I. A Test de Nancy
Alger. Réeilement nos paysages de printemps dans le nord paraissent ternes à côté de ceux-ci. En Afrique, le ciel est plus bleu, la verdure plus verte, le blanc plus éclatant ; joignez à cela la puissance de la végétation, les palmiers qui sont beaucoup plus beaux que les palmiers de fer-blanc du Pont-Neuf, les figuiers de Barbarie, etc., etc. ; le tout parsemé de ruines turques ou de maisons de campagne françaises, et animé par des Bédouins avec leurs chameaux, des zouaves, des spahis; et puis, de l'autre côté, la mer, qui semble beaucoup plus belle du rivage que du pont du bateau : vous aurez une faible idée de la magnificence du spectacle.
Ici, à Bougie, nous avons quelque chose de mieux encore. C'est la grande chaîne des Babors, qui se prolonge à l'ouest en fermant la rade et dont les pics neigeux brillent au soleil de façon à éblouir les yeux.
Mardi. — Le colonel de Failly m'a plu au premier abord ; je souhaite que cela continue. Il a été officier d'ordonnance du duc d'Orléans, puis chef de bataillon au 69* à Nancy. Il m'a dit que je devais m'installer comme un officier isolé, car, une fois là-bas, il me prendrait comme officier d'ordonnance, si toutefois on ne me détachait pas du régiment.
Bougie, 2 avril 1854.
Je vous écris au moment de m'embarquer. La majeure partie du régiment part, aujourd'hui, à bord des bateaux à vapeur le Laplace, la Mouette et V Infernal, Ce dernier porte l'étatmajor du régiment, dont je fais naturellement une partie fort intéressante. Vous savez ce que c'est qu'un départ quelconque ; je vous laisse à penser ce que doit être le départ de tout un
régiment pour une expédition aussi lointaine. Nous comptions rester encore quelques jours de plus, mais les bateaux sont arrivés sans dire gare. Aussi depuis hier je trotte comme un dératé. Mon cheval est arrivé juste à temps, au premier coup de canon qui a annoncé le premier bâtiment en vue. Je le trouve un peu petit et un peu jeune (il a quatre ans à peu près), mais du reste il est gentil; c'est un cheval gris foncé comme beaucoup de chevaux arabes. Il y a aujourd'hui huit jours, il était encore sous la tente arabe ; aussi il est tout familier et tout apprivoisé. Je me suis monté, comme j'ai pu, de tc?ut ce qu'il me fallait. Vous pouvez être tranquilles sur notre compte, si vous apprenez que nous débarquons dans une ile déserte, car on emporte tout, jusqu'à de la bougie. Je viens de courir partout chercher un briquet, etc., mais Bougie est déjà tellement civilisé qu'on n'y trouve plus que des allumettes chimiques. Je n'ai pas non plus de mulet : il n'y en a pas ici ; j'en achèterai un en arrivant, si on en trouve
Chassignet m'a encore procuré un grand plaisir en me prêtant un de ses chevaux pour aller en promenade avec lui à Talamza, un village kabyle, qui est à trois lieues de Bougie sur la rive E,; . droite de la Soumane. C'est un pays magnifique, et j'en suis
toujours enchanté comme au premier jour. Il est vrai que c'est maintenant la plus belle saison de toute l'année dans ce paysci. Les environs de Bougie ne sont soumis que depuis deux ans. Quand on passe près des femmes kabyles, les enfants se sauvent encore en pleurant comme s'ils voyaient des Cosaques; mais alors les femmes courent après, les ramènent et font tous leurs salamalecs arabes pour excuser leur frayeur.
Je ferme ma lettre à la hâte ; je vois, en vous écrivant, le régiment descendre la montagne où est la caserne. On va au drapeau ; les soldats sont gais comme des pinsons. Voilà en mer le bateau le Napoléon, un vaisseau à vapeur à trois ponts qui
arrive en vue. Il doit prendre demain les six dernières compagnies du régiment
A bord de Y Infernal, dimanche, 9 avril 1854.
Je vous écris en rade de Gallipoli, où nous sommes arrivés aujourd'hui à 3 heures, juste sept jours, heure pour heure, après notre départ de Bougie
..... Je vous ai souvent regrettés dans les moments intéressants de notre traversée, qui a été aussi heureuse que possible; elle aurait été plus curieuse, si elle l'avait été moins. Ainsi, par exemple, le Christophe-Colomb, qui a mis dix-sept jours, a relâché à Malte et à Athènes, ce qui m'aurait assez flatté. Nous, nous n'avons relâché nulle part, ce dont les officiers du bâtiment sont très fiers ; nous avons couché seulement cette nuit à Tenedos, où nous avons mouillé pour ne pas entrer dans les Dardanelles de nuit. Jusque-là, le voyage n'a rien de très intéressant, si ce n'est lorsqu'on longe les côtes méridionales*de la Grèce. Nous sommes passés à environ 6 kilomètres du cap Matapan et du cap Saint-Ange, et à une demi-lieue de Cythère, qui est en face. J'ai trouvé les côtes de Grèce comme je m'étais figuré celles d'Afrique, c'est-à-dire arides et très desséchées ; par compensation j'avais trouvé, comme je vous l'ai dit, les environs d'Alger et de Bougie aussi verdoyants et aussi beaux que les rivages de Grèce le sont peu.
Du reste, comme nous avons eu une mer et un temps magnifiques, le spectacle n'en était pas moins très beau. Nous avions à bord la musique du régiment, qui est très bonne, pour une musique d'Afrique. Le colonel nous en faisait la galanterie tous les jours après dîner. Rien n'est agréable
comme de glisser doucement sur la surface d'une belle mer comme la Méditerranée, aux sons d'une bonne musique ■ — j'ajouterai, au risque de dépoétiser la chose, après un bon dîner — et le tout, en voyant se dérouler sous ses yeux un panorama très varié d'aspect à chaque instant, et où les souvenirs abondent. Hier, c'est dans ces bonnes conditions que nous sommes arrivés en vue des côtes d'Asie, après avoir dépassé doucement les nombreuses iles de l'archipel, Syra, Négrepont, Mytilène, etc. Je termine ici ma lettre, parce que je retiens le carré des officiers de marine, qui ont fort envie d'aller se coucher et qui n'y vont pas, par politesise : ledit carré étant à peu près leur chambre à coucher. J'achèverai ma lettre' à terre, plus tranquillement, car la conversation autour brouille souvent, et s'il faut la faire partir, je pourrai au moins vous l'envoyer tout de suite. Voici le plus important de ce qu'il me reste à vous dire. Je suis dans les meilleures conditions au régiment. Le colonel m'a annoncé à bord que je ferai, immédiatement en débarquant, le service d'officier d'ordonnance près de lui. Ainsi je ne le quitte plus ; je mange avec lui, le lieutenant-colonel et le chirurgien-major. Cela m'arrange bien fort, car je n'aurai besoin de m'occuper de rien sous ce rapport. En outre, je serai bien placé pour voir et apprendre. C'est un homme de façons très simples et très affectueuses, et cela pour tout le monde ; c'est un des colonels les plus jeunes et les plus distingués de l'armée. Je suis descendu -à terre ce soir avec des officiers du bord. Gallipoli est la ville la plus turque et la plus fantastique qu'on puisse s'imaginer. Alger m'avait enchanté, mais ce n'est qu'une mascarade française à côté de ceci.
Il n'y a encore d'arrivé ici que les premières colonnes de deux régiments de zouaves, des compagnies des i^' et 3* bataillons de chasseurs et une compagnie du génie. Nous sommes le premier régiment de ligne arrivé. Il y a aussi mille
Anglais arrivés. Rien de curieux et de pittoresque comme ce mélange de Turcs, de Français et d'Anglais, marins et soldats. Tout cela fraternise et trinque déjà très bien ensemble. Je suis enchanté des Anglais que j'ai vus jusqu'à présent. Ce sont de très beaux hommes, avec des figures ouvertes et une politesse cérémonieuse qui contraste avec le sans-façon de nos
soldats d'Afrique
Nous avons débarqué ce matin. Gallipoli est de moindres ressources qu'un village de France. C'était le plus curieux coup d'oeil du monde, le 20^ et le 2® régiment de zouaves et le 44*^ et le 50^ anglais débarquant à la fois sur. d:s barques les plus origmales qu'on puisse voir
Au camp de la Grande-Rivière, 15 avril 1854.
Nous sommes campés à environ 7 ou 8 kilomètres au sud de Gallipoli, à 3 kilomètres du littoral, sur la rive gauche d'un gros ruisseau qu'on appelle la Grande-Rivière. Le dernier détachement du régiment est arrivé hier au soir et nous sommes maintenant au complet.
Je vous ai donné, dans ma dernière lettre, ma première impression sur Gallipoli ; j'y persiste jusqu'à nouvel ordre. Nous avons débarqué le lundi vers 10 heures du matin; je suis descendu à terre dans le canot du colonel, avec l'aigle et la caisse du régiment ; vous voyez que ce n'est pas de la petite bière. A peine à terre, je suis entré en fonctions en trottant à droite et à gauche pendant toute la journée ; j'ai même débuté dans un service plus spécial, en cherchant à déjeuner pour le colonel, qui était parti pour le camp avec la première compa-
gnie débarquée. Je lui ai envoyé un petit pain d'un sou et deux oranges. Ce brillant début l'a dégoûté de m'employer désormais à pareille besogne. Ce qui fait bien mieux mon affaire, c'est que c'est le lieutenant-colonel qui se charge de toute notre pension, où nous sommes traités avec un luxe relatif très remarquable. La popote de l'état-major se compose de quatre personnages fort importants : le colonel, le lieutenant-colonel, le chirurgien-major et moi. C'est un sapeur qui fait la cuisine ; il se permet de temps en temps les plats sucrés. Il a un soldat pour marmiton, et le domestique du colonel sert à table avec un costume de fantaisie, moitié zouave, moitié fantassin, qui fait très bien.
