Landwehrbataillon der Brigade Alvensleben IV
Glatz, 20 Dezember 1870.
Geehrter Herr Collège !
Gleich nach Empfang Ihres Schreibens vom 15 . Dièses habe ich mich Ihrem Wunsche gemaess darum erkundigt, ob sich nicht bei uns unter den in der Schlacht bei Champigny in Gefangenschaft gerathenen Soldaten der franzoesichen Mobile ein gewisser Marie dem Bataillon von Quercy-Rouergue zugehoerig befaende. Dank der Liebenswùrdigkeit des Befehlshabers unserer Festung,
wurde es mir leicht moeglich die betreffenden Data zu erlangen. Dieser Marie befîndet sich in der That hier und ist mit dem am 10. dièses von Lagny abgegangenen Zuge n° 129 am 15. hier eingetroffen. Als weitere Erklaerung fuege ich hinzu, dass der betrefFende junge Soldat, der mir etwas schwaermerisch scheint, sich trotz einer gewissen Mattigk ist doch einer ausgezeichneten Gesundheit erfreut. Ich habe ihn ausgefragt, und seine Antworten lauten dahin dass die Franzosen bald siegreich in Deutschland eindringen werden und dass ihm dann gegoennt sein wird, seine Braut die, seiner Angabe nach, den Feldzug" in Frankreich an seiner Selte mitgemacht, wiederzusehen. Das Interesse, welches Sie an dem jungen Manne zu nehmen scheinen, bestimmt mich, Ihnen dièse Einzeintheiten mitzutheilen.
Genehmigen sie, Geehrter Herr Collège den Ausdruck meiner freundschaftlichen Hochachtung.
Ihr sehr ergebenster.
Ludwig ZlMMERMANN,
Chefarzt des 3. Landwehrbataillons der Brigade Alvensleben IV.
— Hé bien! est-ce assez net, ce message? as-tu saisi?
— Pas une syllabe ! riposta le Méridional, abasourdi des sons gutturaux qui lui avaient déchire le tympan; hé! saint bon Dieu! quel charabia!
— Charabia ?
— Pardi!...
iÔ2 Crè te- Rouge
— Tonnerre!... Ah ! j'y suis; eh bien, francisons, soit; tu me goûteras mieux, cette fois-ci, peut-être.
Et le bénévole gausseur, s'exprimant dans une langue plus claire & plus noble, relut la dépèche précédente que la Gasconne ouït à merveille, car, depuis son arrivée à Paris, elle avait appris à parler... l'argot.
Au bien né
Monsieur Henri Kahn-Reiss,
Médecin en chef du Ier régiment de grenadiers de la garde prussienne au attarder général de Lagnyy Seine-&-Marne; France .
3e BATAILLON BRIGADE
de landwehr. d'Alvensleben IV.
o Glatz, 20 décembre 1S70.
Honoré monsieur le Collègue,
Aussitôt après la réception de votre lettre du quinze de celui-ci, je me suis informé, suivant votre désir, s'il ne se trouve pas chez nous, parmi les soldats de la mobile française faits prisonniers à la bataille de Champigny, un certain Marie, appartenant au bataillon de Quercy- Rouergue. Grâce à l'amabilité du commandant de notre forteresse, il m'est devenu facilement possible d'obtenii les données voulues. Ce Marie se trouve en effet ici, où il est arrivé le 15 de ce mois par le train n° 129, parti de Lagny le 10 j comme explications ultérieures, j'ajoute que
le jeune soldat en question, qui me semble un peu vaporeux (schwiiermerisch)) jouit, malgré une certaine lassitude, d'une excellente santé cependant. Je l'ai interrogé, & ses réponses se résument en ceci : a Que les Français pénétreront bientôt victorieux en Allemagne & qu'alors il lui sera permis de revoir sa fiancée qui, suivant ses indications, a fait à ses côtés la campagne de France ! » L'intérêt que vous semblez prendre à ce jeune homme me détermine à vous communiquer ces détails.
Agréez, honoré monsieur le Collègue, l'expression de mon estime amicale.
Votre très-dévoué,
Louis Zimmermann, médecin en chef du 3e bataillon de landwehr de la brigade d'Alvensleben IV.
— Est-ce vrai, tout cela, seigneur? est-ce bien vrai }
— Parfaitement officiel ! Les pièces sont timbrées & tout va bien, y compris le nommé machin qui se meurt de langueur, s'entend du mal d'amour...
— Oh ! pécaïre...
— Attends un peu ! Je n'ai pas terminé. Quatre mots encore : « André Crète-Rouge (que tu connais; sera dirigé ce soir même sur l'Allemagne du Nord avec un convoi de prisonniers convalescents. »
164 C rè te-Rouge
— Et dans quelle crapaudière m'envoie-t-on?
— En Silésie.
— Où diantre?
— A Glatz.
— Une ville ?
— Admirable.
— Une prison }
— Ample.
— Où se consume Marie )
— la.
— Tenez, tenez, enchanteur de première classe, qui m'avez rendu la santé du corps & celle de l'esprit, s'écria Giève au comble de la joie, il faut que je me décharge d'une grosse chose que j'ai là, depuis longtemps, sur le cœur.
— Raconte.
— Eh bien ! sans vous offenser, en très-peu de paroles, voici : Quoique Prussien, vous êtes un brave homme.
— Ah ! tu penses }
— Obe, bieta^e!... Ah çà! mais avant de nous quitter, expliquez-moi pourquoi vous m'avez pris ainsi tout de suite en si grande amitié!
Le Chefarçt regarda de tous côtés, & s'étant
assuré que son interlocuteur & lui se trouvaient seuls dans le bosquet attenant à l'usine, il s'approcha du curieux qui 1 interrogeait encore du regard & répondit à voix basse, d'un accent très-pénétré :
— Si je m'intéresse à toi, si je t'aime, il y a pour cela force raisons, & telle est la meilleure, mon ami : ma grand'mère maternelle était une juive d'Alsace.
— Hé ! s'exclama tout étourdie l'innocente chrétienne, une païenne vous a «rilié»! Comment se fait-il donc que vous n'ayez pas les dents bourrues & des « harpions » de chauve-souris au bout des doigts, comme vos anciens qui crucifièrent Jésus de Nazareth ?... Une juive de France !
— Oui, mon cher, reprit le docteur en souriant de tant d'ingénuité! mon aïeule était Mulhousienne, & ma mère Messine ; voilà pourquoi j'ai toujours eu beaucoup de faible pour les Gaulois...
— Si vous êtes un sang mêlé, tout s'éclaircit, alors !
— Allons, ricèle tes paquets & pars; surtout ne t'ennuie pas trop au loin.
— Oh! nous n'y sécherons pas sur pied, le roussel & moi !
— Qu'en sais-tu }
— Les nôtres, un de ces quatre matins, comptez-y, nous délivreront après avoir rasé Berlin, où je m'étonne fort qu'ils ne soient pas encore entrés.
— Ah ! ma tille, là-bas aussi, ton camarade s'imagine cela : vous vous trompez bien l'un & l'autre.
— On verra !
— Non, on ne verra pas! si, vous tous, jeunes gens de ce pays, qui vous battez en lions, vous n'étiez pas conduits par des ânes... en ce cas, oui; mais... assez sur ce chapitre! serre-moi la main, Quercynois.
— Avec plaisir, Alsacien-Lorrain, avec bonheur !
Et, s'étant embrassés en compatriotes, ils se séparèrent avec peine.
— Adiou !
— Gott sei mit dir !...
