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I. Village à mi-côte, près de Nancy

femme européenne, mais je ne sais pas de quel pays. Enfin il y a un opéra italien que j'honorerai peut-être de ma présence à la première représentation, parce que c'est une espèce d'obligation pour les autorités. Nous sommes toujours à l'hôtel, mais nous allons avoir une maison que le gouvernement turc a louée pour nous à un médecin italien ; je suis très pressé de m'y installer et le général aussi. On nous écorche joliment à Constantinople

Constantinople, 5 décembre 1854.

Cependant les choses s'arrangent en Crimée et il est

probable que d'ici à quelque temps on sera obligé de chaque côté de rester tranquille, pour se défendre contre l'ennemi commun qui est la mauvaise saison.

Sous ce rapport, si les Russes sont un peu plus durs que nous, nous contrebalançons, je crois, leur supériorité physique par celle de notre installation qui est complète. Chaque jour, on expédie, aussi vite qu'on peut, les grandes tentes, les vêtements chauds, les couvertures pour les chevaux ; et déjà une grande partie de l'armée les a reçus

Vous ne sauriez croire l'effet que nous fait ici la phrase sacramentelle qui commence ou finit toutes les lettres que nous recevons à l'heure où j'écris : « Sébastopol est probablement pris. » Cet effet est d'autant plus amer que l'opinion la plus répandue dans l'armée à l'heure qu'il est, c'est qu'en effet la ville peut être enlevée d'un moment à l'autre par suite d'un coup de main heureux, comme celui qui aurait pu suivre la sortie où le général de Lourmel a été si malheureusement tué, mais qu'à côté de cette chance il se peut aussi que nous soyons encore dans nos tranchées dans deux mois d'ici. Tout dépendra

du reste de la manière dont arriveront les 7® et 8*^ divisions. Si elles arrivent en bloc, de manière à pouvoir agir trois ou quatre jours après leur débarquement, l'effet moral sera d*abord énorme de chaque côté ; de plus, il est probable qu'on agira vigoureusement et que l'affaire sera enlevée. Si elles arrivent par détachements de cinq cents hommes, comme les renforts qui passent ici, depuis que j'y suis, il n'y a pas d'effet produit et, à cause des maladies journalières, dangereuses surtout pour les nouvelles troupes, de petits détachements boucheraient seulement les trous.

On croit généralement que l'on pourrait depuis longtemps prendre la ville même; mais ce qui arrête jusqu'à présent le général Canrobert, c'est qu'il ne trouve pas son armée assez nombreuse pour pouvoir, après cette action de vigueur qui coûtera probablement beaucoup de monde, battre encore l'armée russe qui est en face de nous et qu'il faudra attaquer dans ses positions, puisqu'elle s'y retranche depuis sa frottée du 5 .

Constantinople, 14 décembre 185^.

Constantinople continue à être aussi mal pavé, mais l'encombrement augmente. C'est un mouvement commercial énorme que celui qui s'y produit maintenant. Tout ce qui dans le commerce est relatif aux besoins actuels de l'armée est hors de prix. Nous laisserons ici bien des fortunes faites rapidement ainsi. Vous n'avez pas d'idée de la concurrence effrénée qui s'est produite dernièrement entre les mandataires des gros bonnets de l'armée, à propos de trois malheureuses paires de sabots, qui étaient les seules existantes à Constantinople. Il

est vrai qu'on dit qu'on en expédie de France dix mille ; maisce un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras ». Les pelisses sont aussi extrêmement chères, quoique heureusement ce soit ici le pays.

Quant aux pommes de terre, comme elles sont inconnues en Turquie, il n'y a plus que les officiers généraux qui en mangent. Un bon paysan de Lorraine ne se doute pas du succès qu'il aurait ici avec ses sabots, ses moufles, son bonnet de coton et un sac de pommes de terre.

Heureusement, le reste n'est pas en proportion et les approvisionnements en denrées du ressort de l'administration de l'armée permettent de faire les distributions avec la même régularité qu'en France et en augmentant même les rations.

Puisque j'en suis aux rations, c'est le cas de vous parler de mon fameux diner chez un pacha.

J'en ai rapporté cette conviction, c'est que les Turcs pouvaient être des barbares sous plusieurs rapports et des imbéciles sous plusieurs autres, mais qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre en cuisine. Il paraît aussi que leur fameuse sobriété n'est que de la paresse et que, lorsqu'on leur apporte sous la main de quoi manger, ils sont capables d'en remontrer à des Français de bon appétit comme moi. Le caractère distinctif de leurs repas est l'abondance de plats sucrés : il y en a régulièrement un chaque deux plats, et cela à partir du commencement. Il faut avouer qu'ils y excellent et que j'ai goûté d'une certaine crhne faite avec de la poitrine de poulet, qui est quelque chose de phénoménal.

Du reste j'ai eu un mécompte, c'est d'être servi à la française et même avec un très grand luxe d'argenterie et de porcelaine du Japon. Autre désillusion, les trois Turcs qui étaient là buvaient du bordeaux et du Champagne au moins autant que nous. J'ai supposé charitablement que c'étaient leur profession et leur grade qui leur en donnaient le droit. J'ai visité

Sainte-Sophie et j'y ai acheté, à Tintention de Tabbé, de petits morceaux de mosaïque qui tombaient des murs. C'est réellement très beau

Crimée, 22 décembre 1854.

La date de ma lettre vous dira que j'ai changé encore une fois de résidence.

Je vous dirai, pour ma part, avec franchise que, à part la tranquillité d'esprit que vous valait mon séjour à Constantinople, je n'ai pas été fâché de revenir ici, et j'y ai trouvé les choses meilleures que je ne le supposais. Si cet effet-là se produit à Constantinople et sur les gens qui ont quitté l'armée depuis un mois seulement, il doit être bien plus marqué en France.

..... En même temps que le général Canrobert nommait M. de Failly au commandement de Constantinople, le ministre confiait le même poste au général d'artillerie Larcher. Ledit général Larcher est donc venu tout naturellement nous dégommer, et en même temps est arrivée la nomination du général de Failly au commandement de la 2* brigade de la division du prince.

C'est ce que nous sommes maintenant ; nous allons changer de bivouac pour quitter l'armée de siège et aller reprendre l'armée d'observation^ où est déjà la i*"^ brigade de la division.

Le général est très content de sa nouvelle position. Il avait à Constantinople beaucoup de besogne et cette besogne n'était pas tout à fait dans ses goûts.

Quant à moi, le changement du mouvement au repos complet (j'étais obligé de rester assis au bureau toute la journée) m'aurait, je crois, rendu malade. Je grossissais à vue d'œil.

yS LETTRES DU GENERAL VANSON

J'ai été sensiblement flatté d'être remplacé dans la besogne que je fsàsais seul (tant bien que mal, il est vrai) par quatre officiers : un capitaine de marme, un capitaine d'état-major, un capitaine d'artillerie et un capitaine du génie^ plus un secrétaire civil.

Ces messieurs ont eu le toupet encore de se plaindre à moi qu'ils avaient pas mal de besogne. Quant au nouveau général, je crois qu'il n'a pas le jarret de M. de Failly qui avait la contre-partie de mon rôle et était toute la journée sur le pavé. Après avoir été relevés, nous avons pris quatre ou cinq jours pour nous équiper.

Je rapporte un caban imperméable en poil de chameau doublé en gros molleton avec collet de fourrure et boutonné à deux rangs sur la poitrine, des chemises de flanelle, des gilets de tricot, des caleçons idenij gants idem.

Comme chaussures, je ne suis pas moins complet. Les jours de froid, je puis mettre : i** des chaussettes de laine par-dessus des bas persans en laine épaisse feutrée montant jusqu'au-dessus du genou, et 2° enfin par-dessus une paire de sabots, pour la tente, une paire de grosses bottes à l'écuyère pour sortir à cheval. Et puis, grâce à ma haute position, j'ai pu avoir de Varna mes deux chevaux, mes effets et ma tente, et je couche maintenant dans mon lit.....

Sous Sébastopol, 24 décembre 1854.

Le cUmat est assez bénin pour la saison et en tout cas beaucoup plus doux que celui de Nancy, surtout l'hiver dernier à cette époque.

Le Moniteur de l'armée prétend que c'est le climat de Montélimar, mais, connaissant peu ce port de mer, nous en sommes réduits à des conjectures plus ou moins flatteuses sur les mois

de janvier et de février. En attendant, nous avons, ce soir, une belle soirée de Noël, que j'emploie, comme vous voyez, fort agréablement à vous écrire.

Pour moi, j'ai pour société, en ce moment, mes deux ordonnances, qui travaillent avec beaucoup de zèle à perfectionner une magnifique paire de sabots que j'ai le bonheur de posséder.

Relativement à ce que j'avais à faire à Constantinople, j'ai ici très peu d'occupations, et elles diminueront encore quand le second officier d'ordonnance du général sera arrivé. Il faut que vous sachiez que notre bon ministre a trouvé, dans sa haute sagesse, que ma position actuelle était préjudiciable à mon instruction (textuel). Cette opinion, que je qualifierais de saugrenue, est du 10 ou 12 octobre, et, depuis ce temps-là, j'ai un successeur officiel qui est M. le capitaine Pinoteau, détaché pour le quart d'heure au 9^ cuirassiers, à Andrinople. Ce pauvre capitaine arrivait dernièrement aussi vite qu'il le pouvait (car il paraît que les grandes routes en Turquie ne sont pas belles à cette époque), lorsqu'il s'est très malheureusement blessé en déchargeant un pistolet. Il vient d'écrire au général qu'il en a au moins pour six semaines. J'ai donc grande cTiance de rester avec M. de Failly jusqu'à mon passage dans la cavalerie

Outre ce capitaine, le général a encore un officier d'ordonnance, qui est un sous-lieutenant d'infanterie de sa brigade ; mais il est malade pour le moment, de sorte que je n'en suis que plus indispensable

Je m'amuse, dans la journée, à dessiner nos uniformes d'hiver, qui deviennent assez fantastiques. Pour vous en donner une idée, je vous dirai que le général de Failly, qui, par extraordinaire, était de tranchée le lendemain de son débarquement, a failli être arrêté par le 39^, comme Russe déguisé en Français. J'ai entendu moi-même le sergent envoyé à l'étatmajor pour dénoncer la présence d'un individu fort suspect, se prétendant général, que personne ne connaissait, et qui d'ail-

leuts était trop jeune pour cela. Il faut vous dire, pour expliquer la chose, qu'en effet M. de Failly a l'air assez jeune (il est souvent pris pour son aide de camp, tandis que, entre nous soit dit, j'ai été pris une fois pour le général). Et, de plus, on a raconté dans ces derniers temps de si mirobolantes histoires d'officiers russes se promenant partout sous des costumes anglais ou français, qu'il nous prend de temps en temps des accès de défiance qui contrastent fort avec notre peu de surveillance habituelle. Du reste, sous ce rapport, les Anglais sont de notre force, et certainement les espions russes auraient beau jeu, si, avec la publicité actuelle, les espions n'étaient pas devenus à demi inutiles. — Je n'ai pu, avant mon départ de Constant inople, voir le jeune sergent dont vous m'avez parlé. Il m'aurait fallu prendre des renseignements, nos blessés et malades étant dispersés dans sept hôpitaux, dont quelques-uns sont à trois lieues de la ville. Ils sont du resté très bien tenus. Chacun d'eux renferme des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Le général de Failly, qui ne se monte pas facilement, en était enthousiasmé et ne tarissait pas chaque fois qu'il revenait de l'hôpital

Devant Sébastopol, 31 décembre 1854.

Rien de nouveau ici, le temps continue à être très passable pour la saison. Nous avons même eu plusieurs journées réellement chaudes. Aujourd'hui dimanche, nous nous donnons (faute d'autre) le divertissement d'une grande revue des 3^, 4*^, 5^ et 6*^ divisions, à l'occasion de la distribution des premières décorations données par le général Canrobert. Il fait beau et les troupes y seront en grande tenue d'hiver, ce qui ne laissera pas que d'être assez cocasse, si la grande tenue se ressent du

LETTRES DU GENERAL VANSON ,8l

confort et du sans-gêne de la tenue habituelle. Notre infanterie n'est plus reconnaissable. Quant à moi, je suis, pour le moment, affublé d'un grand carrick à capuchon, appartenant à l'uniforme actuel du 19® bataillon de chasseurs, et qui est une très bonne chose. J'ai, en outre, un fez turc dernier modèle, souvenir de Constantinople

Devant Constantinople, 8 janvier 185 ç.

Jusqu'ici, il n'y a rien de changé dans ma position. L'officier d'ordonnance que devait avoir le général de Failly, et qui appartenait à un des régiments de sa brigade, est malade depuis notre arrivée ici ; il est parti hier pour Constantinople, mais, entre nous, sa maladie n'a rien d'inquiétant. Je crois seulement qu'il a cédé aux exhortations des médecins, en apparence pour se refaire, mais au fond pour remonter sa garde-robe. Et, au fait, il a tout le temps de faire ce petit voyage. Je suis convaincu, et c'est l'avis du général, qu'à part une boutade (assez peu probable) des Russes, nous ne ferons rien de décisif avant le mois de mars. Cette conviction peu flatteuse vient de l'état actuel du terrain, qui est peu commode pour manœuvrer ou travailler. L'hiver est peu froid, les fortes gelées rares, de sorte que les terres se détrempent. Mais le soleil est excellent et, ma foi, il

y a compensation

Nous avons reçu hier la nouvelle que le ministre nous gratifiait des capotes à capuchon, que nous portions jusqu'à présent à titre provisoire. Cette nouvelle gracieuseté a été très bien reçue, car c'est un fort bon vêtement. Nous sommes fort touchés des mille attentions qu'on a pour nous ; jamais armée n'a été choyée à ce point. Seulement, les baraques en

bois arriveront un peu tard, car je pense que nous ne passerons pas ici rhiver prochain.

Nous avons aussi appris hier l'envoi d'une brigade de la Garde. Seulement, les uns disent qu'elle restera à Constantinople avec deux ou trois divisions de réserve, d'autres affirment qu'elle arrive droit ici. C'est bien dommage de gâter de si beaux bonnets à poil ; mais en revanche, s'ils viennent ici pour se former des troisièmes bataillons, comme on l'assure, ils en trouveront qui, toute vanité à part, vaudront bien les deux premiers

C'était avant-hier 6 la Noël des Russes ; ils ont carillonné

toute la journée et même je crois qu'ils n'ont pas fait que cela, car deux ou trois ont passé la tête par-dessus les parapets pcKir nous montrer des bouteilles. On aurait pu leur en montrer autant ; mais on a eu l'impolitesse de leur montrer des canons de fusil, et l'apparition a disparu ^

Il janvier 1855.

Nous continuons, le général et moi, à passer nos soirées

en tête-à-tête, et les soirées de janvier sont longues, de sorte que, bien que nous soyons deux causeurs aussi bavards l'un que l'autre, nous en sommes l'un et l'autre à la quatrième ou cinquième édition de chacune de nos histoires ; de sorte encore que nous trouvons, à ce qu'il parait (chacun de notre côté), que c'est bien suffisant comme cela. Nous courons donc pour le moment après les distractions. Le général ne sait pas un jeu de cartes, moi je ne connais que le quarante, mais j'y suis réellement trop fort pour ne pas le décourager en commençant.

Cependant, l'autre jour, il arrive à diner avec un jeu de

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cartes et l'air d'un homme qui a trouvé une idée. Ce jeu de cartes était accompagné d'un petit manuscrit qui doit venir de quelque vieille comtesse, à l'aide duquel on crée, avec lesdites cartes, diverses récréations nommées patiences, et que (sans vouloir faire de mauvaise plaisanterie) il faut en effet beaucoup de patience pour exécuter. Ce genre de divertissement a été enterré à la première soirée, quoique j'aie paru y prendre un vif plaisir. Mais heureusement il nous est arrivé une masse de journaux. Alors, après le diner, je les lis haut pendant que le général fume un nombre indéfini de cigares. Nous tombons d'abord sur les feuilletons, ensuite sur les nouvelles d'Orient, où nous trouvons une foule de compliments à notre adresse, qui contribuent naturellement à nous mettre en belle humeur. Ensuite on se rejette sur les faits divers, puis sur les articles littéraires et artistiques et, enfin, quand nous sommes au bout du sac, sur les grandes tartines parlementaires et diplomatiques. Après quoi le général prétend qu'il lit dans sa tente les annonces ; moi, je ne les lis pas.

Devant Sébastopol, 14 janvier 1855.

Je souhaiterais bien que vous puissiez venir voisiner un

peu à nos soirées, ou plutôt j'aimerais mieux aller voisiner aux vôtres. Mais les ballons ne sont pas encore inventés; ce qui n'empêche pas qu'on ne rencontre de temps en temps ici d'intrépides (il faudrait dire de forcenés) touristes anglais, partis de Londres un beau matin pour venir voir Sébastopol et le siège. Il en est venu, trois l'autre jour dans la tranchée la plus avancée, avec la barbe fraîche, les favoris bien taillés, le chapeau gris,

des faux-cols, des parapluies, etc., enfin, mis comme, pour faire un tour de boulevard, et qui arrivent tout chauds, tout bouillants, de Londres, pour voir les Russes. On leur a assuré qu'on les voyait d'assez près dans la troisième parallèle. Ils se sont empressés de s'y transporter, avec une autorisation du général Canrobert. Grâce à cette autorisation, on leur a permis de grimper un peu sur le parapet et de passer la tête pardessus, en ôtant toutefois leur chapeau gris. Le premier qui y est monté a été salué aussitôt par deux ou trois balles russes qui ont eu pour effet de le faire redescendre en donnant les signes de la plus grande satisfaction et en s'écriant : « Aoh ! joli, joli ! je voa très bien, je remonté moa ! » Il est en effet remonté avec ses deux compagnons, au grand amusement du détachement du 39^ qui se trouvait là! Je rencontre aussi de temps en temps deux amazones anglaises, qui ont bien chacune cinq pieds, cinq po.uces, et qui sont gantées et soignées comme si elles sortaient d'un hôtel de la rue de Rivoli. Je suis très intrigué de savoir en quel endroit du camp anglais elles peuvent trouver ce confort, car ces pauvres Anglais sont joliment mal installés, grâce à la maladresse de leurs soldats; et le jeune duc de Saxe-Weimar, qui sert comme capitaine dans les Gardes, est plus misérablement nourri et logé que le plus chétif officier français. Mais ils sont tous d'une insouciance extraordinaire. Le général compare toujours leurs tranchées à des rigoles d'irrigation. Le fiait est qu'elles ne les couvrent guère plus haut que la ceinture. Ils ont d'ailleurs l'excellente habitude de passer toujours en dehors, parce qu'ils trouvent que le terrain est plus sec. Omer-Pacha est venu ici, au quartier général, il y a une douzaine de jours, et il est reparti pour Varna accélérer l'embarquement de ses troupes

Devant Sébastopol, 18 janvier 1855.

Nous avons ici depuis une quinzaine de jours un temps sec qui est bien préférable. Les baraques ne sont pas encore arrivées, mais tous les journaux les annoncent. Les tentes turques sont du reste très bonnes et complètement imperméables. En somme, pour les officiers l'existence est très supportable, surtout pour ceux qui, comme moi, étant la doublure d'un officier général ne sont ni plus mal ni mieux traités que lui. Ma's, pour les officiers d'infanterie qui montent la garde de tranchée dans les longues nuits d'hiver actuelles, la situation est tout autre et ils souffirent autant que le soldat, à part la nourriture et l'installation meilleures qu'ils trouvent en revenant sous leurs tentes. Aussi le général Canrobert commence à user largement de ses prérogatives impériales ; et c'est justice de ne pas marchander les récompenses à ceux qui font un aussi rude service.

