plutôt tout son visage n'était qu'une plaie. Un paquet de mitraille lui avait simultanément vidé les yeux & broyé la mâchoire. On s'apprêtait à lui faire subir on ne sait quel supplice salutaire, lorsqu'on reconnut qu'il avait aussi l'intestin perforé. Tout traitement étant dès lors inutile, on se contenta de lui donner à boire « la goutte » , qu'il réclamait par signes avec instance. Après lui, vinrent quelques chasseurs de Vincennes, un éclaireur de la Seine, plusieurs fusiliers de la marine, ensuite un cavalier de la garde républicaine, & puis enfin un caporal de la ligne, étique blanc-bec aux mains fluettes, rils de riches bourgeois probablement. On avait jugé nécessaire de lui désarticuler la cuisse. Un douloureux appel vibra déchirant dans la salle...
— Oh ! maman!
A ce cri de souffrance indicible & qui rit tressaillir de fond en comble les blessés, les mourants & même les rogues officiers d'outre- Rhin, y compris l'Altesse impériale, royale ou ducale, témoin d'un tel martyre, l'émule de Hoff, étendu raidc sur sa couche de fanes, & qui, depuis qu'on l'avait transféré dans ce sombre charnier humain, n'avait ni bougé ni souffle, le mobile quercy-
nois, assoupi, déchiré, boueux, entr'ouvrit ses paupières, se souleva laborieusement sur son séant, &, d'un œil avide où s'étaient allumées de brusques étincelles, inspecta les êtres & les choses régnant autour de lui; mais bientôt, brisé d'un tel effort & déçu, car là n'était point ce que ses yeux y cherchaient, il laissa choir pesamment, en poussant un profond soupir, sa tête marbrée sur la selle à la hussarde qui lui servait d'oreiller, & retomba dans cet engourdissement léthargique, qui n'est ni la vie ni la mort, où sont plongés ceux qu'une trop grande perte de sang a, pour ainsi dire, abolis. Il pensait cependant & se sentait. Tout à coup, il lui sembla que des mains rapides, nombreuses, le saisissaient & l'emportaient à la hâte. Ensuite, il eut cette vague perception : on coupait avec des ciseaux le drap rêche & résistant de sa capote militaire, on le dépouillait de ses vêtements, on s'efforçait de lui retirer sa chemise empourprée & collée à sa peau. Sans se rendre un compte absolument exact de l'examen auquel on l'avait soumis, il parvint toutefois à concevoir l'horreur de sa situation, & toute son âme chaste & pudique, aussi vivace que jamais dans son corps épuisé, fut en proie à de mortelles angoisses...
— Hommes, s'écria-t-il, en recouvrant à la fois, par une suprême révolte, le geste & la parole, halte-là! n'allez pas plus loin, lâchez-moi, je le veux !
Il était trop tard . . . Déjà les quelques lambeaux de toile qui voilaient sa poitrine avaient disparu: complète était sa nudité.
— Quoi ! rirent en même temps tous les burgraves si gourmés qui se trouvaient là, vraiment, est-ce possible?
Et leurs regards surpris, sans pouvoir s'en défendre, contemplaient avec admiration son cou musculeux & bien ajusté, son torse robuste &, pareils à deux globes de vieil albâtre, ses seins immaculés, veinés d'azur, dardés, entre lesquels reluisait, légère & vive, ô prodige! une ligne soyeuse s'allongeant moins rare & plus brune vers le nombril...
— Ah! par exemple! dit très-naïvement le carnifex, ahuri de voir sur la gorge d'une fille cet attribut des mâles ; rien de plus drôle que ça.
Puis, après réflexion, il appuya le fil d'un couteau sur le membre fracturé de la pucelle héroïque qui, pour la première fois, baissait les yeux devant l'ennemi.
152 C rêt e-Rouge
— Doucement, protesta-t-elle avec dignité, c'est le bras qui gouverne la charrue, & j'en ai besoin !
— Il le faut, ma pauvre enfant, prononça le major épongeant sa figure humide ; c'est de toute nécessité.
— Minute, s'il vous plaît, nous déciderons tout à l'heure !
Un moment après, elle branla lentement son front touffu, puis murmura, mélancolique & rêveuse :
— Eh bé ! puisqu'il le faut, prétendez-vous, finissons-en, achevez-moi; tant vaut après tout de passer l'arme à gauche ici que de vivre ail^ leurs sans lui...
— Lui ! demanda l'Altesse avec dureté, qui donc?
— Celui que j'aime, celui que j'adore, celui pour lequel je me suis enrôlée, que j'ai suivi à Paris où nous avons bataillé côte à côte, & qui maintenant, le beau petit, est je ne sais où, prisonnier ou mort.