Aucun philosophe transrhénan ne possédait plus de sagacité, nul docteur d'Heidelberg, de Greifswald ou deBreslau ne pronostiquait mieux les événements que mein Herr Heinrich Khan- Reiss, l'israélite, & c'est très-sciemment qu'il avait cité l'épigramme du prince royal, feldzeug-
meister des coalisés, dans les champs de Wissembourg-, où l'anormale opiniâtreté de nos troupes, jointe à leur décision habituelle, rît singulièrement réfléchir tous les principicules, ducaillons & marquisots conjurés contre nous. Sans doute, en cette affaire, le terrain était resté aux gros bataillons; mais à quel prix!... Onze ou douze mille Biirgersmànner & Bauern payèrent là de leurs jours la dispersion d'une seule de nos brigades, « Halte-là! le moindre mestre de camp, escorté de pareils mousquetaires en quantité proportionnelle, serait capable de me pousser jusqu'à la Tilse, où mon bon frère le tzar ne les arrêterait même pas. » Et médiocrement flatté des résultats d'une telle rencontre, le président de la confédération de l'Allemagne du Nord, qui convoitait un titre plus pompeux, Frédéric-Guillaume III ou Guillaume Ier, comme on voudra dénommer & numéroter ce soudard hiératique, après avoir calculé les chances, évalué les dépens, se crut déjà contraint à nous rétrocéder les provinces rhénanes ravies en 18 15 à « cette moribonde qui toujours en réchappe « & faillit nous proposer illico, malgré notre intime ennemi, son factotum, un accommodement qui ne nous eût certainement coûté ni ces deux héroïnes
168 C rê t e- Rouge
fidèles, dont le sacrifice nous fut imposé plus tard, ni tant d'or en barre ou monnayé. Pressentis à cet égard, les conseillers auliques, ayant opiné du bonnet & déduit prolixement leurs raisons approbatives, accrurent jusqu'à la folie les perplexités du roi ; mais celui qui préméditait depuis sa prime jeunesse l'abaissement de la « gueuse anarchiste » & sur nos ruines la restauration de l'empiregothique, l'ancien étudiant deGœttingue, l'ambitieux hobereau de Schœnhausen, institué compère & directeur d'un dynaste féodal, l'éditeur de ce sauvage apophthegme : « La force prime le droit » , Messire de Bismarck, jugeant trop bien que la spoliation rêvée serait relativement facile, que l'heure était propice, peut-être unique ; que jamais, jamais ne se présenterait meilleure occasion d'en finir « avec les premiers soldats du monde » , commandés par un aigle sans serres & un aiglon sans plumes, mons Bismarck n'en voulut point démordre, & les destins s'accomplirent : tout s'abîma, tout, hormis la capitale, égide de la République ressuscitée. Or, si Paris, à la nouvelle de la capitulation du futur hôte de Wilhemshœhe & de Chislehurst, si Paris, en apprenant que Metz la Pucelle avait été violée par Bazaine, ce faux Achille aux pieds légers, que, pour satisfaire à la
Crèt e-Rouge 169
vindicte publique, on eût dû plus tard, après la juste sentence qui le condamnait à mort, fusiller solennellement par derrière, comme les déserteurs & les traîtres, en présence de tous les expulsés de l'Est ayant opté pour la nationalité française; si "Paris, exempt de faiblesse comme de souillure & sans cesse égal à lui-même, avait alors, en dépit de tant de revers inouïs & de forfaitures sans exemple, estimé que la fortune l'avait assez trahi, de même espéra-t-il encore en son étoile après les deux meurtrières journées du 30 novembre & du 2 décembre où son épée excella; car, selon lui, champion irréprochable de notre honneur, & selon tous ses inflexibles enfants, Champigny, loin d'avoir mis le comble à notre adversité, fut pour nous, au contraire, un heureux retour des choses, inutile en ceci que nos inintelligents stratégistes ne surent s'en prévaloir, efficace en cela que le peuple y vit le prélude certain & prochain du succès de ses armes : « Infatu'ation ! absurdité ! » prétendit-on & prétend-on toujours; oh ! non certes! si, faute du moindre tacticien ou de quelque oseur, un autre Marat eût été là pour ôter le masque aux nouveaux Dumouriez! Et l'Allemand, au fait de la détresse où nous étions, tirait, cela se conçoit,
170 C rê t e- Rouge
toute son assurance de notre extrême disette de géomètres & de capitaines. « On se moque de ces démagogues-là, ricanaient au delà des murs les féroces polytechniciens du Brandebourg en braquant sur nous des lunettes d'approche, ils n'ont pas même un sabreur à leur tête, & nul de leurs tribuns n'a envie de se risquer en rase campagne avec eux; on les tient! » Hélas! c'était bien vrai. Si dépourvu qu'il fût, le colosse, affamé, gelé, mais debout, inquiétait néanmoins les fortes cervelles teutonnes. « Impossible de respirer librement, tant qu'il n'aura pas amené son pavillon & posé sa massue; réduisons-le; & tous les pygmées, au loin, nous demanderont grâce. » Abattre le géant? il eût mieux valu tâcher d'agripper la lune ! En vain, par une lettre jésuitique, le piétiste Moltke instruisit-il son catholique partenaire qui repassait piteusement la Marne, des chasses-croisés de Frédéric-Charles, lequel, n'ayant plus que faire en Moselle, vu la bonté du « glorieux maréchal », avait lancé ses deux cent mille ravageurs sur la Loire & s'était emparé derechef d'Orléans, après les fugues équivoques de d'Aurelles de Paladines; en vain les factions antidémocratiques, involontaires ou volontaires complices de l'envahisseur bredouil-
Crête-Rou ge 171
lèrent-elles en pleurnichant que prolonger la résistance serait commettre un crime de lèsehumanité, la Ville inébranlable appelait de nouveau tous les siens au combat, très-convaincue de son triomphe final. « La situation n'a pas empiré, répliquait-on aux peureux, & rien n'est perdu ! Chanzy se reforme dans le Maine ; Faidherbe couvre la Flandre & l'Artois ; Bourbaki s'étend vers Belfort par la Franche-Comté ; Garibaldi prospère en Bourgogne, nous sommes ici ; le vaisseau ne sombrera pas : fluctuât nec mergitur ! appareillons, levons l'ancre, cinglons, le bien vient en naviguant ! » Et malgré le morne hiver qui promenait sa faulx impitoyable à travers tous les quartiers, malgré les lourdes foudres artificielles que projetaient sans cesse sur nos maisons, sur nos hôpitaux, sur nos musées, sur nos bibliothèques, les monstrueuses machines de guerre juchées sur les coteaux flétris de Meudon, personne ne « canait », & chacun s'exerçait afin de mieux férir lorsqu'il plairait au « feignant » contre qui se récriait à la fin la conscience populaire. « Il se recueille! affirmaient ses partisans, car cette nullité sermonneuse & fastidieuse en eut jusqu'au bout; il veille & ne dort pas, un peu de patience encore! » On patientait de-
172 C rèle-Rouge
puis quatre mois, & l'on était las de tant de remises... Soudainement tous les bandeaux tombèrent, &, chaque œil avisant à la fois le pétrin où les vieilles poules mouillées de la réaction monarchico-cléricale essayaient d'embrener les jeunes coqs de la Révolution, on soupçonna dès lors où devait fatalement aboutir cette combinaison mystérieuse, à laquelle on avait accordé trop de crédit, & comme celui qui l'avait si paresseusement élaborée, s'offrait à la débrouiller ou plutôt à l'embrouiller, en la paraphrasant, on le somma d'être net & bref. Il parla comme un livre d'heures, & voici son oraison, qui sera léguée à nos neveux :
Aux citoyens de Paris
Au moment où l'ennemi redouble ses efforts d'intimidation, on cherche à égarer les citoyens de Paris par la tromperie & la calomnie. On exploite contre la défense nos souffrances & nos sacrifices.
Rien ne fera tomber les armes de nos mains. Courage, confiance, patriotisme.
Le gouverneur de Paris ne capitulera point.
Paris, 6 janvier 1871.
Le gouverneur de Paris }
Général Trochu.
