‹ CreuznachChapitre 15 sur 103 · ES PIN · texte numérisé non relu

ES PIN

sur une étendue de plus de quinze cents mètres, un 1mmense rocher de porphyre rouge. C’est le Rothenfels. Il court le long de la Nahe, projetant sa grande ombre sur la surface de l’eau limpide comme un miroir. C’est une des masses les plus imposantes que l’on puisse voir. « Elle n'a pas, dit Simroek, sa pareille en Suisse. » Le rocher suit les sinuosités de la Nahe, montant à pic à des hauteurs vertigineuses, se découpant tantôt en aiguilles élancées, tantôt en tourelles coquettes ou en tours massives, tantôt se déployant en murailles escarpées. On dirait l'enceinte d’une forteresse bâtie par les Titans. Et vous voyez la Nahe, serpentant entre le Rothenfels et l’Ebernbourg, s’avancer peu à peu de l'Ouest vers l'Est, quand le Rhingrafenstein, lui barrant tout à coup le chemin, la refoule vers le Nord. La petite rivière tournoye à vos pieds dans son lit de porphyre rose, berçant sur ses flots des nacelles que vous prendriez pour des eygnes noirs, nageant au fond de l’abime. Détournée de sa route, la Nahe court alors vers Creuznach à travers cette belle vallée qui réunit la ville à Münster am Stein.

Du sommet du Rhingrafenstein nos regards embrassaient la contrée sur une étendue de plus de quinze lieues, s'étendant au Sud jusqu'au Moschellandberg, à l'Ouest jusqu’au Lemberg, au Nord jusqu'au Niederwald, au Johannisberg, au Taunus. Et ce spectacle était magnifique. Sur cette étendue immense, toute éblouissante encore de lumière, la nature semblait avoir accumulé toutes ses splendeurs. De coquets villages perdus dans des sites charmants, des vallées mignonnes, des collines se déployant en amphithéâtres, couvertes de prairies, de vignobles, de champs de blés aux reflets d'or, de forêts à la sombre verdure, et bien loin, bien loin, au

fond dormant de l’horizon, de hautes montagnes enfermant ce panorama dans un cirque immense, s'évanouissaient dans la brume. Et nos regards erraient ravis sur ce gracieux paysage qu'empourprait le soleil du soir, quand tout à coup les éclats du canon remplirent la vallée et montèrent jusqu'à nous. C'était le 1° septembre et la ville de Creuznach célébrait le dixième anniversaire d'une journée mémorable. Les réalités de l’histoire nous arrachaient aux poésies de la nature. Étrange retour des choses de ce monde! Dans ce même vallon où les armées françaises semant autour d’elles le ravage et la mort s'étaient tant de fois avancées triomphantes, des salves joyeuses rappelaient au souvenir de tous la sanglante défaite infligée par l’Allemagne à son ennemie séculaire. Les échos multipliant au loin les bruits du canon, on eût dit qu'une bataille formidable tourbillonnait autour de l’Ebernbourg et du Rhingrafenstein.

Et dans les rayons dorés du crépuscule, les vieux donjons éventrés par les Français, semblaient se redresser. On eût dit qu'au souvenir de la journée vengeresse de Sedan, un tressaillement de vie et de bonheur parcourait les ruines sur lesquelles le drapeau de la patrie libre et victorieuse ondoyait fièrement. |

Dans un horizon rouge comme le sang, le soleil descendait lentement derrière le Rothenfels.

Et tandis qu’un monde d'idées envahissait nos esprits, la nature insoucieuse des hommes et de leurs haines, s'endormait au sein d’une paix immense et d’une sérénité profonde. +

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