‹ CreuznachChapitre 43 sur 103 · DIÈTE · texte numérisé non relu

DIÈTE

On lisait à Rome sur le fronton des Bains Antonins : « Entre ici libre de soucis si tu veux y trouver la guérison, celui dont l'esprit est obsédé n’y guérira point. »

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Dans les temps modernes, un des hommes qui se sont le plus occupés de l’action thérapeutique des eaux minérales, Alibert, disait : « Quand vous arrivez dans une station balnéaire, faites comme si vous entriez dans le temple d'Esculape, laissez à la porte toutes les passions qui ont agité votre âme, toutes les affaires qui ont si souvent tourmenté votre esprit. »

Bien des malades trouveront que le conseil est beaucoup plus facile à donner qu'à suivre. Il est parfois aussi difficile de déposer ses souffrances morales que ses maux physiques. Le chagrin est une robe de Nessus qu'on ne dépouille pas à son gré. Et pourtant la guérison est à ce prix. Bien des maladies sont provoquées ou entretenues par des causes morales ; dans la mesure du possible, le patient dépouillera donc le vieil homme et s’efforcera de laisser à la maison les tracas et les soucis auxquels 1l doit la perte de sa santé.

Mais qu'il parte sans crainte, si son esprit est encore obsédé à l'heure du départ, peu à peu les grands spectacles de la nature lui verseront l'oubli.

Pendant le voyage et dans la station balnéaire, tout est nouveau pour le malade, et la distraction naïît de ces impressions inaccoutumées. Un milieu nouveau entraîne des habitudes nouvelles et la vie physique et intellectuelle du patient est changée. Et rien que par ce déplacement, se trouve remplie cette indication si précise de changer les conditions au milieu desquelles les maladies se sont produites. |

La distraction est un stimulant pour tout l'organisme, elle réveille l'esprit, elle excite le cerveau et la circulation nerveuse se fait avec plus d'activité. L'énergie mo-

rale et physique renaissent, les muscles retrouvent leur

ressort, l'appétit se ranime, les digestions se font mieux et toute la machine humaine se reprend à fonctionner comme en ses plus beaux jours. Le malade recherchera pendant la cure les distractions, l'ennui lui serait fatal, il allanguit les fonctions, affaiblit l'énergie du cœur, et jette le système nerveux dans une torpeur dont je n’ai pas besoin de dire les dangers. |

« Le mouvement continu, dit Hufeland, le change- » ment de spectacle, l’amusement qui en résulte pour » l'esprit, l'air sans cesse nouveau que l’on respire, » exercent sur l’homme une action merveilleuse et con- » tribuent puissamment au renouvellement et au rajeu- » nissement de la vie. »

À côté des distractions, je place un autre élément de succès pour la cure, c'est l'exercice. L'exercice influence favorablement les grandes fonctions de l’économie, sur lesquelles il agit comme un puissant stimulant.

Il augmente la fréquence et l'énergie des battements du cœur ; les artères se dilatent et le sang afflue plus particulièrement aux muscles en contraction et cette contraction musculaire est elle-même favorable à la cireulation veineuse.

L'exercice augmente la fréquence du rythme respiratoire et bientôt après l'amplitude des respirations. Sous l'influence de cette suractivité fonctionnelle, la quantité

d'oxygène absorbé et d’acide carbonique exhalé aug-

mente dans des proportions notables. Or l'oxygène est le principe vivifiant du sang, cest le principe qui le rend apte à compléter l'organisme et à réparer ses pertes.

L’acide carbonique est le produit gazeux de l’action ultime des métamorphoses de la nutrition, ce n'est plus qu'un agent nuisible à l’organisme.

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En augmentant l’activité de la circulation et de la respiration, l'exercice développe donc les propriétés nutritives du fluide sanguin.

Une élimination plus grande de l’urée par les urines et la transpiration cutanée indiquent que les combustions organiques ont été plus actives sous l'influence de l'exereice. |

À cette dépense plus grande de matériaux correspond une absorption plus rapide, plus complète et partant un besoin de réparation qui se traduit par une augmentation de l'appétit. L'activité des fonctions digestives est stimulée mécaniquement par les mouvements du corps, par la marche, elle bénéficie du reste de l'excitation générale de la circulation.