Le plus petit de mes « recrues » de Saint-Cyr, celui à qui on avait été obligé de donner un fusil de dragon et qui était notre pupille à nous deux, Fain, vient d'être décoré ; ce qui m'a fait le plus grand plaisir. Il commandait comme sous-lieutenant une compagnie de voltigeurs du 46*^, qui est tombée sur le flanc des Russes à une des dernières sorties et les a complètement bousculés. Comme il a une frimousse de garde mobile et l'air d'avoir seize à dix-sept ans, tout le monde le choie, et le général Canrobert lui a donné, à déjeuner, une belle paire de bottes turques, qu'il est venu me montrer en sortant et qui arrivaient, à ce qu'il parait, fort à propos

Devant Sébastopol, 22 janvier 185$.

Jusqu'à présent, rien n'est en effet changé dans ma position, et la fin de mon stage d'infanterie approche beaucoup. J'ai su, il y a quelque temps, que plusieurs de mes camarades de l'armée d'Orient avaient demandé des régiments de cavalerie, ce que je ne croyais pas possible. J'ai préféré ne faire aucune demande et accepter tout simplement la place où on m'enverrait. Par conséquent, je m'en rapporte complètement au ministre, je veux dire à la Providence, d'autant plus que les demandes de ce genre ne sont pas officielles, mais officieuses. Les quatre régiments de cavalerie qui étaient à Andrinople viennent à Constantinople ; ce dont je ne suis pas fâché, car la route d' Andrinople eût été assez ennuyeuse à faire seul. La 9® division va aussi, à ce qu'il paraît, attendre le printemps à Constantinople, et je crois qu'on a raison de l'y laisser, car les nouveaux régiments qui arrivent ici fondent comme la neige. Il faut avouer aussi que le début est un peu rude pour de jeunes troupes qui n'ont jamais bivouaqué; mais les vieux soldats résistent bien. Le moral de l'armée, dont vous me demandez des nouvelles, est excellent, surtout chez les soldats, qui réfléchissent moins et qui sont admirables d'entrain, de patience et d'industrie. Il est certainement difficile de trouver un service plus rude que celui de l'infanterie du corps de siège dans ce moment-ci. Soldats et officiers sont deux jours sous leurs tentes et un jour à la tranchée. Sur ces deux jours sont prélevées encore douze heures de travail, qui souvent se font de nuit. Enfin, le reste du temps est employé par les soldats à aller à deux lieues du camp déterrer à coups de pioche des racines de vigne, pour faire du feu ; car le bois manque de notre côté et je vous assure que le plateau de Chersonèse ne contiendra à la fin

de Thiver pas un brin de bois de la grandeur d'une allumette. De plus, il leur faut aller chercher, toujours sur leur dos et par tous les temps, leurs vivres de toute nature. Eh bien, ils vont toujours de bon cœur. Les hommes de la classe qui a fini son temps au i*^"* janvier et qui sont retenus ici donnent l'exemple. Cependant, comme ils commencent à trouver, les uns et les autres, que c'est un peu long, ils rie demandent qu'une chose : c'est qu'on les lance sur la ville ; mais cela ne se fera pas encore tout de suite. On attend décidément le mois de mars.

Quand je compare le service qiie je fais avec celui que font tous ces braves gens, qui, pour la plupart, sont là par le seul fait du sort, qui n'ont aussi généralement chance d'obtenir une récompense qu'en échange d'un bras et d'une jambe et qui, au bout de leurs sept années, s'en iront seulement avec quelques infirmités de plus, vous devez comprendre que j'apprendrais la patience, si j'avais plus besoin d'en avoir.

La brigade du général se compose des 20* et 22* régiments légers (actuellement 95*^ et 97*^). C'est, dit-on, la meilleure brigade de l'armée de siège. Aussi a-t-elle le privilège de fournir un peu plus de. monde et d'occuper constamment le poste le plus avancé, situé au fond d'un ravin qui sépare l'attaque anglaise de l'attaque française. Les 39*, 46^, 74* et 5'-* léger se sont aussi fait une réputation pour des affaires heureuses ; ils occupent constamment la troisième parallèle. Mon service à moi est extrêmement peu de chose. Il consiste à aller, le matin à 10 heures, à cheval, au rapport du général de division et à monter la garde tous les six jours, avec le général, au Clocheton ; c'est une vraie garde de France, avec une petite chambre et du feu

Devant Sébastopol, 29 janvier 1855.

Le général Niel est arrivé avant-hier, d'autant plus

à propos que le général Tripier, commandant en second du génie, s'était cassé la jambe en descendant de cheval. Peut-être le siège va-t-il* recevoir une impulsion plus vive, quoiqu'il faudra bien toujours qu'on attende les Anglais, qui sont très en retard.

La formation des corps d'armée va avoir lieu au premier jour. La division dont je fais partie momentanément va recevoir pour général de division le général de Mayran, le prince étant enfin parti. Le général Camou prendra le commandement de la division Bosquet. Le général Pélissier n'est pas encore arrivé; il amène son chef d'état-major, le général Rivet. Il va y avoir à constituer trois états-majors de corps d'armée, mais cela n'aura pas d'influence directe sur nous autres, malheureux lieutenants, parce que, pour les armes spéciales, où l'avancement a lieu sur toute l'arme, le travail ne se fait pas ici et ne s'est même fait jusqu'à présent nulle part, le général Canrobert comptant sur le ministre et le ministre sur le général Canrobert.

Enfin on est arrivé à ce résultat assez bizarre que les lieutenants d'artillerie qui sont ici ne sont pas nommés, tandis que leurs camarades, qui sont restés en France, le sont depuis deux mois. Quant à l'infanterie, qui du reste le mérite bien, l'avancement y est tel en ce moment-ci que, dans beaucoup de corps, on ne trouve pas un nombre sufl[isant d'officiers consentant à passer dans la Garde.

Le colonel des zouaves de la Garde sera le colonel de Lavarande, du i*' zouaves. A propos de zouaves, les derniers journaux nous ont apporté la plus jolie de toutes les anecdotes qu'on fabrique en France sur leur compte. Si vous ne l'avez

pas lue, je vous la recommande, c'est celle qui commence ainsi : Chaque zouave a un chat, etc. La conclusion est que le chat attrape les souris et les sert toutes rôties à son maître. On fait beaucoup enrager les zouaves avec cette histoire. Le trait du zouave déguisé en cochon et enlevant un Russe à la Quarantaine est assez joli.

Je crois vous avoir promis de vous raconter la façon tragicomique dont j'avais fait connaissance avec le capitaine Goetzman, dont vous m'avez parlé. Je revenais un matin du Clocheton avec le général de Failly, qui avait été de service la veille; il ûie prie d'aller avec un hussard chercher le rapport du capitaine de la compagnie de volontaires qui avait été de service pendant la nuit, et qui avait eu une affaire assez malheureuse. Ce rapport aurait dû lui être remis déjà depuis une heure. J'arrive, en caracolant avec mon hussard, dans le camp des volontaires et demande le capitaine. On me répond qu'il est parti pour Kamiesch; puis, après quelques explications, on m'assure qu'il a dû laisser le papier au fourrier. Je me fais conduire à la tente du fourrier et le fais appeler. Ce fourrier sort, sous la forme d'un jeune homme barbu, avec un béret et un paletot de matelot, avec des sabots. Je réclame mon papier; ledit fourrier répond d'un air d'assez mauvaise humeur qu'il n'a rien pour le général de Failly. Je répète que je viens de la part du général, etc. On répUque avec une mauvaise humeur encore plus prononcée que la chose ne regarde pas le général de tranchée, mais le général commandant le siège. Afin que vous ne vous figuriez pas que nous sommes tous ici des bouledogues, il faut vous dire que le froid et le grand vent rendent peu patients dans les entretiens en plein air, surtout quand on a passé une mauvaise nuit. Je sors donc de mon caractère et, irrité des mauvaises façons de mon inférieur, je m'écrie, toujours suivi de mon hussard : « Qu'est-ce que vous me chantez } » etc. Le prétendu fourrier

devient tout rouge, et : « Monsieur, je ne chante pas, je parle ; comment vous nommez -vous? » Je décline immédiatement mon nom et surtout mes qualités. Sur quoi, mon adversaire change de toa et s'écrie : « Tiens, c'est vous ! ma riière me parle beaucoup de vous et de votre famille. » Moi, je tombe de mon haut, d'autant plus qu'après cette parenthèse nous continuâmes* à nous disputer comme des coqs, jusqu'à ce qu'un de mes camarades, qui est aux volontaires, arrive et nous fait comprendre que nou^ avons raison ou plutôt tort tous les deux. Nous nous séparons donc très bons amis, et je n'apprends qu'après Tavoir quitté que le prétendu matelot-fourrier était le capitaine Goetzman, commandant les trois compagnies de volontaires. Je l'ai revu, depuis, deux ou trois fois et nous avons été très aimables tous les deux. Il va, je crois, passer dans les zouaves de la Garde; c'est un officier très estimé

2 février 1855.

Il n'y a rien de nouveau dans notre position générale,

ni dans ma position particulière. Cependant, je me trompe sur ce dernier point. L'officier d'ordonnance du général, qui est un lieutenant du 18* léger, est revenu, il y a cinq ou six jours, de Constantinople, où il était malade. Depuis son retour, je suis par conséquent deux fois moins occupé ou plutôt deux fois plus libre, car la principale occupation ici est d'attendre au camp les événements et les innombrables notes à communiquer de l'état-major.

Nous avons pour général de division le général Mayran, au lieu du général Camou, qui passe à la 2^ division. Nous ferons probablement partie du 2* corps (général Bosquet).

Les voltigeurs de la Garde sont arrivés, il y a quatre ou cinq

jours. Ils commencent déjà à se détériorer un peu (je parle de l'uniforme, bien entendu). Je rêvais depuis longtemps de l'arrivée de la Garde. Maintenant, je rêve de celle des 1 5 000 Piémontais, auxquels malheureusement je ne puis trop

croire encore

J'ai chipé l'autre jour un autographe du général Canro-

bert, compliqué d'un autographe du général Forey. Quand je dis autographe, le mot est un peu ambitieux, mais peut-être se justifiera-t-il

Devant Sébastopol, 5 février 1855.

Quant à nous, à part quelques mauvais jours, nous

avons un hiver assez clément et qui paraîtrait certainement doux, si on le passait dans une ville. Pour les soldats, qui en passent une bonne partie à la belle étoile, il est, vous le convenez, plus rude. Cependant, à part les conscrits, tout le monde va bien, et le moral surtout est on ne peut meilleur.

Pour moi, qui suis abrité sous une bonne tente et qui, lorsque je suis exposé au froid, suis en mouvement et bien couvert, je me porte à merveille et n'ai pas encore eu la moindre indisposition, pas même le plus léger mal de dents. Le général va très bien aussi. Ma position près de lui est toujours la même, seulement, comme je vous l'ai dit dans ma dernière lettre, nous sommes deux maintenant, mais je reste l'aide de camp en chef. Mon collègue est du reste arrivé à propos, car la besogne vient de s'accroître. Le général de Mayran, notre nouveau général de division, ayant rejoint la i" brigade à Inkerman, nous nous trouvons, en notre qualité de brigade isolée, former division. Je suis donc devenu la moitié d'un chef d'état-major. Cela me procure l'agrément d'aller maintenant

tous les matins au rapport du général Forey, qui commande le corps de siège, avec les chefs d'état-major et les chefs de service des quatre divisions qui composent le corps.

Quant à l'aide de camp qui s'est blessé, il sera, après sa guérison, ce qu'il était avant, c'est-à-dire disponible

Quant à ce qui est de nos uniformes actuels, ils ont tous disparu sous l'uniforme-capote à capuchon qui recouvre tout : petits et grands, cavaliers et fantassins, la Garde même, l'adoptent

A propos d'uniforme, n'oubliez pas de m'envoyer la

description de celui d'une demoiselle de 1730 à 1780 ; un uniforme de demoiselle qui a duré trente ans doit être une rareté, et j'en fais mon compliment à celle qui l'a choisi

Devant Sébastopol, 9 février.

Il est décidé qu'on va entreprendre de grands travaux d'attaque à la droite des attaques anglaises : on battra de concert avec eux la tour Malakof. La chose est depuis longtemps en projet, mais elle est, depuis deux ou trois jours, officielle. Les 3* et 7* avec des détachements des 2* et i*"" en seront chargés. Le général Bosquet, commandant le 2* corps, commandera ce nouveau siège. Cette nouvelle destination entraînera très probablement le départ de la brigade du général pour son nouveau camp, d'ici à deux ou trois jours.

Ce nouveau travail semble prouver qu'il ne faut pas compter sur l'assaut avant un mois ou six semaines, car il présente des difficultés qui ne le cèdent pas aux premières.

Ma brigade à moi (20* et 27* de ligne) reste toujours à Bala-

klava pour couvrir ce point. J'irai probablement la rejoindre bientôt.

La Garde impériale est arrivée depuis une dizaine de jours, mais on l'a laissée à Kamiesch, où on l'emploie d'une façon assez inconvenante, selon moi, à porter des boulets jusqu'à moitié chemin de notre camp. Cette pauvre Garde n'est pas encore prise au sérieux. Les contingents de l'armée d'Orient, qu'on doit y incorporer et qui lui donneront de la vie, sont prêts; mais on n'a pas encore d'ordre pour l'incorporation.

Nous attendons, ou du moins j'attends, avec impatience, les Piémontais. Les Anglais commencent à se requinquer un peu. Il leur arrive ce qui leur est toujours arrivé : ils sont d'abord beaucoup plus mal que nous, puis avec un peu de patience et beaucoup d'argent ils finissent par être beaucoup mieux. Ils ont déjà maintenant un certain nombre de leurs baraques dressées dans leurs camps. Nous n'en avons pas encore une seule. Je parle de celles envoyées de France, car il y a depuis longtemps quelques ambulances, magasins et écuries construits avec des planches achetées à Constantinople.

En tout cas, la conduite de leurs journaux de l'opposition et du Times en particulier est ignoble. Il est impossible de parler d'une manière plus propre à détruire le moral de son armée et à remonter celui de l'ennemi, que ce journal ne l'a fait. Je vous l'avoue, je suis joliment îibsolutiste dans ce genre, en voyant les résultats produits. Si je suis jamais omnipotent, il n'y aura que le Moniteur qui pourra donner des nouvelles de l'armée et de la guerre ; les autres auront simplement la permission de reproduire. Vous ne sauriez croire combien de canards et de vanteries ridicules on imprime dans nos journaux. La comparaison de notre Moniteur de V armée à V Invalide russe n'est pas à l'avantage de notre bon sens ni de notre modestie

12 février 1855.

Hier je suis allé à Balaklava voir mon régiment. J'avais

du reste bien mal choisi mon temps, car j'ai eu un temps atroce, tandis qu'aujourd'hui il fait très beau. Rien de nouveau à vous annoncer, si ce n'est que l'organisation des deux corps d'armée a paru hier.

Mon régiment (le 20* de ligne) est de la 2^ brigade de la i'^ division d'infanterie du 2* corps (général Bosquet), et la brigade du général de Failly est la 2* de la 3*^ division du I" corps (général Pélissier).

Le général Pélissier prend le commandement aujourd'hui. Je me réjouis d'aller au rapport tout à l'heure à 8''30", parce que je ne le connais pas encore et qu'on le dit assez curieux. Le départ de la brigade du général et du général lui-même pour le camp du Moulin devant la tour Malakof est suspendu à cause du mauvais temps ; mais, comme le soleil reparaît ce matin, le départ ne tardera probablement pas.

Les Piémontais ne sont pas encore arrivés ; nous les attendons avec d'autant plus d'impatience que ce doivent être de fameux troupiers pour venir ici en amateurs. Il y a des baraques d'arrivées ; on commence, depuis deux ou trois jours, à en transporter pour les ambulances

Devant Sébastopol, 15 février 1855.

Le vent même a cela de bon qu'il a séché le sol qui était passablement détrempé en certains endroits, de sorte que les pro-

menades deviennent et plus promptes et plus agréables. Un des deux régiments de la brigade du général (le 20* léger) est parti ce matin pour son nouveau camp, sur le champ de bataille d'Inkerman. Le général ne tardera sans doute pas à le suivre, et son second régiment viendra ensuite l'y trouver. La division Dulac (4* du 2* corps) [Bosquet] a fait le même mouvement à la même heure. Cette division et la nôtre, aidées par des détachements de la 2* du 2® corps, vont attaquer la tour Malakbf à la droite des tranchées anglaises, qui se trouveront ainsi occuper le milieu des travaux français. Comme on est devenu tant soit peu sceptique, je n'indiquerai aucune durée probable à ce nouveau travail qui, comme le reste du siège, est assez en dehors des conditions ordinaires d'un siège, le grand développement rectiligne des fortifications, la supériorité de qualité et de quantité des bouches à feu de la place renversant à peu près les relations ordinaires de l'attaque à la défense. Les Anglais paraissent en avoir pris à peu près leur parti et se consolent facilement en se disant que décidément ils ne sont pas faits pour remuer la terre. Ils demandent seulement à être avertis quand tout sera prêt, et alors ils se feront tuer aussi galamment qu'à l'ordinaire.

L'armée anglaise paraît être encore ce qu'était (avec les différences du caractère national, bien entendu) notre ancienne armée, composée de volontaires commandés par des officiers de naissance. Ce sont de jolis soldats, braves jusqu'à l'absurde, supportant très franchement et avec beaucoup d'insouciance tous les risques du métier, maïs rechignant très positivement à tout ce qui est corvée. Là est la grande supériorité de nos fantassins sur les leurs : nos paysans, durs et robustes, se retrouvent ici dans leur sphère, quand il faut aller en sabots chercher, à deux lieues, un fagot de bois qu'on est obligé de déterrer sous la neige. J'avais souvent entendu parler de l'influence moralisatrice du service militaire et je ne l'avais pas trop comprise,

je l'avoue, en garnison, mais ici elle est pour moi évidente. Cette campagne d'hiver, pénible et sans compensation pour le soldat, exige chez lui un moral à toute épreuve; ce qui est convention et clinquant dans les idées et les habitudes miUtaires disparait. L'absence de bénéfices inculque, suivant moi, à l'homme, l'idée du devoir accompli uniquement parce qu'il est un devoir, en même temps que l'apparent hasard des blessures reçues de la tranchée, où le projectile qui vous tue n'est pas adressé plutôt à vous qu'à un autre, fait croire à la Providence jusqu'au fatalisme. Il n'y a pas jusqu'à l'éloignement du pays qui ne pousse au sentiment de la famille ; et c'est incroyable combien les conversations des troupiers de garde chez le général et que j'entends de ma tente, qui est voisine de la leur, roulent à peu près invariablement sur ce thème-là, combiné cependant avec les événements du jour, tels que les difficultés plus ou moins grandes éprouvées dans la confection de la soupe ou les nouvelles véridiques rapportées par un tel qui était de planton chez le général un tel et qui a entendu le capitaine qui

disait etc.

