LE VAL DES SALINES & MÜNSTER AM STEIN
Quand on quitte le Curhaus, on traverse sur un petit pont le bras droit de la Nahe et suivant le cours de la rivière, on s'engage sous un dais de verdure que les chataigniers et les platanes dressent sur votre tête comme un bouclier protecteur.
Au loin les grands arbres s’alignent formant des colonnades sans fin et leurs branches et leurs rameaux touffus s'élançant comme des arceaux, dessinent en s’unissant de longues voûtes ogivales. On se croirait au milieu des nefs d’une cathédrale gothique.
Des magasins et des villas entourées de jardins bordent la route. Riants jardins tout empanachés d’arbustes et de fleurs dont les verdures aux mille nuances se marient à celles du chemin. Et derrière ce vert rideau, les blanches façades des maisons vous apparaissent toutes Joyeuses, enguirlandées de vignes qui grimpent follement jusqu’à leur faite, toutes parfumées de chèvrefeuilles, toutes émaillées des grappes violettes de la glycine. Et par dessus les villas et les arbres, les montagnes
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toutes habillées de pampres et de forêts limitent au lom l'horizon.
À votre droite le pavillon von Recum apparait sur un roc pittoresque, c'est un cône de porphyre qui se dresse sur les bords de la Nahe, émergeant comme un cap du milieu des vignobles. Sur ses ftancs gracieusement escarpés la lumière produit de ravissants effets de coloration ; sous les pâles rayons du soleil levant le rocher monte fauve dans le ciel, puis 1l se cuivre, puis 1l se dore, se parant de l’aube au crépuscule des teintes les plus riches et les plus variées.
Puis le Haardt se montre tout couvert de ses vignes rangées comme des bataillons qui attendent le combat ; puis tout à coup les vignobles cessent et la forêt commence étendant sa longue ligne verte jusqu'à l'horizon. À votre gauche s'étale une plaine fertile se confondant peu à peu avec les plateaux qui descendent du Kuhberg.
À mesure que vous vous éloignez du Curhaus, la vallée tend à se resserrer. Le Kuhberg et le Haardt s'avancent doucement l’un vers l’autre et vous arrivez ainsi au pont des salines après avoir côtoyé la grande source de la Carlshalle. De ce pont qui franchit la Nahe, vous jouissez d'un gracieux spectacle : le Kuhberg et la Gans à gauche, le Haardt à droite circonscrivent dans leur course un vallon ravissant qui semble se fermer vers le Sud, tant les montagnes qui le bordent sont proches, on dirait qu’elles veulent s’entrechoquer.
La plaine est occupée par les bâtiments de graduation, grandes maisons de bois où les Eaux Salines soumises à l'évaporation se rapprochent du point de concentration où elles laissent précipiter le sel qu'elles renferment.
La Nahe vagabonde joyeusement dans la vallée, cascadant sur son lit de cailloux, miroitant sous le soleil avec des reflets d’agate. d'opale, ou d'acier. Et voyant qu'autour d'elle tout respire le travail et l’activité, elle se met aussi à l'œuvre comme un courageux ouvrier.
Elle multiplie ses bras et fait tourner en chantant les grandes roues des bâtiments de graduation.
Une route lisse et polie comme un trottoir d'asphalte, bordée de grands arbres qui la couvrent d’une ombre épaisse, serpente au pied du Haardt. Elle chemine entre les rocs et les montagnes qui la serrent toujours de plus près, lui laissant parfois à peine place pour passer.
La Gans étale ses rochers fauves et ses monts pelés, brûlés par les ardeurs du soleil; des arbustes rabougris se cramponnent à son sol rocailleux mouchetant de leurs pâles verdures les flancs abrupts de la montagne. Puis tout à coup dominant le paysage, les hautes cimes du Rhingrafenstein déchirent l'air comme des pointes de baïonnettes. On avance encore et le Haardt déroulant sa mystérieuse forêt vous suit toujours.