Nous avons jusqu'à présent de la porcelaine et des couverts en ruolz. On prend une tasse de café noir à la diane ; on déjeune à lo heures et on dîne à 5 heures, avec une tasse de café après chaque repas : total trois tasses. Le café à l'eau est ici le principal mets pour les troupiers. Je suppose qu'à ces détails de cuisine vous allez trouver que je suis toujours aussi gourmand qu'en France ; mais je vous les donne parce que je suppose que ce qui me regarde personnellement vous intéresse plus que les nouvelles générales, que nous ne savons guère du reste que par les journaux de France, quand nous en avons, six semaines après leur publication. J'ai reçu pour moi seul une tente turque en toile de coton, blanche : c'est un grand cône soutenu par un piquet au milieu ; là-dessous est placé mon lit, qui se compose d'un fort tissu tendu au moyen de deux coffres qu'on nomme cantines et qui se placent de chaque côté du mulet. Par-dessus le tissu est un sac en pe.iu de mouton, la laine en dedans. Voilà le fond. On y ajoute ce qu'on peut.
Nous resterons probablement ici encore une quinzaine de jours, ou au moins une dizaine. Puis la division marchera, dit-on, sur Rodosto ou Andrinqple. Le camp anglais est à une
lieue et les deux autres corps français plus loin. Du reste Tavancement va bien, par suite du retard de l'arrivée du maréchal : le général Canrobert, notre général de division, est commandant en chef ; le général Lespinasse, général de division; le colonel de Failly, général de brigade ; et votre serviteur, aide de camp du général de brigade. Vous voyez que je marche bien. Nous avons vu arriver les Ecossais avec leurs jupons courts ; aujourd'hui les bataillons indigènes vont arriver.
Camp de Bouk-hir, 25 avril 1854.
Pour les nouvelles de l'armée d'Orient et de ses opérations, ne comptez pas sur nous pour en avoir, car nous attendons au contraire les journaux de France (les Moniteurs de la fin de mars sont arrivés hier) pour avoir des nouvelles des progrès des Russes et de nos intentions à nous. Il est du reste extraordinaire combien Ton devient vite indifférent à tout cela. La vie intérieure d'un camp, les relations avec les camps voisins, la pluie et le beau temps qui, ici, ne sont pas des banalités, mais des questions fort intéressantes à cause de notre position champêtre, l'arrivée du vaguemestre apportant un courrier de France : voilà qui absorbe toutes nos journées et toutes nos pensées. .
Voici cependant tout ce que je sais en fait de grandes nouvelles. Commençons par notre division qui est la première. Je vous ai dit que nous avions déjà occupé deux camps ; mais ils n'étaient distants l'un de l'autre que d'une demi-lieue. Depuis înercredi dernier, nous sommes établis dans un troisième qui est celui de Boula-hir, à lo ou 12 kilomètres en avant de Gallipoli et à 4 kilomètres en arrière du gros village du même nom.
Nous sommes campés la droite touchant à la mer ; les Anglais sont de l'autre côté de l'isthme, à peu près sur la même ligne, et nous sommes là, les uns et les autres, pour commencer les travaux de la grande ligne fortifiée qui va couper Pisthme dans toute sa largeur, afin de nous faire de toute la panie en arrière un pied-à-terre, où nous serons toujours chez nous et où nous commanderons par nous-mêmes la navigation des Dardanelles. La ligne est tracée tout entière, et on y travaille avec activité à droite et à gauche, c'est-à-dire près des deux camps anglais et français. Elle comprendra plusieurs ouvrages en maçonnerie.
Les autres divisions sont encore en arrière, à notre ancien camp. Dès que la nôtre sera complète, c'est-à-dire probablement à la fin de la semaine, nous nous porterons en avant à Rodosto, à quatre ou cinq étapes d'ici, afin de dégager Gal- Hpoli qui commence à succomber; les autres divisions viendront successivement occuper notre camp actuel et continuer les travaux. De là. Ton se portera, soit sur Constantinople, soit sur Andrinople, mais très probablement sur Andrinople. (J'ai fait mon deuil de Constantinople!)
Cependant le commandant du camp anglais, chez qui j'ai accompagné hier le colonel, nous a dit qu'on dirigerait maintenant les transports de troupes anglaises directement sur Constantinople, ce qui ne m'étonne pas de leur part, car ils savent choisir les bons endroits. Nous avons eu avant-hier au camp, dans Tétat-major du général Canrobert, un aide de camp d'O mer-Pacha, qui arrivait de Choumla apporter la situation et l'emplacement de l'armée turque, mais les nouvelles n'ont pas transpiré. Nous ne pourrons guère nous mêler de rien encore d'ici à quelque temps, car nous n'avons ni un canon, ni une voiture du train, ni un soldat de cavalerie. On attend lord Raglan, le général en chef anglais, tous les jours, et le maréchal de Saint-Arnaud seulement dans le miHeu du mois procham.
Passons maintenant aux nouvelles particulières, c'est-à-dire à celles de votre serviteur. Primo, je me porte très bien; j'ai payé mon petit tribut en arrivant, en me reposant deux jours après le débarquement complet du régiment, qui m'avait fait beaucoup trotter avec une écorchure au pied qui est complètement guérie. Ce n'était du reste qu'une légère courbature, que j'attribue à mes trois traversées consécutives et aux changements de régime un peu fréquents qui s'en étaient suivis. De plus, nous avions trouvé, en débarquant, un ou deux jours de froid étonnant pour la saison, puisqu'il était tombé un peu de neige, mais si peu que rien. La température maintenant est très agréable: c'est celle d'un beau mois d'août à Nancy. Nous sommes très bien campés sous des tentes de France ; j'en ai une pour moi seul, à cause de ma position spéciale. Je vous écris, assis à la porte de ladite tente, sur le tapis de mon cheval (de selle, car j'en ai deux), ayant mes bêtes au piquet à dix pas de moi ; la tente du colonel avec l'aigle et la garde de l'autre côté ; en avant le camp du 9*^ chasseurs ; plus loin la mer, où on voit passer les vaisseaux qui vont à Constantinople, et de l'autre côté les côtes d'Asie, que l'on distingue très bien avec leurs villages et leurs différentes cultures. En remontant le camp, à 500 ou éoo mètres, on se trouve sur la crête de l'isthme et l'on aperçoit la mer des deux côtés.
J'ai commencé décidément mon métier d'officier d'ordonnance, qui est, avec un homme comme le colonel de Failly, très agréable et peu fatigant. Il dit que je suis entré dans les fricoteurs ; du reste il a le droit d'en dire tout le mal possible, puisqu'il a été lui-même longtemps celui du duc d'Orléans. Je crois vous avoir dit déjà que nous sommes tous montés en grade, par suite du retard de l'arrivée du maréchal, de sorte que je fais maintenant les fonctions d'aide de camp d'un général de brigade. Dimanche dernier, nous avons eu revue et manoeuvres, et j'ai voltigé agréablement sur mon petit cheval
lé LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON
pour porter les ordres de tous les côtés. Au défilé, je me suis encore élevé plus haut et j'ai fait défiler devant moi toute la division, attendu que le colonel était le plus ancien des deux chefs de brigade. Mes autres fonctions consistent à faire la correspondance du colonel (qui heureusement est restreinte ; il n'écrit rien lui-même, parce que, dit-il, il écrit très mal : jugez s'il est bien remplacé) ; à recevoir les ordres et à en donner connaissance aux corps de la brigade ; à tracer un peu le camp ; les jours de manœuvres, à partir le dernier et à arriver le premier, pour m'âssurer que tout est en route et pour connaître le camp. Je règle de plus le service des ordonnances et des plantons. Tout cela m'occupe bien environ une heure et demie par jour (l'installation dans le camp une fois faite). Je fais après déjeuner une petite promenade à cheval, moitié pour moi, moitié pour mon cheval. Je dessine des Anglais, et puis, voilà tout mon service ! Vous voyez que ce n'est pas trop rude.
Ceci vous expUque comment je sers, comme vous le dites, dans une position exceptionnelle. Les Ueutenants et souslieutenants d'infanterie n'ont qu'un tiers de mulet par officier. Quant à moi, j'ai réglementairement un cheval de remonte, qui est mon cheval de selle et ne me coûte rien, plus un cheval de bât, qui résulte de la position isolée que le colonel m'a faite. Je l'ai acheté ici, il me coûte i8o tr. et a un physique très cocasse ; je ne reçois que la moitié de sa nourriture : c'est à moi de pourvoir à l'autre. Du reste, les officiers d'Afi'ique sont tellement peu habitués à cette pénurie de chevaux et de moyens de transport qu'ils commencent tous par en acheter, malgré les ordres. Tout le camp en est rempli. Le colonel a sept chevaux de selle
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Camp de Boula-hir, 4 mai 1854.
Seulem 3nt j'aurais désiré qu'Qn m'envoyât au moins des
dragées ; elles sont tout à fait inconnues dans ce pays-ci, tout aussi bien que les fiacres, qu'on dédaigne fort à ce qu'il paraît maintenant, quoique je n'y songe ici qu'avec admiration, lorsque j'examine la carrosserie turque. Imaginez-vous des roues qui ne sont même pas évidées et le reste à l'avenant, le tout accompagné de grincements épouvantables et animé d'une vitesse de 2 kilomètres à l'heure, quand la machine fonctionne à vide. Par exemple, les buffles sont maigres, mais ils ont des cornes magnifiques, et les conducteurs bulgares les plus déguenillés ont au moins une paire de pistolets et un grand poignard à la ceinture.
Nous sommes maintenant à trois lieues de Gallipoli et à cinq des deux autres divisions, et nous devons partir au premier jour pour Rodosto
Je n'ai rien de nouveau à ajouter à ce que je vous ai dit de notre camp dans ma dernière lettre, si ce n'est que notre division se complète peu à peu. Il ne reste plus que éoo hommes du 7^ de ligne et nos deux batteries. On prétend même qu'elles sont débarquées. Nous avons eu, dimanche, une grande revue de toute l'armée par le prince Napoléon, qui était arrivé la veille ; mais les deux dernières divisions étaient en bataille si loin de la nôtre qu'on ne distinguait que les masses, et je n'ai pu y voir les camarades que j'y ai.
Je crois vous avoir dit que le colonel de Failly écrivait comme un chat ; il a aussi, heureusement pour moi, des principes fort larges et tout à fait africains en tout ce qui concerne l'étiquette épistolaire, les enveloppes, les cachets, etc. Aussi il
l8 LETTRES DU GENERAL VANSON
est très mal monté, et j'ai la recommandation de conserver toutes les belles enveloppes que nous adressent les autres pour tâcher de les retourner, lorsque nous écrivons aux gros bonnets.