Le capitaine de Villermont, qui est nommé aide de camp du général, l'attend à son nouveau camp, et il est probable, quoique M. de Failly m'ait offert avec beaucoup de bonté de rester avec lui jusqu'à la fin de mon temps d'infanterie, en m'assurant que, tant que je voudrais rester chez lui, je serais toujours bien reçu, il est probable que j'irai, à l'époque du changement de camp, m'installer à Balaklava pour faire mes adieux au 20*. Il ne faut pas abuser des meilleures choses, et j'aitne mieux rester dans mon droit vis-à-vis de tout le monde, en retournant à mon poste réglementaire dès que je serai relevé dans mon service actuel

Balaklâva, 22 février 1855.

Depuis ma dernière lettre, le changement dont je vous parlais s'est opéré dans ma position ; je suis revenu au 20*^ le samedi 17, le général de Failly étant parti le même jour du camp du i^' corps pour aller à soii nouveau bivouac, où son nouvel aide de camp l'attendait depuis trois ou quatre jours. Nous étions de garde de tranchée le lé, et nous avons reçu cet ordre, auquel du reste le général s'attendait, à la maison du Clocheton. J'ai eu la chance dans ma dernière garde de tranchée de voir un parlementaire, cérémonie que je ne connaissais pas encore, quoiqu'elle se renouvelle assez fréquemment. En outre, j'ai parcouru la tranchée avec le général Pélissier, qui la voyait pour la première fois en détail depuis son arrivée. Quant à moi, comme c'était la quinzième ou la seizième fois que je faisais la promenade, je suis parti de là connaissant assez bien mon terrain. Voici comment se fait l'entrevue des parlementaires. Vous avez pu du reste voir déjà ces détails dans les récits publiés par les journaux.

Cette fois, il s'agissait de faire parvenir au général Osten- Sacken, gouverneur de Sébastopol, une lettre du général Canrobert. Cette lettre fut confiée à un aide de camp du général Pélissier, accompagné d'un aide de camp du général Forey, qui devait la présenter. Les parlementaires descendent de cheval à l'entrée des tranchées ; puis, à un endroit désigné pour ces entrevues, un hussard d'escorte élève au-dessus du parapet de la tranchée une lance avec fanion blanc.

Dès que la place aperçoit ce signal, elle hisse au haut d'un mât placé dans une des batteries de la Quarantaine un grand pavillon blanc. Les batteries et les tirailleurs cessent, à ces deux signaux, leur feu de chaque côté.

Le calme s'étant fait, les deux aides de camp (pendant le

98 LETTRES bu GÉNÉRAL VANSON

mauvais temps on y allait en chapeau à plumes et habit brodé, mais cette fois ils étaient en petite tenue d'Afrique) escaladent le parapet, suivis du hussard porteur de fanion, d'un trompette, d'un interprète, qui est ordinairement un caporal de chasseurs à pied qui a habité la Russie, et de deux soldats armés pris dans la tranchée, le tout dans la meilleure tenue possible, le hussard et le trompette en grande tenue : ce qui doit donner aux Russes une idée assez fausse de nos uniformes actuels; mais je les crois assez malins pour ne pas s'y tromper. Ce petit groupe s'avance jusqu'à la première embuscade russe, laquelle sort alors de son trou, et les trois ou quatre hommes qui la composent se rangent droits comme des piquets devant les parlementaires, qui s'arrêtent vis-à-vis d'eux. On cherche alors à les faire causer, mais ceux-là avaient la leçon faite, car le commandant Cassaigne leur ayant demandé combien ils étaient de chasseurs à pied à l'armée de Crimée, le caporal répondit sans sourciller qu'il y en avait 12000 dans la place et 15 000 dehors à l'armée du prince Menchikof. Pendant ce temps, les habitants de toutes les embuscades, qui sont très nombreuses, sortent de dessous terre et profitent de cet instant de répit pour se détendre un peu et se réchauffer, car il est dur, par le temps qui court, de rester douze heures dans un trou sans pouvoir ni se lever ni marcher. Aussi ces malheureux courent alors d'un poste à l'autre en tapant des pieds et en se frappant les bras contre la poitrine pour se réchauffer. Au bout de dix à quinze minutes, on aperçoit alors un grand drapeau blanc qui circule derrière les parapets de la place, puis on voit tout d'un coup sortir d'une ouverture masquée dans un rentrant trois cavaliers russes, dont l'un est porteur de ce drapeau. Les trois cavaliers descendent lentement les pentes assez difficiles qui bordent la place, font plusieurs détours, sans doute pour tromper ceux qui cherchent à deviner les chemins les plus accessibles, puis finissent par s'arrêter dans un fond à une cin-

quantaine de pas du groupe français. Le jour en question, ce fut un jeune officier de marine, en capote grise et en casquette verte, qui descendit de cheval et s'approcha en courant un peu, comme un homme qui sait qu'on l'attend déjà depuis quelque temps et qui veut s'excuser. Il salua très gracieusement à six pas, mais l'entretien ne fut pas long : il reçut la lettre, resalua et remonta à cheval. Puis, dès que chacun fut rentré chez soi, la fusillade et la canonnade recommencèrent de plus belle. Cependant, ce jour-là, comme depuis, le feu de la place fut moins vif que d'habitude. On nous a annoncé aujourd'hui officiellement un bruit qui circulait depuis trois jours. Les Russes auraient attaqué Eupatoria avec une trentaine de mille hommes et soixante-dix canons, et Omer- Pacha les aurait très vigoureusement repoussés.

Nous avons essayé avant-hier une contre-partie de cette affaire. Les différentes divisions du 2^ corps devaient se mettre en marche le lundi gras à minuit et aller surprendre, de l'autre côté de la Tchernaya, les batteries russes qui font beaucoup de mal aux assiégeants de la tour de Malakof. Mais la chose a manqué par suite d'une tourmente de neige qui a commencé au moment où nous allions nous mettre en marche. Les troupes, qui sont parties à l'heure dite, se sont égarées et ne sont rentrées à leur bivouac qu'à 6 heures du matin.

Quant à nous, notre général de brigade avait pris sur lui de ne pas bouger de Balaklava, jugeant impossible de diriger sa colonne au miUeu de la tourmente. Mais, à 5^30™ du matin, nous avons appris que nos voisins les Ecossais n'avaient pas reçu le contre-ordre et étaient à trois lieues en avant et que même deux de leurs régiments étaient quasi égarés. On a sonné aussitôt la marche de la brigade et nous sommes partis assez précipitamment pour les dégager, si besoin était, mais, quand nous sommes arrivés là, ils n'avaient devant eux que quelques cosaques. Nous sommes alors revenus de compagnie, le

iOO LETTRES DU GENERAL VANSON

mouvement étant contremandé. Il est probable que c'est une affaire complètement manquée, car une surprise ne réussit pas deux fois. Le chemin de fer anglais marche déjà sur une longueur de I 200 à I 500 mètres. Vous voyez que ce n'est pas grand'chose, mais c'est un commencement.

J'ai été très sensible à la bonne réception qu'on m'a faite à . mon retour au 20*. Je suis dans les mêmes conditions qu'avant mon départ, je remplis les fonctions d'adjudant -major et je mange à la table du colonel.

Balaklava, 25 février 1855.

Il y a eu, dans la nuit du 23 au 24, une affaire en avant

de la tour Malakof. Nous avons cherché à nous emparer d'une gabionnade, construite de nuit par les Russes en avant de notre première parallèle. Trois colonnes, les deux extrêmes du 2^ zouaves et celle du centre d'infanterie de marine, ont attaqué de nuit cette gabionnade. On s'y est battu à la baïonnette ; mais, après l'avoir enlevée, on n'a pas pu s'y maintenir. Le général de Monet a été blessé, mais n'est pas en danger. Ces troupes appartenaient à la i'^^ brigade de la 3^ division, dont le général de Failly commande la i""^. Il était en réserve et n'a pas marché. Nous sommes ici très tranquilles

Balaklava, i" mars 1855.

Rien de nouveau depuis l'affaire dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Le général de Monet, qu'on avait dû d'abord

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LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON lOI

amputer, n'a perdu que deux ou trois doigts et va assez bien. Le général Osten-Sacken a, m'a-t-on dit, écrit une lettre, destinée à rassurer sut le sort de nos prisonniers, qui sont presque tous blessés, et dans laquelle il donne des éloges à la conduite des zouaves en cette affaire. Mais je ne vous affirme pas la véracité du fait, quoiqu'il me vienne du général Vinoy. On a vu ici avec beaucoup de satisfaction la note du Montleur, relative aux indiscrétions des journaux ; mais ils paraissent généralement croire que la chose ne s'adresse qu'à leurs voisins. II est cependant assez curieux de voir les journaux de France annoncer, en tête de leurs nouvelles, les progrès de la mine dirigée contre le bastion du Mât, tandis que j'ai vu ici le capitaine du génie, qui la conduit, en faire mystère au général de tranchée lui-même, au moins en ce qui regardait son état d'avancement. Il faudrait bien qu*on s'accoutumât en France à se contenter des renseignements des siens, ou aux publications du gouvernement, quand on n'est pas personnellement intéressé dans la question

Les Anglais sont maintenant mieux installés que nous, et plus du tiers de leurs régiments sont dans de bonnes baraques avec des lits 'de camp, des poêles et du bois qu'on leur amène de Varna. En outre, ils reçoivent de nouveaux régiments. Nous commençons aussi à recevoir des chevaux d'artillerie et des mulets. Nous ne pourrons remuer que lorsque nous les aurons reçus ; et je crois rester au-dessous de la vérité en disant que nous ne serons pas très ingambes avant le milieu d'avril. Du reste, plus l'armée augmente et plus les difficultés de ce genre grandissent, car il faudra tout emporter avec soi, le pays étant complètement ruiné. C'est, sous tous les rapports, une guerre complètement exceptionnelle

Bivouac de Balaklava, 4 mars 1855.

J'ai peu augmenté ma collection cet hiver; outre que le temps n'y prêtait pas, les tenues de tous les corps se ressemblaient tellement ou étaient si peu élégantes qu'il aurait fallu opter entre le côté dramatique et le côté grotesque, lesquels ne m'allaient ni l'un ni l'autre.

Heureusement, depuis que je suis à Balaklava^ les cavaliers anglais commencent à sortir de leurs chrysalides. Nos braves alliés font maintenant des progrès journaliers dans le confort de leur installation et c'est à ne pas savoir où ils s'arrêteront. Loin de faire comme nous, qui probablement trouvons qu'il est trop tard, ils construisent partout de véritables villages de baraques; le chemin de fer marche grand train; le moindre troupier se chausse d'une paire de bottes qui montent jusqu'à mi-cuisse. Tous les officiers reçoivent du gouvernement un paletot imperméable doublé en peau de lapin blanc qui fait très bien. Enfin, ils sont sauvés et tellement bien sauvés qu'ils recommencent à se bichonner, à se brosser et à se raser avec un redoublement d'énergie. Les cavaliers ont même repris la fameuse raie de cheveux derrière la tête, qui a été adoptée avec tant de succès par la fashion française.

En attendant, nous continuons à leur faire une route, et, pour ma part, je commence à trouver que nous y mettons de la bonté, car ils trouvent parfaitement, pour porter tout leur confortable, les bras qui leur ont manqué pour porter les boulets et les munitions. Mais ils sont parvenus à persuader à eux et à nous que nous étions chacun dans notre rôle, et tout va bien. Comme nous sommes, comme toujours, pas rtial vaniteux, nous nous payons de compliments et, quant à eux, ils trouvent probablement que ce n'est pas cher.

Tout cela ne m'empêche pas de les porter dans mon cœur, comme par le passé. J'ai fait la connaissance d'un médecin de dragons-légers, qui apprend le français avec un fanatisme rare, même chez ses compatriotes. Il a la rage de me présenter à tous ceux qui parlent peu ou pas français, ce qui n'est pas commode pour la facilité de la conversation, mais je soupçonne que c'est là son but ; car alors il se met à ma place, parle en mon nom, fait force compliments aux Anglais, toujours en mon nom, et puis me traduit la chose ; je n'ai qu'à approuver du bonnet. Mais je lui pardonne tout, parce qu'il m'a donné sa plaque de shako, qui lui était devenue inutile par suite du changement d'uniforme. Maintenant que j'ai mes deux chevaux et mes cantines, je puis en effet ramasser quelques reliques ; ce que je regrette de n'avoir pu faire à l'Aima, où elles n'étaient pas rares. J'avais rapporté de la tranchée du i" février une giberne de grenadier russe tué dans la sortie du 31 janvier au i^^ février, mais, comme c'était trop embarrassant, je n'ai conservé que la grenade à triple flamme. Du reste, il va sans dire que je n'avais pas assisté à cette sortie, car le général de tranchée, qui réside au Clocheton, au centre des attaques, avait au moins trois quarts d'heure de chemin à faire pour se rendre sur le terrain où s'est faite celle-là. Quoique le général de Failly l'ait prévue et ait préparé d'avance sa réserve, nous y sommes arrivés, comme toujours, trop tard. Trop tard n'est peut-être pas juste, car la réserve dont il s'agit, et à la tête de laquelle marche le général, n'est destinée qu'à repousser une attaque sérieuse qui suivrait une de ces petites affaires, et le cas ne s'est pas encore présenté. Les sorties qui ont eu lieu jusqu'à présent n'ont jamais duré plus de vingt minutes, et l'incertitude de savoir si elles auront lieu à la droite ou à la gauche ou ailleurs oblige le général de tranchée à se tenir au centre, à égale portée des extrémités. Mais tout cela est maintenant pour moi de l'histoire ancienne, car ici nous n'enten-

dons le canon du siège que de loin, et quand le vent y prête. Aussi nous passons des revues tous les dimanches comme en garnison. Il y a changement total. Tous les soirs, à la fin de la journée, notre camp est traversé par des groupes de terrassiers anglais qui rentrent chez eux, l'habit sur l'épaule. Leurs cuisinières les attendent sur la porte avec des tabliers blancs, les manches retroussées jusqu'au coude et de grands tire-bou chons de cheveux blonds ou rouges. Ce petit peuple de travailleurs, le bruit des wagons qui roulent sur le chemin de fer, le son des cloches qui sonnent l'heure sur les bâtiments anglais du port, donnent un aspect tout à fait à part à ce coin des camps alliés. On s'y croit tout à fait chez soi, quoiqu'on voie les vedettes des cosaques se dessiner comme des points noirs à l'horizon. Mais ils nous laissent aussi tranquilles que nous les laissons de notre côté, et cela d'autant mieux qu'ils n'ont personne derrière eux jusqu'à présent

Balaklâva, 8 mars 1855.

La grosse nouvelle de ces jours-ci, mais que vous avez sue avant nous, c'est la mort de l'empereur Nicolas. Quoiqu'elle ait été plusieurs fois annoncée sans aucun fondement, elle nous a été donnée, cette fois, d'une manière si positive que j'y crois.

Avant-hier 6, à lo heures du soir, le général Campbell, qui commande les Ecossais, campés en avant de nous, est venu annoncer cette nouvelle à notre général de brigade, comme émanant de lord John Russel à Berlin. Il paraîtrait que ses Écossais l'ont accueillie par un hurrah. Quant à nos soldats, ils y sont, je crois, assez indifférents et, pour ma part, je trouve qu'ils ont raison. Car bien malin serait celui qui en donnerait

les véritables conséquences. Tous les journaux arrivés aujourd'hui, 8, nous parlent du projet de départ de l'Empereur pour la Crimée. J'avoue que j'ai du mal à y croire, d'autant plus que l'à-propos est difficile à obtenir et à calculer quinze jours à l'avance. On parle aussi ici d'une prochaine ouverture du feu, à laquelle je ne crois pas beaucoup non plus

J'ai vu arriver, il y a trois jours, deux déserteurs, dont un officier polonais. Nous avons pu suivre, depuis notre camp, toutes les phases de leur désertion. Ils se promenaient à cheval avec d'autres officiers d'artillerie russe et en face de nos positions. Ils ont feint, à ce qu'il paraît, de prendre une vedette anglaise pour une vedette russe et ont piqué sur elle. La vedette s'est rabattue sur son poste ; ils l'ont suivie^ et leurs camarades sont restés fort ébahis, sans oser les poursuivre. Cependant, comme ils ont demandé à renvoyer leurs chevaux et une longue-vue que l'un d'eux portait, en disant que les chevaux et la lunette appartenaient à d'autres officiers, auxquels ils ne voulaient pas en faire tort, leur histoire a paru un peu louche, et on les surveille de près. Ils apportaient une foule de renseignements et de plans, qui sont précieux, s'ils sont exacts

Bivouac de Bakklava, 15 mars.

On vient de me gratifier d'une tente du gouvernement pour moi tout, seul, ce qui ne m'était pas arrivé depuis Gallipoli ; aussi je me trouve dans la position d'un homme qui, après avoir habité une mansarde, se trouve tout d'un coup possesseur d'un appartement de deux ou trois pièces au premier. Je prends possession aujourd'hui même, et j'ai une table qui

ne remue pas, autre avantage. Chez le général de Failly, j'habitais bien une tente turque ; mais elle servait à la fois de bureau ' et de salle à manger, et tout le monde y était chez soi, excepté moi. Je suis donc, sous ce rapport, mieux partagé ici que là-bas. Je pousse même le luxe jusqu'à avoir une descente de lit faite avec des planches de caisse à biscuit, et un bougeoir, un vrai bougeoir qui remplace avec avantage la douille de baïonnette de mon ordonnance. Autre progrès : vu la température, je me donne le plaisir de coucher dans mes draps, au lieu de me fourrer dans mon sac de peau de mouton ; il faut y avoir passé pour bien apprécier la différence. Enfin, je fais du sybaritisme, ni plus ni moins que si j'étais dans cette bonne ville de Nancy, où les adjoints de M. le maire se déguisent en

mousquetaires

Le costume écossais de M. . . m'intrigue beaucoup, mais,

sans lui faire tort, je doute qu'il vaille les Écossais de cinq pieds six pouces, avec lesquels j'ai été, ce matin, chercher du bois pour faire des gabions. Nous y allons maintenant par régiments, depuis une fausse alerte que nous ont donnée les cosaques, qui ont eu certainement plus peur que nous. Ils se retirent du reste très civilement dès que nous arrivons.

Je ne sais si je vous ai déjà raconté comment ils nous avaient rivé notre clou, il y a environ six semaines. Le pain de munition russe que nous avions trouvé à l'Aima était si noir, qu'un mauvais plaisant eut l'idée de laisser les trois quarts d'un pain de munition français, avec une adresse, à la place que les avantpostes russes vinrent réoccuper après notre rentrée. Le lendemain, en arrivant, on trouva à la même place un petit pain blanc ave: un billet écrit en très bon français, dans lequel on nous remerciait très fort de cette attention charitable. On avait trouvé le pain de munition très bon, mais on espérait qu'un peu de pain blanc ne nous serait pas désagréable; ne fût-ce que pour changer. Je n'y étais pas, mais le fait m'a été certifié

par une dizaine d'officiers et entre autres par le chef de bataillon, à qui on avait remis le pain et le billet.

Il y a eu, la nuit dernière, une petite affaire d'embuscade au siège, mais je ne vous en parle pas, ne sachant rien de positif. Les Anglais croient à la paix, parce qu'ils la désirent en général, soit dit sans faire tort à leur bravoure, qui est hors de conteste ; mais, en véritables touristes qu'ils sont, ils connaissent maintenant suffisamment la Crimée

Balaklava, 22 mars 1855.

