AUDE
l’audacieuse pensée de les couronner d’une forteresse. Sur chacune de ces pointes un fort se dressa, et un pont, jeté sur l’abime qui les sépare, leur servit de trait d'union. Le pont a disparu et d'en bas le regard distingue à peine du roc les pans de mur qui le surplombent encore. Et pourtant la ruine est vaste, mais il faut l’approcher pour juger de sa grandeur.
Une nacelle vous berce quelques minutes sur la Nahe toute empourprée des reflets du rocher rose et vous dépose à l’autre rive sous les ombrages d’une forêt qui s’étage sur la montagne. C'était le 1* septembre 1880, que je gravis pour la première fois le Rhingrafenstein ; j'étais avec d’aimables compagnons, dont le souvenir ne me quittera jamais. Le ciel d'un bleu intense criblait la terre de ses rayons, mais une douce fraicheur nous attendait sous les voûtes de la forêt. A travers cette verdure touffue, la lumière se tamisait et nous arrivait affaiblie et tendre comme celle qui vous enveloppe dans les vieilles cathédrales aux vitraux gothiques. Les oiseaux chantaient à tue-tête dans la feuillée, grisés du parfum des résines et des fleurs, qui tapissaient au loin, de leurs riches couleurs, la terre et les rochers.
Et il y avait là un petit ruisseau qui descendait rapide de la montagne, disant, d’une voix cristalline, je ne sais quels contes joyeux aux mousses fleuries qui bordaient son lit. Et nous montions ainsi par un chemin difficile comme celui du paradis, entre des murailles de verdure et les fauves parois des grands rochers.
Puis, tout à coup, la route échappe à l’étreinte de la forêt et vous la voyez courant en pleine lumière à travers les rocs, toute heureuse d’être sortie de la nuit des grands
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bois. Et la ruine commence. Ce sont les deux tours qui défendaient la porte d'entrée, qui se présentent d’abord à vos yeux, puis, à mesure que vous avancez, la forteresse du Rhingafenstein égrène les débris de ses murailles, de ses casemates, de ses forts, de ses fossés. Et c’est au milieu de ces derniers témoins des drames accomplis dans ces lieux que vous montez, oublieux des difficultés du chemin et des abimes qui le bordent, tant la magie des souvenirs et la beauté du paysage absorbent vos pensées. |
C'est au faite du roc que se développent les ruines les plus imposantes et c'est de là, qu’une vue divine se déroule à vos yeux. |
À votre gauche, l'Ebernbourg debout sur son cône de verdure, étale ses hautes murailles noircies par le temps et éventrées par les hommes. Comme une sentinelle oubliée par les siècles, il semble veiller encore, gardant dans la mort quelque chose de la fierté de sa vie. À ses pieds s'ouvrent les vallées de l’Alzens et de la Nahe, et votre œil suit au loin les deux rivières minces comme des filets d'argent, promenant le charme de leurs détours, dans des gorges aux gracieuses ondulations, bordées de collines et de montagnes si coquettement taillées, si richement habillées de mousses, de pampres, de verdures, de fleurs, de moissons, qu'il vous semble voir se dérouler devant vos yeux les féériques conceptions d'un paysage rêvé.
Dans les lointains vaporeux de l'horizon, le Moschellandberg se dressait au fond de la vallée de l’Alsenz, et le Lemberg, sous l'or rutilant du soleil couchant, fermait au loin, comme un voile de pourpre, la vallée de la Nahe.
Devant nous, sur la rive gauche de la rivière, s'étalait,