Il y avait dimanche, à la revue, un bataillon d'infanterie turque que je n'ai pas vu, parce qu'il était trop éloigné ; mais j'ai vu passer, hier matin, un escadron de lanciers, venu pour escorter le général Bosquet, qui arrive du camp d'Omer-Pacha. Les lanciers m'ont un peu rappelé ceux du cirque Napoléon, mais, somme toute, ils ont encore meilleure tournure que je ne le supposais. Le général Bosquet est revenu enchanté et prétend qu'il n'y a plus qu'à partir tout de suite pour mettre les Russes à la porte. Que le ciel l'exauce ! En attendant, je vous avoue que nous n'y pensons guère
Camp de Boula-hir, 14 mai 1854.
Nous sommes toujours à Boula-hir, et les bruits de départ deviennent même plus rares qu'au commencement. Il est cependant probable que nous allons quitter notre camp cette semaine, les sources commençant à s'épuiser; mais ce serait simplement pour nous établir à cinq quarts d'heure plus loin, de l'autre côté du village de Boula-hir. Le général Vinoy, qui doit dégommer mon colonel de son commandement provisoire, et son aide de camp, qui doit me dégommer de mes hautes fonctions, sont arrivés avant-hier et venus hier au camp; mais ils ne s'installent ici que demain. La cavalerie commence aussi à débarquer. Il y a actuellement à terre quatre ou cinq escadrons de chasseurs d'Afrique, un escadron de spahis et des dragons en grande partie démontés, plus une
soixantaine de gendarmes d'Afrique. Vous voyez que c'est encore bien peu de chose ; mais c'est surtout le défaut d'artillerie et de train qui nous retient ici, l'arrivage et le débarquement de ses chevaux et de son matériel étant très lents. Nous avons reçu hier des journaux de France du i^"" mai, entre autres le Moniteur de V armée qui annonçait la marche de la division Bosquet sur Andrmople. C'est absolument faux, d'abord parce que la moitié seulement de cette division est arrivée, en outre parce que c'est la nôtre qui par son numéro et son complet marchera la première, si toutefois elles ne marchent pas toutes les deux ensemble. Il est encore moins vrai que nous ayons des troupes à Constantinople. Les Anglais seuls en ont à Constantinople et à Scutari. — Le prince Napoléon, le maréchal de Saint-Arnaud, lord Raglan et le duc de Cambridge sont passés successivement à Gallipoli, mais ils ne s'y sont arrêtés qu'un instant et ont continué leur route sur Constantinople. On attend le retour du maréchal de jour en jour. J'ai assisté, le 6, à une grande revue de l'infanterie anglaise, dont une partie s'embarquait le lendemain pour Scutari ; quand je dis grande revue, je ne veux pas dire nombreuse,* car ils n'avaient ici que six bataillons, et ils n'en ont plus que quatre, à ce que je crois, sans un canon et sans un homme de cavalerie. Leurs officiers ont organisé déjà des courses au clocher, car presque tous leurs officiers d'infanterie possèdent des chevaux qu'ils montent hors du service. Seulement ceux qui ne les ont pas amenés d'Angleterre se sont joliment enrossés ici. — Le général Espinasse nous a fait faire pour aller à leur revue une véritable course au clocher de trois lieues, au galop, dont mon cheval avait assez, ainsi que plusieurs colonels d'infanterie. Le général prétendait qu'il était en retard, mais le colonel de Failly prétend, lui, que c'est une mauvaise plaisanterie qu'il a voulu jouer aux gros bonnets, qui se sont tous du reste fort bien comportés.
J'ai eu le plaisir que vous pensez, à voir cette revue, car c'était la première fois que je voyais les Anglais sous les armes ; leurs uniformes éclatants font en ligne un très bel effet. C'est décidément une race d'hommes magnifiques, surtout les Écossais. Toutes leurs musiques, sans exception, nous ont régalés de l'air de la reine Honense ; ils ont été plus polis que nous, qui ne leur avons donné du God save qu'en second lieu. Les Écossais défilent au son de leurs cornemuses seulement ; c'est très original. Cela fait à peu près l'effet des vielles des Savoyards; seulement les airs sont peut-être encore plus lents et plus monotones. Les gens qui ne s'y connaissent pas, comme moi par exemple, trouvent que c'est toujours le même air; et je ne suis pas encore sûr du contraire.
Le courrier d'hier nous a appris la formation de la garde impériale. Elle a produit ici peu d'effet, parce que les officiers croyaient à la formation d'un 4* bataillon par régiment, ce qui eût produit un avancement beaucoup plus grand (100 bataillons au lieu de 12); en outre, comme composition elle n'intéresse personne ici, parce qu'il est peu probable qu'on enlève la crème d'une armée en campagne pour la composer. J'ai été celui qui en ait été le plus agité, quoique seulement à cause des uniformes que je cherche à deviner. Du reste on s'y attendait, à caus2 des deux ou trois derniers articles du Moniteur de V armée. On nous a désigné hier l'aumônier de notre division, qui est M. l'abbé Costaing, ex-aumônier de l'hôpital du Val-de-Grâce à Paris, mais nous ne l'avons pas encore vu. On a mis aussi à l'ordre leurs insignes, qui consistent pour l'aumônier en chef en une croix en émail blanc suspendue au cou par un cordon vert et argent, et, pour les autres, en une croix en argent suspendue par un cordonnet ; les glands du chapeau et de la ceinture sont de même. Ils doivent du reste porter le costume ecclésiastique complet : la soutane ou la soutanelle, et en grande tenue le petit collet et les souliers à boucles. Du reste
VOUS connaissez probablement ces détails par les journaux. L'aumônier en chef a rang de chef de bataillon et les autres de capitaine, et on leur doit les mêmes honneurs. On a dem'andé hier, dans la division, un ordonnance pour l'abbé Costaing. On dit que M. Parabère est jésuite et qu'on a tenu à employer des jésuites en vue de l'avantage d'avoir pour tous une direction unique et une surveillance ecclésiastique plus facile qu'avec des prêtres isolés. Vous savez probablement cela mieux en France qu'ici.
Me voilà à bout de nouvelles. Je serais cependant ingrat, si je ne disais pas que la pension est toujours aussi bonne et, par une conséquence naturelle, que je me porte toujours bien. Mon cheval turc engraisse et tourne au cheval de carrosse, depuis quinze jours qu'il ne fait rien. Quant à l'autre, je le promène aussi souvent que je peux, car mes fonctions d'aide de camp me forcent à rester la plus grande partie de la journée au camp, 'Jpour attendre si par hasard il n'y aurait pas quelque chose à faire ; de sorte que je suis très content de l'arrivée du général Vinoy, qui sera cause que positivement il n'y aura rien du tout à faire pour moi. C'est le bel idéal de la position. Je passe une grande partie de mes journées ainsi avec l'ami Fain, qui n'a pas non plus grand'chose à faire, parce qu'il est aussi investi de hautes fonctions : il est adjoint au génie pour la direction des travaux de campagne. On les presse le plus possible, et tout l'isthme est actuellement coupé par un fossé avec un commencement de parapet. Les redoutes s'élèveront en même temps. Nos camarades de promotion arrivent tous les jours. On a fini par accorder toutes les demandes de permutation pour l'armée d'Orient, de sorte que chaque régiment nous amène un lieutenant d'état-major qui est forcément de ma promotion ou de celle de mes anciens
Camp de Boula-hir, 30 mai 1854.
Nous sommes toujours à Boula-hir, employés aux mêmes travaux de fortification. Il y a huit jours déjà qu'on parle du départ pour Varna; on croyait que le retour du maréchal, qui est arrivé de Constantinople vendredi, serait le signal des mouvements, mais il n'en a pas été ainsi, du moins pour tout le monde. Il nous a passés en revue samedi matin, 27 mai. Il y avait environ 30000 hommes; c'est tout ce qu'il y a de débarqué actuellement. Les trois premières divisions d'infanterie sont complètes en infanterie ;-il y a trois bataillons de la 4* d'arrivés, environ six à huit escadrons de cavalerie. Quant à l'artillerie, elle était si loin que je n'y ai rien distingué.
Les 2* et 3*^ divisions sont venues rejoindre la nôtre au camp de Boula-hir ; elles sont chacune à une demi-lieue de nous, de deux côtés différents. Celle du prince (3'') part ce matin pour Constantinople par terre ; la première brigade de la nôtre s'embarque demain matin pour Varna, où une compagnie du génie et une de zouaves l'ont précédée ; la 2* brigade, dont je fais partie, et la 2^ division ne savent encore ni où, ni quand, ni comment elles iront. Le bruit général est qu'on veut se porter sur la ligne des places fortes pour laisser toutes les forces turques libres de se porter en avant. C'est à peu près tout ce que nous pouvons faire maintenant, puisque nous ne sommes pas organisés. La majorité croit qu'on ne se battra pas cette année.
Je viens de déjeuner avec le colonel comme à l'ordinaire, et nous avions, comme extraordinaire, deux officiers de chasseurs d'Afrique et un oificier d'artillerie. Voici les canards qui en sont résultés, canards qui présentent cependant un caractère quasi officiel : La i""^ brigade de la i'^ division va à Varna,
UB.AIf?-M«Ui<4ii.H
c'est sûr ; nous, la 2* brigade, nous allons très probablement à Bourgas; la 2* division va à Andrinople et la 3* toujours à Constantinople. La cavalerie et la réserve d'artillerie vont à Andrinople.
J'ai vu passer ce matin l'escadron turc qui rejoignait le camp du prince Napoléon, dont il doit, je crois, accompagner la division jusqu'à Constantinople. Les spahis en ont fait autant hier, car on tient à les montrer à Constantinople. Le fait est que je ne conçois rien de plus beau comme escorte que ces quatre-vingts cavaliers de choix, avec leurs burnous écarlate et blanc, et tout ce qu'on a trouvé de mieux en chevaux, en équipement et en vêtements. — .Nous recevons à l'instant l'ordre de prendre les armes dans une heure d'ici — il est midi — pour une revue du général Canrobert, où l'on doit essayer des manœuvres anglaises. Il faut vous dire que les petits bataillons anglais, que nous avons ici, manoeuvrent parfaitement, et surtout avec un silence, une régularité dans les positions, qui font contraste avec nos troupes d'Afrique, et émerveillent d'autant plus. Le maréchal passe en revue demain matin la petite division anglaise et la fera manœuvrer ; j'irai avec le colonel.