Je n'ai pas grande confiance dans notre diplomatie, que je ne crois pas à la hauteur de celle des Russes. L'Autriche, qui devait, disait-on, se décider au mois de mars, va continuer à rester dans le statu quo, et pendant que ces messieurs les diplomates causeront, dîneront et se reposeront de leurs fatigues, je crois que nos soldats conféreront d'une manière plus claire et plus utile. C'est du moins l'espérance dans laquelle nous vivons, quoique notre situation soit assez singulière et puisse encore se prolonger pas mal de temps. Nous sommes, les Russes et nous, très bien retranchés dans nos positions respectives et désirons, je crois, chacun, qu'il prenne fantaisie à la partie adverse d'attaquer. Je ne sais qui de nous deux perdra le premier patience ; ce qui est sûr, c'est que jusqu'à présent nous n'aurions pu commencer, quand bien même nous l'aurions voulu, parce que nous manquions d'attelages et de moyens de transport. Il paraît qu'ils commencent à arriver, mais, par compensation, presque tout le 2^ corps vient d'être immobilisé par le siège de la tour Malakof, dont je ne vous parle pas, parce que je ne la connais pas de visu.

A propos de facéties, le Journal militaire officiel d'aujourd'hui nous en a apporté une qui a été généralementt peu goûtée. On parlait depuis longtemps d'un changement dans la tenue de l'infanterie et on s'occupait, par ici, en interrogeant les soldats sur ce qui leur semblait plus commode, de la botte des soldats russes ou d'une chaussure analogue à celle dès chasseurs de la Garde, lorsque, aujourd'hui, nous arrive l'ordonnance qui proclame que les changements reconnus indispensables, après mûr examen, sont l'adoption du collet agrafé et l'adjonction des jugulaires à écailles au shako, le tout avec une augmentation de longueur dans le jupon de la tunique. Ces trois innovations sont, à ce qu'il parait, l'aggravation de trois défauts qu'on reprochait à la tenue actuelle de France > coiffure trop lourde, col trop peu commode et tunique un peu longue. On ne pouvait donc mieux réussir, aussi l'inventeur a eu un succès d'estime

Lundi, 2 avril 1855.

Il n'y a rien, je crois, de bien nouveau au siège depuis l'affaire très meurtrière, mais très glorieuse, dans laquelle le 3^ zouaves, le ii^ léger, le 7^ léger et le 4* bataillon de chasseurs ont repoussé une colonne russe six ou sept fois plus forte,, dont une partie les a pris par le flanc gauche, la parallèle anglaise qui est à la gauche de la nôtre étant très mal gardée cette nuit-là.

Je ne sais au juste ce que nous avons perdu, mais à en juger par les dimensions de la fosse des zouaves, cette affaire a été la plus sanglante de toutes les sorties déjà tentées par les Russes. Une grande croix formée en mosaïque avec de petits cailloux blancs et le numéro du régiment dessiné de même indiquait l'endroit où ont été enterrés les morts, à propos desquels

s'est reproduite l'espèce de comédie qui a lieu, chaque fois qu'il y a trêve, pour permettre à chacun de rendre les derniers devoirs aux siens. On s'est offert des cigares réciproquement, on s'est demandé des nouvelles et puis bonsoir! La scène commence, ce me semble, a être un peu usée.

Vous m'avez dit plusieurs fois que l'on était bien curieux en France de connaître l'effet produit ici par la mort de l'empereur Nicolas. Je crois vous avoir dit que nos soldats s'en étaient médiocrement occupés et qu'ils avaient jugé très sensément que cela ne leur donnerait pas une nuit de plus dans leurs lits. A part quelques politiqueurs, je crois qu'il a dû en être à peu près de même chez les officiers. On commence aussi, je crois, à trouver que les fameux diplomates de Vienne n'avancent pas vite en besogne ; ils attendent sans doute que Sébastopol soit pris, mais alors leur concours sera peu nécessaire

Vendredi saint, 6 avril 1855.

Nous tournons à la garnison d'une manière effrayante. Nous avons la retraite en musique deux fois par semaine et on vient de construire un cercle, où les officiers iront lire les journaux ; en outre, on élève des cuisines de compagnies qui sont de véritables maisons. On dirait un camp de Satory. Nos camarades du siège se moquent bien un peu de nous, mais cela n'arrête pas le brave général Vinoy dans sa manie d'embellissements. Nous avons même malheureusement les inconvénients des villes les plus civilisées, puisqu'à l'instant même il vient d'y avoir en bas du camp une quinzaine de soldats anglais blessés par un accident de chemin de fer. Un détachement du 71^ écossais revenait du co!en wagon ; il parait qu'en chemin de fer comme à cheval ils sont toujours un peu casse-

COU. En outre, ils n'ont pas su, dit-on, se servir des freins. Bref, grâce à la vitesse indéfiniment accélérée produite par la pente, quelques wagons chargés de soldats ont déraillé et se sont renversés en arrivant au bas. On a transporté les blessés à notre ambulance, où je viens de prévenir nos docteurs d'aller les soigner.

Rien, je crois, de nouveau au siège. L'événement du moment, c'est l'arrivée à Kamiesch d'une forte partie de l'armée d'Omer-Pacha, que nos vapeurs sont allés chercher à Eupatoria. Quelques mille hommes ont été déjà débarqués aujourd'hui. Je ne saurais vous dire dans quel but on les amène ici. S'il faut ajouter aux Turcs les Piémontais des gardes, la' division Herbillon et les détachements de l'armée anglaise des Indes, qu'on attend tous les jours, nous verrons arriver, ce mois-ci, des forces considérables qui, il faut l'espérer, hâteront un peu la conclusion de la grosse affaire ou du moins lui feront faire quelques progrès.

Vous comprendrez peut-être mieux que M. BourQ

que, dans notre position, on trouve assez difficilement le calme nécessaire pour dessiner en amateur. Quant au dessin d'après nature, auquel il paraît tenir tout particulièrement, il est encore plus difficile à un officier, et je pense que ce serait se poser assez maladroitement que de chercher d'après nature des motifs pittoresques dans des scènes qui sont assez graves par ellesmêmes et où surtout on a soi-même un rôle plus sérieux à remplir. C'est une chose, je crois, dont un artiste ne se rend pas bien compte ; et il fait, sans le vouloir, un peu confusion avec les épisodes de petite guerre d'un camp de plaisance.

Quant aux installations de camp, rien n'est plus simple et plus uniforme.

I. Artiste-peintre, auteur du portrait reproduit en tête de ce volume.

Lundi, 9 avril 1855,

Toutefois, ceci n'est rien en comparaison du mauvais

temps de l'hiver. Seulement, tout le monde ici est très contrarié, parce que le feu de nos batteries, qui s'est ouvert le matin sur toute la ligne, doit en être considérablement gêné, par suite de la difficulté de voir à une certaine distance. Notre éloignement du siège fait que je ne puis vous donner aucune nouvelle des résultats de cette première journée. Tout ce qu'on peut dire, c'est que nos batteries sont très belles et beaucoup mieux construites que celles du commencement du siège.

Dix à douze mille Turcs sont arrivés d'Eupatoria et sont campés à Kamiesch. J'ai été les voir samedi, il n'y avait encore qu'une division de six mille hommes. Ils ont assez bonne mine et paraissent meilleurs que ceux que nous avons ici.

On a dit que les Piémontais s'embarquent dans ce momentci ; j'ai donc l'espérance de les voir dans quinze jours d'ici, je vous en donnerai des nouvelles.

Nous avons célébré hier la fête de Pâques, en mangeant un fort beau dindon farci de marrons. Le colonel, qui aime bien ce qui est bon, s'occupe beaucoup plus de son poulailler que le général de Failly, qui ne s'en occupait pas du tout. La grande occupation du moment, c'est d'amener nos poules à pondre des œufs. On leur fabrique des nids de tous côtés, mais il faut encore que lesdits nids ne soient pas trop à portée des allants et venants, parce que les œufs s'envoleraient tout seuls.

Je continue, malgré ces bons exemples, à être aussi inutile sous ce rapport, de même que sous celui du whist, auquel le docteur et moi nous n'avons décidément pas voulu mordre

Vendredi, 13 avril 1855.

J'ai été assez surpris de voir sur le dernier Moniteur de

Vannée (du 26 mars) tous mes camarades de promotion placés dans la cavalerie, à l'exclusion de trois, au nombre desquels je figure. Des deux autres, l'un était ici au 39^ de ligne, mais est parti en convalescence; l'autre y est arrivé, il y a environ trois mois. Je ne sais que penser de cette exception, qui me contrarie un peu parce qu'elle me laisse dans un provisoire d'où j*cspérais sortir. Il faut avouer que je ne suis point heureux ni appuyé au ministère de la guerre, puisqu'on m'y oublie toujours. Quelques personnes prétendent que pour obtenir même un droit, il faut ne cesser de demander. Je serais presque tenté de le croire ; mais je suis trop loin pour aller, cette fois, plaider ma cause au ministère J'ai appris aussi par les derniers journaux qu'on augmentait les cadres du corps. Voilà par conséquent une cinquantaine de places de capitaine vacantes. Nous ne sommes que dix y ayant droit ; mais je crois que nous n'en sommes pas beaucoup plus avancés pour cela.

Je vous ai dit dans ma dernière lettre qu'on avait ouvert le feu ; il continua depuis ce moment-là, mais sans résultat décisif de part ni d'autre. Le général Bizot, qui commande le génie, a été blessé d'une balle à la tête et va mieux aujourd'hui.

J'ai été régalé aujourd'hui d'un spectacle qui m'a fait prendre patience en attendant l'arrivée des Piémontais.

Omer-Pacha est venu camper à notre gauche avec seize bataillons de l'armée turque et deux batteries d'artillerie. Parmi ces seize bataillons, il y a un bataillon de chasseurs à pied organisés et armés à la française, qui sont bien et tout à fait différents des Turcs que nous avons vus jusqu'à présent. Les autres bataillons aussi ont la physionomie de troupiers qui n'en sont pas à leur premier bivouac.

On vient de m'appeler, au moment où je vous écrivais, pour me montrer une longue file de feux que les Russes allument en face de nous, sans doute pour saluer l'arrivée des Turcs, car ces feux sont trop gros et trop continus pour être des feux de cuisine; c'est une tromperie ou une fanfaronnade.

Les Turcs ont été plus modestes, car il n'y a pas une demiheure qu'ils ont fait le petit charivari qui leur sert de retraite, et on ne voit déjà plus de lumière chez eux.

A propos de parleurs, les soldats, qui sont plus au courant de la politique qu'on ne pense, mais qui l'arrangent à leur manière, disent, en entendant le tapage étourdissant dont on nous régale depuis quelques jours, que c'est le troisième point qu'on discute ; pour peu qu'ils y mettent la même vivacité à Vienne, ils pourraient bien se prendre aux cheveux. Autre nouvelle : je crois vous avoir, dans ma dernière lettre, fait la pompeuse énumération de notre basse-cour. Trop parler nuit; nous sommes obligés de manger maintenant au moins une volaille par jour. Jj ne sais quelle maladie est venue fondre sur la gent emplumée, mais le docteur prétend qu'il n'y a qu'un moyen de les sauver, c'est de les tuer... et de les manger

Balaklava, 16 avril 1855.

Le feu continue, mais sans résultats sensibles du côté du 2^ corps. Il parait que le i" corps a enlevé plusieurs embuscades russes, et on a pu, en les reliant à nos travaux, en faire une espèce de quatrième parallèle, dont li proximité et la position inquiètent les Russes, à en juger du moins par l'acharnement avec lequel ils ont cherché à reprendre le ter-

rain perdu. Je ne vous donne ces bruits que sous toutes réserves, car je suis un peu comme saint Thomas ; mais cependant c'est probablement vrai.

De notre côté, l'événement pour moi, après l'arrivée de l'armée turque, c'est celle des hussards anglais de l'armée des Indes, qui ont débarqué ce matin. Malheureusement je suis de semaine, c'est-à-dire cloué au camp, dont je suis pendant huit jours la cheville ouvrière. Cependant, j'ai fini par trouver un moment propice et j'ai poussé un temps de galop jusqu'à leur camp. Mais j'ai été un peu désappointé, car, à l'exception des chevaux, qui sont des étalons arabes, ils ressemblent beaucoup aux autres.

Je n'ai rien appris de nouveau touchant mon omission dans la liste des lieutenants passés dans la cavalerie. Si le courrier, qui devrait arriver aujourd'hui, ne contient rien à cet égard, je me déciderai à écrire directement au ministre à ce sujet; c'est au moins le conseil que tout le monde me donne.

Notre général de brigade, qui est un général-constructeur, nous fait faire ici des établissements qui feraient croire à un séjour de dix ans : on fait des cuisines en pierres, on plante des jardins, voire même des groseilliers. On bâtit une baraque qui servira de cercle aux officiers de la brigade qui, à cet effet, se sont abonnés en commun à tous les journaux de Paris connus

20 avril 1855.

Le feu ne parait pas avoir eu un résultat bien décisif; et

la chose, je crois, la plus importante est la prise de possession d'une quatrième parallèle qui remonte à une dizaine de jours. Les Russes le sentent bien, car ils ont déjà dirigé sur ce point

plusieurs sorties vigoureuses, dont une encore dans la nuit d'avant hier, qui a été repoussée comme toutes les autres. Les. grenadiers de la Garde y ont reçu leur baptême du feu, en perdant une vingtaine d'hommes.

Pour nous, ici, nous avons eu, hier 19, un petit divertissement militaire consistant dans utie reconnaissance faite par O mer-Pacha, à la tête de onze bataillons égyptiens et turcs, de la plus grande partie de la cavalerie et de l'artillerie à cheval des trois armées. Omer-Pacha avait demandé que notre brigade l'accompagnât ; mais on ne l'a pas jugé convenable et, comme terme moyen, on a envoyé notre régiment à mi-côte en manière de réserve. De là nous avons pu voir, quoique d'un peu loin, les mouvements de la cavalerie dans la plaine.

Du reste, je crois qu'on ne s'est fait de mal d'aucun côté, malgré quelques fusées et obus lancés par nous sur des avantpostes de cosaques, qui se sont retirés avec empressement pour revenir à leur poste, dès que nous l'avons quitté. En somme, nous continuons à être dans l'expectative.

Pour nous faire prendre patience, est enfin arrivée une partie des dons nationaux, consistant en malaga, cognac et saucisson. Je ne parle pas de vingt-cinq cigares que j'ai déjà reçus, mais auxquels, à part l'attention, j'avais été peu sensible. Nos soldats ont une portion appréciable de saucisson, ce qui les réjouit fort et ce qui prouve qu'on en a envoyé une fameuse quantité. Quant à nous, nous nous offrons un petit verre de malaga, au dessert, à la santé de la comtesse de G*** et autres donateurs.

Le général de Failly a été plus favorisé et a reçu, d'une anonyme, une caisse renfermant deux ou trois déjeuners complets de chez Chevet et une centaine de cigares de la Civette. J'ai manqué en avoir une part, mais je n'ai pas eu le nez assez fin et je me suis régalé en place de quelques bataillons turcs qui ont continué d'arriver tous ces jours-ci. Un régiment de

Il6 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

hussards anglais de l'armée des Indes est aussi arrivé et des lanciers de la même armée sont dans le port. J'ai hâte de n'être plus de semaine. Du reste, il faut bien ces arrivages pour me consoler de ma déconvenue à l'endroit des Piémontais qui s'arrêtent, dit-on, à Constantinople avec l'armée de réserve. Je trouve cela très mal de leur part

Balaklava, 28 avril 1855.

En dépit du siège, nous sommes dans le calme plat le plus complet et, quand le vent nous empêche d'entendre les coups de canon, le temps est si beau et notre camp verdit si bien qu'on peut se faire un instant illusion et s'abandonner aux charmes de la belle saison. En outre, je ne suis plus de semaine et, comme je ne suis plus du régiment que par erreur, le colonel me laisse à peu près libre, de sorte que je trotte toute la journée; ce qui est fort agréable. Hier, j'ai été demander à déjeuner au général de Failly, qui m'a reçu fort affectueusement, comme toujours, ce qui ne m'empêche pas d'y être toujours sensible. Je l'ai trouvé, avec grand. plaisir, toujours aussi bien portant et même toujours de bonne humeur, malgré les préoccupations qu'il peut et doit avoir. J'ai vu en revenant le général Canrobert passer la revue des Égyptiens, qui l'ont régalé de l'air de la Parisienne; ce en quoi ils sont fort excusables puisqu'un régiment anglais, en débarquant la semaine dernière, a commis devant notre camp le même anachronisme.

Quant aux Turcs, ils sont plus avancés et j'ai entendu aujourd'hui la musique de celui de leurs régiments qui est le plus rapproché de nous, jouer : Partant pour la Syrie. Malheureusement, j'ai perdu Omer-Pacha, qui est retourné à Eupatoria avec trois régiments, deux bataillons de chasseurs et deux

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batteries. On dit que les Russes avaient fait un mouvement de ce côté; mais je ne vous donne ce bruit que sous toutes réserves, parce que le fait dont on le déduit, c'est-à-dire la rentrée d'Omer-Pacha à Eupatoria, n'est pas même sûr pour nous. Ce que je puis affirmer seulement, c'est que lui et les troupes que je viens de mentionner se sont embarqués à Kamiesch.

Le général Canrobert a passé hier en revue le 2^ corps, et aujourd'hui le i". Il aurait promis, à ce qu'on dit, de nous faire entrer sous quinze jours dans Sébastopol, par la porte ou par la fenêtre, en ajoutant que, dans le même délai, nous serons ici 80000 hommes de plus. Il va sans dire que je réponds encore moins de ce bruit que du précédent, car je ne l'ai pas entendu, et les 80000 hommes sont impossibles à forger, à moins qu'on ne compte les 50000 Turcs d'Eupatoria.

Enfin, nous verrons bien; en attendant, tout le monde reprend, quoiqu'on ait éprouvé des pertes bien douloureuses, surtout dans le siège de gauche, fait par le i^' corps. Le soldat est entretenu dans sa confiance par tous ces canards et il ira bien, j'en ai la conviction. Avec cela et Dieu aidant, nous finirons peut-être par en sortir ou par y entrer, si vous aimez mieux.

En tout cas, pour ma part, je promets de ne pas recommencer, c'est-à-dire de ne jamais faire de siège, quand je serai général en chef. Je préfère autre chose et je crois que le général Canrobert et pas mal d'autres sont de mon avis. Ce n'est cependant pas que nous en souffrions pour notre part, car nous sommes parfois honteux de notre tranquillité ici. Nous nous sommes construit un cercle, où nous recevons les journaux en commun, et un pâtissier italien vient de s'établir à côté, à la grande jubilation des gourmands

Il8 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

Balaklava, 4 mai 1855.

J'allais écrire ma formule habituelle : « Du reste, rien de nouveau. » Mais cependant il faut mentionner le succès le plus sensible que nous ayons obtenu depuis le commencement du siège. Je veux parler de la prise de neuf petits mortiers et surtout d'une ligne d'embuscades russes, dont la possession nous est, à ce qu'il paraît, très avantageuse. Ce succès, dû à l'énergie des troupes du i®"" corps et du général Pélissier, nous a malheureusement coûté cher, surtout en officiers. Mais enfin c'est un succès qui promet.

Il y a aussi autre chose sous roche, car, hier et avant-hier, on a embarqué trois bataillons écossais, une batterie anglaise et, dit-on, onze bataillons français, destinés à une expédition sur un point du littoral qu'on n'a point fait connaître. Mon régiment n'en est pas, chaque division ne fournissant qu'un régiment et le sort ou le choix étant tombé sur le régiment de zouaves de la division. Nous en sommes un peu étonnés, parce qu'en notre qualité de corps d'élite nous nous attendions à être de la première, expédition ; mais ce ne sera pas pour cette fois, du moins.