Nous ferons pourtant remarquer que l'exercice ne doit pas être pris immédiatement après le repas, car l’afflux du sang vers les muscles détourne celui qui devrait, en ce moment, se diriger vers l'estomac.

L'exercice produit sur le système nerveux un effet de sédation qui se traduit par une régularisation plus parfaite des diverses formes de l’action nerveuse, par une sûreté et une énergie plus grande de ses manifestations.

Le fonctionnement cérébral détermine l’afflux du sang vers les centres nerveux et les échauffe ; le mouvement et l'exercice portant le sang et le calorique dans le: système musculaire et la périphérie de l'organisme, donnent une relâche, un repos au cerveau.

L'exercice méthodiquement dirigé est le meilleur moyen de maintenir l'équilibre entre l’homme moral et l'homme physique. « Si l'on veut, dit Paz, faire contrepoids aux formidables empiètements du systèmenerveux, il faut favoriser la revanche du système musculaire. »

Le malade devra consacrer une partie de ses après diner à des promenades dans les environs de Creuznach si riches en beautés naturelles ét en souvenirs historiques. Qu'il parcoure à pied cette route ravissante qui le conduit à Münster am Stein à travers le val des salines. Qu'il aille contempler le Rhingrafenstein, cette magnifique aiguille de porphyre rouge qui porte dans les nues les ruines d'un château fort. Qu'il gravisse la Ganz et, si le ciel est pur, il verra se dérouler à ses pieds et autour de lui un panorama gracieux. Qu'il s’en aille, comme en un pieux pélérinage à l’Ébernburg, l'asile de la justice, dit le peuple. C’est là qu'un des plus glorieux enfants de l'Allemagne, François de Sikingen, entouré de cœurs aussi vaillants que le sien, lutta pour la liberté religieuse. C'est de là qu'il partit pour la défendre les armes à la main ; trahi par la fortune, 1l tomba, laissant un souvenir impérissable. Dans l'Ébernburg tout vous parle encore de cette grande figure.

Que les baigneurs gravissent le Rhotenfels, l'immense masse de porphyre leur réserve des émotions de tout genre. L’ascension et la descente sont pénibles, dangereuses en certains points où le sentier côtoie l’abime, mais du sommet du roc, quels sites admirables l'œil découvre jusque dans les profondeurs de l'horizon !

Qu'ils aillent à travers la forêt visiter les ruines d’Altbaumburg imposantes encore en leur lamentable aspect. Par Bingert ou Niederhausen qu'ils gravissent le Lemberg et s'ils sont sensibles aux charmes de la nature, un féérique décor réjouira leurs yeux. Qu'ils aillent du haut du Spitzhberg admirer cette coquette vallée de l’Alzens, cest un des plus charmants points de vue des environs de Creuznach.

Et quils n'oublient pas la promenade des « drei Bücken » qui traverse le village d'Ébernburg, flâne à travers les prés, les vignobles, des collines boisées, une délicieuse forêt où le brigand Schinderanes avait un de ses repaires et vous ramène enfin au bord de la Nahe au pied du Lemberg, en face de Niederhausen.

