PREMIÈRE PARTIE
PANORAMA DE CREUZNACH
C'est dans un de ces romantiques vallons qui promènent vers le Rhin la fantaisie de leurs détours, que vous trouverez Creuznach. Elle est là, coquettement assise au confluent de l’Eller et de la Nahe, au fond d’un nid tout capitonné de fleurs et de verdures. Autour d'elle la nature exubérante de vie, parée de ses plus doux sourires, vous apparaît tout en fête. Pas un détail de ce paysage qui ne soit une grâce, pas une de ces montagnes, pas un de ces rochers qui ne soit un souvenir; car dans le cadre radieux qui enserre de tous côtés la petite ville, l’histoire a déroulé ses grandeurs. Il est.
sans doute de par le monde des panoramas plus majes-
tueux, il n'en est pas de plus riant, n1 de plus sympathiqué.
Je le contemplai pour la première fois des hauteurs du Kauzenberg; c'était un matin, le ciel était pur, le
soleil caressant. L'air bleu et limpide comme le cristal
laissait le regard plonger dans les lointains de l'horizon. À mes pieds la vallée courait profonde, s’ouvrant largement à l'Est pour recevoir les premiers baisers du
NDS
soleil levant, se rétrécissant peu à peu au Sud-Ouest comme une gorge qui va se fermer.
Devant moi le Kuhberg, s’étalant en amphithéâtre, déroulait avec une grâce riante ses prairies, ses vergers, ses vignobles et ses champs de blé qui brillaient au soleil comme des taches d'or. |
À sa gauche, la Gans déployait en une muraille ‘immense ses massifs de sombre verdure et ses rochers de porphyre rouge qui luisaient comme du vieux cuivre.
Fièrement campée sur ses puissantes assises, la Gans monte à pic jusqu'à ce qu'elle puisse voir par dessus les roches et les montagnes qui lui font cortège, les hautes cimes du Taunus et du Mont Tonnerre, perdues au loin dans les profondeurs pâlissantes de l’espace.
Elle monte, se dérobant tantôt sous d’épais feuillages aux changeantes nuances, tantôt sous les tapis d'une mousse veloutée, tantôt laissant voir à travers les crevés de sa robe verte, sa robuste ossature, le rocher fauve, zébré d'ombre et de lumière.
Après quatre cents mètres de cette pittoresque montée, elle s'arrête, profile sur le ciel sa longue crète aux lignes sinueuses et se couronne de forêts dont l'œil suit longtemps les dômes majestueux s’évanouissant au loin dans une brume dorée.
En face du Kuhberg et de la Gans, formant l’autre versant de la vallée, le Rothenfels, le Haardt, le Schlossberg courant du Sud-Ouest au Nord-Est, en une chaîne ininterrompue, étalent aux regards pendant plus d’une lieue, leurs rochers pourpres et leurs verts coteaux. — Du point où je me trouvais placé, je n’apercevais pas le Rothenfels ; le Haardt en ses capricieuses saillies le dérobait à mes yeux. — Mais l’éclipse de cette masse
LU pes
immense de phophyre, aux aspects désolés et tragiques, ajoutait aux charmes du paysage. Il se déroulait devant moi dans sa tranquille beauté, doux et calme comme une idylle.