Camp de Boula-hir, lo juin.
Voilà probablement la dernière lettre que je date d'ici, nous nous attendons depuis cinq jours à nous embarquer d'heure en heure. La première brigade de la division est partie depuis dix ou douze jours, et les chasseurs de la nôtre se sont embarqués ce matin... Du reste, rien de nouveau que notre départ. Je crois vous avoir dit que nous devions être dirigés sur Bourgas, mais cette destination est abandonnée, et c'est décidément
à Varna que nous allons, pour y retrouver la i*^* brigade de la division. J'en suis content parce que Varna est une ville plus intéressante que Bourgas et que, cette fois, nous serons, à ce qu'il paraît, campés près de la ville.
Ainsi, en attendant mieux, nous verrons au moins Constantinople en passant devant. — Les i^ et 3* divisions sont en route par terre, ainsi que la première brigade de cavalerie, et nous ne sommes plus ici que deux régiments de la i""^ : le 20* et le 27*. Il y a de plus trois régiments de la 4* [division déjà arrivés, plus le 6* dragons et le 6* cuirassiers. J'ai retrouvé, dans la 4* division, le 39^, où j'ai vu encore quelques figures de connaissance. Depuis que je ne suis plus aide de camp, je n'ai absolument rien à faire et je passe mon temps dans le camp anglais, qui est à une lieue du nôtre. Je commence à être d'une assez jolie force sur le militaire anglais. On s'accorde généralement à reconnaître qu'ils manœuvrent mieux que nous; seulement leurs manœuvres sont moins simples et demandent des troupes plus exercées, en sorte qu'il doit leur être plus difficile de réparer leurs pertes. Leur exemple a fait décidément adopter la formation sur deux rangs, qui était en question depuis longtemps. On leur a pris aussi les carrés sur quatre rangs : les deux premiers rangs genou en terre et croisant la baïonnette en appuyant la crosse contre le genou, les deux derniers rangs faisant le feu de deux rangs. On y exerce maintenant notre infanterie le plus souvent possible, eu égard aux travaux de fortification, qu'on pousse toujours le plus qu'on peut. Le maréchal, après avoir passé en revue les trois divisions, est reparti, en laissant comme bienvenue l'ordre de quitter les schakos, les cols, les chapeaux et toutes les grandes tenues possibles. C'est un ordre qui a été parfaitement accueilli; seulement il est malheureux qu'on nous ait obligé d'apporter tout cela ici, puisque cela ne pourra que s'abîmer dans les dépôts qui ne sont abrités que par des tentes.
Nous avions du reste conservé, au régiment, la tenue d'Afrique, mais nous craignions de la quitter. Ainsi ma tenue actuelle consiste dans un képi, une tunique galonnée et par conséquent sans épaulettes, excepté pour les revues où j'ai une tunique avec épaulettes, et un petit sabre ; au camp, un gilet en drap bleu, un caban très court et très léger en flanelle blanche. Joignez à cela la tête à peu près rasée et toute la barbe, et, si vous ne vous figurez pas un ensemble charmant, vous manquerez tout à fait d'imagination. Les officiers anglais ont de petites vestes rondes écarlates, très légères, et des casquettes recouvertes d'une toile blanche qui retombe comme une coiffe de paysanne, de manière à garantir du soleil ; mais nous n'avons, en général, pas tant de raisons de tenir à notre teint qu'eux.
J'ai vu dimanche dernier l'église grecque à Boula-hir, que j'ai été obligé de faire ouvrir. Elle n'a rien du tout de remarquable, si ce n'est sa propreté, eu égard à la saleté de ceux qui la fréquentent ; elle est moderne et ne contient que des peintures à fresque neuves et qui rappellent le genre des petites médailles russes que vous avez. Tout le personnel est très avide d'argent, et il est du reste impossible de s'en faire comprendre. Il y a, à la porte de l'église, une tombe d'un seigneur français tué au siège de Chypre, ainsi que le dit l'inscription qui est en latin. On m'a montré une espèce d'individu barbu, qui buvait un grand verre d'alcool et qu'on m'a assuré être le pope; mais je n'en sais rien. Du reste, on ne voit dans le village que quelques vieux Turcs qui fument leur pipe : les Grecs vont trafiquer au dehors; et quant aux dames de l'endroit, toutes celles qu'on voit ont au moins quatre-vingt-dix ans. En revanche, j'ai rarement vu autant et d'aussi jolis enfants.
Au camp sous Varna, i6 juin.
Nous sommes arrivés à Varna hier soir, 1 5 juin ; nous avons débarqué immédiatement et nous sommes campés provisoirement sous les glacis, en attendant que nous rejoignions le camp de notre division, qui est à 5 kilomètres d'ici sifr la crête des hauteurs qui entourent Varna d'un amphithéâtre boisé d'un assez joli effet. Notre traversée a été aussi bonne que possible. Le mouvement était si peu sensible qu'on se serait cru à terre. Le panorama du Bosphore vaut ce qu'on en dit : c'est tout dire. En le quittant, on est aussi fatigué que lorsqu'on a visité d'un trait le musée de Versailles ; quoique ce soit là une singulière manière d'exprimer le plaisir qu'on éprouve à en profiter, je crois la coniparaison, très exacte. Varna est beaucoup mieux que Gallipoli, la rade est très belle ; elle est pleine de vaisseaux des trois nations : les trois escadres sont pour le moment à cinq lieues en avant. Grâce à cette réunion, toutes les opérations se font avec beaucoup d'entrain. Lorsque notre frégate à vapeur, remorquant les cinq petits bricks, est arrivée circulant rapidement au milieu de la flotte, nous avons entendu battre le rappel à bord de tous les bâtiments de haut bord ; les musiques des bâtiments anglais nous ont salués avec leur courtoisie ordinaire de l'air de la reine Hortense, auquel nous avons riposté immédiatement par le God save the Queen. Puis aussitôt, on a vu toutes les embarcations se détacher des flancs des navires, se remplir de matelots et nous accoster, pavillons déployés. Aussi le débarquement du bataillon a été effectué en un clin d'œil. Celui du matériel et des chevaux est plus lent. Je n'ai eu le mien que ce soir à 4 heures et je l'attendais sur le port depuis 6 heures du matin. Cela tient à ce qu'il faut des embarcations particulières et que l'artillerie les employait pour le moment. — Varna est à Gallipoli ce qu'est
Metz à Pont-à-Mousson. On reconnaît la ville de garnison; les enfants suivent le tambour-major et la musique en grande bande, les habitants et même les habitantes se mettent sur les portes. Cela était d'autant plus martial que nous sommes arrivés avec un assez joli orage, que nous avons reçu pendant cinq heures, avant de pouvoir dresser nos tentes. Il paraît
qu'il a continué la nuit, mais je ne m'en suis pas aperçu
Nous avons une garnison anglaise magnifique : trois régiments des gardes, trois régiments écossais, trois régiments de cavalerie, de l'artillerie, plus deux autres divisions d'infanterie anglaise aux environs. Les deux armées vont être réunies
Camp de Franka, 26 juin 1854.
Depuis ma dernière lettre, nous avons changé de camp
et quitté -les glacis de Varna pour venir nous établir sur le grand plateau qui domine la ville et le port. La i"** division y est maintenant au grand complet. La 3* est arrivée aussi de Constantinople tout entière. Elle a son camp à une lieue en avant du nôtre, près d'un petit village turc. La division des gardes anglais et une autre division d'infanterie sont sous les murs de Varna. Leur division d'avant-garde est à six lieues en avant. Leur 4* division, venant de Gallipoli, commence à débarquer. Ils ont à peu près huit escadrons de cavalerie débarqués. Nous n'avons ici pour notre compte que quatre escadrons du i" hussards, qui nous sont arrivés avec une mine fort ennuyée, des guêtres et des fusils de dragons. On doit les remonter avec des chevaux du pays, qui ont heureusement plus de fond que d'apparence ; mais il faudra quelque temps avant qu'ils puissent marcher.
Notre I'* division de cavalerie est, je. crois, en marche d'Andrinople sur Choumla, avec la division Bosquet.
Enfin, nous attendons de jour en jour la 5* division et la zj.*, que les six bataillons de la légion doivent relever à Gallipoli.
Ces cinq divisions feront avec la cavalerie environ 5 5 000 hommes, qui, avec les 1 5 000 Anglais, porteront les forces alliées à 70 000 hommes, mais avec une proportion de cavalerie bien faible !
La garnison turque de Varna se compose de sept bataillons d'infanterie, dont trois égyptiens, d'un escadron de lanciers et d'un détrxhement d'artillerie. Les hommes ont l'air roBuste, ont des fusils du dernier modèle, mais sont misérablement vêtus et équipés ; ils manœuvrent régulièrement, mais leur marche est d'une lenteur insupportable, dont leurs batteries de caisse monotones augmentent encore l'effet impatientant. En tout cas, s'ils valent la garnison de Silistrie, on peut dire que leur lenteur ne les empêche pas d'être de fameuses troupes. On a logé dans les fossés 200 ou 300 bachi-bouzouks ou irréguliers asiatiques, kurdes et autres, qui sont ce qu'oii peut imaginer de plus déguenillé : ils ont de grandes robes recouvertes de dalmatiques rayées et un armement à faire la fortune d'un marchand de bric-à-brac. C'est le commencement du corps de 4 000 cavaliers que nous prenons à notre service et pour lequel on recrute actuellement des officiers. Ce corps se composera de deux brigades formant une division commandée par le général lusuf : la première brigade a pour chef un capitaine de cuirassiers, M. du Preuil, qui a été l'un des organisateurs de la cavalerie turque ; l'autre est commandée par le commandant Magnan, de l'état-major. Les Anglais en prennent aussi un certain nombre à leur service. Malgré le pittoresque de la chose, je ne me sens aucun goût pour ce genre de service, et je doute que les officiers aient à s'en louer.