Chaque détour du chemin vous ménage quelque surprise ; cette gracieuse nature revêt à chaque instant des aspects imprévus et nouveaux.
Quelques pas encore et vous avez franchi le Val des Salines, les montagnes se reculent tout à coup et courbant harmonieusement leurs lignes forment un cirque immense au fond duquel s’épanouit Münster am Stein.
Rien de plus charmant que le panorama qui se déroule alors devant vos yeux. Vous diriez un paysage rêvé, un décor d'opéra.
Un cadre merveilleux entoure Münster perdu dans la verdure de ses jardins et de ses bosquets ; à droite le
NT TEA Rothenfels drapé dans sa pourpre se dresse sur le bord de la Nahe; ses sommets déchiquetés par de noires crevasses, ses flancs arides que pas une fleur ne vient égayer, attristeraient peut-être le regard si le spectacle ne s’adoucissait bien vite. |
Le rocher rouge se dérobe sous de verts coteaux, sous des champs fertiles ; à sa surface la vie éclate de tous côtés s’'épanouissant en fleurs, en fruits, en grappes et couvrant d'un tapis de moissons d’une richesse plantu reuse, les croupes de la montagne qui s’abaissent peu à peu et viennent, par des plans gracieusement inclinés, mourir dans la plaine.
À gauche, la Gans, dont les cimes dominent au loin toute la contrée, poursuit sa course vers le Sud ; elle est là immense, nue et rocailleuse, laissant à chaque instant sa fauve ossature luire au soleil.
Près d'elle s'élève le plus joli rocher que l'on puisse voir, c'est Le Rhingrafenstein. Figurez-vous, sur un piédestal commun, deux gigantesques obélisques, deux grandes aiguilles de porphyre rose grimpant à plus de deux cents mètres de hauteur et portant sur leurs sommets les ruines d’un château-fort.
Le roc comme un mur vertical descend dans la Nahe qui le reflète avec la magie d'un miroir et quand les rayons du soleil couchant l'inondent de leur or rutilant, sa grande image empourpre la rivière et l’on dirait qu’elle roule du sang dans ses flots.
Elle l’a fait plus d’une fois ; qui dira le nombre de vaincus précipités aux Jours de combat, du haut du rocher? Qui dira ce que la Nahe a charrié de cadavres ?
Mais rien ne rappelle aujourd’hui ces horreurs. Le paysage est doux comme une idylle, la Nahe a purifié
ses ondes, et l'écho répète gaiement ses murmures, oublieux des sanglots du passé.
Une trouée lumineuse apparaît dans la ceinture de montagnes qui enveloppent Münster, c'est la vallée de l’Alzens qui s'ouvre vers le Sud, au fond du cirque.
L'Alzens est un petit ruisseau qui accourt vers la Nahe, escorté par deux chaines de collines qui l’encaissent dans une gorge délicieuse.
Tandis que la chaîne de droite se confond avec la Gans, celle de gauche s’arrête brusquement sur le bord de la Nahe et se termine en pleine lumière par un cône de verdure qui porte sur son sommet les ruines imposantes de l’'Ebernburg. Le vieux donjon tout éventré, découpant sur le ciel sa noire silhouette semble mena cer encore du haut de sa cime solitaire les vallées de la Nahe et de l’Alzens.
Münster am Stein vous apparait comme un petit coin de terre privilégié, paré de toutes les grâces d’une nature coquette. Mais ce vallon si beau où 0 ne semble y avoir place aujourd’hui que pour des fleurs et des chants d’oiseaux a connu d’autres jours. Les ruines du Rhingrafenstein et de l’Ebernburg, vous rappellent les temps troublés du moyen-âge, elles vous racontent des deuils, des siéges et des combats. |
Ve grandeur des souvenirs ne se mesure pas à l'importance des lieux auxquels ils se rattachent et si le Rhingrafenstein et l’Ebernburg ne sauraient trouver place dans une histoire universelle, les scènes émouvantes qui se sont déroulées dans leurs murs, les actions magnanimes qui s’y sont accomplies n'en méritent pas moins de vivre dans la mémoire des hommes.