— Êtes-vous mariés, vous & lui?... répondezmoi.
— Que je vous réponde ! . . . On y consent . Té ! Je vous ai parfaitement entendu. Pardi! je vous
devine à merveille! on sait à quoi s'en tenir sur ce que vous pensez de moi. Mariés, non ! Nous sommes fiancés seulement... Tenez, général prussien, vous qui me prenez pour ce que je ne suis pas, écoutez ceci : la branche qu'on va tronquer, ce bras, regardez-le ! assomma pour le moins une quarantaine d'Allemands. Or, il me semble avoir mérité qu'on me traite, ici comme ailleurs, avec respect, en soldat.
— Ton kge)
— Un peu plus de vingt-trois ans, si ça peut vous faire plaisir & joyeuseté.
— Ton pays ?
— Saint-Antonin-le-Borgne, au delà de Castelnau.
— Castelnau!... Castelnau !... Dans quel département?
— Tarn-Aveyron-&-Lot.
— Et ton nom ?
— On m'appelle, au bataillon de Quercy- Rouergue, André Crète-Rouge ; mais André, c'était le prénom de mon frère aîné; moi, je suis Giève, ou tout du long, Geneviève, & mon fiancé que je ne reverrai peut-être jamais plus, est Marie tout court.
— André Crète-Rouge! décoré pour l'affaire
de la Maison-Grise, sous Avron, où le ier chasseurs de Saxe fut écharpé; serait-ce vous André Crète-Rouge?
— Oui, citoyen de je ne sais quelle ville, & voici ma croix, sur cette capote salie; inutile de vous en réciter davantage, puisque vous me connaissez si bien.
— Amputez-le tout de suite, monsieur le docteur, & notez ceci : je veux être régulièrement renseigné tous les jours, soir & matin, sur la santé de... cet homme.
Et l'Altesse, duc ou prince, mestre-de-camp ou feld-maréchal, s'en alla, fort préoccupé, de l'ambulance avec les bellâtres de son état-major, qui, quelques instants après, l'entendirent s'écrier sur le seuil de l'usine en bon français, ma foi !
— Si les femmes de France s'y mettent, nous sommes foutus! aucun de nous ne sortira vivant de ce pays-ci... Restez là, capitaine, jusqu'à ce que cette Jeanne Darc soit opérée; ensuite vous viendrez me rendre compte de son état au quartier général.
L'aide de camp interpellé rentra dans l'ambulance, où, fort expéditif d'ordinaire & réputé tel, le vieux chirurgien, au lieu de procéder im-
C r ê t e-Rou gc 155
médiatement à la section un instant différée, hésitait.
— Examinons de plus près, se dit-il, on pourrait peut-être... Hé! diable! qui sait? Trancher n'est pas toujours le mieux.
Enflammé, tuméfié, le bras droit de l'amazone présentait, vers la partie moyenne, une ouverture arrondie, à bords rentrants, d'où s'écoulait une petite quantité de sérosité rougeâtre. Une ouverture unique ! Evidemment la balle avait dû rester dans la plaie. Après avoir essayé d'imprimer au membre quelques légers mouvements de rotation, 1 observateur constata une crépitation particulière, dont le bruit n'arrivait pas à son oreille, mais que sa main percevait très-nettement. Il y avait là, selon toutes les probabilités, une fracture de l'humérus. Une sonde d'argent, introduite dans la blessure, n'arriva pas au foyer du mal : le gonflement inégal des diverses couches des tissus avait détruit leur parallélisme & rendu très-sinueux le trajet du projectile. On pouvait craindre la gangrène. Il y avait lieu d'agir à l'instant. Très-résolu, le praticien reprit ses outils... Soudain, il les déposa derechef; de nouvelles perplexités l'arrêtaient. Très-absorbé, l'œil fixe, il semblait écouter une discussion que
se livraient dans son esprit deux hypothèses contraires. Enfin il prit un parti. S' armant d'un bistouri à lame étroite, il le plongea dans la plaie, qu'il agrandit d'un seul coup de quelques centimètres par une profonde incision au sens de la largeur, ensuite, il appliqua sur la partie scarifiée une pelote de charpie imbibée d'un liquide alcoolique...
— On verra demain, dit-il à la paysanne qui n'avait pas sourcillé pendant la torture; espère, on veille; il se peut que je complaise à ta charrue.
— A la grâce de Dieu ! je m'en rapporte à vous; on sent que vous êtes un excellent renoueur; remembrez-moi donc pour le mieux, ou démembrez-moi tout à fait, mais, je vous en supplie à mains jointes, ne me laissez pas languir trop longtemps ici...