Mais ce n'est pas tout.. Voici qu'au moment où tout le
monde est arrivé, le bruit court qu'après leur dernier échec à Silistrie les Russes sont en pleine retraite. On donne aujourd'hui comme officiel que l'état-major général russe est déjà à Jassy. L'Autriche est probablement cause de ce mouvement rétrograde, du moins s'il est vrai. On a reçu hier au quar; tier général deux déserteurs polonais qui disent que les troupes russes sont dans un état moral et physique assez misérable, et qu'une fois les Français en présence, des escadrons entiers viendraient à nous. Je vous donne ces rapports pour ce qu'ils valent. Il serait assez drôle que nous ne voyions pas les Russes; pour ma part, je ne puis y croire et je n'y crois pas
Malgré la grande distance où nous sommes, nous avons, je crois, sous les yeux deux pays qui ont plus de ressemblance que vous ne le croyez peut-être, car les montagnes entourant Varna m'ont rappelé d'une manière frappante ce que je connais des Vosges. C'est en faire, je pense, un assez bel éloge. Seulement j'ai de plus pour horizon la mer Noire, et, au pied des montagnes, Varna avec ses ouvrages en gazon, ses maisons de bois peintes, surmontées de minarets pointus ; du côté de la mer, trente à quarante navires de tout rang et de toutes nations, et, du côté opposé, les camps turc et anglais qui entourent les remparts des lignes nombreuses de leurs tentes coniques. Et je vois tout cela de ma fenêtre ; il faudrait être bien difficile pour
se plaindre — Mon album se garnit d'Anglais, mais je
regrette de n'être pas paysagiste
Quant aux habitants, ils ne sont pas vosgiens du tout, mais vous concevez du reste que nous sommes dans de mauvaises conditions pour les voir. Au milieu de 60 000 Français et Anglais qui sont ici, les Turcs sont une exception. Leurs soldats, que nous voyons un peu plus souvent, n'ont pas l'air turc du ^ tout, du moins quant aux costumes. Quand, dans nos recon-
naissances ou nos manœuvres autour du camp, nous arrivons dans un village, ils s'enferment chez eux de manière à le faire paraître inhabité. Ce n'est qu'à force d'industrie et de persécutions, fort innocentes du reste, que les étrangers finissent par dénicher un ou deux sauvages qui consentent enfin à montrer le nez et à entrer en négociations. Ce n'est pas le moment le moins curieux. Il s'agit généralement d'acheter du vin ou du lait, un poulet, des œufs, enfin tout ce avec quoi on peut fricoter. Pour s'entendre on a la pantomime, plus un mot très utile, qui est actuellement commun aux Français, aux Anglais, aux Turcs, aux Égyptiens, aux Grecs, aux Bulgares, aux Arméniens, etc. C'est bono qui veut dire bon, ainsi que le devinent facilement ceux qui savent le latin. — Voici la manière de s'en servir : un Français éprouve un violent désir d'être aimable avec un Anglais qui lui offre à boire, il crie : English bono. C'est tout ce qu'il y a de plus gracieux. L'Anglais répond naturellement: Francis bono; s'il survient un soldat turc, ils lui crieront tous deux : Turco bono, et les voilà tous les trois très bons amis. Seulement, il faut rendre cette justice aux Turcs que, bien qu'on leur répète de la manière la plus engageante : vino bonOj ils n'en boivent généralement pas, bien qu'on en ait ici en assez grande quantité. Eh bien, ce même mot bono, fait, avec des signes de tête et les dix doigts, les frais de toutes les discussions commerciales. Seulement il y avait, au commencement, de fréquentes méprises, parce que les Turcs, au lieu de dire non comme nous en remuant la tête de droite à gauche, expriment la négation en la renversant lentement en arrière, les yeux à moitié fermés, avec une grimace des lèvres intraduisible et un mouvement analogue de la main droite. Lorsque nous sommes arrivés, malgré la grimace, les soldats ont deviné tout de suite, avec la sagacité française, que cela voulait dire oui, d'autant plus qu'il s'agissait généralement d'une réponse à une proposition assez avantageuse à l'acheteur.
De sorte qu'un malheureux Turc, à qui on proposait cinq sous de son poulet et qui commençait en conséquence sa petite pantomime, recevait, avant de l'avoir achevée, les cinq sous sur les genoux et voyait disparaître sa volaille. Alors il commençait par crier, parce qu'ils se dérangent difficilement ; puis enfin il fallait bien se lever et courir, et alors le marchandage recommençait
On prétend que le maréchal et son état-major sont actuellement assez embarrassés, parce qu'ils avaient fait leur plan pour débloquer Silistrie et que, maintenant que les Russes s'en sont allés tout seuls, ils ne savent plus que faire. La grande difficulté, et ce qui nous a empêchés jusqu'à présent de nous écarter de la mer, c'est le manque de ressources dans le pays et la difficulté de faire suivre, faute de voitures et de chevaux, le matériel immense d'une armée, qui est obligée d'emporter jusqu'à son fourrage. Du reste, ce matériel lui-même est à peine arrivé, et les ambulances en particulier n'ont pas encore leurs voitures.
Les Anglais sont encore plus mal montés que nous sous ce rapport, mais ils sont moins nombreux. Du reste, on croit assez généralement, d'après le premier point de débarquement à Gallipoli, que les deux gouvernements croyaient n'avoir besoin que de cette démonstration. Et maintenant encore, chose extraordinaire, la lutte est une question. Le mieux est de laisser la Providence arranger tout cela
Nous sommes aussi bien que possible, surtout ma division, qui a pour le moment le camp le plus agréable de tous ceux qui entourent Varna. Nous sommes au sommet d'un plateau très étendu, mais boisé en partie, et dont nous occupons, par la droite de notre camp, la crête qui regarde la mer. Là se trouve un petit village nommé Franka, composé d'une trentaine de maisons construites en torchis et couvertes de chaume ; elles
sont assez disséminées et entourées chacune de barrières en bois et de haies pour parquer les bestiaux, qui paraissent ne pas connaître le confort de l'écurie. Comme auxiliaires de ce genre di clôture souvent assez faible, on rencontre une foule de chiens, qui sont invariablement jaunes avec le nez noir et qui nous sonnent la diane deux bonnes heures avant nos clairons, c'està-dire à 2 heures du matin. Je n'ai pas encore pu m'y habituer. De plus, ces aimables quadrupèdes vous obligent à marcher avec beaucoup de prudence, lorsqu'on veut étudier le clair de lune dans le village. Dernièrement, ils m'ont fait porter une grosse pierre pendant un grand quart d'heure ; mais cet armement imposant et ma démarche réguhère les ont tenus à distance.
Entre le village et le camp commence un ravin, où coulent deux ou trois fontaines et qui descend et s'élargit très rapidement, de manière à former une petite vallée qui s'épanouit à un quart d'heure de Varna. Elle permet d'apercevoir, dans un cadre formé par les deux berges boisées du ravin, la ville de Varna^, dont nous sommes à peu près à une lieue, environnée des tentes vertes et blanches des Turcs quis- bordent les fortifications. A droite est le camp anglais, qui a contenu un moment 1 5 000 hommes. A gauche, on rassemble environ 4 000 cavahers irréguliers, la plupart asiatiques, que nous prenons à notre solde et qui sont destinés à faire à peu près le service de cosaques, c'est-à-dire à éclairer les divisions d'infanterie, toute notre cavalerie étant conservée, à cause de son petit nombre, pour agir avec nous. . .
Enfin, derrière la ville et les camps, s'étend le port qui est très animé maintenant, puis la pleine mer, et à environ deux heures un promontoire d'un très bel effet, qui avance de manière à former la rade de Varna.
Bien qu'on finisse par ne plus regarder autant le paysage, les journées passent très vite. D'abord, nous manœuvrons deux fois par jour, ce qui absorbe une bonne partie de la journée.
Une fois par semaine, on lève le camp et on s'en va avec tout le matériel de la division, y compris le trésor, à trois ou quatre lieues, en se battant tout le long du chemin contre des Russes imaginaires. Là, on s'arrête, on campe ; les soldats font le café ; puis on rentre.au camp pour la soupe du soir. Ces jours-là, la journée est complète. La prochaine fois, elle sera plus complète encore pour moi, car c'est à mon tour de faire la reconnaissance et le rapport pour la division.
Hier, nous avons eu une grande revue d'Omer-Pacha, de lord Raglan et du maréchal. Omer-Pacha, qui est ici depuis avant-hier, a eu naturellement les honneurs de la journée. Il est petit, la figure très intelligente ; la barbe, qu'il porte entière, grisonne fortement. Son état-major est moins bien. — J'ai failli diner, après la revue, avec l'aumônier en chef, M. l'abbé Parabère, que le colonel de Failly avait invité ; mais il n'a pu rester. Jusqu'à présent, nous n'avons eu qu'une fois la messe au camp, c'est-à-dire à Boula-hir. Les Anglais ont, tous les dimanches, l'office anglican. Ils forment le carré par brigade: au centre, on place une grosse caisse à plat, par-dessus un tambour. Le ministre met son livre sur le tambour, on chante un psaume ou deux, puis. le ministre parle vingt à vingt-cinq minutes, et c'est fini
Camp de Varna, 19 juillet 1854.
Nous venons de recevoir l'ordre de nous porter demain
en avant. Cet ordre est arrivé assez à propos, car tout le monde commençait à s'ennuyer un peu. Nous marchons, à ce qu'il paraît, dans la direction de Kustendji, mais par très petites journées, parce qu'on n'est pas pressé : nos étapes ne dépasseront pas quatre lieues. Le temps, qui était pluvieux depuis quelques
jours, s'est remis au beau et tout fait présumer que nos six ou sept jours de marche se feront dans de bonnes conditions. Nous allons, dit-on, nous mettre en ligne : l'armée française à la droite, l'armée anglaise ensuite, puis celle d'Omer-Pacha et enfin les Autrichiens à gauche. Leur avant-garde est déjà à Giurgevo. Il est probable que ce mouvement offensif n'arrêtera pas la retraite des Russes, au contraire.
Ma division paît seule demain, la 2^ la suit dans deux jours, puis la 3* ensuite. Jusqu'à présent, la 4® ne doit pas partir, car on y a mis les hommes malingres en subsistance. Vous avez \^ le décret qui a changé assez fortement notre position, en raccourcissant notre stage de moitié ; pour ma part, j'en suis très content. D'abord, quoique je sois très content du 20% on est toujours plus confortablement dans la cavalerie en campagne.