LM
LE RHINGRAFENSTEIN
LE RHINGRAFENSTEIN
C'était du temps du Rhingrave Emrico. Il y a si longtemps de cela, que nul ne sait plus au juste quand cela se passait. C'était un fier seigneur qu'Emrico, il avait fait lourdement sentir à ses voisins le poids de son épée.
Les ballades et les légendes du Rhin et de la Nahe redisent encore les exploits de ce chevalier sans peur. Il ne comptait plus les combats épiques où sa vaillance s était prodiguée, quand un jour de sourdes rumeurs vinrent l’avertir que la guerre était proche. Il sourit d’abord, regardant les épaisses murailles de son château et les larges poitrines de ses hommes d'armes qui lui faisaient un rempart vivant. |
Mais quand il sut que l’Électeur de Mayence, se rangeait parmi ses ennemis, Emrico comprit que le danger était grand et qu'il fallait se préparer à combattre.
C'était sur les rives de la Nahe qu’il faudrait se défendre. Et chaque jour, le Rhingrave parcourait à cheval la vallée, étudiant le terrain, fouillant du regard les forêts, cherchant partout où serait l'attaque, où serait la dé-
SN OPEL
fense. Un soir, il s’attarda et l’âme inquiète de l'avenir, il revenait tout pensif vers son château.
C'était l'hiver, la nature avait revêtu son manteau d'hermine, et la blanche mousse qui couvrait le sol étouffait le bruit des pas du cheval. Emricoallait toujours dans la nuit silencieuse, ne regardant ni la plaine aux blancheurs immaculées, n1 les arbres aux floraisons de givre, ni le ciel étoilé tamisant dans l’espace une lumière d'argent.
Il allait, quand tout à coup le Rhingrafenstein dressa devant lui ses aiguilles aux teintes de corail rose et Emrico s'arrêta, pris d’une subite pensée, devant le roc inaccessible. « Ah! dit-il, si j'avais sur ces cimes un chàteau fort, je serais le maître de la vallée et l'Électeur ne m'inquièterait plus. Mais aucune main humaine ne saurait réaliser un tel vœu, Dieu seul pourrait planter une forteresse sur ce rocher. »
Seigneur comte, dit une voix qui sonnait comme un cuivre, il ne tient qu'à toi de voir ton rêve s’accomplir, dis un mot et demain le Rhingrafenstein se couronnera d'un fort imprenable. — Et Emrico vit devant lui, drapé dans un manteau rouge, un cavalier au regard phosphorescent, au nez en bec d’aigle, au front cornu, au pied fourchu. |
C'était le diable en personne. — Et le brave chevalier cherchait la garde de son épée, quand un éclat de rire satanique le rappela à la réalité. — Il ne s'agissait n1 de se défendre, n1 de combattre. — Seigneur comte, dit le cavalier, en retour du service que je te veux rendre, je prendrai l’âme de celui qui le premier mettra la tête à l'une des fenêtres du château que je vais te bâtir. Ne suis-je pas bon prince, c'est un autre qui payera mes bontés pour toi? — Emrico, aussi bon que vaillant, se
taisait, et ses yeux rivés sur les sommets du Rhingrafenstein, semblaient déjà voir dans les nues la forteresse diabolique. — Demain, dit-il enfin, demain, je te répondrai, laisse-moi quelques heures de réflexion. — Je te les accorde, dit le cavalier rouge, mais à pareille heure, sois ici demain.
Bien avant dans la nuit, le Rhingrave rentrait au château et faisait appeler sa femme et son chapelain pour leur conter son étrange aventure. Ce fut un eri d'horreur quand Emrico parla de livrer au diable l’âme du chrétien qui le premier regarderait par la fenêtre de la forteresse. Mais la guerre était si proche, le péril si pressant que la châtelaine se mit à chercher quelque combinaison qui pût contenter tout le monde.