La droiture & la candeur du peuple parisien, à
C rète-Rouse
qui l'on impute à tort un fonds inépuisable de malignité, sont telles qu'une semblable imposture lui parut être l'expression de la vérité même & qu'il se persuada réellement que le génie de cet Escobar de caserne allait eniin se manifester. Honnête abandon ! Eh ! pouvait-on s'attendre à cette ignoble & lugubre farce du président de la Défense donnant sa démission après le frauduleux effort de Buzenval, où nos milices, elles, de si bonne foi, ne marchandèrent pas leur vie ! & chargeant un de ses très-dignes subordonnés de remplir ce que lui, le commandant supérieur, avait hautement juré de ne point entreprendre } Ah! cette fois, on s'alarma. Le plan, si longtemps obscur, étincelait à présent dans toute sa beauté. Tout le monde en fut ébloui, les assiégeants comme les assiégés, &, parmi ceux-ci, le Calchas dont les oracles étaient réputés infaillibles, discernant que le « moment psychologique » prédit étaitenrin venu, s'entendit avec « le Major » , cet étrange poliorcète qui n'a jamais pris seulement un fortin d'assaut, & le bombardement redoubla. Ni la garnison ni l'habitant ne sourcillèrent sous le sifflement terrible des obus, &, répétant ensemble ce mot que le plus théâtral de nos archontes avait tracé: « Pas une pierre de
nos forteresses, pas un pouce de notre territoire ! » ils réclamèrent formellement le droit de vaincre, car ils doutaient si peu de la victoire qu'ils récusèrent d'abord le témoignage de leurs yeux en lisant cette proclamation ou plutôt cet arrêt de mort :
« Tant que le gouvernement a pu compter sur l'arrivée d'une armée de secours, il était de son devoir de ne rien négliger pour prolonger la défense de Paris.
En ce moment, quoique nos armées soient encore debout, les chances de la guerre les ont refoulées : l'une sous les murs de Lille, l'autre au delà de Laval, la troisième opère sur les frontières de l'Est. Nous avons dès lors perdu tout espoir qu'elles puissent se rapprocher de nous, & l'état de nos subsistances ne nous permet plus d'attendre.
Dans cette situation, le gouvernement avait le devoir absolu de négocier. Les négociations ont lieu en ce moment. Tout le monde comprendra que nous ne pouvons en indiquer les détails sans de graves inconvénients. Nous espérons pouvoir les publier demain. Nous pouvons cependant dire aujourd'hui que le principe de la souveraineté nationale sera sauvegardé par la réunion immédiate d'une Assemblée; que l'armistice a pour but la convocation de cette Assemblée; que, pendant cet armistice, l'armée allemande occupera les forts, mais n'entrera pas dans l'enceinte de Paris, que nous conserverons notre garde nationale intacte & une division de l'armée, & qu'aucun de nos soldats ne sera emmené hors du territoire. »
Et moins de vingt-quatre heures après, nos
C rè te-Rous e
gouvernants, ces femmes à barbe, continuaient tel quel :
« La convention qui met fin à la résistance de Paris n'est pas encore signée, mais ce n'est qu'un retard de quelques heures.
« Les bases en demeurent fixées telles que nous les avons annoncées hier :
« L'ennemi n'entrera pas dans l'enceinte de Paris;
« La garde nationale conservera son organisation & ses armes;
« Une division de douze mille hommes demeure intacte ; quant aux autres troupes, elles resteront dans Paris, au milieu de nous, au lieu d'être, comme on l'avait d'abord proposé, cantonnées dans la banlieue. Les officiers garderont leur épée.
« Nous publierons les articles de la convention aussitôt que les signatures auront été échangées, & nous ferons en même temps connaître l'état exact de nos subsistances.
« Paris veut être sûr que la résistance a duré jusqu'aux dernières limites du possible. Les chillres que nous donnerons en seront la preuve irréfragable, & nous mettrons qui que ce soit au défi de les contester.
« Nous montrerons qu'il nous reste tout juste assez de pain pour attendre le ravitaillement & que nous ne pouvions prolonger la lutte sans condamner à une mort certaine deux millions d'hommes, de femmes & d'enfants.
« Le siège de Paris a duré quatre mois & douze jours; le bombardement un mois entier. Depuis le 15 janvier, la ration de pain est réduite à 300 grammes; la ration de viande de cheval, depuis le 15 décembre, n'est que de 30 grammes. La mortalité a plus que triplé. Au milieu
de tant de désastres, il n'y a pas eu un seul jour de découragement.
« L'ennemi est le premier à rendre hommage à l'énergie morale & au courage dont la population parisienne tout entière vient de donner l'exemple. Paris a beaucoup souffert; mais la République profitera de ses longues souffrances, si noblement supportées. Nous sortons de la lutte qui finit, retrempés pour la lutte à venir. Nous en sortons avec tout notre honneur, avec toutes nos espérances, malgré les douleurs de l'heure présente; plus que jamais nous avons foi dans les destinées de la patrie. »
Ainsi tout était dit. Ils pleurèrent de rage, ces soldats, ces marins, ces mobiles, ces hommes presque tous imberbes! Et Paris, ce crédule incurable qu'on taxe de scepticisme & d'impiété, Paris, que son aveugle confiance en tel ou tel individu, parfois en tel ou tel dieu, fait depuis tantôt un siècle, rouler d'abîme en abîme ; découvrant tout à coup qu'il avait été dupé, mystifié, livré, lui, Paris, s'écria : « Les Trente-Sous, les torrentiels, avaient donc raison au 31 octobre; & la Commune eût tout sauvé, tout! Aux armes, s'il en est temps encore! aux armes! aux armes! » Hélas! il était trop tard ! Où le blé manque, impuissant est le fer. Adieu le rêve grandiose ! . . . « On nedédieraitàla Liberté nulle hécatombe de tyrans & de leurs suppôts, on ne trouerait point les masses étrangères, on ne laverait pas dans le sang impur
des néo-kaiserlichs l'affront de Sedan, on ne recouvrerait ni Metz vendu, ni Strasbourg incendié, l'on ne purgerait ni Colmar, ni Mulhouse, ni Thionville, on ne sauterait pas le Rhin; adieu la République universelle, adieu les États-Unis d'Europe! Adieu la ligue internationale des travailleurs, adieu la foi, l'espérance & la justice; adieu tout ! ... » Et l'on permit aux pacifiques d'ouvrir au Prussien les portes sacrées de la cité sainte. Il s'y glissa, furtif, hâtif, craintif, devant une population triste, fière, frémissante, invaincue, dont on avait dédaigné de se servir pour le détruire, & bientôt il fallut que la France, au lieu de courir le glaive en main délivrer ses enfants captifs en Allemagne , songeât à mendier leur rançon... On n'a pas oublié cela! L'Assemblée nationale élue le 8 février, « jour de malheur », & réunie dès le 13 à Bordeaux, ayant accepté les préliminaires de paix, on négocia dare-dare, &, quelques jours avant l'expiration de l'armistice, A. Thiers, cette caillette pleurarde & sanguinaire, cet avorton, cette hydre en qui se résolvent Néron & M. Prud'homme, après avoir rendu compte à la tribune du résultat de sa mission, concluait ainsi : «Les ratifications seront le signal du retour de nos prisonniers & de l'éva-
cuation d'une grande partie de notre territoire, Paris compris. » Or, on délibéra le lendemain sur ceci : « Le chef du pouvoir exécutif de la République Française propose à l'Assemblée nationale le projet de loi dont la teneur suit : L'Assemblée nationale, subissant les conséquences de faits dont elle n'est pas l'auteur, ratifie les préliminaires de la paix qui ont été signés à Versailles, le 26 février 1871, par le chef du pouvoir exécutif &le ministre des affaires étrangères de la République française d'une part, & d'autre part par le chancelier de l'empire germanique, le ministre d'État & des affaires étrangères de S. M. le roi de Bavière, le ministre des affaires étrangères de Sa Majesté le roi de Wurtemberg & le ministre d'Etat représentant S. A. R. le grand-duc de Bade, & autorise le chef du pouvoir exécutif & le ministre des affaires étrangères à échanger les ratifications. « Ils s'excusent aujourd'hui, tous ceux qui trempèrent dans cette turpitude en attestant qu'ils avaient le couteau sur la gorge! Heureusement, cet acte d'adhésion ne s'accomplit pas sans qu'on stigmatisât l'artisan de tous nos maux. Un député corse ayant osé regimber contre cette assertion irréfutable d'un excellent fils de la Lorraine : « Qu'un
Crète-Rouge xja
seul être, Napoléon III, était capable de signer un tel traité » , les sept cent & quelques mandataires dont se composait la représentation du pays se levèrent indignés, & ce fut aux cris de : Hors la loi le Deux-Décembre ! A bas les Bonaparte ! que les fondés de pouvoir de la nation, à l'unanimité moins sept voix, adoptèrent cette proposition vengeresse qui cloue éternellement l'infâme au pilori : % L Assemblée nationale clôt l'incident &, dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie, &en face de protestations & de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon III & de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel, & le déclare responsable de la ruine & du démembrement de la France. » On vota donc la déchéance de la famille funeste... & la paix! Il ne restait plus qu'à s'exécuter. On se fouilla ; toutes les poches & toutes les bourses se vidèrent à la fois, & quand, enfin, reconnu comme empereur d'Allemagne par les puissances continentales, assez étourdies du dénouement, & par nous-mêmes, hélas! si honteusement joués, Sa Caducité Guillaumede Prusse (Otto de Bismarck étant plus que jamais ministre & roi de ce roi des rois) eut recule premier milliard de l'indemnité de guerre & qu'il
eut accepté pour garantie des quatre autres à verser toutes nos valeurs & d'innombrables traites portant l'aval des plus riches banquiers de l'Europe, ils revinrent, nos exilés. Sombres, hâves, endoloris, souffrants, humiliés, eux qui, dans les forteresses allemandes, se figuraient toujours entendre tonner au loin le canon de la France victorieuse volant à leur secours! on les vit débarquer en tas sur nos grèves maritimes & descendre par bandes des wagons ou des coches dans Tintérieur de nos terres & se disperser, qui d'un côté, qui de l'autre, tous le front baissé comme des coupables, ces innocents! à peine osant regarder en face la foule empressée, affolée, délirante, accourue sur leur passage, & qui les comblait sans cesse de pieuses offrandes, ici, là, partout, à l'est comme à l'ouest, au nord comme au sud!...