Nous avons eu, dimanche, la messe au camp. On avait
construit un très bel autel tout couvert en feuillage; mais c'est ici comme à Gallipoli : l'autel n'a pas été plutôt construit qu'on a reçu l'ordre de marcher. Nous sommes précédés, dans notre marche, par les six régiments de spahis turcs qu'on vient de former. Je les ai vus défiler hier, et c'est tout ce qu'on peut voir de plus curieux. C'est un assemblage de volontaires asiatiques, kurdes, égyptiens, persans, indous, etc., auxquels on a donné des officiers français. Les costumes sont en loques parce qu'ils viennent de faire une campagne d'un an, mais ils sont encore très originaux. — Les Anglais en font de leur côté et nous ont enlevé les plus curieux, ceux qui avoisinent leurs possessions des Indes.
Cette formation a tenté pas mal d'officiers, parce qu'on y entre avec les fonctions d'un grade supérieur : ainsi, les capitaines y servent avec la solde et les attributions d'un chef d'escadrons. Mais, malgré la curiosité du fait, j'avoue que ça ne m'a pas séduit, car je n'ai pas grande confiance en eux. Ils sont destinés à nous servir de cosaques. Il y a six régiments à quatre
escadrons : le premier escadron avec des lances, les trois autres
armés de fusils d'infanterie, mais tous à cheval
Le duc d'Elchingen, le deuxième fils du maréchal Ney,
qui commandait ici une brigade de cavalerie, est mort, dit-on, à Gallipoli, de la dysenterie; ici on n'en souffre pas du tout...
Bivouac de Mangali, mercredi 25 ou 26 juillet.
Nous sommes, depuis hier soir, à Mangali ou Man-
gaGa, ou un autre nom semblable. C'est un petit port turc, à deux étapes de Kustendji. Notre voyage s'est jusqu'à présent bien passé. Nous avons fait jusqu'à Baldchik deux petites journées, de deux ou trois lieues chacune, dans un pays boisé, accidenté et me rappelant les Vosges, comme les environs de Varna, moins cependant les jolis ruisseaux des Vosges qui seraient bien appréciés ici, (De) Baldchik nous sommes allés coucher à Kavarna : le pays devient plat, les arbres rares ; puis, le jour suivant, à Keui, sur le bord de la mer. On commence à trouver les plaines couvertes de grandes herbes et quelques rares champs de blé. Enfin, la marche suivante nous a conduits à Mangali, où nous sommes aujourd'hui. Nous avons trouvé la route à peu près déserte. Nous devions nous y arrêter quelques jours, mais il n'y a pas assez d'eau : il n'y a aux environs que des lacs salés, dont on ne peut boire l'eau, quoique le soldat ne soit pas difficile. Il est probable que nous nous arrêterons à Kustendji. La division des spahis d'Orient, qui marchait parallèlenjent à nous, nous a dépassés ce matin pour aller dans la Dobrudscha. Les zouaves de la division ne sont pas partis avec nous : on les a laissés à Varna pour être embarqués, avec une destination qui n'a pas encore été publiée
Bivouac de Kustendji, lundi i*' août.
Nous sommes si persuadés de la nécessité de mettre fin à cette fameuse question d'Orient, qui a déjà produit tant de gâchis, que, quoique division d'infanterie, nous avons couru comme des dératés après trois régiments de cosaques, qu'on avait signalés à trois lieues d'ici; mais les spahis d'Orient, qui avaient sur nous vingt heures d'avance, les ont seuls atteints. Ils ne se sont pas fait grand mal les uns les autres, se reconnaissant sans doute pour des confrères. Nous sommes arrivés, nous, samedi à minuit, et nous n'avons plus trouvé que la place. D'où il suit que nous sommes revenus ici hier, un peu fatigués seulement de nos deux promenades folles ; mais la bonne nuit d'aujourd'hui a fait disparaître tout cela. La colonne va bien, eu égard aux fatigues des soldats qui sont très chargés. On expédie, par mer, les malades à Varna. On dit que nous allons nous remettre en marche demain pour Baldchik, ce petit port où nous avons campé le deuxième jour de notre départ de Varna; mais ce bruit mérite confirmation. L'habitude du quartier général est ici de ne rien dire du tout ; ce qui, en commençant, est agaçant, parce qu'on se met en marche sans savoir si on a encore une Ueue à faire, ou cinq ; mais on finit par s'y habituer. — Toute la popote du colonel va bien. — Nos soldats se sont régalés hier de toutes sortes de ragoûts de mouton, produit d'un très gros troupeau de moutons qui, dit-on, était la propriété des cosaques. Enfin, pour résumé, en fait de cosaques, je n'en ai pas vu. On m'en a montré soi-disant un, qu'on faisait marcher devant ; mais je n'y ai pas trop cru
Bivouac de Mangalia, 4 août 1854,
Nous sommes revenus au petit port de Mangalia, d*où je vous ai envoyé un petit mot avant notre pointe dans la Dobrudscha, Nous y sommes arrivés hier et nous y faisons séjour aujourd'hui, en partie pour nous reposer, mais avant tout pour achever de recevoir le ravitaillement en vivres que la marine nous apporte. — Je continue à me porter parfaitement, ainsi que tout le gros état-major ; mais la division est fatiguée et nous avons eu des malades ; je vous en parle parce que je crains qu'on n'exagère encore ce fait, si on en parle dans les journaux. Du reste, maintenant l'état sanitaire est redevenu bon. Nous allons regagner à petites journées Baldchik, où nous serons dans huit jours au plus tard et où la situation est très bonne.
J'ai pu apprécier, depuis que nous sommes en marche, quel avantage énorme ily aà être monté. Tous les officiers montés, même ceux qui sont toute là journée en course, comme ceux de l'état-major général, se portent bien,- tandis qu'une seule marche suffit pour abattre un officier à pied, qui a une légère indisposition ; à plus forte raison le soldat. — Le général Canrobert nous a rejoints à Kustendji et est à la tête de la division depuis ce moment; ce» que chacun voit avec plaisir.
Je ne vous dirai pas grand'chose du pays, qui est très plat et très monotone et presque complètement inhabité. Les rares villages qu'on y trouve sont, les uns brûlés, les autres désertés par les habitants. Ceux qu'on qualifie de villes ne sont que des villages un peu plus grands que les autres, mais tout à fait du même genre. Il n'y a peut-être pas à Mangalia en tout trente habitants, et il est difficile de deviner avec quoi ils vivent. C'est ce qui fait enrager le soldat, qui, avec plus d'argent dans la poche qu'il n'en a d'ordinaire, ne peut parvenir à trouver ni un verre de vin, ni une pipe de tabac
Bivouac de Baldchik, 15 août 1854.
Nous avons eu, comme je vous l'ai écrit, des malades et, en outre, nous nous étions cassé le nez. Il paraît du reste que cette fameuse pointe dans la Dobrudscha était une simple dérhonstration, qui, dans le plan du maréchal à ce moment, était destinée 'à déplacer une partie de l'armée russe, à la ramener en arrière, pendant que la flotte, nous embarquant à Kustendji, nous aurait transportés avec rapidité, soit aux environs d'Odessa, soit en Crimée. Malheureusement, ce plan est tombé dans l'eau, parce que nous sommes revenus ici dans un état de fatigue qu'on a réellement de la peine à expliquer, puisque nous n'avons fait qu'environ quinze ou dix-huit jours de marche, variant de cinq à sept heures, et dont un seul a atteint huit lieues de nuit, le tout avec une température dépassant rarement celle du mois de septembre en France. Mais la privation de vivres, d'eau-de-vîe et de tabac, la mauvaise qualité de l'eau et, à ce qu'il parait, certaines influences particulières à la Dobrudscha ont fait que nous n'avons plus que le tiers des hommes de la division en état de faire un service de campagne. Il ne faut pas que cette proportion énorme vous étonne,' car je suis convaincu que la plupart reprendront bientôt, avec le repos que nous avons maintenant et les bonnes conditions d'hygiène et d'alimentation où on les a placés. Quant à moi, je vous assure que je ne vous le dis pas pour vous rassurer, mais je me suis constamment porté parfaitement bien
J'étais le seul des trois pensionnaires de la popote du colonel ayant continué à manger, le lieutenant-colonel ayant été détaché à Varna.
Nous avons du camp le spectacle imposant des cinquante navires des deux escadres qui évoluaient ce matin. Nous som-
mes seulement à sept lieues de Varna, et les diarrhées se sont complètement arrêtées, grâce au repos et à la bonne qualité de Peau. Les malades et les malingres, c'est-à-dire les deux tiers de la division, ont été expédiés à Varna. C'est eux que le lieutenant-colonel est allé commander, et nous ne sommes ici que les bien portants
Baldchik, 17 août.
La santé de la division est rétablie et tout va bien. Il n'y a plus guère que des convalescents. Seulement, notre division passe probablement division de réserve, au lieu de rester division d'avant -garde, dans le cas au moins de descente en Crimée, dont on parle toujours
On dit que nos magasins d'habillement n'ont pas été brûlés dans l'incendie de Varna ; nous verrons ça bientôt
Près Varna, 25 août 1854.
Nous sommes de retour à notre camp de Franka depuis le 20. Ce n'est pas tout à fait notre ancien emplacement et nous ne voyons ni la ville ni le port, mais ce n'est pas loin de là. Nous avons retrouvé avec bien du plaisir 700 hommes du régiment sur pied. On ne comptait pas voir rétablir un aussi grand nombre d'hommes, et surtout si rapidement. Depuis notre arrivée sur les plateaux à Baldchik et notre sortie des plaines marécageuses, la santé de la division est excellente
Les choses paraissent enfin se dessiner un peu et l'embar-
quement pour Sébastopol a été officiellement annoQcé hier, 22, aux généraux de division, par le maréchal. Il les avait convoqués pour prendre leur avis, car il y a chez les gros bonnets du pour et du contre, vu la saison et la mer Noire ; mais, par malheur pour les discours et réflexions qu'ils avaient pu préparer, il s'est borné à leur annoncer qu'ils n'avaient qu'à faire leurs paquets. On croit que l'empereur a parlé, à moins que ce ne soient les journaux qui aient positivement déterminé la chose. Nous nous embarquons à la fin du mois. Il est curieux que nous apprenions par les journaux de France ou d'Angleterre ce que nous allons faire, avec le détail précis des points de débarquement projetés. On ne comprend guère ici comment les deux gouvernements le permettent, et j'entendais dire, l'autre jour, que l'empereur de Russie devait 'aux rédacteurs du Times une tabatière d'honneur, pour les bons renseignements qu'ils lui fournissaient constamment. L'avis peu libéral de la gent militaire serait que le Moniteur publiât le récit exact de ce qui s'est passé à l'armée et que les autres journaux ne puissent que reproduire ces articles officiels. Mais que deviendraient les canards et les indiscrétions des gens bien informés ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous ne ferons jamais de campagne de Marengo avec le système actuel.