La nuit porte conseil, et quand le jour se leva, la comtesse avait trouvé sans doute, car elle dit au Rhingrave : vas au rendez-vous et signe le pacte que le diable te propose. Aies confiance en moi, tout ira bien. — Et Emrico partit.
A l'heure convenue il était, comme la veille, au pied du Rhingrafensteim. La nuit était noire, les nuages fouettés par un vent violent, couraient dans Île ciel en sombres escadrons, et la neige tombait à flocons serrés comme si l’on eût plumé là haut les ailes de tous les chérubins. Le cavalier au manteau rouge était là. — J'accepte ta proposition, lui dit le Rhingrave. — Eh bien! dit le diable, tu jugeras demain de ma puissance, ton château émerveillera tout le monde. Signons donc notre pacte. — Mais il faisait si noir qu Emrico ne voyait rien ; son compagnon souffla aussitôt sur ses doigts qui s’allumèrent comme dix cierges, et le chevalier n'avait pas achevé son nom, qu'une ombre épaisse l’enveloppait de nouveau et que le diable avait disparu.
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Dans les nuageuses vapeurs du matin, on vit s’estomper sur le Rhingrafenstein, comme sur un piédestal rouseûtre, une forteresse imposante, qui se dégageait peu à peu de ja brume et profilait sur le ciel gris ses murailles, ses crénaux, ses tourelles et ses ponts-levis. Ceux qui passaient se frottaient les yeux, regardaient encore, car ils étaient bien sûrs que la veille les cimes du rocher étaient nues et pourtant la citadelle était là. Était-ce un mirage, on le croyait d’abord, mais quand on eut escaladé la montagne, il fallut bien se rendre à l'évidence, ce n'était point une illusion, la forteresse s’étalait dans toute sa puissance et tous s’éloignèrent en se signant.
Peu de jours après le Rhingrave suivi de sa famille et de ses compagnons d'armes, vint en grande pompe prendre possession du nouveau château, un des plus beaux, un des plus formidables que l’on eût jamais vu. Le Diable avait tenu sa promesse, mais Emrico frémissait à la pensée du pacte qu'il avait signé. Qui donc allait, de son salut éternel, payer la sécurité du Rhingrave ? Tout à coup un cri terrible se fit entendre, Emrico se précipita vers la croisée et vit une masse noire monter dans les airs avec une rapidité vertigineuse : c'était le diable qui emportait sa proie. La victime poussait des cris déchirants, le Rhingrave frissonnait d'horreur et son regard perdu dans l'espace voyait l'infortuné se débattre entre les griffes du démon. Ce spectacle était son châtiment. Qui donc s’en allait ainsi dans les demeures infernales ? Était-ce sa femme, un ami, un compagnon ? Le cœur d'Emrico se déchirait à la pensée du crime qu'il avait commis. Le groupe n’était plus dans le ciel bleu qu'un point noir qui allait s’évanouir, quand toutà-coup, le diable lâcha sa proie, et un corps énorme vint
s’abattre au pied du château. Haletant d'émotion, Emrico se pencha pour reconnaitre les traits de celui dont il causait la mort; mais au même instant la châtelaine entrait triomphante dans l'appartement, et contait à son mari la ruse dont elle s'était servie pour tromper le diable lui-même.
À peine le cortège du Rhingrave avait-il défilé dans la cour d'honneur, que la châtelaine avait fait chercher le vieil âne du jardinier, l’avait revêtu d’un froc de moine et en avait rabattu le capuchon sur les longues oreilles et la face du pauvre animal.
Ainsi métamorphosé en un vénérable capucin, l'âne avait été poussé vers une fenêtre ouverte et le diable trompé par le costume, croyant qu'un moine ignorant du pacte conclu, venait curieusement admirer le paysage, l'avait saisi entre ses griffes puissantes et enlevé dans les airs. Mais bientôt revenu de son erreur, aux cris poussés par sa victime, le démon, furieux d’être mystifié, avait brisé la bête sur le roc, au milieu d’effroyables imprécations.