À ma droite le Haardt tout ensoleillé riait, étalant sur ses flancs tantôt taillés à pic, tantôt doucement inclinés, là-bas, bien loin, presque à l'horizon la sombre draperie de sa forêt et les noirs reflets de sa futaie de chênes; plus près de moi ses vignobles, aux échalas si régulièrement disposés, qu'on dirait voir une armée grimpant à l'assaut du vieux mont. J'étais sur le Kauzenberg, un joli rocher rouge, sur lequel M. le baron von Recum a construit un pavillon qu'il mettait gracieusement à la disposition des étrangers, son successeur M. Puricelli a maintenu cette aimable tradition. À ma gauche le Schlossberg se dressait, tout empreint des poésies de la nature et de l’histoire. |
C'est là que les comtes de Sponheim, Seigneurs de Creuznach, avait bâti, vers 1270, leur demeure féodale. C'était un château-fort qui dominait la ville et la vallée de la Nahe. Le voyant si fier sur cette roche escarpée, les vaillants comtes le croyaient éternel. Mais ses murailles faites pour résister aux arbalètes et aux pierriers, s’écroulèrent en 1651, pendant la guerre de trente ans, sous les efforts de l'artillerie de Gustave- Adolphe. Cinquante ans plus tard (4689), les armées du roi Louis XIV achevaient sa destruction par l'incendie et la mine. Et le temps, complice des hommes, unissant ses efforts à ceux des Suédois et des Français, ruine tous les jours ces ruines elles-mêmes; quelques pans de murs informes, voilà tout ce qui resté du nid d’aigle des comtes de Sponheim. Mais sur ces débris, témoins de
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feuillages. Et les lierres, les vignes folles, les chèvre-
feuilles, tissent à ces restes glorieux un linceul parfumé.
Dans l'enceinte du château, sur un piédestal élevé, se dresse un lion de pierre; ce n’est pas une œuvre artistique, eile n’a rien d'imposant n1 de remarquable, et pourtant depuis six siècles, nul ne la regarde sans émotion.
Ce vieux lion a une si belle histoire que je ne résiste pas au plaisir de vous la conter.
En 1279, Jean [*, comte de Sponheim, faisait la guerre à Werner, électeur de Mayence. Les armées des deux princes en vinrent aux mains entre Grenzingen et Sprendlingen. La victoire semblait pencher pour Sponheim, quand de nouveaux renforts arrivèrent à l'Électeur ; les soldats du comte ne faiblirent pas et élevant leur courage à la hauteur du péril, ils luttèrent avec le même acharnement. Mais leurs ennemis, supérieurs en nombre, avançalent toujours et, tout à coup, Jean de Sponheim est enveloppé. C’est à ce moment que Michel Mort, boucher de Creuznach, se précipite au secours de son maitre et le dégage à force d'héroisme. Mais dans cette lutte inégale Michel succombe et paie de sa vie le salut de son Seigneur. Qu'un soldat meure en défendant son chef,
il n'y a là rien que d'ordinaire, mais qu'après l'heure du
danger le chef se souvienne du soldat, voilà ce qui restera toujours un sujet d’étonnement et d’admiration. Jean de Sponheim était un noble cœur, quand la guerre fut finie, il se souvint du pauvre soldat qui l'avait si
vaillamment sauvé et il honora sa mémoire par les
marques d’une touchante reconnaissance. Sur le champ de bataille où Michel Mort était tombé, un monument rappela longtemps son souvenir. Jean accorda aux bouchers de Creuznach, les compagnons de Michel, des franchises inespérées, et il immortalisa par un lion, symbole de la force et du courage, l’héroïsme de ce vaillant soldat. Six siècles se sont écoulés et le vieux lion de pierre profile encore sur le ciel sa pâle silhouette, il est toujours là debout, racontant aux générations qui passent, cette chevaleresque aventure où Michel Mort et le comte Jean de Sponheim furent dignes l'un de l'autre.
Puisse-t-il y rester toujours, glorifiant sur son piédestal, ces deux nobles sentiments : le dévouement et la reconnaissance. : |
La longue chaîne de montagnes et de rochers qui commence au Rothenfels pour finir au Schlossberg, porte ses plus hautes cimes à mille pieds de hauteur, mais derrière elle, séparée à peine par un pli de terrain, commence une autre chaîne aux aspects plus grandioses et plus gigantesques. C'est le fameux Hunsrücken. Ce mont formidable courant aussi du Sud-Ouest au Nord- Est, s'étale sur des lieues entières de terrain, formant d’épaisses bandes parallèles, s'étageant les unes derrière les autres, grimpant toujours plus haut et ne s’arrètant dans cette escalade des nues qu'à 2500 pieds de hauteur. |
Cet amphithéâtre de montagnes couronné de pampres, drapé de forêts, tapissé de moissons, velouté de prairies, se déroule comme un féérique décor, dont les premiers plans, inondés de lumière, dessinent leurs moindres détails avec une ravissante précision, tandis