— Enfin, sanglotait-on, nos enfants, nos frères ; les voilà!...
Les deux premiers, venant on ne sait d'où, que, par une matinée fraîche & douce comme une aube d'avril, le train n° 6 de la Compagnie générale des chemins de fer du Midi déposa dans la gare de Montauban, en Quercy, semblaient être en parfaite santé, quoique fort mé-
C ré t e -Rouge 181
lancoliques, sous leur uniforme usé jusqu'à la corde & maculé de haut en bas. On ne peut plus distincts l'un de l'autre, ils avaient pourtant un air vague de parenté. Celui-ci, très-blond & fort délicat, portait en bandoulière un mauvais foulard empli de comestibles, & celui-là, parfaitement découplé, fibreux, sanguin & brun comme un Maure, ayant la croix d'honneur sur la poitrine & le bras droit en écharpe, était chargé d'un assez lourd bagage. Après avoir astiqué leurs souliers & brossé leurs nippes, ils sortirent ensemble de la station, coupèrent en diagonale la place delà Laque, suivirent le faubourg de Ville- Bourbon, franchirent le pont du Ravelin, longèrent ensuite le quai Montmurat, atteignirent les quinconces du Cours & là, prenant la route de Bordeaux, ils doublèrent le pas & marchèrent côte à côte, en gens décidés à fournir une longue traite...
— Es-tu content?
— Oui, certes; & toi?
— Pardine !
En deçà des biefs du Grif & tout près de la tour romaine de Capoue, où jadis, pendant le siège de la citadelle huguenote, se réfugia Louis XIII, qui, bien que premier prince de la
i$2 Crète-Rouge
chrétienté, s'était fait battre à plate couture par un simple roturier hérétique, non moins intègre magistrat que preste espadonneur, ils se serrèrent contre le fossé pour éviter un bruyant char à bancs, qu'entraînait à toute bride un courtaud gris moucheté.
— Jeunesses, leur cria le pansard au groin bourgeonné qui tenait les guides, si vous poussez vers les coteaux d'en face, je vous assiste; en une heure mon balzan, un trotteur, j'en réponds! vous y carrossera... Montez-vous?
Enchantés de l'occasion, ils ne se firent pas tirer l'oreille & se casèrent dans la carriole, qui se remit à grincer en soulevant des spirales de poussière.
— On en a refusé quarante-cinq pistoles de cette rosse-là... Mais où donc vous rendez-vous ainsi, mes bibis }
— A Castelnau.
— Castelnau-Quercynois, au delà de Molières?
— Oui, pages.
— Une aire où les cornards, excuse! les poussifs n'ont jamais maraudé... Serait-ce là que niche votre couvée }
— Hélas ! elle y nichait.
Et tandis que le charitable mais trop indiscret rougeaud les accablait de questions, attendris, ils regardaient à droite, à gauche, les champs, les métairies, les arbres & l'espace. Au chemin coudé de Villemade, entre la Maison-Cuite & le Pigeonnier-du-Bouc, leurs yeux errants surpriren t sur une butte crayeuse, à l'horizon, un clocher dont la flèche perçait les airs.
— Arvyo ?
— - Non ; Elvàs !
Une lieue plus loin, au bac de la Pointe, ils passèrent l'Izon, &, debout au milieu de la massive gabare sillonnant les eaux limoneuses & stagnantes de cet étang, qui réverbérait les architectures rayonnantes du ciel, ils aperçurent une belle rivière, coulant, lente & verte, entre deux berges chevelues, grossie de plusieurs jaunes affluents.
— Est-ce, près de nous, au ras des écluses, le lavoir du Saula?
— C'est lui.
— Déjà?
— Mais!
— Si nous grimpions par les traverses à cette éminence?
— Oui, bien...
Ayant remercié l'obligeant bavard qui les avait transportés si rapidement jusque-là, tous les deux se tirèrent de son grossier véhicule & gravirent un talus qui contourne les flancs abrupts du piton au faîte duquel trône encore, dans l'azur embrasé, le pilier qui délimitait autrefois la frontière des Volces Tectosages & des Ruthènes.
— Sapristi ! quelle pente !
— Elle est raide, mais, hardi ! nous y sommes presque.
Au sommet de la côte, ils haletèrent tout fumants & contemplèrent le superbe panorama qui se déroulait devant eux.
— Il n'est rien en ce monde de comparable à ça.
— Non, non!...
Unies & grasses, en bas, sous le mont, fuyaient à perte de vue, abondamment arrosées par le Tarn & la Garonne, gonflés de mille autres cours d'eau, les immenses plaines languedociennes; à droite, vers le sud-ouest, c'étaient Moissac, Castel-Sarrazin, Malause, Valence, Agen & tout l'Agenois, la Gascogne & ses chaudes terres bises; plus loin, la riche Guienne & l'Océan; à gauche, vers le sud-est, Montauban, la cité cal-
viniste; Toulouse, « l'urbe » des capitouls; Castelnaudary, Béziers, Carcassonne, Narbonne, tout le Languedoc avec ses fertiles vignobles & la mer Méditerranée; enlin, au sud, par delà cette vallée prodigieuse qui paraît être sans bornes, à l'aspect de laquelle, en 1809, le philanthrope, le Messie d'Ajaccio se tourna vers ses disciples chevauchant à côté de lui & leur adressa, avec cette mansuétude surnaturelle qui l'avait toujours caractérisé, ces lénitives paroles qu'ils trouvèrent cependant très-amères : « Ici deux ou trois millions d'hommes pourraient se charger à l'aise, & ce serait un délicieux coup d'oeil! » allaient, montaient, planaient, amoncelées au cœur des nues, les blanches & colossales Pyrénées, faisant vis-à-vis, à trente lieues d'intervalle, aux croupes forestières du Quercy, dernier anneau des chaînes cévenoles, derrière qui s'étageaient en tumulte les roches noirâtres & chauves de la farouche & noble Auvergne...
— Ah ! mon Dieu ! que c'est beau, que c'est beau !
— Quelle différence avec l'Allemagne! Ici, c'est la France & son plus friand morceau ; c est le Quercy !
Tempéré par la fraîcheur des vents de mer,
1 86 C rète-Rouge
le soleil estival s'étalait éblouissant sur un tapis de maïs & de blés à moitié jaunis, encore humides des rosées printanières, & parfois, sous le souffle intermittent des brises, les ceps déjà feuillus ondulaient sur les cimes pendant que des profondeurs où bruissaient & fusaient toutes les sèves de la nature, émanait un mol arôme répandant, à travers ces lumineuses campagnes de subtils effluves magnétiques.
— On s'enracinerait ici ! Ne nous y attardons pas davantage; autrement nous ne coucherons pas ce soir chez nous.
— Il fait si bon sur ce pech (colline) ; attends encore un peu...