Au même moment le chapelain bénissait le château et la croix rédemptrice plantée sur la plus haute tour, le protégeait à jamais contre les entreprises du diable.
Bravant les siècles, la forteresse resta debout sur les cimes du roc, habitée tantôt par des seigneurs généreux qui répandaient autour d'eux, largesses et bienfaits, tantôt par des comtes brigands qui descendaient dans la plaine pour rançonner les paysans et les voyageurs et remontaient avec leur butin dans leur aire inaccessible. Les crimes des seigneurs du Rhingrafenstein devinrent si criants, que l'archevêque de Mayence s'unit aux villes de Spire, Worms, Strasbourg, Oppenheim pour détruire
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ce nid de vautours. Le siège fut mis devant la citadelle, mais au moment où un assaut assurément victorieux, allait lui être livré, le Rhingrave ouvrit les portes et par des promesses de paix et de meilleure conduite apaisa les alliés et sauva son domaine.
Mais sur ces cimes aujourd'hui solitaires, au milieu de ces murs écroulés, de ces tours éventrées, dans ces lieux où règne un silence de mort, il y eut bien souvent autrefois de Joyeuses journées et de folles nuits. Les Rhingraves déposaient parfois la cuirasse et l'épée et leur château s'ouvrait aux plus nobles gentilshommes, aux plus braves guerriers, aux plus jolies femmes de la contrée. Et pendant des semaines entières, les jours et les nuits s’écoulaient au milieu des fêtes somptueuses que les troubadours et les musiciens venaient embellir de leurs récits et de leurs chants. Quelle animation devait présenter en ces jours de faste, ce château légendaire.
Mais les fêtes du Rhingrafenstein n'étaient pas toujours empreintes de cette élégance aristocratique qui les caractérisait souvent. Parfois c'était l'orgie qui déroulait ses béstialités sous les voûtes du vieux manoir et tous ces fiers seigneurs, tous ces vaillants soldats n'avaient plus d'autre cri de ralliement que « à boyre, à boyre. »
Ils se mettaient à table au lever de l’aurore, L’aurore en revenant les retrouvait encore.
Pendant une de ces nuits où les preux avaient laissé leur raison au fond de leurs grands verres, le Rhingrave se leva et défiant ses convives, leur dit : «Mes chers amis, voici la botte d’un de mes courriers, je vais la remplir de vin et celui d’entre vous qui la videra d’un trait rece-
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vra comme marque de mon admiration le village de Huffelsheim. » La botte était immense, on la remplit de vin rouge d'Assmanshausen ; le Rhingrave attendait.
Les convives se regardaient au milieu d’un silence général, nul n'osait à ce prix tenter la fortune.
La botte restait là, quand Boos de Waldeck, le brave des braves, se leva et répondit : « Rhingrave, passe-moi cette gorgée et Huffelsheim est à moi; à votre santé mes nobles compagnons, et d’un trait Boos vida la botte. « Seigneur Rhingrave, ajouta-t-il, ton courrier a sans doute deux bottes, où est la seconde. » Mais la seconde ne vint pas, le Rhingrave avait compris que le gosier de Boos de Waldeck pouvait engloutir tous ses domaines.
Au milieu des fêtes, des orgies et des combats, les siècles passaient emportant avec eux les hôtes du Rhingrafenstein qui se succédaient toujours plus joyeux, toujours plus braves et la forteresse, debout sur son gigantesque piedestal de porphyre, ne semblait pas se douter de la marche du temps. Nul ne savait plus son âge et ses origines diaboliques se perdaient dans des lointains si profonds que les esprits forts de la contrée avaient fini par ne plus y croire et le pacte du Rhingrave avec le diable ne semblait plus qu'une légende. :
Mais vint l'année 1689, et les Français envahirent l'Allemagne, portant partout la torche et la dévastation.