Silencieux, le médecin ordonna d'un signe aux infirmiers de reléguer dans une pièce voisine le sujet, où celui-ci, malgré force cuillerées de certaine potion au chloroforme, passa une nuit très-mauvaise, pendant laquelle, en proie à une fièvre de cheval, il eut constamment le délire, un délire ardent, qui diminua quelque peu dans la matinée.
— On s'occupe de toi, lui dit le maître d'un ton mystérieux, le soir même, au pansement; tout va fort bien, ne te chagrine pas, si tu veux que je te rétablisse.
Il inspirait, ce vieillot singulier, beaucoup de confiance au captif, & cette confiance bientôt augmenta. La balle que ce dernier avait dans les chairs en fut extraite ; elle s'était totalement aplatie sur l'os ; saisie avec une légère pince, elle fut retirée avec un petit fragment de drap de la capote d'uniforme.
— Est-ce recousu, maintenant, & suis-je assez charcuté?
— Ça s'améliore, mon ami... mein Gott!
calme-toi.
Décidément, ce rhabilleur était bien affable, Ayant exploré de nouveau la plaie, il y reconnut la présence d'une esquille dont l'extraction n'était pas immédiatement possible. Il devint d'ailleurs inutile d'y recourir, car, au bout de trois jours, cette esquille se présenta d'elle-même par l'une de ses pointes entre les lèvres de la blessure, d'où, sans peine, on l'ôta. Dès lors, la guerrière, remarquant que son bras entamé, placé dans une gouttière en fil de fer, était revenu à des proportions normales, compta désormais sur sa guérison.
— Un peu de patience encore, tout n'est pas fini!
Le docteur, en effet, voyant que la plaie tardait à se fermer, redoutait avec juste raison qu'en établissant une communication entre l'air extérieur & le foyer de la fracture, cette plaie ne devînt la cause déterminante de quelque carie ou de quelque nécrose des fragments osseux. A supposer, d'autre part, que ces accidents pussent être évités, il était à craindre que, durant une suppuration fort abondante, chacun des deux fragments ne se cicatrisât de son côté, pour ainsi dire, & qu'il n'y eût entre eux de réunion que par l'interposition des fibres ligamenteuses, en un mot qu'il ne se fît au milieu du bras une fausse articulation qui eût nécessité l'emploi perpétuel d'un appareil contentif spécial & rendu très-difficile l'usage du membre... Or, le savant soigneur tenait beaucoup, paraît-il, à ce que son malade, radicalement guéri, pût, un jour ou l'autre, manier la bêche & le hoyau !... leur espoir à tous deux enfin se réalisa.
— Je puis certifier aujourd'hui, déclara-t-il radieux un beau matin au blessé, que ta patte te restera. Pourtant, pas d'imprudence!... il faut du temps encore pour que ce membre joue
comme autrefois. Sois tranquille... Oh! je sais bien que ton bras, parbleu! ce n'est pas tout pour toi; mais patience, un de ces jours, à la fin de la semaine peut-être, je t'apprendrai du nouveau...
— Vraiment?
— Oui.
— Dites...
— On dira...
- — Quoi donc )
— Chut!... »
Un vague instinct avait déjà très-souvent, en diverses circonstances, averti le prisonnier de guerre que l'aimable vieux, auquel il avait fait part de ses peines de cœur, ourdissait à son profit quelque honnête trame; après les bonnes paroles qu'il venait d'entendre, il n'en pouvait plus douter. Oui, mais de quoi retournait-il? A vrai dire, il s'en était bien avisé quelque peu ; cependant il n'osait pas trop se réjouir avant d'être assuré qu'il ne se leurrait pas. S'il se trompait, si l'espérance constante qui l'avait soutenu jusque-la dans de si douloureuses épreuves, & qui lui rendait possible la vie, allait tout d'un coup s'évanouir!... Elle lui fut longue, longue, cette semaine! enfin, elle s'écoula. Mais le pro-
i6o Crète-Rouge
tecteur avait disparu ; depuis trois interminables journées, il ne se montrait pas. Où donc était-il & pourquoi cette absence ? Aurait-elle une fin, seulement? Et s'il ne se représentait plus? Si, par cas, si, si?...
Le bonhomme revint.
— Tiens, french dog, attention ! dit-il sans tergiverser, en tirant de sa poche une feuille manuscrite pliée en quatre; écoute bien, ça t'intéresse!... Y sommes-nous, mon gaillard?.., Oui!... Je commence alors :
Seinem Wohlgeboren
Herrn Heinrich Kahn-Reiss,
Chefar^t des ersten preussischen Grenadier-Leibgarde-Kegiments. Hauptquartier hagny, Seine-et-Marne-Département. Frankreich.