Les deux humbles aventuriers, à qui leur séjour dans les mornes & plates solitudes de 1 Oder n'avait pas sans doute laissé de bien agréables souvenances, envoyèrent un dernier regard d'amour aux splendeurs agrestes dont ils étaient environnés; après quoi, souverainement alangouris, ils escaladèrent à pas lents la rampe presque impraticable qui s'ajuste à l'âpre esplanade où moisit la vétusté église paroissiale de la localité.
— Fourches & pelles ! il y a du monde là-haut ; admire, admire !
— Oui, rïchtre, une houleuse presse, bètes & gens.
— Eh ! mais quel quantième avons-nous, dis donc, toi }
— M'est avis que nous sommes au premier quartier de la lune.
— Et quel jour de la semaine est-ce, nom de Dieu ?
— Lundi.
— Que non pas !
— Si fait.
— Tu plaisantes?
— Oh ! nenni.
— Mais alors, sandioux ! ce serait donc aujourd hui la foire des bœufs, qui tombe en juin, suivant nos calendriers, tous les ans, le cinq du mois?
— Il se peut, en effet... Té ! bigre, je pense que oui.
— Filons! On rencontrera peut-être à l'abord du beffroi, sur le mail, des Bartholoméens & des Ursinadèzes avec qui nous regagnerions nos terriers.
— Une idée, ça; bâbord ou tribord, chemine à ton gré, je te suis.
Ils reprirent leur ascension & se hissèrent sans
188 Crète-Ruuge.
souffler mot jusqu'aux ruines dune abbaye, sise à deux cents mètres du bourg, non loin de laquelle, sur un plateau presque à pic, campa, d'après certaines légendes, Philippe-Auguste assez malmené naguère en Judée par les Ismaélites du sultan Saladin & lors s'escrimant en Guienne contre les Anglais de Jean-sans-Terre, frère de son irascible & louche allié, Richard - Cœur-de-Lion, encore en Palestine. A partir de cette époque, en mémoire des barons & des ribauds du roi de France le Dieudonné, cette montagne, couronnée d'un moustier & nommée Mons-Quercus, où les huttes des libres Gaulois avaient été remplacées par des cabanes de serfs féodaux, s'était appelée d'abord La Franke d'Aquitaine, ensuite La Française-Cadurque, puis enfin Lafrançaise en un seul mot...
— Tous les godailleurs du district se sont donné rendez-vous sur cette bosse, entends-tu le bousin?
— On n'est pas sourd ; ainsi tapageait-on à l'entour de la capitale les jours de bataille; entrons-nous }
— Entrons.
Sanimant l'un l'autre, ils s'engagèrent sur-lechamp entre les ormes caverneux qui cernent
l'antique bourgade autrefois enceinte de remparts, aujourd'hui démantelée, & quelques minutes après, ils débouchèrent dans une rue étroite & montueuse, où la plèbe encaquée piétinait sur place & braillait sans cesse en s'agitant.
— Holà ! voici venir à nous par les poudingues deux maigres chevaliers d'armée en fort piètre équipage.
On les salua de la sorte, & quand ils se furent avancés, un rauque concert de demandes éclata :
— Seriez-vous natifs d'ici > D'où vous évadez-vous si bien accoutrés? Où gîtent les vôtres ; sur le causse ou près du lac? Qui donc ètes-vous, guerriers?...
Et, sans endurer qu'ils ouvrissent la bouche, on palpait avec un mélange de respect & d'effroi leurs haillonneuses tuniques rongées par la vermine & leurs informes képis, dont les visières de cuir, flasques comme des chiffons, n'adhérant presque plus à l'étoffe orde & décolorée, avaient gauchi.
— Silence! ordonna quelqu'un, ils n'en peuvent plus, ces drilles; souffrez qu'ils respirent! après, ils piauleront!
ipo Cr ê te-Rouge
Aussitôt tout le monde se tut & chacun se calma.
— Pays & payses, répondirent-ils enfin, nous revenons de très-loin...
— Hé ! ça se voit.
— Tace!
— Et d'où >
— ...Nous arrivons ensemble à cette heure-
— De Suisse peut-être?
— ...Oh ! nenni...
— D'Allemagne, alors?
— Oui, du fin fond de ce sacré royaume-empire...
— Ha!
— Chut !
— Troùn de Diou! si vous leur humez toujours le verbe, aucun de nous n'en jouira ; continuez, fusiliers !
— ..Il y a quinze jours aujourd'hui, nous nous embarquâmes à Hambourg, en Prusse; après avoir flotté par un bien mauvais temps, nous avons atterri l'autre semaine à Dunkerque, en France, dans le Nord, où l'on nous parqua dans des cages à roues. Une fois emboîtés, nous avons été ballottés sur des rails pendant septante
C rète-Rouge ioi
heures au moins. Hazebrouck, Béthune, Arras, Paris, Orléans, Issoudun, Chàteauroux, Limoges, Périgueux, Agen, nous avons entrevu toutes ces villes ainsi que beaucoup d'autres en postant; &, va te promener! au lieu de nous lâcher à Combediu, l'on nous trimbala jusqu'à Grisolles, d'où nous ricochons fort courbatus & tout bleus; enrin, nous voici...
— Pauvres vaillants, avez-vous faim? avezvous soif > Franc Dieu! Ne vous gênez point; on est à vos ordres ici; commandez, on vous servira.
— Merci, nous n'avons besoin de rien pour le moment.
— Avalez au moins cette piquette pour vous ragaillardir...
On leur tendit une bouteille. Ils y burent l'un après l'autre à la régalade, & quand ils se furent rafraîchis, la foule s'ouvrit & leur livra passage. Honorés d'une nombreuse escorte, ils gagnèrent aussitôt le «foirai» . Il y avait là tous les vachers, tous les bouviers, tous les laitiers, tous les fromagers, tous les âniers, tous les pâtres d'alentour, & la bète à cornes y foisonnait. Taureaux, vaches, génisses, bœufs, veaux, on n'avait que l'embarras du choix; aussi les affaires ne lan-
guissaient-elles point. On gesticulait, on vociférait, en marchandant, le «sarladais» ou le «gascon » ou « l'auvergnat », & dans ce mêli-mêlo de cris, de heurts, sonnait le métal, or, argent ou cuivre, car le papier étant momentanément déprécié, tout achat se soldait au comptant, en numéraire...
— oAmic!
— Quoi?
— Ce bétail !
Et celui des congédiés dont la forte constitution avait frappé les badauds, indiquait à son menu camarade un troupeau de gros ruminants qui, dans la buée exhalée de leurs pores, mugissaient en proie à la chaleur méridienne, ainsi qu'aux piqûres irritantes d'une nuée de mouches...
— Soldats d'infanterie! avertit de loin ur aïeul appuyé sur un épineux rotin de houx, ai; milieu d'une forêt de cornes blanches & brunes : il ne faut pas se fier à mes bestioles, elles n'on pas le moindre raisonnement, & même il y en £ une qui, la garse, est fausse comme un capucin attention !
— N'ayez aucune crainte, l'ancien, on connaît ça !...
C ré t e-Roupe
Joignant immédiatement le geste à la parole, l'adroit & robuste fantassin enfonça ses ongles dans le mufle d'un noir » lomagnol » qui virait sans cesse sur lui-même & paraissait être en effet très-sournois ; ensuite, l'ayant contraint à se courber, il l'empoigna par la chevelure & le réduisit, en un clin d'oeil, à la plus complète immobilité.
— Folle, as-tu fini de jouter contre un pareil sauvageon?
— Il serait déjà saigné jusqu'à lame & je le pèlerais si je soupçonnais qu'il eût tant seulement frayé avec celui qui jadis ici même encorna notre oncle Angus...
— Sacro-Dî ! comme tu mates ça! remarqua tout émerveillé le sénile toucheur de bœufs ; quelle poigne que la tienne, mon maître, & quelles accoutumances! On jurerait par le diable & sa fumeuse graine que tes doigts ont toujours manié la tauraille!