Le Rhingrave Frédéric-Guillaume, seigneur du Rhingrafenstein, fit pourtant aux soldats de la France un accueil amical, leur fut bienveillant dans toutes les circonstances et rendit à ces envahisseurs les services que sa haute dignité lui permettait de leur rendre. Brisé par l’âge, Frédéric-Guillaume n était plus un soldat, mais c'était encore un gentilhomme dont le passé com-
HIS de
mandait le respect. Mais 1l était écrit que les Français ne respecteraient rien, ni les hommes, n1 les choses, ni même leurs bienfaiteurs.
Ils avaient transformé l'Ebernbourg, situé en face du Ringrafenstein, en un vaste arsenal où ils avaient accumulé des armes et des munitions de guerre. Mais un jour la pensée leur vint que l'on pourrait du Rhingrafenstein, qui commande lEbernbourg, inquiéter leur dépôt militaire et à partir de ce moment ils conçurent le projet de détruire la vieille forteresse des Rhingraves. Frédéric-Guillaume apprit avec douleur ce criminel dessein, il montra aux généraux français l'inutilité de ce sacrifice, l’inanité de leurs craintes, 1l leur représenta que ce château était le berceau de sa race, que jamais ses ancêtres ne l'avaient quitté depuis des siècles, enfin,
il leur. rappela, les larmes aux yeux, les services qu'il
leur avait rendus.
Rien n’y fit, il semblait que les Français voulussent étonner Frédéric-Guillaume par leur ingratitude. Le Rhingrave, malgré son âge, montrait une fermeté héroïque, 1l restait dans son château et avait déclaré qu'il sauterait avec lui plutôt que de l’abandonner. C'est ici que se place un incident que nous laissons à l’appréciation de nos lecteurs. Pendant que les généraux négociaient avec Frédéric-Guillaume, les soldats français pénétrèrent dans la forteresse et pillèrent la demeure séculaire des Rhingraves. Puis quand tout le butin fut devenu la proie de ces barbares, on s’empara du vieux Frédéric et on l'emporta de force. Tandis que le Rhingrave était entrainé à travers la forêt, les éclats des mines et le fracas de l’écroulement des tours, des murailles, des ponts-levis, vinrent avertir le vieux gentil-
Sn VAE homme que la forteresse de ses pères n’était plus qu’un souvenir.
Pendant bien longtemps encore sur les cimes du Rhingrafenstein s’étalèrent les ruines immenses de ce château. En 1721 les habitants de Münster am Stein utilisèrent une partie de ces matériaux à la construction de leurs salines, mais malgré ces emprunts, la ruine se dressait encore formidable dans le ciel. Nul ne la regardait sans émotion, elle apparaissait au sommet de son roc comme une vision lamentable, rappelant sans cesse, au souvenir de tous, l'invasion et ses crimes.
L’invasion! elle devait se reproduire encore. A la fin du siècle, les armées de la République reparurent dans la vallée de la Nahe et les soldats français, voyant sur le Rhingrafenstein l’œuvre inachevée de leurs pères, se firent un point d'honneur de la compléter. À l’aide de la mine et de la pioche, ils renversèrent les murailles qui restaient encore debout et les précipitèrent dans la rivière. Quand ils eurent ruiné la ruine, quand il ny eut plus que des pierres, qui ne rappelaient plus même la forme des tours, des bastions, des remparts qu'elles avaient formés, les apôtres de la liberté et de la civilisation pensèrent que leur tâche était accomplie. Telle fut la triste fin de ce château célèbre, à l'ombre duquel tant de générations avaient vécu. Le diable, dit la légende, étaient à son berceau, l’histoire nous montre la trahison et l’ingratitude assistant à sa ruine. La fin est plus diabolique que le début.
Quand au sortir du Val des Salines, on apere çoit à sa gauche les sommets gémellaires du Rhingrafenstein déchirant l’azur de leurs pointes aiguës, nul ne peut croire que des ingénieurs militaires purent un jour concevoir