Nous mangeons du turbot de la mer Noire, lequel, comme vous le savez, était fort apprécié des gourmets romains. C'est une drôle de bête qui ressemble à une raie, mais qui a le corps de face et la tête de profil.

Il y a à Balaklava un photographe anglais qui fait, à ce qu'il parait, de fort jolis dessins. On commence à voir arriver des recrues anglaises avec les nouveaux uniformes qui, s'ils ont gagné en commodité, ont beaucoup perdu en brillant et même en élégance.

Les officiers anglais, qui sont beaucoup plus farauds que nous, prétendent qu'ils ne plaisent pas à la Reine et espèrent qu'ils ne tiendront pas. Je m'associe de grand cœur à leur espoir, car j'y perds

Balaklava, 7 mai 1855.

Je crois vous avoir dit, dans ma dernière lettre, qu'on

avait embarqué quelques troupes anglaises et françaises pour une expédition dont on cachait le but. Elles viennent, dit-on, de rentreï à Balaklava et Kamiesch, par suite d'un contre-ordre qui leur est arrivé au moment où leurs préparatifs de débarquement étaient déjà faits.

Quant à nos nouvelles, à nous en particulier, il y en a une très importante pour le camp, c'Sst l'ouverture de la baraque du pâtissier, qui a eu lieu aujourd'hui. Malheureusement, cette inauguration a été un peu prématurée. On n'a pu goûter que des gâteaux qui provenaient je ne sais d'où, mais qui certainement doivent, à mon avis, avoir eu le temps de venir de Marseille dans un bateau à voile. Heureusement que nous sommes habitués au biscuit et qu'on pouvait encore les trouver relativement tendres.

Quand je dis que nous sommes habitués au biscuit, je calomnie cependant un peu et même beaucoup l'administration. Car, depuis le commencement de l'hiver, les officiers ont presque toujours eu du pain et, depuis trois semaines surtout, on nous gratifie d'un pain de munition, dit pain d'officier, qui me paraît à peu près ce qu'on appelle chez nous le pain bis et qui est très bon.

Notre cercle est fort admiré par les visiteurs des autres divisions, quoique, chose assez remarquable, on commence main-

tenant à s'installer partout absolument comme si on voulait y rester indéfiniment. La 3^ division a maintenant sa petite salle de spectacle, où on joue !e vaudeville; et les tentes de tous lés gens industrieux (je n'en suis pas) s'entourent de jardins, où poussent des rosiers ou plus généralement des haricots, de la salade, des radis et même des pommes de terre, pour les horticulteurs fanatiques et malheureux qui n'ont pu se procurer d'autres semences.

La popote a failli dernièrement se brouiller avec celle du général parce que nos poules ont eu l'indélicatesse d'aller lui manger ses plants de salade, et il leur avait voué, lui et ses gens, une guerre d'extermination. Mais hélas ! la maladie s'est chargée de le venger trop cruellement, en ravageant tout notre poulailler, malgré les soins éclairés du médecin-major, qui prétendait les sauver, en les saignant au bec avec un vieux clou

Lundi, 14 mai 1855.

Les Piémontais ont commencé à débarquer aujourd'hui, et, comme je ne me trouvais pas de service, j'ai pu m'en régaler à mon aise. Aussi je puis dire, comme dans la chanson, que j'ai eu bien de Vagrément. J'ai vu de toutes les armes. Ce sont de jolis soldats qui se rapprochent bien plus de nous que les Anglais. La moitié des soldats et, à ce qu'il m'a paru, tous les officiers, à très peu d'exceptions près, parlent français; ce qui est fort commode et fort agréable pour nous et pour eux aussi.

Ils paraissent du reste très enchantés de cette demi-communauté d'origine et ont probablement tant lu d'éloges dans les bavards de journaux au sujet de notre installation et de notre manière de nous outiller qu'ils sont tout disposés à nous observer et à nous imiter.

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C'est à tel point qu'étant allé les voir à pied, j'avais mis une vieille paire de bottes avec mon pantalon ficelé dans les bottes à cause de la boue. Je causais avec une demi-douzaine d'officiers de bersaglieri (chasseurs à pied) et deux ou trois d'entre eux chuchotaient, en parlant de mes bottes : «Voilà une excellente chaussure, voilà une fort bonne méthode de préserver son pantalon. » Ils ont fini par me demander si on en trouvait de semblables, etc. Je ne savais plus où mettre mes bottes, et je m'en suis tiré comme j'ai pu, en prétextant que je n'étais pas fantassin.

Leurs soldats sont de même; on leur a donné les petites tentes-abris des nôtres. Mais ils ne sont pas encore habitués à s'en servir ; et quoiqu'ils n'aient pas le gousset aussi bien garni que les Anglais, il est probable que les nôtres ne leur ménageront pas les conseils.

Du reste, rien de nouveau au siège. Cette nuit, il y a eu, m'a-t-on dit, une petite sortie repoussée par nous avec avantage. On paraît n'être plus aussi sûr de l'arrivée de l'Empereur, sur lequel on a, dit-on, tiré. Moi, je crois qu'il viendra, parce qu'il change difficilement ses résolutions; et, en somme, s'il pouvait passer ici quelque temps, je crois que, pour tout ce qui n'est pas le siège, cela aurait un bon résultat, surtout si, comme on le dit, il a aussi obtenu de l'Angleterre le commandement en chef de l'armée anglaise.

En attendant, je ne m'occupe que des Piémontais; ce qui me suffit amplement .....

Vendredi, 17 mai 1855.

J'ai visité aujourd'hui, pour la première fois, le monastère de Saint- Georges, situé sur le bord de la mer, à environ

trois quarts d'heure de notre camp et dont vous avez probablement entendu parler. C'est une situation magnifique, et la vue de tous ces bâtiments intacts avec leurs chapelles, leurs arbres et leurs jardins, a été pour moi une surprise fort agréable j habitué que j'étais à ne voir que des ruines partout. Les religieux grecs me paraissent continuer à y vivre fort paisiblement, et ils sont probablement maintenant de beaucoup les plus heureux et à coup sûr les plus tranquilles de toute la Crimée.

J'avoue cependant que j'ai eu pour ma part un grand plaisir qu'ils n'ont pas partagé, c'est de voir débarquer le commencement du corps d'armée piémontais. C'est la plus jolie miniature d'armée qu'on puisse voir. Tout le monde ici en est enchanté. Tous les officiers, à de rares exceptions près, et beaucoup de soldats parlent français et nous aiment fort. Les Anglais eux-mêmes en plaisantent, et un de leurs officiers me racontait en riant que, leur ayant demandé comment ils trouvaient l'armée anglaise, ils lui avaient répondu: « Oh! nous sommes en grande admiration devant les troupes françaises et leur bonne et pratique manière de s'installer. » Cette union est certainement une fort bonne chose et aplanira sans doute les difficultés que présente toujours la réunion de troupes et de généraux différents. Rien de nouveau du reste : jon pense que l'armée ne sera pas débarquée complètement avant quinze jours

Balaklava, 22 mai 1855.

J'a lais dire que j'avais une grosse nouvelle à vous annoncer, mais avec le télégraphe électrique vous la connaissez probablement à l'heure qu'il est, quoiqu'elle soit encore récente. Le

général Canrobert a de;mandé et obtenu de quitter le commandement de l'armée pour reprendre celui de sa division, qui, comme vous le savez, est la nôtre. Je ne saurais vous dire les causes de cette détermination, qui, quoique étrange, fait honneur à ses sentiments de soldat.

Le général Pélissier Ta remplacé, et il est, dit-on, probable qu'il ne s'endormira pas. Il faut donc espérer que nous aurons bientôt quelque chose de décisif; ce qui réjouit grandement tout le monde. Les troupes s'embarquent depuis hier soir pour recommencer, à ce que l'on prétend, l'expédition de Kertch. D'un autre côté, une quinzaine de mille Turcs nous sont arrivés d'Eupatoria ; l'armée de réserve de Constantinople est presque entièrement débarquée et les Piémontais arrivent tous les jours.

Aussi tous nos camps sont fort animés, le temps est très beau et même chaud pour la saison. Il est très probable que notre division ne sera plus employée au siège, du moins d'ici à quelque temps; et c'est aussi un grand sujet de jubilation.

Quant à mon changement, je commence à en prendre mon parti et, du reste, à cet égard comme à tous les autres, je ne puis que partager votre confiance dans la Providence. Vous avez fait, je crois, la seule chose convenable à faire en me laissant l'initiative de cette demande qui ne pouvait être faite que par moi. A l'heure qu'il est, la réponse aurait eu le temps de me parvenir, mais on ne se presse pas à ce point dans les bureaux du ministère. En tout cas, je suis très bien où je suis maintenant. Et quant à la latitude qu'on me laisse et aux égards qu'on a pour moi, je ne puis que perdre à changer; aussi je m'habitue à l'idée de ne le faire qu'après la prise de Sébastopol.

24 mai 1855.

J'ai reçu ordre hier de me rendre aujourd'hui à rétat-major de notre division (i**® divison, 2^ corps) pour y faire momentanément le service, cet état-major se trouvant incomplet. Comme je vous l'ai dit dans ma dernière lettre, le général Canrobert a repris le commandement de la division; d'un autre côté, le beau temps, peut-être la rareté du fourrage pour la cavalerie, a décidé un mouvement en avant de deux divisions d'infanterie, de la cavalerie et deux parcs d'artillerie. Le général Canrobert prend le commandement de ce petit corps, de sorte que l'état-major de la i*"^ division devient un peu état-major de corps d'armée ; c'est ce qui, vanité à part, y nécessite ma présence.

Je retrouve là du reste des gens que je connais un peu, puisque j'étais en rapport avec eux quand j'étais chez le général de Failly. Le chef d'état-major est le colonel de Senneville, qui parait être un homme fort aimable ; il en a du reste la réputation. Je suis donc encore ici dans de très bonnes conditions et aussi bien placé que possible pour suivre d'une manière intéressante et instructive les petites opérations qui pourraient avoir lieu.

Le temps est magnifique, et tout le monde est dans la

joie, à notre petit corps expéditionnaire, car le pays qui est en face de nous jusqu'à la Tchernaïa est d'une si jolie verdure, par opposition à nos vieux bivouacs, dont le terrain est passablement pelé, que c'est à donner envie d'aller s'y asseoir. Les Russes du reste sont, comme vous le savez, de l'autre côté, et il n'y a de ce côté-ci que quelques cosaques qui se retirent avec courtoisie quand une centaine de Turcs se présentent et qui seront certainement aussi polis pour une trentaine de mille hommes.

Il y a eu, ces deux nuits dernières, d'assez chaudes affaires au siège du i*' corps ; mais le résultat qui n'avait pu être obtenu complètement le premier jour a été achevé hier ; seulement, il a été payé fort cher, surtout par les voltigeurs de la Garde.

Au camp de Traktir, le 28 mai 1855.

Vous aurez reçu à peu près en même temps que nous la nouvelle de la prise de Kertch, qu'on nous a annoncée hier après la messe de la Pentecôte. On peut se consoler maintenant du premier contre-ordre, car il est probable qu'on n'aurait pas mieux réussi. Comme il est possible qu'on bâtisse encore quelque canard sur le petit mouvement que nous avons fait, en voici le récit.

On savait qu'il existait de l'autre côté de la Tchernaïa, c'està-dire à 6 où 7 kilomètres en avant du camp de Balaklava, une redoute russe défendant le pont et 2 ooo à 3 000 hommes occupant différents petits camps. On avait espéré pouvoir surprendre et prendre le tout, en voyageant de nuit ; et en tout cas, comme on était résolu, pour gagner du fourrage et de l'eau, à s'établir de ce côté-là, on profita de ce changement de camp pour tenter la surprise en question. Nous partîmes à minuit età2^30™à peu près tout le monde, infanterie, cavalerie et artillerie, était à environ 2 kilomètres de la redoute, derrière un massif qui précède le plateau. Nos cinq régiments de cavalerie ont alors traversé rapidement le défilé, ont passé la Tchernaïa, puis ont dépassé au galop la redoute en se rabattant ensuite derrière pour couper la retraite, pendant que l'infanterie, qui avait posé ses sacs, arrivait aussi vite qu'elle pouvait pour attaquer de front la position. Mais les Russes, dont nous avions

I2é LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

entendu battre la diane quand nous étions massés avant de commencer le mouvement, ont décampé fort lestement en se jetant en arrière ^ /eux dans des ravins où la cavalerie n'a pu suivre. De plus, ils n'avaient dans la redoute même qu'une pièce de campagne qui a décampé encore plus vite après avoir lancé trois ou quatre boulets. Alors les batteries qu'ils ont en face de là 5ur les hauteurs se sont mises à tirer. Notre infanterie a pris le pas de charge et enlevé la position avec un élan digne d'un meilleur sort, car, lorsqu'elle est arrivée en haut, elle n'a pu trouver absolument personne. Les chasseurs d'Afrique seuls ont pu pincer une quinzaine de retardataires.

Après quoi, comme on avait beaucoup couru, on s'est reposé, en attendant les ordres du général Pélissier, qui est arrivé quelques instants après et n'a pas jugé devoir conserver la position. On a donc bouleversé la redoute et nous sommes venus camper sur notre emplacement actuel.

Les soldats s'étaient du reste consolés de n'avoir pu prendre les Russes en prenant une foule de petits objets à leur usage, que ces messieurs n'avaient pu emporter, de sorte que les amateurs anglais, qui sont accourus de Balaklava, au bruit du canon, avec leurs petits bidets, ont pu se procurer le plaisir très grand, à ce qu'il parait, d'acheter qui une vieille culotte, qui une pipe, etc.

La fameuse amazone, qui honorait de sa présence les combats de Balaklava et d'Inkerman, n'a pas non plus manqué à la représentation. Mais, en sa qualité de connaisseuse, elle a dû trouver tout assez pâle.

Les Piémontais, qui devaient couper à notre droite la retraite aux Russes, ont été en retard ; mais le malheur n'est pas fort grand et il paraît que ce n'est pas leur habitude. Ils sont maintenant campés à côté de nous et les Turcs forment derrière une très belle ligne

Au camp de Traktir, 5 juin 1855.

Nous avons été faire hier, avec la cavalerie, une grande promenade dans la vallée de Baïdar. C'est un fort joli pays, avec des bois, des jardins, de grands et beaux arbres, toutes choses qu'on a d'autant plus de plaisir à voir qu'on en est privé depuis plus longtemps et que la saison y prête davantage. Nous sommes partis à i heure du matin et nous sommes rentrés à 8 heures du soir. L'infanterie n'a guère fait plus de i8 à 20 kilomètres en avant ; la cavalerie a été une ou deux lieues plus loin. J'ai visité en revenant, avec le général Canrobert, un petit château ou maison de campagne du prince Voronzof, situé au milieu des bois dans la plus jolie position du monde.

De loin, il produit un effet très pittoresque, à cause d'un dôme de forme russe peint en vert clair et d'une décoration complète en bois peint, avec arcades, rosaces, etc.

Mais l'intérieur de la maison ne vaut pas l'extérieur : c'est probablement un simple pied-à-terre pour la saison des chasses. J'en ai rapporté un gros bouquet de roses, dont j'aurais bien voulu pouvoir vous envoyer quelques-unes en souvenir, mais c'est un peu gros. La maison était, du reste, déserte et démeublée.

Les Tartares du village de Baïdar ont paru moins effarouchés et n'avaient même pas l'air très étonnés : ce ne doit pas être là des Russes bien fanatiques.

Les Piémontais couvraient la gauche de notre mouvement. Les Russes ne se sont pas. montrés, excepté quelques cosaques sur la gauche et près de Baïdar. Le i" hussards en a sabré deux, dont j'ai vu les lances. C'est le premier engagement de cavalerie de la campagne, ou plutôt le premier engagement de cavaliers contre cavaliers, car ce n'est qu'une escarmouche de

vedettes. Au combat de Balaklava, les chasseurs d'Afrique avaient chargé une batterie, mais ils n'ont pas encore donné contre la cavalerie russe

Bivouac de Traktir, 8 juin 1855.

Les opérations ont commencé depuis ma dernière lettre, mais je commence à croire que le retour du général Canrobert à la division aura pour résultat. de nous exclure complètement de tout concours au siège; ce que du reste tout le monde prendra très bien, mais à la condition qu'on nous donnera quelque chose à faire en place, car la plus vieille division de Crimée ne peut rester oisive, tandis que les autres se battent tous les jours

Hier, 7 juin, jour de la Fête-Dieu, le 2* corps a Ctilevé à 3 heures de l'après-midi les positions les plus avancées de la place, en avant de nos attaques de droite, c'est-à-dire le mamelon Vert et les ouvrages Blancs. Nous manquons de détails sur cette affaire qui a été assez chaude; mais j'ai appris ce matin avec un grand plaisir que le général de Failly n'avait pas été blessé. Du reste, comme ce n'est pas fini et qu'il est assez hasardeux de sa nature, il faut s'en remettre pour lui aussi aux dxrets de la Providence, qui, je l'espère, lui permettront de pouvoir profiter de ses étoiles de général autrement qu'ici. Mon nouveau chef, le colonel d'état-major de Senneville, est obligé de rentrer en France par suite de sa santé qui se délabre de plus en plus; il part demain pour Paris. Il a été déjà évacué deux fois comme malade, une fois à la Dobrutcha et une fois au commencement de l'hiver. Il n'était allé qu'à Constantinople, mais cette fois il paraît décidé à obéir aux instances de tout le monde et à se remettre complètement avant de revenir.

Je lui recommande mon affaire de passage dans la cavalerie. J'espère qu'il pourra obtenir qu'on me fasse droit, après m'avoir fait subir un retard de trois mois : je demande décidément à être nommé capitaine, car ce n'est, à ce qu'il paraît, qu'à partir de ce grade qu'on compte pour quelque chose chez nous, et jusque-là, à moins d'une chance bien particulière, on vous berne de tous côtés, sans que cela vous soit compté pour rien

On nous communique a l'instant une dépêche télégraphique de l'état-major général qui annonce qu'à l'affaire d'hier, nous avons pris 62 bouches à feu et 400 prisonniers, dont 13 officiers, mais ces chiffres vous seront sans doute connus demain. Ce matin, 9 juin, un bataillon de notre division et cinq régiments de cavalerie sont allés camper à deux lieues à notre droite

Camp de Traktir, ii juin 1855.

Nous continuons à habiter les rocs verdoyants de la Tchernaïa. Seulement, deux régiments de cuirassiers, deux de dragons et le i^"^ hussards sont allés chercher un fourrage plus abondant à deux lieues "d'ici, sur la route de Baïdar. On leur a donné un bataillon du 20* pour les garder. Je crois que toute la division serait assez désireuse de suivre ce bataillon à Vernoulka; c'est ainsi que se nomme son bivouac. Puisqu'on nous refuse l'honneur de participer aux rudes opérations actuelles du siège, j'aimerais beaucoup mieux ne plus entendre l'effroyable tintamarre du canon. Bien que nous ayons eu certainement le temps de nous y habituer, rien n'est agaçant comme une canonnade sérieuse dont on ignore le but et le résultat.