Et, s'étant rapproché du milicien devant qui le monstre absolument dompté reculait en écumant, il ajouta :
— Rèvé-je ou pas! Ai-je la cocotte? Hé, nenni, je reluque à l'aise; toi si fort & si hardi, ne serais-tu pas, par hasard, de Saint-Antonin-
i<P4 C rè t e-Rouge
le-Borgne, en forêt, entre Saint-Carnus-de-l"Ursinade & Saint-Guillaume-le-Tambourineur, au delà de Castelnau )...
— Pardon! nous naquîmes en amont, tout proche la Duy.
— Mais alors... Oh! je te remets, tu es la Laourairo !
— Celle que vous titrâtes Laboureuse .& moi, nous ne logeons certainement pas dans la même peau.
— Que si! ton babil & le sien ne diffèrent pas du tout; elle & toi, semblable plumage: & voilà votre commun pastourel!
— Il n'y a pas moyen de moyenner avec vous ! s'écria-t-elle en se jetant au cou du vieillard qui l'avait reconnue, &, quoique fort âgé, vous n'avez pas de la cire aux yeux, ami de feu mes devanciers, père Guillem !... Accole-le donc aussi, toi, bellot.
— Oui, certes, avec plaisir, & plutôt deux fois qu'une !
Un peu surpris de ces soudaines embrassades & surtout du trouble extraordinaire de leur respecté doyen qui larmoyait comme un enfanteau, tous les campagnards tempêtant là, personnes assez mûres pour la plupart, entou-
rèrent les amants, à qui, dès qu'on sut leurs noms, prénoms & qualités, on lit une véritable ovation.
— On nous avait menti; vous voila, tant mieux !
Et chacun se confondait en excuses en les acclamant à Tenvi, car huit ou dix mois auparavant, à l'époque où le gouvernement impérial appela sous les drapeaux la réserve & la garde mobile, on avait beaucoup jasé sur leur compte à tous les deux. Oui, tel & tel s'étaient complus à nier, qu'affublée des nippes de son aîné défunt, Elle eût réussi si facilement a tromper les recruteurs & qu'ainsi déguisée, elle eût suivi son galant à l'armée; tels autres fort mauvaises langues avaient très mal interprété son travestissement & son départ. Un margoulin osa même prétendre qu'elle était grosse, & que, prête à pondre, elle n'avait, triste poule masquée en coq, accompagné son mâle fatigué d'elle qu'à seule fin de l'obliger à légitimer le poussin encore dans l'œuf & dans l'ovaire. 11 est vrai que plus tard les babillards & les malintentionnés s'étaient repentis de leurs torts respectifs en apprenant qu'elle servait réellement avec Lui dans le bataillon de Quercy-Rouergue, & que, décorée pour
avoir tué beaucoup de Barbares, elle avait été prise hors de Paris, au milieu d'un carnage, puis, reléguée au fond d'une puante prison en Prusse, où, prisonnier comme elle, mais loin d'elle, celui qui l'aimait la supposant morte & ne pouvant se résoudre à lui survivre, s'était, d'après ceux-ci, pendu, d'après ceux-là, noyé de désespoir. Heureusement, tout cela n'était exact qu'en partie, on en voyait, on en touchait la preuve patente, & par conséquent on avait sujet de se réjouir à présent, en toute connaissance de cause, puisqu'ils étaient revenus sains & saufs, ces deux amoureux exemplaires, dont tout le canton était si fier!...
— Ah çà! mais, fille, un de tes bras est tout empaqueté?
— J'ai failli le perdre; il s'en fallut de rien qu'on ne me le sciât au ras de l'épaule, & puis je craignis pendant longtemps d'en rester estropiée... Aujourd'hui, ça va mieux, & vous avez peut-être aperçu comment j'ai remué le hargneux tout à l'heure... On est presque guérie; encore un peu de ménagement, & ce membre fonctionnera tout aussi bien que l'autre; ah! rassurez-vous, s'il plaît à Dieu, je ne suis ni ne serai manchote.
— Ainsi soit-il !.. . Et le garçon qui, suivant beaucoup de rapports, s'est distingué non moins que toi, pour quelle raison n'a-t-il pas la croix aussi, lui>
— S'il ne l'a pas eue, il était digne de l'avoir, & je déclare ici par devant vous qu'il la méritait mieux que moi.
— Ça, protesta-t-il tout confus, ce n'est pas vrai!
— Sacré nom d'un chien! nous appliquer un démenti ! Quand un homme tel que moi garantit une chose, il en est sûr; & ce que j'avance est la pure vérité !...
— Nous vous croyons également, intervint le vieux Guillem, maîtrisant enfin l'émotion qui l'avait a demi paralysé; vous parlez d'or l'un comme l'autre & chacun de vous a raison. Ainsi, le débat est fini ; mais, il ne s'agit pas de tout ça ! Nous autres ici, qui n'avons pas été témoins de l'affreuse débâcle & qui n'avons guère bougé de nos résidences, nous grillons de connaître par vous, militaires, qui certes en êtes suffisamment informés, ce que l'on ourdit tant sur nos domaines qu'a l'étranger, d'où tous les braves conscrits de nos communes qui n'ont pas succombé sous la mitraille ou péri là-bas, dans les
ip8 Crète-Rouge
geôles, reviendront sans doute bientôt, puisque vous voilà, vous deux!...
— Hélas! on n'en reverra pas beaucoup ici, père; à part une poignée de Lauzertains, Hugan, Nautis, Sambiez, Zamarc, Crôs, Héminef, Illil, Lierx & Rue qui, tout cousus de cicatrices, sont toujours à l'hôpital, les autres, surtout ceux de nos montagnes...
— Aubié ?
— Mort.
— Ydelbru ?
— Mort.
— Tagrinelly?
— Mort.
— Héo?
— Mort.
— Eloi-Brandala?
— Mort, pulmonique cet hiver, à Koesfeld, en Westphalie.
— Umarey?
— Mort entre le Bourget & la Courneuve, au champ d'honneur.
— Harri?
— Mort.
— Onclou?1
— Mort.
Crête-Rouge T99
— Ternal, le sauveteur médaillé de Burâm?
— Mort.
— Et Pilo ?
— Mort... au feu !
— Tonnerre de Dieu ! Sont-ils donc tous trépassés? Et toi, blesséeMl n'y a que ton prétendu qui n'ait rien ! & ce n'est pas sa faute assurément ; ah ! quelle calamité! Raconte-nous donc, enfant, ces massacres, ce deuil, cette catastrophe qui dépasse peut-être celle de Waterloo dont pleura tant la garde, on en était déjà, j'en étais!... & pour que rien ne nous distraie, enfermonsnous là, dans cette maison de débit où tu railleras plus librement.
— Oui, cria-t-on de toutes parts, oui, chez la veuve Jaffre!
Entraînés par la foule, avide d'être instruite de tout ce qui leur était advenu dans Paris durant le siège & plus tard, après le désarroi général, derrière les murailles des forteresses en pays ennemi, force fut aux deux libérés de pénétrer avec elle sous les lambris surannés & flétris de l'auberge des Trois-Rois, débaptisée au Quatre-Septembre & bientôt rebaptisée sous cette rubrique assez bizarre & passablement irrévérencieuse pour les princes déchus : Ho telle-
rie des Trois-Capots ! Ils étaient presque ressemblants, les portraits de ces découronnés, peints par un Raphaël du cru sur une plaque de tôle qui se balançait au front du bâtiment. Obèse, enflé, podagre & joufflu, le premier de ces ex-monarques, poudré, frisé, coiffé en ailes de pigeon & vêtu d'un ample manteau brodé de fleurs de lys, souriait d'un air patelin en présentant, comme on fait le saint sacrement, une sphère surmontée d'une croix latine avec une main de justice; au-dessous de ses pieds goutteux s'enroulaient ces mots : « Sa Majesté catholique, apostolique & romaine Louis XVIII, dit le Désiré, roi de France & de Navarre, abhorré du peuple & béni de Dieu! » Le second, cruelle & haïssable figure aux cheveux ras, au teint bilieux, en redingote grise, en bottes à l'écuyère, en chapeau bicorne, se rengorgeait sur une fougueuse cavale hennissante & caracolait à travers un monceau de cadavres palpitants; au-dessus de sa tête blafarde & sombre était ménagé un exergue où rutilait en lettres d'or cette sarcastique inscription : « Napoléon Bonaparte, ogre de Corse, petit caporal, grand scélérat & laid tondu, le boulet que traînera l'un de tes bâtards est fondu ! » Le troisième, enfin, représentait une
C rète-Rouge 201
sorte de bourgeois à la fois bonasse & finaud, habillé d'une espèce de lévite en ratine & richement enjolivé d'un toupet magistral & de courts favoris grisonnants; sa main droite était armée d'un gigantesque parapluie en étoupas, sa gauche d'un gros sac d'écus, & sur son gras abdomen voltigeait une banderole où l'on avait gravé cette devise-ci : « Qu'il pleuve, neige ou grésille, compère Louis-Philippe ne se mouille guère & ne débourse jamais un sou , ce fesse-mathieu ; mais s'il fait sec & chaud, Orléans a toujours une poire pour la soif! »
— Fignolante, l'enseigne! aboyait-on en se précipitant dans l'énorme taverne, & pharami-
neux les trois potentats!