Et quand ils seront rassasiés de toutes les splendeurs de la vallée de la Naheet de la vallée de l’Alsenz, en trente minutes, le chemin de fer les conduira à Bingen, sur les bords du Rhin. Ce fleuve, aux aspects magnifiques, que les Romains appelaient Rhenus superbus et que les Allemands nomment le père Rhin, s'étend là, majestueux, dans son grand lit, large comme un bras de mer ; nulle part il n’est si beau. Sur la rive opposée, le Niederwald, le Johannisberg, le Taunus étaient, comme un rideau de verdure, leurs côteaux chargés de pampres. Une poétique légende raconte qu'à chaque automne Charlemagne quitte, une nuit, son tombeau d’Aix-la-Chapelle et vient sur les bords du Rhin bénir les vignes. Je n'ai pas vu cette apparition du grand empereur chevau- Chant dans la nuit, mais j'ai vu le soleil bénissant de ses 1ayons les célèbres coteaux d’Assmannshaussen, de Rudesheim et de Johannisberg. À chaque instant, sur ces montagnes et sur ces rocs qui font au fleuve un si pittoresque décor, se dresse quelque vieux burg éventré, profilant sur le ciel sa silhouette mélancolique. De Bingen, partent à chaque moment des trains et des bâteaux à vapeur qui vous conduisent à Wiesbaden, à Ems, Mayence, Francfort et vous permettent des

excursions charmantes et si rapides que le soir on est rentré à Creuznach.

Si l’exercice est une prescription médicale, s’il est une

des nécessités de la cure, le malade s’y soumet avec plaisir, car il est plein d’attraits et de distractions. Promenades à plat terrain, promenades dans les montagnes, sur les rochers, dans les forêts, beautés naturelles, souvenirs historiques, tout est là réuni pour le plaisir des yeux et de l'intelligence.

Un milieu nouveau, des habitudes nouvelles, un air pur un doux climat, des distractions, de l'exercice, constituent pour la cure un ensemble d'adjuvants. Je veux même admettre qu'un certain nombre de maladies s’éteindraient dans de pareilles conditions, mais ce ne sont pour roi que des accessoires, des adjuvants de la cure ; les eaux salines en bains et en boissons, restent la partie essentielle, indispensable du traitement. Certaines personnes et malheureusement aussi quelques médecins doutant de l'efficacité des eaux, attribuent les guérisons obtenues dans les stations balnéaires au changement d'air, aux plaisirs du voyage et du séjour. Cette opinion ne repose pas sur une étude attentive des faits. Ceux qui la professent ne se sont jamais donné la peine ni de réfléchir sérieusement à cette importante question et moins encore d’aller l’étudier cliniquement dans les villes d'eaux.

Un riant paysage ne soulage nt de la goutte, ni du rhumatisme, un beau site ue guérit pas les dartres, une société agréable ne délivre pas des scrofules et tous les plaisirs, toutes les distractions que peuvent donner les stations balnéaires ne sauraient guérir une arthrite, un engorgement du foie ou de la matrice.

Si les accessoires, si les adjuvants de la cure suffisent à eux seuls à guérir les maladies, puisqu'ils sont les mêmes dans toutes les villes d'eaux, on pourrait indiffé-

remment envoyer les malades dans n'importe quelle station sans se soucier de la constitution chimique et de l’action thérapeutique des eaux qui s'y trouvent. Qui oserait soutenir un pareil paradoxe ?

Ce nest pas d'aujourd'hui que l’action des eaux minérales est connue, les livres Hippocratiques, les plus vieux qui soient parvenus jusqu'à nous, la signalent déjà. Hippocrate interprète des idées de son temps et de celles de ses prédécesseurs, dont les écrits ont disparu, dit dans son Traité des airs et des eaux : « Il est néces- » saire aussi de connaitre la qualité des eaux, qui ne ». diffèrent pas seulement par la saveur et le poids, mais » encore par leurs propriétés. »

Ces propriétés ont été mises en lumière par les études chimiques et les travaux cliniques des modernes ; aveugle qui refuse de les voir. Bordeu a pu dire avec raison : « Je regarde comme incurable toute maladie chronique qui a résisté aux eaux minérales ». Les eaux sont en effet le plus puissant modificateur de l'organisme.

Je l'ai dit déjà, les éléments de la cure sont complexes, mais je ne range pas parmi eux la foi, qui sauve pourtant. Les eaux guérissent les croyants et les sceptiques. Je place au premier rang des éléments de la cure, les eaux prises en bain et en boisson. Mais j'attache une importance extrême aux moyens accessoires, aux adjuvants dont j'ai parlé : le milieu nouveau, les habitudes nouvelles, la distraction et l'exercice.

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