Le colonel de Senneville est décidément parti et vogue sur la mer Noire dans ce moment-ci. Le lieutenant-colonel d'étatmàjor de Cornely, aide de camp du général Canrobert, le remplace jusqu'à son retour, qui n'aura pas lieu avant quatre mois d'ici. Le Ireutenant-colonel est plus âgé que le colonel; c'est un très bon homme, un peu gros, assez causeur, qui a beaucoup vu. Du reste, il se porte cornme l'ancien Pont-Neuf et est gai comme un pinson . Son prédécesseur avait aussi beaucoup voyagé, était aide de camp du général Lamoricière lors de son ambassade en Russie, puis au ministère de la guerre, etc. Je ne vous parle pas des résultats obtenus au siège. Ils sont fort importants, quoique achetés assez cher. Le général de Failly a été égratigné par un éclat, mais ce n'est pas une blessure. Mon ex-collègue Harent, son officier d'ordonnance, est blessé d'une balle ; mais j'ai appris hier avec un bien grand plaisir qu'on espérait l'en tirer

Camp de Traktir, le 16 juin 1855.

J'ai enfin vu arriver le Moniteur de Vartnée, qui annonçait mon passage dans le 6^ cuirassiers. Vous l'avez su sans doute en même temps que moi, si vous ^vez eu la patience de consulter cet estimable journal jusqu'à présent. Tout le monde ici prétend que je vais devenir chanoine ; et jusqu'à présent la vie des cuirassiers, en Crimée, donne assez raison à la supposition. En tout cas, comme je n'aurai ni casque, ni cuirasse, il est sûr que, en profitant des ménagements qu'on a pour eux grâce à leur armure, je ne serai pas exposé à me fatiguer beaucoup. Du reste, je n'ai pas encore reçu d'avis officiel, mais cela ne saurait tarder.....

Aujourd'hui le général Bosquet quitte le siège Malakof et

vient nous rejoindre avec les 2' et 4^ divisions du 2* corps et avec la division Herbillon (i""* du 3*). Nous avons donc ici quatre divisions françaises d'infanterie , neuf régiments de cavalerie et une artillerie assez nombreuse, plus les Piémontais et ks Turcs.

Je ne sais si nous sommes destinés à faire quelque chose avec tout cela ; mais en tout cas nous avons attrapé le bon lot, en ce sens que nous voilà en rase campagne et en plein, soleil, deux choses qui valent infiniment mieux que ces gueuses de tranchées.

Les bruits de Tétat-major du 2^ corps sont qu'on ouvre le feu demain 17 et que le 18, les 3* et 5* divisions du 2^ corps et la garde, le tout sous le commandement du général Regnault de Saint-Jean-d'Angèly, attaqueront la tour Malakof. Toutes mes nouvelles ne vous serviront qu'à une chose, c'est ' à apprécier l'exactitude ou l'inexactitude des bruits qui courent dans une armée au sujet des événements les plus prochains, et cela chez les gens les mieux en mesure d'être renseignés

Je continue à me plaire à l'état-major de la i*^^ division, où j'apprends pas mal de choses intéressantes sur des hommes ou sur des choses qui seront probablement l'objet de bien des discussions plus tard. Notre nouveau chef d'état-major, qui a été l'aide de camp du général Canrobert depuis le commencement de la campagne, est curieux à entendre sous ce rapport.

Le général de Failly va toujours bien et ne vient pas avec nous, sa division, qui est la 3^, restant au siège. On espère, du reste, que la campagne touche à sa fin et on augure généralement bien des opérations qui vont s'ouvrir; en tout cas, ce n'est pas la bonne volonté qui manque chez personne.

On publie sans doute actuellement plusieurs versions sur les motifs de la démission du général Canrobert. Voici la vraie.

Le général s'est retiré, non pas parce qu'il ne s'est pas trouvé de taille à porter le commandement en chef, mais parce qu'il n'a pu obtenir l'acquiescement des Anglais à son plan, qui était, en maintenant un corps devant Sébastopol, de marcher sur Simféropol par la vallée^ du Cangar et de Salghir. Simféropol occupé et l'armée russe battue, Sébastopol devait finir par tomber tout seul.

Beaucoup de gens regrettent ce plan, mais le succès décidera

Au camp de Traktir, le 23 juin.

Nous continuons, comme vous voyez, à ne pas bouger ; et l'insuccès de la tentative faite l'autre jour sur la tour Malakof ne contribuera sans doute pas beaucoup à nous rendre plus mobiles.

Nous n'en regrettons tous que plus vivement qu'on n'ait pas adopté le plan qui consistait à aller combattre l'armée russe en rase campagne et à armes égales, aux environs de Simféropol. L'affaire serait probablement décidée maintenant ; mais, comme diraient les Turcs, c'était écrit.

En attendant, l'événement le plus intéressant de la semaine, pour moi, s'entend, c'est que j'ai eu l'honneur, hier, de déjeuner à la table du général Canrobert. J'avais été envoyé, le matin, voir ce que voulaient dire quelques coups de canon tirés du côté des Piémontais, qui faisaient alors un petit mouvement en arrière; et le général m'a invité pour ma peine.

Ce n'est plus un général en chef, mais il est encore si près de son ancienne splendeur que je ne classe pas moins mon déjeuner au nombre de mes souvenirs gastronomiques. Le général a conservé la superbe tente turque que lui a donnée le sultan et sous laquelle on peut être une quarantaine à table.

Tout rintérieur est doublé d'une étoffe turque à grands ramages de couleurs vives, avec une grande portière pourpre et or, qui sépare, au fond, la salle à manger d'une espèce de petit boudoir ou divan. Le service de table est l'ancien service du général, tout en vaisselle plate d'argent, et il n'y a guère que les timbales de vermeil remplaçant les verres qui rappellent les usages du bivouac.

Je dois pourtant avouer que la partie culinaire proprement dite n'est pas à la hauteur de cette espèce de luxe. C'est cependant un soldat du 20* de ligne, assisté d'un chasseur à pied et d'un zouave, qui tient les fourneaux.

Le menu se composait d'un lièvre attrapé avant-hier à la course par les zouaves du i*'^ régiment. Ce lièvre s'était égaré dans le camp et avait traversé notre propre bivouac, poursuivi par une telle foule et avec de tels cris qu'une des juments du colonel de Senneville a arraché ses deux piquets, est partie à fond de train et a fait la plus jolie culbute dans une corde de tente.

Le lièvre a été du reste déclaré manqué, et le reste ne m'a pas frappé. Parmi les convives ordinaires, se trouvait le vieux colonel d'état-major de La Tour du Pin, dont je vous ai peut-être déjà parlé. Il a depuis longtemps, dans l'armée, une grande réputation d'excentricité, à cause de la rage avec laquelle il recherche, à ses frais, tout ce qui est plaies et bosses. Il est tout à fait sourd et ne voit pas très clair, est très riche, en retraite depuis trois ou quatre ans et ne manque pas un coup de fusil, dans quelque coin de l'Europe qu'il se tire. Son malheur est quand il s'en tire de deux côtés à la fois. A l'affaire du cimetière, au siège de gauche, le mois dernier, il était resté accroché par son ceinturon à un paquet de gabions.

A l'attaque de Malakof, ces jours derniers, il a été contusionné par un éclat de bombe et a reçu un très léger coup de sabre au front. Si nous étions encore au bon vieux temps, il

passerait certainement pour ensorcelé, car c'est un vrai mincie qu'il n'ait pas encore été tué. Il appelle cela chercher des distractions, tout en se plaignant modestement de n'être plus capable de faire quelque chose de plus utile. Mais, en somme, s'il veut écrire plus tard, c'est un des hommes qui pourront le plus savamment parler de visu..,..

Au camp de Traktir, 30 juin 1855.

Quant à nous, nous ne déménageons pas et tenons, à

ce qu'il paraît, à notre maison de campagne, car on ne parle plus des grands projets d'expédition du mois d'avril ; à moins cependant que la mort de lord Raglan, arrivée hier, ne fasse changer la tournure des affaires.

Je crois vous avoir dit déjà qu'il avait été le seul obstacle au mouvement sur Simféropol. Ce mouvement est du reste éventé maintenant. Mais, comme l'expédition de Crimée était bien autrement éventée, quand on l'a faite, ce ne serait pas, à la rigueur, un obstacle insurmontable.

Quant au siège, il marche plus modérément depuis que les moyens violents et rapides n'ont pas réussi ; mais, tant que la ville ne sera pas investie, ce ne sera pas un siège, ce sera une série de chocs entre des assaillants armés de fusils seulement contre des défenseurs fortement retranchés et munis d'un luxe de canons incroyable. Il faut avoir d'aussi braves soldats que les nôtres pour n'être pas encore désabusé à cet égard, puisqu'il me semble démontré que notre artillerie ne peut arriver à prendre la supériorité sur celle de la place.

On construit cependant, dans ce moment-ci, une batterie qui empêchera, pense-t-on, la marine russe de venir abîmer nos tranchées et nos colonnes d'attaque par ses formidables

bordées, qui ont coûté si cher à la 3^ division. Cette batterie, destinée à supporter un feu extrêmement violent et venant des trois quarts, de sa circonférence, se construit avec toute la solidité que nécessite sa position. Les Russes nous en ont du reste remontré sous ce rapport-là, car, au dire des officiers du génie et d'artillerie eux-mêmes, nos travaux ne sont que la miniature des leurs comme dimensions et force de résistance. . .

10 juillet 1855.

Je ne sais comment je me suis expliqué dans la lettre dont vous me parlez, pour vous faire croire que je demandais à être nommé capitaine, La démarche aurait en effet quelque chose d'original, mais je crois que j'aurais quinze ans de grade de lieutenant que je ne la tenterais pas.

Je suppose qu'en imitation du général de Failly, qui, dans les moments où son métier de général de brigade lennuyait un peu, avait l'habitude de s'écrier : Je demande à passer général de division, je me serai aussi écrié dans ma lettre : Je demande à être nommé capitaine. Aussi, je suppose que vous avez compris la plaisanterie, quoique votre phrase ait l'air d'être très sérieuse.

Du reste, pas grand'chose de nouveau. Nous avons fait un petit changement de camp, auquel nous avons gagné un bureau pour y élaborer la masse énorme de paperasses, sans lesquelles il paraît qu'une armée ne pourrait plus marcher. J'ai même attrapé, pour ma part, un fauteuil , fabriqué avec un vieux tonneau, dont on a scié le quart en renfonçant un des bouts. Le siège est moelleusement rembourré de foin et couvert d'un vieux fond de sac à distribution. Ce fauteuil fait l'envie

13e LETTRES DU GENERAL VANSON'

de tous les bureaucrates mes collègues, qui ont l'avantage de me voir dessus.

Mais, malheureusement, mon siège est le seul qui se soit sensiblement amélioré, et celui de la tour Malakof est toujours assez lent et assez peu divertissant. Nous espérons toutefois qu'on n'accusera plus les Français de manquer de patience et de se rebuter devant les difficultés qui ne tombent pas au premier choc.

Du reste, l'état sanitaire et même moral de l'armée n'en souffre pas trop. Je dis même moral, parce que les espérances sont un peu reculées, mais le soldat est toujours de bonne humeur. Nous avons maintenant dans la division un théâtre, qui est très suivi et où il se produit des éclats de rire formidables qu'on doit entendre jusque dans Sébastopol, quoique nous en soyons loin. Les banquettes sont en terre, ce qui n'empêche pas qu'on y paye aussi cher qu'aux Français ; mais c'est au profit des blessés

Camp du Moulin, 17 juillet 1855.

Je ne vous cacherai pas que les rapports russes rentrent

plus dans mon système que les nôtres, et, selon moi, ils valent certainement beaucoup mieux que leur mauvaise réputation. Ils sont certainement écrits au point de vue russe et avec l'arrière-pensée de la publicité, mais il n'y a pas trop de lyrisme et ils sont toujours très convenables pour tout le monde.

Cela n'empêche pas ces messieurs d'être, à ce qu'il parait," extra ou ultra Français dans leurs conversations pendant les armistices.

J'entendais dernièrement le colonel Resson, major de tran-

chée de l'attaque de droite, raconter différentes conversations qu'il a eues avec eux et qui sont assez curieuses. Le général Totleben, qui s'est fait de la défense une si belle réputation d'ingénieur, avoue, à c# qu'il paraît, assez volontiers son nom et distribue des cartes de visite ; ce qui le console, dit-il, en tout cas, c'est que, bonne ou maie chance, il a l'intime persuasion d'être dans six mois à Paris, qu'il préfère même à Sébastopol. Espérons que nous y serons en même temps que lui.

Un autre, un prince en of quelconque, général de division, qui a l'air d'un grand diable et se coiffe de travers, parle très haut et avec une affectation d'expressions plus ou moins familières et particulières aux troupiers.

Il pose évidemment en Français devant les soldats qui sont là, faisant leur triste besogne de fossoyeurs et qui commencent à le surnommer le prince Blagosof. Il était, dit-il, en permission de quarante-huit heures lors de la prise du mamelon Vert, ce qui prouve certainement beaucoup de nez de sa part. Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce sont presque toujours les mêmes personnages qui se retrouvent en présence par suite de leurs fonctions spéciales ; ils en sont arrivés à se connaître et à devenir de plus en plus de vieilles connaissances, se cherchant réciproquement pour se demander des nouvelles de leur santé

Devant Sébastopol, 21 juillet 1855.

Je suis encore à la veille de changer de position. On réorganise dans ce moment-ci les états-majors divisionnaires et je pense qu'on pourra se passer de moi. Je vous avoue que je regretterai moins ce changement que mon départ de chez le général de Failly, et je ne suis pas fâché du tout de goûter de la cavalerie. Je me crois, sous ce rapport, dans une position

très indépendante. Je suis resté à Tétat-major de la division volontairement et uniquement pour rendre service : je n'y suis pas porté présent, tandis que je suis porté présent aux cuirassiers. Je n'ai absolument rien à gagner ici, d'un côté ni de l'autre. Il est naturel que, dans nos régiments, on ne s'occupe pas de nous, quand ce ne serait que parce que nous y paraissons peu ou pas. Dans les états-majors, on affecte, tout en nous priant d'y venir, de considérer notre présence comme de contrebande et sans conséquence. On laisse aux colonels des régiments à faire des propositions en notre faveur.

Il résulte de ceci que, quoique les lieutenants d'état-major, qui étaient au nombre de vingt, aient eu une proportion beaucoup plus forte de tués et blessés que tous les antres officiers du corps (puisque, entre autres, parmi les tués, il n'y a que deux officiers d'état-major qui l'aient été et ce sont deux lieutenants), cependant on nous laisse en présence de quatre-vingts places de capitaine vacantes sans en remplir une seule, quoique nous ayons depuis six mois le temps nécessaire, qu'on n'attend même plus dans l'infanterie.

Et, quant aux décorations, à part un de nos camarades qui, outre son mérite et une blessure, était aide-major de tranchée et surtout aide de camp du général Forey, personne n'en a eu, tandis que dans le moindre régiment de cavalerie, qui n'a jamais entendu un coup de canon, on en donne deux ou trois. Légion d'honneur ou Medjidié, pour la classe des lieutenants, qui est moins nombreuse que la nôtre.

Pour toutes ces raisons et aussi parce que je suis le dernier de ma promotion resté dans l'infanterie et le premier qui y sois arrivé, je n'hésiterai pas, dès que mon remplaçant sera arrivé (c'est un chef d'escadron récemment nommé qui vient remplacer le capitaine que j'étais censé suppléer provisoirement), à faire mon paquet et à aller me reposer au 6^ cuirassiers — qui, du reste, ne se reposera peut-être pas toujours —

en attendant, dans ma position normale, que je passe capitaine à l'ancienneté

Toutefois, je reste enchanté d'avoir passé deux mois à l'étatmajor de la division Canrobert, où j'ai appris à connaître des choses et des hommes assez- curieux et où je n'avais que des relations agréables. Si on voulait m'attacher régulièrement à un état-major, c'est certainement celui que je préférerais, après toutefois celui du général de Failly, quand il sera général de division; ce qui, j'espère, arrivera l'année prochaine.....

Devant Sébastopol, 26 juillet 1855.

Je vous écris un mot, au moment de me mettre en route avec toute ma caravane pour rejoindre le 6* cuirassiers 4 Baïdar . Le général Canrobert m'a invité, ce matin, à déjeuner ; ce qui m'a retardé jusqu'à présent, i heure de l'après-midi. Aussi je ne pourrai aller jusqu'à Baïdar aujourd'hui; je camperai en route près du camp du général de Failly, sur la Tchernaïa, et j'irai lui demander à diner aujourd'hui.

Je voudrais bien pouvoir passer devant vos fenêtres pour vous faire admirer mon équipage : moi en tête sur un grand cheval blanc et, derrière moi, un cuirassier conduisant un cheval gris suivi d'un fantassin conduisant un cheval jaune ; moyennant quoi nous pouvons, les trois hommes et les trois bêtes, loger partout où nous trouverons vingt pieds carrés de gazon et une source.

Le général Canrobert a eu la bonté de me donner, sans que je le lui demande, une lettre de recommandation pour mon colonel, de sorte que je m'en vais dans de bonnes conditions. Malgré cela ou peut-être à cause de cela, j'ai, depuis hier

que je fais mes adieux, une espèce de serrement de cœur, que cependant vous concevrez, surtout en pensant que je laisse dafis un fichu endroit beaucoup de braves gens que je voyais tous les jours depuis seize mois. Mais il faut espérer que j'en reverrai la majeure partie.

Je vous ai annoncé, à ma dernière lettre, la triste nouvelle de la blessure de M. de Villeneuve. Ce pauvre garçon est mort la nuit suivante, avant que j'aie pu le voir : la langue, étant atteinte, s'est enflée et l'a étouflPé; du moins c'est ce qu'on m'a dit. Je ne l'avais jamais que très peu connu et je l'avais bien perdu de vue depuis plusieurs années, mais cependant sa mort m'a aflPecté, parce qu'il paraissait, humainement parlant, mériter mieux...

Le général Canrobert disait à déjeuner qu^ sa mort, celle du fils de M. Roger (du Nord) et celle de M. Romieu, le fils du préfet excentrique et auteur de VÈre des Césars, trois morts qui viennent de se succéder à quelques jours d'intervalle, feraient impression dans une certaine société à Paris, où eux ou leurs familles marquaient.

M. Romieu était lieutenant de zouaves au régiment qui fait partie de la division ; c'était un très joli et très bon officier. Il a été tué d'une balle dans les reins, en traversant un boyau peu défilé, qu'un lieutenant du génie a été assez maladroit pour faire traverser sans nécessité au général Canrobert, quelques instants après. Heureusement, il ne lui est pas arrivé malheur et maintenant le boyau est terminé et n'est pas plus malsain qu'un autre.

On distribue des cuirasses à l'infanterie pour certains postes ou certaines opérations du siège. C'est une idée qui obtient généralement, à ce que je crois, peu de succès chez les officiers et chez les soldats qui cachent leurs cuirasses partout. Une autre chose qui a obtenu aussi peu de succès, c'est le fameux chiffre de 14 000 hommes du Moniteur j qui est, il faut l'espérer.

une faute d'impression. C'est d'une exagération maladroite et peu digne ; le but est sans doute louable, mais il est manqué, je crois

Baïdar, 31 juillet 1855.

Je suis arrivé au 6^ cuirassiers depuis avant-hier. J'ai trouvé le régiment dans un charmant bivouac, au milieu d'un bois, donnant sur les deux oreilles pendant que les hussards et les dragons nous gardent

Bivouac de Baïdar, 17 août.