Puisque j'en suis aux journaux, je vous dirai encore ce qu'on répond aux reproches d'inaction et de lenteur qu'ils nous adressent, non sans quelque apparence de raison. On ne paraît pas tenir le moindre compte, là-bas, de ce qui est ici la difficulté énorme : les approvisionnements, difficulté si grande sous le rapport des transports (car le pays ne fournit absolument rien et, quand la division arrivait dans un village et que l'interprète du général trouvait une demi-douzaine d'œufs pour son illustre chef, et les soldats quatre ou cinq méchants poulets, on le citait comme un village riche), difficulté si grande, dis-je, que dans notre marche en avant, où nous ne nous sommes pas éloignés
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à plus de quarante lieues, et où nous n'étions que lo ooo hommes, sans la marine, nous manquions absolument de tout. On n'a comme voitures que des chariots informes attelés de boeufs qui mettent trois heures à faire une lieue ; en outre, le poids seul du chariot suffit aux deux bœufs : ledit chariot se casse très facilement dans les chemins difficiles et arrête toute la colonne. Les Turcs qui les conduisent y mettent tant de bonne volonté que, malgré leurs 3 fr. par jour, chacun d'eux a une sentinelle qui ne le perd pas de vue, etc. Ce qui nous manque surtout, c'est le train, qui est très difficile et très coûteux à transporter, à embarquer, à débarquer, à cause de [ses chevaux et de ses voitures. En outre, on sacrifie naturellement tout aux malades, et figurez-vous ce que c'est que 400 ou 500 malades à transporter, avec tout le matériel de l'ambulance, qui cependant n'est pas compliqué. Tout ça encore n'est rien ; mais on oublie que, lorsque nous sommes arrivés ici, on était convenu généralement que c'était pour mettre Constantinople à couvert. Nous croyions toujours n'avoir pas le temps de prévenir les Russes au défilé des Balkans. C'est pour cela que p.endant les deux mois qu'on a mis à se réunir à GallipoU, on s'est amusé à fortifier l'isthme. On s'est porté ensuite en avant pour défendre la ligne du Danube, puisque les Russes en étaient encore là. A peine était-on en ligne à Varna et au complet, ce qui n'a pas été peu de chose, on apprend la levée du siège de Silistrie, puis les premiers mouvements des Autrichiens. Il n'y a donc d'attaquables que les deux à trois semaines qui se sont écoulées depuis ce moment jusqu'au commencement des préparatifs de l'entreprise actuelle, et encore on peut facilement comprendre ce délai, en songeant que toute Varmée ne pouvait s'en aller débarquer en Crimée avec une partie de l'armée turque, pendant qu'on n'était pas sûr qu'il n'y aurait pas un puissant retour offensif des Russes. Or, les nouvelles du théâtre de la guerre ne sont pas, à ce qu'il paraît, plus claires
ici qu'en France, et la conduite de TAutriche paraissait, si elle ne le paraît pas encore, très ambiguë. Ainsi donc les impatients devraient comprendre que les généraux ont été obligés de passer successivement par le premier projet défensif des deux gouvernements, puis par îin second, également défensif, et qu'ils sont arrivés, à peu près aussitôt qu'ils ont pu, au plan offensif actuel, duquel on dit maintenant : « Pourquoi n'a-t-on pas fait ça tout de suite ? ça sautait aux yeux de tout le monde ! » — Puis sont venues les maladies, qui ont duré près d'un mois. Quant à la promenade particulière de ma division, elle a été une feinte malheureuse et très inutile, en présence des articles du Moniteur et des autres. — Nous emportons tout confectionnés les gabions et fascines, et Dieu sait ce qu'il en faut ; mais qu'on songe à ce qu'il faut à 80 000 hommes débarqués en rase campagne et pouvant rester là un mois ou six semaines. Je m'aperçois, un peu tard, que je me laisse entraîner à vous envoyer une des discussions que chaque courrier produit naturellement chez des gens que leur inaction conduit à lire les rares journaux qu'ils reçoivent deux ou trois fois, quatrième page comprise. Cependant, vous pouvez vous rassurer ; je ne suis pas du nombre, mes bonshommes me sauvent
Varna, 28 août 1854.
Un ordre d'aujourd'hui détermine les bâtiments qui doivent embarquer la division. Le i*'' bataillon et l'état-major du 20* seront sur le Montebello (vaisseau mixte). J'espère que nous ne serons pas trop mal logés. Le 2^ bataillon sera sur le C/;^r/^ma^w^. Nous quittons notre camp le i*"* septembre pour nous embarquer le même jour à Varna. Mes deux chevaux
attendront un deuxième convoi, ce dont je ne suis pas fâché, car ils auraient été pour moi plus gênants qu'utiles, puisque nous ne bougerons guère de place. Je crois vous avoir dit qu'on débarquerait entre deux rivières qui couvrent nos deux flancs, qu'on partirait de là pour attaquer des redoutes en terre qui, une fois prises, font tomber le fort Constantin, lequel fort, une fois pris, fait tomber le port, etc. Il n'y a absolument qu'à commencer. Tout le monde est très content d'en finir. Le temps s'est remis au beau et avec lui toute la division, au physique et au moral. Le fait est que qui l'aurait vue, il y a quinze jours, et la verrait aujourd'hui, la reconnaîtrait à peine. On ne prend d'ailleurs que 600 hommes des plus valides par bataillon. Notre brigade vient d'être renforcée par un magnifique bataillon, formé de huit compagnies d'élite de la légion étrangère ; de sorte que ce bataillon complète parfaitement la collection de toutes les nations européennes que nous avons dans nos trois armées réunies. Il est campé derrière ma tente et, tous les soirs, les Allemands, qui sont en grande majorité dans les compagnies de grenadiers, nous donnent des concerts autour de leurs feux ; les voltigeurs sont presque tous espagnols qu italiens ; il y en a un certain nombre provenant des insurgés romains, auxquels on a offert du service en Afrique. — Les spahis d'Orient viennent d'être licenciés, à mon grand regret, soit dit au point de vue pittoresque seulement. Mais enfin j'en ai dessiné quelques-uns. — Varna et les alentours se remplissent de troupes : la division turque y est arrivée et l'armée anglaise y revient tous les jours. Je pense y descendre cet après-midi.
Vous trouverez peut-être que je ne vous ai pas donné beaucoup de détails sur notre marche vers la Dobrudscha, mais c'est qu'en réalité il y a très peu de chose à en dire. Quant au pays jusqu'à Baldchik, il est très beau et ressemble aux Vosges. Au delà, on descend vers des plaines, où la vue n'est
interceptée que par des mouvements de terrain peu sensibles, avec des lacs et des marais qui, dans ce moment-ci, sont à sec. Par intervalles, des herbes serrées et très hautes, qui sont comme un avant-goût des steppes, puis, par-ci par-là, des champs de blé magnifiques qui paraissent se cultiver tout seuls, car c'est à peine si on trouve des villages de loin en loin, et dans ces villages il n'y a personne. Quant aux arbres, peu ou point et, si nous n'avions eu les herbes séchées, les voitures cassées et les clôtures de jardins, nous n'aurions guère pu faire de soupe. Quand je dis soupe, il ne faut pas croire que, dans une popote aussi bien montée que la nôtre, on s'en tienne là. Nous avons toujours eu nos trois ou quatre plats et le dessert, mais j'avoue que c'est un tour de force du cuisinier. Malheureusement, ledit cuisinier n'était pas encore assez fort pour changer son eau en vin, de sorte que nous avons été, pendant une dizaine de jours, réduits à une bouteille pour quatre ; ce qui est peu, quand on n'ose pas boire d'eau et qu'on a marché, ou censé marché, la moitié de la journée. Ceci amenait des contestations sans fin, le colonel prétendant toujours que le docteur carottait les trois autres^ et surtout moi, qui, vu l'exiguïté de mon grade, avais tous les avantages du rôle de victime ordinaire, c'est-à-dire que j'attrapais tous les bonis extraordinaires, toujours comme compensation. Maintenant, nous nageons dans l'abondance et ces messieurs veulent du vin de dessert. Ainsi va le monde ! Quand je pense qu'à Mangalia nous avons fait des bassesses auprès de la marine et que j'ai écrit, par ordre du colonel, au commandant de Yléna, pour lui demander, sous prétexte d'une ancienne amitié de collège peu prouvée, une bouteille de vin et un pain blanc. Et il s'est trouvé juste que ce n'était pas l'individu en question et le commandant de Vléna a eu l'indélicatesse de renvoyer la lettre, sans l'ouvrir. Par exemple, je dois à la reconnaissance de dire qu'à Baldchik il s'est trouvé un chirurgien de la flotte
assez généreux pour nous envoyer, en la seule qualité de compatriote du docteur, six bouteilles d'excellent vin de Lamalgue et douze pains blancs. En subdivisant ces douze pains, on a fdt une foule de gracieusetés à toutes sortes de gros bonnets. Aussi, vous voilà avertis. Si vous donnez le pain bénit, envoyez-m'en, il sera le bien reçu. Quant à moi, j'aime le biscuit et m'en trouve très bien
A borJ du Montebeîîo, en rade de Baldchik, } septembre 1854.