Haute, oblongue, aérée & nue ainsi que le réfectoire de quelque monastère, une pièce du rez-dechaussée, salle à manger spacieuse, donnant en plein sur les coteaux ensoleillés d'alentour, & de laquelle on embrassait de l'œil le champ de foire où les bestiaux, piétinant d'impatience, grondaient de plus belle, fut envahie & comble en un instant. Trente ou quarante guéridons en trépied, un peu séparés les uns des autres, s'alignaient là le long des murs. On mit bout a bout toutes ces tablettes de bois blanc qui
furent disposées en fer à cheval, au centre duquel les deux rapatriés en l'honneur de qui cette fête avait lieu furent placés côte à côte. Autour d'eux on s'installa le plus commodément possible, &, dès que tout le monde fut assis, une voix impérieuse & grave, à laquelle on n'avait jamais désobéi, celle de l'estimable toucheur de bœufs retentit :
— Apportez du vin !
— Nouveau?
— Vieux.
— Enbouteillé?
— Nenni.
— Clair ou foncé?
— Selon ta guise, hôtelier francésain, mais rondement.
— On y va.
Deux tonnelets de blanc & trois de noir arrivèrent queue à queue. Ils furent aussitôt débondés, & le jus généreux des vignes arbustives de Subrespeyre-en-Cagoulas & de la côte de Saint- Tamandrinoux-ès-liens écuma pétillant dans les verres.
— Salut, liqueur!
Avant d'y tâter, on se découvrit, on se piéta, puis :
— Intrépides batailleurs de ce pays, à votre santé!
Tous deux répondirent à ce toast cordial par celui-ci, non moins ému :
— Paysans du Quercy, que tout soit à vos souhaits !
On trinqua là-dessus, on engloutit coup sur coup plusieurs rouges-bords, après quoi le patriarche bourdonna :
— Chut!
Immédiatement toutes les langues se bridèrent, & chacun, s'étant rassis, s'accouda de son mieux & prêta l'oreille.
— A présent, dégoisez à votre aise, toi, la brune & toi le blond.
— Dispensez-moi, répliqua-t-il intimidé, cela concerne ma sœur de lait, qui n'a pas peur, elle, de s'exprimer en public...
Crête-Rouge, ayant ôté son poudreux képi, se leva. Debout & tête nue, il croisa délibérément les bras sur sa poitrine & recueillit ses esprits avec tranquillité.
— Citoyens, dit-il après avoir promené sur l'assemblée un œil aigu, je vais vous apprendre à la bonne franquette ce que vous désirez savoir: vous tous ici, tant que vous êtes, vous vous
demandez sans doute ce qu'on pense aujourd'hui des Français en Allemagne, & d'un autre côté ce qu'on doit penser en notre sainte France des Allemands...
— Obe. c'est ça !
— Paix!
— ... Il me sera facile, je présume, de vous renseigner à cet égard, oui, mais avant d'entamer la question, il faut que je remplisse ici certaine promesse par moi faite à quelqu'un que vous avez apprécié tous & tous béni : je veux parler du Prophète-Monsieur ! Il tomba devant nous sans se plaindre du destin, au fort de la bataille, le 2 décembre de l'an passé. « Frères, nous adjura-t-il au moment de remonter là-haut, vous direz là-bas à tous ceux du Rouergue & du Quercy que le marquis Renaud de Puy la Roque-Ayguilhem est mort à Champigny pour la République... »
— O le loyal !
Tous les assistants se rembrunirent au souvenir du bienfaiteur expiré loin d'eux, & mille mains pieuses serrèrent celles des deux témoins de sa mémorable fin...
— On aura cure de ses dernières paroles, elles sont gravées là!
— Pourquoi des hommes tels que lui meurent-ils?
— Ah ! les méritants n'ont jamais duré guère ! 11 était affamé de justice; & nous à qui, pécaïre, il l'enseigna, nous la pratiquerons davantage pour l'amour de lui.
— ... Ce sera sa récompense ! Il n'en eût pas brigué de meilleure; maintenant, ajouta l'inculte oratrice, encore toute transie d'avoir entrevu la grande ombre évoquée; à nos moutons, si ça vous plaît.
— On est trop embarbouillé pour concevoir quoi que ce soit; minute!
— ... A vos ordres !
Un assez long instant s'écoula, pendant lequel les cerveaux obscurcis s'ajourèrent, & soudain l'ancêtre, qui présidait à cette réunion improvisée^ clama :
— Poursuis ! sapiente, en rappliquant à ne pas manger les mots.
— ... En Prusse donc, reprit-elle ébouriffée, on pense de nous autres, à cette heure, absolument ce que l'on en pensait avant la guerre, & je vous flanque mon billet que si nul n'y prise nos défauts, personne non plus n'y conteste nos qualités. Oui ! l'on sou tient avec juste raison, ce me semble, que, si
2o6 Crête-Rouge
nous sommes un peuple entre tous libéral & même le moins intéressé de la terre, nous en sommes aussi le plus turbulent comme le plus fat, & que si nous ne manquons pas de flair, tant s'en faut, il ne nous sert pas à grand'chose. On entend par là que nous nous laissons mener par le bout du nez trop aisément & que le premier charlatan venu peul, en toute saison, nous fourrer dans la nasse, ainsi que cela nous échut naguère, & de même qu'il nous en pend autant au pif à moins que nous ne nous amendions un peu. Que de fois, nom de Dieu! mes oreilles en tintent encore! ils m'ont là-bas répété ceci : Comment diable avezvous eu, vous autres Français, assez peu de sens pour suivre un empereur aussi nigaud que celui-là } Maintenant qu'il vous a si gentiment embourbés, n'en accusez que vous. Au lieu d'approuver ce brouillon quand il nous attaqua, le mieux eût été de lui signifier en ces termes ou bien tout autrement que ses caprices vous embêtaient : «Te sens-tu, damnable tapageur, les reins assez solides pour te frotter à tes voisins } Oui; dans ce cas, en avant ! pourvu que la morale soit de notre côté. Non; eh bien! alors, motus! soyons paisibles jusqu'à l'heure où, suffisamment armés, nous tenterons de venger nos griefs. » Assommé
d'abord de ces remontrances fort dures à digérer, je repartis finalement à ceux qui me chapitraient soir & matin : « Est-ce que vous n'êtes pas aussi, vous, affligés d'un fléau pareil au nôtre? » « Il est vrai, convinrent-ils sans difficulté que le malheur veut que nous ayons également un roi, mais celui qui nous pèse sur les épaules ne se mêlera jamais de nous faire prendre une oie pour un phénix & quelque lampion pour le soleil. » En devisant ainsi, mes geôliers ne se targuaient guère de leurs capacités. Habitants de ma région, écoutez-moi : Cette froide race du Nord n'a pas comme vous le cœur sur la main, ni l'àme dans les jeux; mais elle y voit bien plus clair que nous autres du Sud & serait, ma foi! très à même de nous en revendre... Un jour, tenez, en Silésie,a Glatz,où le mien & moi nous avons tant pâti, je faillis a suffoquer de honte en étant forcé d'avouer que les particuliers de là-bas priment de beaucoup ceux d'ici. « C'est positivement un beau pays que le tien, m'avait dit certain casqué de faction au fort; c'est un jardin délicieux, une espèce de paradis, un des coins les plus favorisés du monde ! » « Est-ce que, par hasard, lui demandai-je, étonné, tu connaîtrais le Quercyr- » * Pas du tout, me répondit-il; mais