Je VOUS écris du nouveau bivouac, que nous occupons depuis ce soir et qui n'est pas à plus de trois quarts de lieue du précédent. Je suis encore mieux installé qu'à l'autre et ma tente est sous deux grands chênes, qui me garantissent complètement du soleil du mois d'août. Hier a eu lieu, sur la Tchernaïa, une attaque des Russes sur nos positions, qui a été, à ce qu'il paraît, repoussée avec succès. Nous avons été à cheval une partie de la journée, étant prévenus par les Tartares qu'on devait aussi nous attaquer ; mais nous en avons été pour notre peine, et il est probable qu'ils en ont pour quelque temps,....

Forêt de Baïdar, 20 août 1855.

Rien de nouveau dans notre position personnelle, si ce n'est des reconnaissances et quelques marches et contremarches.

-•^TïT-

dans lesquelles, en notre qualité de grosse cavalerie, nous ne voyons jamais autre chose que le dos des dragons, qui sont un peu moins lourds que nous, mais qui cependant eux-mêmes ne voient rien non plus ; de sorte que nous rentrons toujours chez nous sans savoir de quoi il s'est agi. Du reste, il paraît que nous n'avons en face de nos avant-postes que des vedettes cosaques, qui ne se laissent jamais approcher. A part cette absence totale d'intérêt sous le rapport des opérations, nous sommes on ne peut mieux campés dans les pelouses d'une espèce de jardin anglais qui est à la porte de Baïdar.

Les journaux vous ont appris plus que je n'en sais moimême sur l'affaire du 16. Vous pourrez voir que le général de Failly y est encore cité en première ligne parmi les généraux de brigade, ce qui ne me fait que mieux sentir la perte que j'ai faite en le quittant.

Près du Monastère, 28 août 1855.

J'ai fait, avant de quitter Baïdar, une course de nuit à quatre lieues en avant de nos avant-postes, avec quinze cuirassiers de mon peloton et dans un pays dé montagnes honoré des visites de messieurs les cosaques, mais je n'ai pas eu l'honneur d'en rencontrer un seul. Je suis revenu avec un guide tartare, le fils du chef, que j'ai bien voulu accepter à la place de son père.

n s'agissait de porter une dépêche à un vapeur de guerre français stationné de l'autre côté du col de Farons. C'est une assez drôle d'expédition pour de la grosse cavalerie et mon maréchal de$ logis jurait qu'il n'avait jamais vu ses pauvres bêtes dans de pareils chemins, mais mon cheval et moi, qui avors été fantassins, étions sans pitié. Voilà probablement ce à quoi se bornera ma carrière dans la cavalerie, car, dans un mois à

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six semaines, on doit nous rembarquer pour passer Thiver en

Turquie.

Bivouac du Monastère, i" septembre 1855.

Les deux succès de Traktir et de Sveaborg ont dû

être connus à Paris pendant votre présence, et coïncider presque avec la visite de la reine Victoria. J'espère qu'en revenant vous ferez un petit journal à mon profit. Vous avez, pour ce moment, plus de choses à raconter que moi, car nous sommes à une des extrémités du plateau, ne voyant que quelques camps d'artillerie ou du train, isolés comme nous pour être plus à portée des abreuvoirs, et la mer dans le lointain.

Comme je suis de semaine depuis le lendemain de notre arrivée ici, je n'ai pu encore me promener et j'en suis réduit à cette seule vue

Je crois, du reste, qu'il n'y a rien de nouveau au siège, depuis la bien malheureuse explosion du magasin à poudre du mamelon Vert, Il y a là une perte d'hommes, toujours bien regrettable, et une perte de temps qui se traduira aussi par de nouvelles pertes pour les troupes du siège, puisque chaque jour de tranchée à son chiffre fatal, dont la moyenne varie peu, quand il ne se passe pas d'événements extraordinaires.

Autant que j'ai pu le savoir par un soldat que j'ai rencontré avant -hier, mon ancien régiment a peu souffert relativement. S'il m'a dit vrai, il est réellement extraordinaire qu'à part les six officiers morts dans la Dobrutcha et un commandant, mort trois mois après l'Aima des suites d'une amputation, le 20*^ n'ait pas eu encore un seul officier tué, tandis qu'il y a des

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régiments presque renouvelés. Et cependant, il a beaucoup donné au courant de la campagne et maintenant, depuis deux mois, il est au poste le plus dangereux du siège.

Je vois avec joie que le général de Failly partage la chance de son ancien régiment, car il n'y a pas de généraux actuellement en Crimée qui aient été plus au feu que lui, et il n'a eu que deux égratignures sans importance le i8.

Mes cuirassiers continuent à être de bonnes gens. Je les trouve bien un peu roumis, c'est-à-dire conscrits (c'est le nom de mépris donné aux Français par les Arabes, et les troupes d'Afrique l'appliquent avec beaucoup d'agrément aux troupes de France), mais ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pas eu occasion de s'aguerrir davantage. En attendant, eux et leurs chevaux sont de véritables ogres, et je n'ai jamais vu de mouvement aussi effrayant parmi les animaux des ménageries que celui de six chevaux du régiment, quand on sonne la distribution. La nuit, ils nous font tous les maux possibles parce qu'ils se détachent pour aller manger où ils peuvent. Cette nuit, il y en a un qui a mangé les queues de quatre de ses camarades. C'est le plus gros événement de ma semaine et mon maréchal des logis, en m'en rendant compte, le qualifie de malheur. Je ne sais encore ce qu'en dira le capitaine, qui n'est pas encore levé, mais je crois qu'en conscience je n'y pouvais rien

Il y a une chose assez bizarre à penser, c'est que tous les officiers de l'armée d'Orient auront, en rentrant en France, des dépenses à faire, plus fortes que celles de leur entrée en campagne, pour se recomposer une tenue, et en même temps des dettes assez fortes à payer : presque tout notre vin et beaucoup de conserves nous étant fournis depuis le commencement de l'hiver par l'administration sur des bons remboursables, dont on ne retient pas actuellement le montant; ce qui n'empêche pas les pensions de monter de 50 à 80 fr. (et beaucoup plus

souvent 8d que 50), La plupart des officiers pensent avec quelque raison qu'avant tout il faut soigner la santé coûte que coûte et proportionner les réconfortants aux fatigues. D'ailleurs, d'autres pensent qu'on ne payera rien ; d'autres compt tent le grand nombre d'officiers dont la mort a soldé les dettes. Ils font ce raisonnement ; Si je n'en reviens pasy je m'en moque, si j'en reviens, je serai assez content pour payer avec plaisir tout ce que je pourrai ; du reste, il n'est pas possible que le gouvernement nous fasse cette vilenie, qu'après nous avoir échinés eii Crimée il nous vide nos poches en France pour nous faire payer ce qui nous a servi à y vivre

Bivouac du Monastère, 4 septembre 1855.

Nous avons ici le mênie beau temps que vous^ j'en ai

profité pour faire, depuis avant-hier à midi que j'ai quitté h semaine, quelques visites aux amis. J'ai appris une malheureuse nouvelle, c'est que le capitaine de Villermont, l'aide de camp du général de Failly, avait été dangereusement blesse d'un éclat d'obus à la tête deux jours auparavant, à la tranchée, le général de Failly ayant quitté sa brigade d'infanterie à Traktir pour prendre le commandement de celle des voltigeurs et des zouaves de la garde, au siège de Malakof.

Je suis allé immédiatement chez le général, mais je ne l'ai pas trouvé et j'ai appris que sa blessure allait un peu mieux. J'y suis retourné hier et j'ai déjeuné avec le général, qui a toujours sa bonté ordinaire et va assez bien. Son cheval favori a été tué sous lui d'un boulet, à Traktir, et, de ses deux hussards, l'un a été coupé en deux et l'autre blessé par un éclat d'obus. C'est à lui que revient tout l'honneur de la journée, car il ^ agi

spontanément et sans qu'il y ait ordre de donné. Aussi, après deux affaires comme celle du 7 et celle-ci, sans compter le 18, c'est un gros passe-droit que de ne l'avoir pas nommé général de division, et une bien maigre compensation que de lui donner une brigade de la garde pour l'envoyer au siège, au lieu de le laisser à la position qu'il avait si bien défendue.

Je suis allé aussi au 20* et à l'état-major de la i" division, où, malgré quelques pertes, j'ai trouvé tout le monde bien portant, mais très fatigué. On perd 200 hommes par nuit devant Malakof. On n'est plus qu'à environ 20 mètres du saillant, • ce qui explique ces pertes énormes. Cette situation ne peut être prolongée.....

Camp de la Tcheraaïa, 12 septembre 1855.

J'aurais enfin le droit de dater ma lettre de Sébastopol, ^ Sébastopol il y avait encore, mais il est en train de continuer à flamber; puisse-t-il avoir bon vent. Le général de Failly n'est pas blessé. Ses deux collègues de la garde l'ont été tous deux, ainsi que beaucoup d'autres, car le succès nous coûte cher ; mais au moins cette fois le résultat est définitif.

J'ai déjeuné avant-hier matin chez le général de Failly, au moment où il venait d'en revenir. On m'avait dit qu'il était blessé et j'avais grimpé jusqu'à sa tente pour savoir des nouvelles par les ordonnances, car je croyais que toutes les troupes étaient encore dans la ville. J'ai été agréablement surpris en l'entendant crier après moi, avant que je ne l'aie vu. C'est encore son aide de camp (Carrier, qui y est depuis huit jours) qui est blessé, mais, à ce que je crois, sans danger.

Le général paraît croire que tout est fini, au moins pour cette année. J'ai été'voir hier la ville ou au moins toute la partie où on s'est battu, et qui est encore couverte de beaucoup

de cadavres, quoiqu'on travaille à les enterrer depuis l'assaut. Il y avait même encore deux blessés russes qu'on venait de retrouver dans les décombres d'une masure. C'est un fouillis de canons, de gabions, etc., incroyable.

TousIqs feignants (comme nous autres cavaliers) viennent maintenant y faire les beaux bras à cheval ; les Piémontais, les Turcs, les marchands de la place vont visiter le cadavre du colosse. Quant au vainqueur (le fantassin), il tâche de trouver des objets intéressants ou utiles dans les maisons, mais il parait qu'elles sont pauvres ; puis, aux sorties de la ville, on trouve de petits bazarç, où vous choisissez suivant vos goûts et où vous payez suivant votre générosité. Vous trouvez là des zouaves ou des chasseurs à pied qui raisonnent le bric-à-brac comme des gros tpnnets de l'espèce.

J'ai acheté deux scapulaires ou reliquaires en cuivre. Ce sont du reste les deux seuls que j'aie vus, quoique ce ne soit pas très rare, plus une petite médaille que je vous envoie ci-incluse. Ces trois objets ont été trouvés dans la ville et achetés par moi dans l'intérieur de Malakof. Pour moi-même, je me suis payé un casque russe, que j'ai été choisir à ma tête dans un grand magasin, qui en était tout plein.

Mon régiment, le 20^, a beaucoup souffert : j'ai perdu plusieurs bons camarades, mais c'est son drapeau qui flotte sur le saillant de Malakof

Monastère, i8 septembre 1855.

Je regrette que vous ne soyez pas restés à Paris jusqu'à

la nouvelle de la prise de Sébastopol, car j'imagine qu'elle a dû produire un effet très grand, si là-bas on se doute de la difficulté qu'elle présentait et des inquiétudes que donnait la continuation

148 Lettres du général vanson

du siège et les pertes énormes qu'on y faisait. Actuellement, nous sommes, comme je vous l'ai dit dans ma dernière lettre, en congé, et nous ne savons trop ce qu'on va faire. Si la saison n'était pas aussi avancée, il y aurait peut-être campagne, mais elle me semble difficile à l'heure qu'il est, outre que l'infanterie est passablement réduite et fatiguée. Cependant, si un effort de quelques semaines pouvait amener un résultat complet, ce serait le cas de le tenter.

J'ai entendu, il y a quelques jours, chanter les moines du monastère, près duquel nous sommes : leur chant m'a paru beau et d'un certain caractère; mais leur église menaçant ruine, ils l'ont remplacée par une chambre, où ils ont seulement entassé leurs tableaux et leurs ornements. Je pense y retourner : si je peux en rapporter quelque dessin qui vous intéresse, je tâcherai .de le faire

Bivouac du Monastère 22 septembre 1855.

Je pense que vous avez reçu à présent mon petit médaillon de Sébastopol, que je vous ai adressé, le lo, dans une lettre chargée. Je ne pourrai le savoir que dans quinze jours d'ici, non plus que l'effet qu'a produit la prise de Sébastopol, chose dont les cuirassiers sont étonnamment fiers, et qui leur fait discuter, après déjeuner, la probabilité de la création d'un deuxième régiment de cuirassiers de la garde, à leur rentrée en France. A part ce léger travers, ce sont d'excellentes gens, mais qui sont quelquefois bien amusants. Et puis ils boivent trop^et ils mangent trop longtemps : les dîners n'en finissent plus et sont si bien prolongés par une conversation vive et animée que, quoique nous nous mettions à table à 5 '^ 30"", vers 8 ou 9 heures je suis obligé de me pincer les oreilles pour m'empêcher de

dormir. Comme compensation, il y a des chasseurs dans l'escadron et nous mangeons des cailles rôties presque tous 1. s jours, ou du lièvre, ou du turbot, etc.

L'inconvénient, c'est que la pension dépasse loo fr. et que les lieutenants et sous-lieutenants, qiji ne sont pas génér^ement, riches, tirent la langue.

Je fais beaucoup rire le général de Failly et mes caiîiara4es de l'infanterie en leur racontant les mœurs et Coutumes des cuirassiers, ainsi que leurs différentes opinions et plans de campagne au sujet du siège de Sébastopol et des opérations subséquentes.

Vous savez que lesdites opérations subséquentes se réduisent pour nous, jusqu'à présent, à dormir nos grasses matinées entre nos draps jusqu'à 8 ou 9 heures du matin. Je rougis de l'écrire et je crains de perdre le prestige miUtaire qu'ont dû me valoir mes campagnes, mais c'est pourtant la vérité. Aussi je demande à rebrunir et remaigrir un peu avant de rentrer en France, car autrement j'aurais l'air de sortir de la garnison de Strasbourg ou du Mans.

Il est donc inutile de vous dire que je me porte bien, si ce n'est cependant que mon cheval turc est fortement enrhumé et me réveille toutes les nuits, comme un enfant sa nourrice (sans comparaison).

Quant aux chevaux de cuirassiers, ils maigrissent de plus en plus et commencent à descendre la garde. Il devient temps de leur donner un abri meilleur que la voûte des cieux, qui depuis quelques jours nous envoie un peu trop d'eau .....

Bivouac du Monastère, 25 septembre 1855.

Je viens de lire la dépèche du général Pélissier, qui annonce la prise de la tour Malakof ; comme elle est partie avant qu'on

ait pu espérer voir les Russes évacuer le reste de la. ville, elle n'est pas en effet très concluante; ce qui m'explique l'effet restreint qu'elle a produit. Nous nous attendions à voir arriver les journaux portant en tête et en grosses lettres : Prise de SebastopolQt nous nous étonnions d'en voir parler, en quelque sorte, d'une façon incidente. Mais c'est que la bonne nouvelle n'était pas encore connue complètement. Malheureusement, cette ' bonne nouvelle 5era accompagnée, pour beaucoup de familles, de bien tristes nouvelles particulières. On voit encore des enterrements tous les jours. Je n'ai pas entendu fixer de chiStt pour les pertes et, à vrai dire, je ne tiens pas à le savoir ; en tout cas elles ont produit un résultat immense.

Le complétera-t-on cette année par la prise ou l'investissement du fort du Nord ? C'est ce que nous saurons d'ici à la fin d*octôbre ; car je ne crois pas que les opérations puissent se prolonger beaucoup au delà. J'ai été avant-hier assister à la messe de l'armée piémontaise et à la revue qui l'a terminée, et j'y ai eu un très grand plaisir; c'est la première fois que je voyais ce corps d'armée complet sous les armes, et tout m'y a plu beaucoup : c'est du reste l'impression générale. J'ai vu aussi, par la même occasion, un régiment écossais tout neuf, qui vient de débarquer et qui est. Je crois, le plus joli, comme brimborion, des quatre qui sont ici.

Nous continuons à manger des cailles avec acharnement^ Positivement, les cuirassiers m'égaient beaucoup, quand ils parlent de leurs campagnes; j'excepte toutefois le poids du casque et de la cuirasse, qui ne doit pas être gai du tout.

Les dragons sont à Eupatoria, où je ne serai pas fâché d'aller pour voir l'armée égyptienne, dont je n'ai vu qu'une division.

Bivouac du Monastère, 6 octobre 1855.

Je jouis en attendant de l'avantage d'être le plus ancien lieutenant du régiment où je me trouve et, en cette qualité, j'ai des droits superbes. Toute cette semaine, j'ai conduit la promenade. du régiment, ce qui me servira à pouvoir dire plus tard que je me suis trouvé plus d'une fois à la tête de 600 chevaux, et quels chevaux ! des éléphants. Mes deux chevaux de selle sont l'amour de tous les cuirassiers, et ils engraissent, pendant que tous les autres maigrissent. Mon cheval turc est même atteint d'un excès de santé, depuis qu'il est au régime de la grosse cavalerie.

Je comprends l'anxiété où ont dû se trouver toutes les familles qui avaient diîs enfants plus ou moins exposés dans le dénouement du siège ; et malheureusement il n'y aura eu que trop de deuils. Je ne connais pas les compatriotes que je puis y avoir perdus, mais j'ai appris avec beaucoup de peine la mort d'un de Ligniville, qui était capitaine au i" de zouaves. C'était un très bon officier, qui, pendant que son régiment n'était pas encore au siège, s'était fait employer, aux francs -tireurs et qui par conséquent n'a guère quitté la tranchée depuis le commencement. Il n'a malheureusement pas vécu assez longtemps pour jouir du succès

Bivouac du Monastère, 9 octobre 1855.

Je vois avec peine qu'à la date du 24 les lettres particuUères relatives à la prise .de Sébastopol n'étaient pas encore arrivées^

Ce doit être en effet un bien grand sujet d'anxiété pour les familles. Je n'ai pas pu vous donner beaucoup de détails, parce que nous ne sommes pas en position de les connaître. On nous oublie même souvent dans la communication des ordres gênéraux de l'armée. Cet isolement presque absolu au point de vue des occupations et des relations est l'inconvénient de notre position.

J'ai, en quittant la semaine, couru chez le général de Failly, qui est maintenant très éloigné de nous, mais j'ai eu la mauvaise chance de le manquer : il était allé déjeuner chez l'amiral Bruat, notre ancien hôte du Montebello.

.Rien de nouveau du reste dans la situation, au moins que je sache. De nouveaux régiments d'infanterie débarquent ; on prétend qu'ils sont destinés à remplacer certains régiments, en tête desquels on cite le 20^. On dit aussi que la garde va partir; mais ces nouvelles, quoique accréditées, me semblent prématurées. Voici pourquoi.

La partie de la ville qu'on a attaquée est bien prise ; on peut même dire que la ville, proprement dite, est prise, puisque de l'autre côté il n'existe plus qu'un système de forts destinés à défendre l'entrée de la baie ; mais le port, par cela même, n'est pas libre; et nous avons toujours à une lieue dé nous l'armée russe, un peu démontée probablement, mais recevant des renforts. Elle occupe une position extrêmement forte, en ce sens qu'elle est entourée d'une muraille de rochers presque verticale et ne présentant que deux ou trois passages pour l'artillerie, de la largeur d'une route ordinaire, très faciles par conséquent à défendre.

C'est ce qui explique l'inaction où nous sommes depuis la prise de la ville. On cherche probablement, par des manœuvres sur les deux flancs de la position, soit à trouver moyen de la tourner, soit à la faire dégarnir en inquiétant l'ennemi. .En attendant, suivant l'excellent système du général Pélissier, per^

amfP

sonne ne sait si on fera réellement quelque chose ou si on ne fera rien ; ce qui n'évite pas tous les commérages, mais ce qui les rend moins dangereux. .:. .

Bivouac du Monastère, 13 octobre 1855.

Nous sommes toujours au même endroit, mais nous

faisons préparer un nouveau bivouac à 400 ou 500 mètres du nôtre, qui par parenthèse ne vaudra pas, je le crois, celui que nous occupons. Mais il a l'avantage d'offrir à notre général de brigade les ruines d'une petite maison, et c'est, je crois, le secret de C2 changement.

En tout cas, il occupe les gens qui ne savent que faire, et ennuie pas mal ceux qui s'occupaient ailleurs. Cependant je dois avouer que je ne m'en suis pas encore beaucoup mêlé. Je suis absorbé cette semaine par les importantes fonctions de chef de popote, c'est-à-dire que je suis chargé de diriger l'achat et la préparation de ces repas copieux qui font les cuirassiers ou que font les cuirassiers, comme vous voudrez.

C'est vous dire que la semmne a été brillante et économique. Cependant je fais des progrès et le général de Failly ne m'aurait pas reconnu ; mais je suis au bout de mes sciences et ne sais quoi donner à déjeuner demain. Vous comprendrez les difficultés de la situation, quand vous saurez qu'on ne nous donne plus de viande fraîche que tous les quatre ou cinq jours, et que cependant il faut, avec du lard ou de la viande salée, confectionner trois plats à déjeuner et trois, plus le potage, à diner. Le temps du gibier est passé et on n'en trouve plus. Le lard, d'un autre côté, ne prête pas à beaucoup de transformations et les fins becs ne le goûtent que médiocrement . Le capitaine, entre autres, qui probablement a été gâté par sa femme et qui a seul

une solde raisonnable, trouve alors qu'il n'y a rien à manger. Mais demain je me moque de tout et je rends mes comptes après déjeuner, ce qui me réjouit d'avance. Tout est du reste bien cher; un chou coûte 3 fr., les beaux coûtent 4 fr. pièce. Je ne sais ce que tout ça coûte en France, mais cela me semble cher. Les œufs coûtent cinq à six sous. J'en ai acheté une demidouzaine, en les essayant avec de l'eau, ce qui, suivant le marchand, est un moyen infaillible, et il y en avait quatre de gâtés sur les six bons que j'ai rapportés, etc.

J'espère que ces détails feront l'édification des personnes qui s'occupent de cuisine et leur feront comprendre les tribulations de votre serviteur; d'autant plus que ceux qui ne font rien ont presque toujours l'air de penser que, s'ils s'en mêlaient......

mais ils ne s'en mêlent malheureusement pas.

Bivouac du Monastère, i6 octobre 1855.

J'ai reçu hier votre bonne lettre du i" octobre, que j'attendais avec impatience pour savoir si le petit médaillon vous était parvenu. Quant à mes autres reliques, je ne puis vous les envoyer de la même façon, quoiqu'elles ne soient ni lourdes ni nombreuses ; c'est un casque d'infanterie venu de Malakof, une grenade de giberne venant de la dernière sortie à laquelle j'ai assisté au siège de gauche et deux de ces pièces de cuivre à compartiments représentant des saints ou saintes, assez grosses et très grossières. Il y a loin de là à un service en porcelaine ou à l'arsenal complet de certains amateurs. Je voulais à toute force un sabre d'officier, mais je n'ai pu en trouver un à acheter; et puis, j'attends que je prenne part moi-même à l'affaire.

II parait toutefois que ce ne sera pas cette année, car depuis hier, ordre est donné à la plus grande partie des troupes de s'installer dans leurs quartiers d'hiver, de bâtir des baraques et d'amasser du bois.

La divi^on de chasseurs d'Afrique est rentrée, il y a deux jours, à Baïdar et va venir camper entre nous et Kamiesch.

Heureusement, je finis par mettre la main sur le 20^,

où j*avais à faire de nombreuses visites, car je n'avais pas encore vu. le régiment depuis qu'il était revenu de Malakof. J'y ai été très bien reçu. Ils espèrent un peu rentrer en France, d'après les termes de la lettre de l'Empereur et l'arrivée de nouveaux régiments, dont trois sont déjà à Kamiesch; je le leur souhaite de tout mon cœur, car ils en ont assez fait pour leur part et ceux qui ont échappé à Rome, à l'Afrique et à Sébastopol ont bien droit d'aller se reposer un peu. La di^ vision de Failly s'est embarquée pour Eupatoria, sans que je le sache et sans que j'aie pu voir le général. J'en ai été vivement contrarié. Je ne sais trop ce qu'elle y va faire ; on dit qu'elle y hivernera

Bivouac du Monastère, 20 octobre 1855.

Je ne dirai pas aujourd'hui, comme à l'ordinaire, rien de nouveau depuis ma dernière lettre, car on a eu enfin l'heureuse idée de faire une foule de capitaines, parmi lesquels je me trouve. Ce sont nos recrues qui, à ce qu'il parait, sont, comme on dit, plus intrigants que nous, qui ont fait penser à nous; et nous avons été nommés en même temps qu'eux. On dit que le général Pélissier, aux représentations qu'on lui faisait à ce sujet, a prétendu qu'il ne demandait pas mieux, mais que, personne ne lui faisant de propositions, il n'avait pu

y songer, car il a, en effet, d'autres chats à fouetter. C'était exactement ce que- je pensais. Alors on a écrit partout de nous proposer d'office, ce qui a tellement surpris mon colonel, qu'il n'a pu répondre ou à peu près qu'une chose, c'est qu'il n'avait rien à me reprocher. Le fait est que je serais resté dix ans encore au 6^ cuirassiers avant qu'il pensât avoir à s'occuper de moi ; et c'est tout naturel. Ainsi a été réparée cette grande iniquité, comme nous l'appelions. Seulement, ceux de nos camarades qui, étant blessés, ne sont plus ici, n'ont pas été nommés, ce qui est toujours de la même force^. Mais il est probable que cet oubli sera réparé.

Je ne sais si je n'ai pas eu tort de vous montrer aiasi les ficelles de ma grandeur et de ne pas me borner à exposer le fait dans sa majestueuse simplicité ; mais l'autre manière est plus instructive.

Maintenant, pour parler sérieusement, je vous avouerai que cette nomination, malgré tout cela, me fait grand plaisir, d'abord parce que je pense qu'elle vous en fera, ensuite parce qu'elle me met dans une position en rapport avec mon âge. En outre, les appointements sont augmentés d'une cinquantaine de francs par mois, ce qui m'équilibre à peu près et n'est pas à dédaigner, au prix qu'est le beurre au marché de Kamiesch

Enfin, nous avons gagné quelque chose à venir ici, quoique l'avantage positif se réduise à l'augmentation de la solde pendant quelques mois, puisque les dix-sept ou dix-huit rangs que je gagne sur la liste d'ancienneté de ma promotion, mes camarades de France restant lieutenants, seront insignifiants pour le grade de chet d'escadron, auquel nous aurons le temps de penser dans le vingtième siècle. Quoi qu'il en soit de toutes ces considérations et de ce que vous en penserez, je vous annonce mes deux épaulettes avec joie

Bivouac du Monastère, 23 octobre 1855.

Mes trois chevaux se portent bien, l'arabe se nomme

Chérif, le français, Mousqueton ; ces deux noms viennent de la remonte; quant au troisième, le turc, mes ordonnances Tout appelé, à cause de son bon caractère, Baptiste. Mes camar*ades l'appellent Nain jaune, et le contrôle l'appelle, assez bêtement, Zélandais ; moi, je ne l'appelle pas. J'aimerais assez, comme vous le pensez, à ramener un ou deux de mes chevaux en France, mais je n'y compte pas; car, en supposant, ce qui n^est pas probable, que je rentre avant l'armée, je les laisserais forcément ici, et, si je rentrais avec, on sacrifierait très probablement un très grand nombre de chevaux qu'on vendrait à bas prix en Turquie, le prix et les embarras du transport étant très grands, car le matériel et le personnel à rentrer en France sont immenses. Les vendanges, comme vous me le rappelez, ont été faites ici l'an dernier, mais elles ont été faites pour longtemps. Pendant l'hiver, les racines mêmes des ceps ont été emportées brin par brin par les fantassins aussi proprement et aussi minutieusement que par des fourmis, si les fourmis récoltaient du bois. Le seul raisin que j'aie mangé cette année venait de la côte d'Ialta et nous était apporté à Baïdar par les Tartares et probablement aussi par des espions. Étant de garde au col de Phoros, tous les Tartares qui passaient se croyaient obligés de m'offrir les plus belles grappes comme péage

Bivouac du Monastère, 27 octobre 185c.

Je ne croyais pas de si tôt avoir encore un changement de position à .vous annoncer, mais je me trompais, car un ordre

du maréchal me place à Tétat-major de la i'^ division dé cavalerie du 1*'^ corps (division de chasseurs d'Afrique commandée par le général Morris), attendu, dit Tordre qui e§t du 24, que mon stage de cavalerie est terminé. Cet ordre, auquel je ne comprends pas grand'chose, puisque je suis des derniers entrés dans la cavalerie et que j'en sors un des premiers, ne me plait ni me déplaît beaucoup. Cependant, en définitive, je crois que j'en suis plus content que fâché, surtout pour l'hiver. On m'avait du reste chargé d'un énorme travail de pont, d'abreuvoir, de canaux et de chaussées en pierre qui ne m'allait pas trop.

Mon nouveau chef d'état-major est le colonel Pajol, qui passe pour être très aimable. Je l'ai vu le 23 mai. Ma nomination, passant par le général de Salles à Baïdar, ne lui était pas encore parvenue, et il m'a dit de prendre tout mon temps.

Je pars ce matin pour aller m'installer de nouveau sur les bords de la Tchernaïa, à la gauche des Piémontais, mais pour très peu de temps probablement, car le nouveau bivouac de la division de chasseurs d'Afrique, près de Kamiesch, est déjà désigné depuis huit à dix jours.

Bivouac de Kamiesch, le 30 octobre 185$.

J'ai rejoint la division de chasseurs, le samedi 27, auprès de Kamara, et le lendemain nous avons reçu ordre de partir le 29 à midi pour prendre nos quartiers d'hiver à un quart d'heure environ de Kamiesch, près de deux grands puits, car la proximité de l'eau est toujours pour la cavalerie la raison déterminante.

Nous sommes donc arrivés hier seulement et à peine installés, car tous les piquets de tente ne sont même pas mis

Je n'ai plus trouvé à l'état-major le colonel Pajol; il a obtenu un congé pour passer l'hiver en France, ce qui prouve, suivant moi, de fameuses protections, car pas mal de gens en désireraient autant. Nous restons trois : un chef d'escadron, un capitaine de trente-huit à quarante ans et moi, et nous faisons un petit ménage bien tranquille qui contraste avec la table de huit ou dix couverts des cuirassiers.

La garde part décidément du 5 au 10 novembre; la plage est encombrée de nouveaux régiments qui débarquent et qui, grâce au temps magnifique que nous avons depuis une quinzaine, paraissent dans la jubilation de leurs cœurs

Kamiesch, lo novembre 1855.

Ce n'est pas la i'" division qui part, mais seulement

quelques-uns des vieux régiments qui étaient en campagne longtemps avant l'expédition de Crimée. J'ai été heureux de voir que le 20^ était le premier désigné, car il l'a bien gagné. Il s'embarque lundi sur le Titan, J'ai été hier à Traktir faire mes adieux à tous les amis, qui sont tous si contents qu'ils ne pouvaient dire un mot sans rire.

Mon ordonnance a demandé à rester avec moi jusqu'à l'époque de sa libération, qui arrive au mois de mars prochain, et j'ai obtenu du colonel Orianne son passage dans le 7^ de ligne.

Le colonel Langlois, l'auteur du panorama de la bataille d'Eylau, est arrivé hier pour étudier celui de la prise de Malakof. Aussi j'espère que vous pourrez aller voir cet affreux endroit et y apercevoir le 20* de ligne y débouchant au pas de charge et au bon endroit ; à moins qu'on ne fasse là ce qu'a fait, à ce

l60 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

qu'il paraît, Horace Vernet dans son tableau commencé de la bataille de l'Aima, où l'épisode le plus saillant est la chute d'un sous-intendant tué par hasard à la suite du prince Napoléon, qui lui-même n'était pas tout près, tandis que la i" division est arrivée la première et a eu, au dire de tout le monde, les honneurs et sûrement les trois quarts des pertes de la jour* née

Kamiesch, 13 novembre 1855.

J'ai embarqué hier l'ami Girardeau avec tout le 20% sur

un bâtiment américain, le Titan, qui les ramène en France d'un seul bloc. Du reste, les hommes venus de France récemment étant versés dans d'autres corps, le régiment ne compte pas plus de 800 à 900 hommes en tout.

J'ai remis à Girardeau, non pas le casque, qui aurait été trop embarrassant, mais un petit paquet contenant une vingtaine de dessins et deux pièces auxquelles je tiens assez. L'une est un autographe du général Canrobert et l'autre une consigne pour les éclaireurs, signée, paraphée et revêtue de tous les accrocs et taches de toute nature, qui peuvent lui donner un chic assez culotté.

Je souhaite très vivement que tout cela vous arrive en bon port, ainsi que l'ami Girardeau en personne, et je serai joliment content quand je les saurai l'un portant l'autre à Nancy.

..... On consacre, je crois, dimanche la chapelle de Kamiesch, qui est bâtie en bois, mais où il y a un clocher. Je crains, médisance à part, que ce ne soit une triste paroisse, quoique la ville, puisqu'on est convenu de l'appeler comme cela, s'augmente tous les jours.

Nous avons eu cette nuit une façon d'alerte, c'est-à-dire

LETTRES DU GENERAL VANSON l6l

qu'un cavalier est venu à i heure du matin apporter du grand quartier général Tordre de se tenir prêt à monter à cheval. Mais on est si habitué à ces facéties, provenant des forts renseignements que nous donnent nos espions tartares, que notre chef d'état-major a respecté notre sommeil. Aussi, je ne Taurais pas su, si, grâce au peu d'épaisseur de la tente, je n'avais pas entendu le cavalier et tout le colloque. Ledit colloque eut pour résultat de me faire renfoncer la tête sous ma couverte, avec un redoublement de sommeil. Vous voyez que César n'aurait pas fait mieux, mais je dois avouer cependant que nous sommes à trois lieues en arrière des avant-postes.

Nous avons ici à Tétat-major un petit-fils du prince Jérôme (du mariage américain) qui est lieutenant au 7* dragons et beaucoup meilleur enfant que monsieur son oncle le prince Napoléon. Pour vous faire juger de Tétiquette du camp à son endroit, vous saurez qu'on ne l'appelle pas autrement que Petite, je ne sais pas pourquoi, car il a presque cinq pieds six pouces, à moins que ce ne soit parce qu'il est blond et mince. Moi, qui ne me familiarise pas très vite, je supprime toute espèce de nom, ou je Tappelle monsieur Bonaparte. Il a un congé de trois mois et part samedi pour aller rejoindre son auguste famille; seulement, par une convention spéciale, il laisse ses culottes, qui sont garnies en basane jusque bien au-dessus du genou, à un des capitaines de la division, le bon cuir étant très rare dans ce pays-ci ; mais un prince et surtout un prince américain a bien le droit d'avoir des moyens de chez lui, comme disent les soldats.

Nous continuons à piller Sébastopol. Comme il n'y a plus de curiosités maintenant, je ne désirais qu'une chose, c'est une chaise, et j'ai la satisfaction de vous annoncer que mes vœux sont accomplis depuis hier. Il manquait bien un pied et le siège, mais il y avait un dos sculpté. Maintenant, le tout est si bien rangé que j'en profite pour vous écrire et, ma

LPTTRES DE CAMPAGNES 11

l62 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON

lettre étant terminée, je vais me renverser, pour la relire, sur

le dos de ma chaise

Nous avons un chasseur d'Afrique qui confectionne les gâteaux de riz sans lait, sans œufs (j'allais dire sans riz) et qui les fait cuire sur la pierre encore mieux que le sapeur du général de Failly. C'est fondant !.... ^

Samedi, 17 novembre 1855.

A propos de malheur, il en est arrivé un très grand avanthier près du moulin d'Inkerman : des magasins à poudre de notre artillerie ont sauté et ont tué et blessé beaucoup de monde. Je ne vous donne pas de chiffre, parce que je n'en connais pas d'exact.

Jamais je n'ai entendu pareille explosion : j'étais, dans ce moment-là, me promenant dans le camp de la cavalerie anglaise à Balaklava ; et les détonations furent si intenses que je crus qu'elles partaient de l'autre côté du rocher, tandis que j'en étais à plus de six kilomètres. Voyant ensuite la fumée s'élever dans la direction de Malakof, je m'imaginai que c'étaient les docks que nous faisions sauter. Et ce n'est qu'en rentrant le soir que j'appris la vérité. On ne connaît pas la cause de ce sinistre, comme c'est assez Pordinaire dans ces sortes d'accidents. Tout ce qu'on sait, dit-on, c'est qu'on déchargeait dans ce moment et près de ce magasin des projectiles russes. On a eu grand'peur pour la poudrière anglaise qui est dans la tour même du mouHn et tout à côté. Heureusement le feu ne s'y est pas communiqué.

J'aime mieux vous parler de notre nouvelle installation qui avance : la baraque se couvre et nous sommes favorisés par le

temps. J'ai, en attendant, touché au campement une grande tente française de forme turque d'un nouveau modèle et sous laquelle je suis très confortablement installé. Elle est toute neuve, en bonne toile, et sous elle je braverai la pluie : ce qui ne me paraissait pas aussi sûr sous celle que je viens de quitter et qui était percée de cinq ou six trous, sans compter ceux qui se préparaient

Kasâtch, 24 novembre 1855.

Ma nouvelle arme doit du reste vous rassurer amplement sur ma participation à tous les sièges possibles et même à toute espèce d'opérations d'ici au beau temps, car on nous a mis en toute dernière ligne.

Nous nous consolons du peu de danger et par conséquent du peu d'honneur de notre poste actuel, en nous y casant le plus confortablement possible. Notre baraque marche rapidement. J'ai la satisfaction de vous annoncer que la face qui n'est pas revêtue en planches vient d'être crépie : ce qui est un grand luxe pour le pays. J'en aurai le quart, il y aura deux poêles dans les trois autres quarts, et, comme je n'en ai pas, je compte beaucoup sur le peu d'épaisseur des cloisons pour me chauffer gratis. Il y *a plus, c'est qu'on a eu la galanterie de me céder le côté du midi pour cette raison, de sorte que je suis persuadé que c'est chez moi qu'il fera le plus chaud, tout en conservant le droit de dire que je suis un militaire à ce point féroce que j'ai passé deux hivers en Russie et sans feu. Du reste, comme, l'hiver dernier, sous la tente, je n'ai jamais eu bien froid et que l'hiver dernier était, à ce qu'il paraît, un. hiver très rude, à en juger au moins par les commencements de celui-ci, je me crois sûr de pouvoir vous écrire et faire des bons-

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