ce que nos voyageurs en ont conté m inspire Fenvie d'y courir. » Or, voilà qu'une semaine après, son tour de garde étant revenu , ce grenadier m'apporte une feuille de parchemin rayée de lignes bleues, vertes, jaunes, rouges, violettes, bref de toutes les couleurs. « Saint- Antonin-le-Borgne, débuta-t-il en m'abordant, se trouve bien à l'échancrure d'un mamelon, n'est-ce pas? » « Assurément! » «Un filet d'eau serpente & gazouille au pied de la hauteur? » « Oui ! mais comment donc, Allemand, puisque tu n'as pas visité ce grenier de la France, es-tu si bien au courant de ses êtres & confronts ? » Il sourit, & que mon cou saute hors de son support illico ! si ce fusilier étranger ne m'a pas ainsi riposté : « Ce ru, l'Anet, au milieu du val de la Lande, entre dans un autre ruisseau qui s'appelle le Lemboux, & celui-ci, vers Camparnaud, se marie au Lemboulas qui se jette dans le Tarn à Sainte-Livrade, & le Tarn se plonge lui-même dans la Garonne au delà de Moissac, près de Malause, & la Garonne, ce fleuve indiscipliné, presque aussi rapide que celui dont ta nation & la mienne se disputaient hier encore les rives, accrue de la Veyre, de FAveyron, du Tarn, du Lot & trente autres rivières, se change en Gironde à Bordeaux & finit
un peu plus loin, au Verdon, par se fondre dans la mer... » Imaginez-vous ma gueule, Quercynols, j'étais abasourdi, comme vous l'êtes tous en ce moment autour de moi. Mais bientôt je réfléchis, & cette idée me naquit, qui me parut très bonne : Il n'y a pas de sorcier ici-bas; si ce gaillard-là est stylé, rien n'empêche que je ne le devienne & toi-même aussi, frérot? Or lui, que voilà, mon firi, fin comme l'ambre &, je vous en réponds, plus délié que moi ; lui, ce mutin, ce roué, se découvrit alors : « Schiœmawertz, le gros fuséen saxon, qui s'empiffre de confitures & de rhum, m'a proposé souvent de m'enseigner à lire, il sort demain de l'infirmerie, on le régalera d'une prune, & s'il tient toujours à nous inculquer la doctrine, on en commencera l'étude. » Il fut de parole, ce serviable bambocheur, & nous fûmes par lui nantis d'une méthode que nous maniâmes si bien qu'elle s'encrassa; mais, grâce aux lumières qu'elle répand, mon agnelet & moi nous sommes éclairés sur nombre de points, & nous avons aujourd'hui le droit de proclamer à votre barbe que si le papier est un bon âne, il importe a tout homme de fréquenter assidûment une brute telle que celle-là...
Cette saillie inattendue, rappelant un dicton
2io Crête-Rouge
patois très-usité dans les provinces romanes & dont le texte original : « Es, lou papiè, saoumo sapiento que pèto naoul » offenserait plus d'une pudibonde oreille parisienne, épanouit des rictus encore plissés & provoqua une singulière hilarité, laquelle, après mille borborygmes & mille éternuments, se termina par cette interrogation semigrave & semi-plaisante, adressée de toutes parts à la tragi-comique discoureuse qui se drapait dans ses guenilles :
— Es-tu bien aise, toi, d'avoir hanté la bourrique en question, & ce commerce-là fa-t-il rapporté force plaisirs & quelque lucre, tueuse de Prussiens?
— Un tas d'agréments & qui plus est, âniers, pâtres, vignerons, tisserands, carriers, mineurs, forgerons, saulniers, forestiers & laboureurs du Quercy, mes sincères amis & très-honorables compatriotes, elle m'a procuré maint avantage aussi, car (absolvez ma jactance & souffrez, de grâce, que je me carre un peu devant vous), à présent en vérité je ne confondrai pas ma dextre avec ma senestre ainsi que par le passé, ni même un poil avec un cheveu!... Malheur à qui d'entre vous se trufferait de mes verbes! On cause sérieusement, très-sérieusement, & vous
admettrez bon gré mal gré tôt ou tard, avant longtemps peut-être, que si ceux qui, comme moi, reviennent de loin n'ont pu pendant leur absence semer leurs propres appartenances, ils n'en ont pas moins récolté quelques jolis fruits ailleurs... Ah! m'est avis, saint Dieu ! que votre caractère n'a pas mué ; tels vous étiez à mon départ, tels vous êtes à mon retour : innocents & batifoleurs. Or. je vais ici, puisque j'y suis obligé, rire un brin aussi, moi, mais à vos dépens. Etes-vous aveugles ou non ? Non ; eh bien alors, vous entrevoyez sans doute mon sac appendu sous des serviettes à cette patere-là !... Qu'est-ce qu'il contient ? une marmotte^ erreur; un merle blanc? ouiche ! un rouleau de pistoles? ah bah!... si nous possédons encore une quarantaine de sols, mon camarade de guerre & moi, c'est là toute notre fortune. Astrologues & mires, on vous invite à rivaliser; en cette valise de soldat, qui n'est pas du liège, je vous en réponds ! il y a... devinez !
— Un passereau ?
— Pas du tout.
— Une sardine frite.1
— Oh ! que nenni.
— Trois gousses d'ail }
— Y tàterais-tu.Bitcau, gourmet ta nt renommer
— Fi ! gratias !
— Il te sied bien à toi de mépriser un tel condiment qui raiguise & parfume les manouvriers, tes pareils; en ma besace, il y a... piochez toujours...
— Un hibou ?
— Nullement...
— Un crapaud ?
— Eh ! vous brûlez.
— Un charme?
— Hum!...
— Un sort?
— Touché ! c'est un sort. Hippolyte le Bossu de Samte-Hersilie-les-Chèvres a dépisté le chastre & l'a pincé. C'est bien ça. Mon Dieu, oui, tâcherons, c'est un sortilège ! Ho ! non pas un maléfice; un bénéfice, au contraire ! ou plutôt un lot de livres que j'ai péchés en Allemagne, d'où je les charrie. Il y en a là qui disent blanc ou noir, & d'autres noir & blanc à la fois. Si, par moments, telle page où se chamaillent le pour & le contre vous bande les idées jusqu'à vous en rompre la trame, ne vous rebutez mie! avec de la persistance on remédie à cela. Rome & Paris n'ont pas été bâtis en un seul jour; aucun de vous n'ignore ça. Si donc on ne fouit pas à son
gré les rocailles & les bourbes, on ne comprend pas non plus sans trimer un peu les ambages des écrivains. Sur cette boule, en Flandre comme en Quercy, rien ne se gagne sans suer & tout est labeur. Une cervelle de chrétien est aussi pénible à bonifier qu'une sablonnière ou qu'une ronceraie. Au delà des cordilières d'Elbroq, chez moi, les différents & nombreux systèmes qui se contreminent en ces imprimés vous seront détaillés un de ces quatre matins &, pour sûr, vous serez ébaubis que tant de belles plantes aient germé dans la caboche de quelques mortels en chair & en os comme nous... Il me semble que j'entends au fond de ce cabaret une voix nasillarde ; est-ce toi, taillandier de Sainte-Zoé-Prédicante & premier moutardier du paper> toi, Martien Nadalot, incorrigible pantin, qui te moques de mes romances ) Ah ! mais infuse-toi dans le coco que si l'heure n a pas sonné de s'entretenir longuement à la veillée, au coin du feu, l'hiver, on est apte, mon gars, a te démontrer, à toi comme à tous, ici même, à l'instant & sans préparation aucune, que nous avons, le berger assis à mes côtés & moi, sa bergère, qui vous catéchise, approfondi l'alphabet... Té, Marie, afin de fermer le bec aux singes qui grimacent autour de nous,
214 C rèle-Rouge
aie la bonté de te quiller & déchiffre-leur, je te prie, le grimoire qui s'étale là-bas, au-dessus de la pendule, entre deux coloriages...
Et, s'étant interrompue, elle désignait une affiche clouée à la paroi.
Docile, il se dressa vivement & lut ou plutôt épela sans hésiter :