... Nous sommes partis de Varna le 2, à 4 heures du matin, après avoir terminé notre embarquement le 1*% à 3 heures de l'après-midi. Nous sommes parfaitement installés ici, le Moniebello étant un grand vaisseau à trois ponts et n'ayant reçu cependant que éoo hommes du 20® et 100 chasseurs à pied ; de sorte que nous ne sommes pas du tout entassés comme dans beaucoup d'autres bâtiments. Le Montebello est mixte, c'est-àdire qu'il marche alternativement à la voile et à la vapeur. Sa dimension fait qu'on n'y est pas du tout secoué, au point que je ne me suis pas aperçu qu'on marchait, lorsque nous sommes partis de Varna. De plus, nous avons à bord le vice-amiral Bruat, qui est une des célébrités de la marine. — Si quelque chose peut donner le goût de la marine,, c'est certainement un grand vaisseau bien installé, comme cekii-ci, ainsi que le magnifique spectacle que nous avons autour de nous, dû au formidable armement des temps modernes. Cependant, quoique je sois revenu un peu de la première impression que m'avait causée l'affreuse coquille de noix qui m'a transporté de Marseille à Alger, je continue à préférer pour mon usage personnel le plancher des vaches
A bord du Moutebello, 12 septembre 1854.
Notre traversée a été aussi heureuse que possible, et, depuis douze jours que nous sommes en mer, personne n'a ressenti, je crois, la moindre indisposition.
Vous vous étonnerez peut-être d'un aussi long séjour à bord, mais il paraît que ce n'est pas une petite affaire que de faire naviguer une flotte pareille. Nous avons appareillé le 5 (l'escadre française et l'escadre turque seulement) ; mais nous avons été bientôt obligés de mettre en panne pour attendre l'escadre anglaise, qui n'arrivait pas plus que notre convoi et était restée avec lui à Varna. Tout le monde s'étonnait et on accablait nos bons amis les Anglais d'une foule d'invectives qu'ils méritent rarement, lorsque, le 8 ou le 9, ils sont arrivés majestueusement à la tête du convoi remorqué par nos vapeurs. Ce fut un coup de théâtre magnifique. Leurs gros vaisseaux à voile étaient attelés de vapeurs vigoureux, de sorte qu'en un clin d'œil ils nous laissèrent à notre tour derrière, grâce au calme qui rendait toutes nos voiles inutiles. Enfin, on a fini par s'entendre, et après bien des marches et des contre-marches, des alternatives de grains et de calmes qui caractérisent, à ce qu'il paraît, cette saison dans la mer Noire, nous sommes aujourd'hui, avec un vent favorable, à une quinzaine de lieues de la Crimée, dont on aperçoit distinctement les côtes extrêmes. — C'est hier à 5 heures que les signaux du vaisseau amiral la Ville-de-Paris ont annoncé à l'escadre qu'on allait débarquer sur la côte ouest de la Crimée, à une ou deux lieues au-dessous d'Eupatoria. Le vice-amiral Bruat, à bord duquel nous sommes, a fait assembler sur le pont l'équipage et le régiment, et leur a annoncé la chose, qui a été accueillie par trois salves de vivats en l'honneur de l'empereur
et en celui de Tamiral. Après quoi on a joué la Reine-Hortense, Veillons au salut de V empire, La victoire est à nous, etc., et tous les airs que la circonstance pouvait suggérer à nos deux musiques. Car vous saurez que nous avons deux musiques qui, tous les soirs, se disputent l'honneur d'enchanter notre dîner. Amour-propre à part, celle du régiment enfonce celle de l'équipage. — On est d'autant plus content de voir arriver la solution tant attendue que, surtout à la fin, on en était venu à douter très fort du but de l'expédition. Cependant je dois dire que pour mon compte il ne m'a jamais paru douteux.
Le général Canrobert est revenu hier, sur le Primauguet, d'une exploration des côtes delà Crimée. C'est lui, de concert avec le général anglais, qui a choisi le nouveau point de débarquement, l'ancien ayant été fortifié par les Russes, qui en ont eu, Dieu merci, tout le temps. Heureusement, ils en seront pour leurs frais. Le point actuel est à quinze ou vingt lieues au nord de Sébastopol, près d'un endroit appelé le Vieux-Fort. Nous serons séparés encore de la ville par deux petites rivières. Il nous faudra, par conséquent, encore un certain temps avant de commencer le siège. — J'ai eu l'honneur de dîner dernièrement à la table de l'amiral Bruat, qui invite journellement deux officiers; et j'ai été renversé de la richesse du service et du nombre et du choix des plats. Il y avait une dizaine de vins différents. J'avais entendu parler déjà du luxe des officiers supérieurs de la marine, mais je ne me figurais pas qu'on en était là pour un repas de tous les jours. Les officiers supérieurs du bord, des passagers et l'aumônier mangent à sa table.
Quant à nous, nous ne sommes pas mal, et nous avons retrouvé avec plaisir des canapés, des lampes, des tables, des journaux, etc. Mais, malheureusement, aujourd'hui il a fallu démonter le salon pour les préparatifs de la fête de demain...
Bivouac d'Eupatoria, 16 septembre 1854.
Nous sommes débarqués depuis avant-hier 14, à 9 heures du matin, et d'une façon tout à fait invraisemblable. Nous n*avons pas encore vu un seul Russe; et il y avait déjà toute une division à terre, qu'on voyait les paysans continuer à passer avec leurs voitures à un demi-quart de Ueue de nous. Vers 9 heures aucun ne parut s'apercevoir qu'on faisait devant lui le débarquement le plus imposant qu'on ait vu de longtemps. Au bout d'une heure, on a fini par songer à aller empoigner une vingtaine de ces voitures, pour suppléer aux moyens de transport qui nous manquaient. On a traité les conducteurs aussi bien que possible : ils sont tartares, comme la majorité des habitants des campagnes de la Crimée, et en leur qualité de mahométans ils affectionnent peu les Russes.
Notre débarquement était favorisé par un temps magnifique et un calme complet. Le soir, trois divisions françaises et à peu près autant d'Anglais avec un certain nombre de pièces attelées étaient à terre. Pendant ce temps, les frégates à vapeur qui portaient la 4® division et des vapeurs anglais allaient simuler un débarquement à la Kalcha, à dix ou quinze lieues, plus près de Sébastopol. Ils ont trouvé là un camp russe de 6 000 hommes à peu près, et une batterie qui, après s'être montrée, a disparu avec les troupes du camp dès que les obus des frégates sont arrivés jusqu'à elle. On n'a pas poussé l'aventure plus loin, et, hier, la 4^ division et le corps turc ont débarqué toute la journée ici, par une mer assez grosse.
C'était plaisir de voir l'élan et la gaîté avec lesquels tout le monde surmontait les difl[icultés du temps, les soldats sautant dans l'eau jusqu'à la ceinture, les matelots en tenue de baîn allant chercher les cordes des canots à la nage pour les haler à terre, débarquant les ofl[iciers sur leurs épaules ; les graves
Turcs criant et riant si fort de voiries culbutes générales qu'ils ne songeaient pas le nioins du monde à s*aider : ils faisaient des plongeons incroyables ; ils ont fini par débarquer en chemise. J'étais chargé de débarquer les chevaux du régiment. On les jetait par-dessus bord et ils nageaient comme ils pouvaient vers la côte. Sur quatre cents ou cinq cents chevaux débarqués ainsi, on n*en a perdu qu'un. C'était incroyable. Par malheur, les Cosaques nous ont enlevé quelques amateurs qui étaient allés visiter un village à deux petites lieues en avant des avantpostes et sans armes. Sous ce rapport, les soldats sont incroyables: ils ne croient pas aux Russes. Ce malheur leur a été utile comme leçon..... J'ai daté ma lettre d'Eupatoria, quoique nous soyons à deux lieues au sud et à une vingtaine au nord de Sébastopol. Un colonel est descendu seul à terre le 13, veille du débarquement, en parlementaire, et il a pris à lui tout seul Eupatoria, qui était abandonné par les Russes. Il n'y a trouvé qu'un colonel russe, qui lui a expliqué comme quoi, n'espérant pas résister à lui tout seul (il prenait les eaux), il le priait de recevoir ses civilités. Après quoi, il est parti. Son régiment avait rejoint le gros de l'armée russe depuis deux jours. On ne sait encore où nous les retrouverons. Ensuite leur conduite semble indiquer qu'ils ne sont pas très forts, et avec l'ardeur
qui parait animer les trois armées, ils jouent gros jeu On
pense s'avancer un peu ce soir
Camp des hauteurs de l'Aima, 21 septembre 1854.
Je confie au premier marin que je rencontre ce petit mot destiné à vous apprendre que nous avons eu hier un succès complet et que je n'ai pi^.s reçu la moindre égratignure. Il y a eu quatre officiers blessés au régiment, dont le lieutenant-
colonel et un chef de bataillon, plus pas mal de contusions. Les Russes ont beaucoup plus souffert que nous, quoique la position qu'ils défendaient fût formidable. Il s'agissait de passer TAlma, petite rivière ou plutôt gros ruisseau, dont la rive gauche, celle sur laquelle nous sommes maintenant, est très haute et très escarpée. La position à été enlevée de front par notre division et la troisième avec beaucoup d'entrain, et nous avons couché sur leurs positions de la veille. L'artillerie a été très belle
Balaklava, 28 septembre 1854.
Je me hâte de vous dire que je me porte toujours aussi
bien ; j'ai avancé un peu (le colonel de Failly était passé général le lendemain de la bataille de l'Aima) : je suis premier aide de camp d'un général de brigade. Ce changement n'a pas été seul : le maréchal a été obligé de s'embarquer hier, et son état laisse peu d'espoir, le général Canrobert a pris le commandement de l'armée, le général de notre brigade celui de la division et le général de Failly celui de la brigade. Seulement le général de Failly se trouvait assez mal monté, avec un aide de camp qui ne possédait comme moyen de locomotioîl qu'une paire de guêtres blanches et un petit sac sur le dos, puisqu'on m'avait fait laisser mes deux chevaux à Varna. Les circonstances y ont pourvu enfin: le cheval du lieutenantcolonel blessé à l'Aima étant disponible, on m'a monté avec, et je ne suis même pas mal monté du tout. De plus, nous avons pris hier, dans une reconnaissance, des chevaux tartares, qui errent en bandes, et le général m'en a fait donner un ; mais il est encore un peu trop tartare et trop sauvage pour que je lui confie ma respectable personne, surtout lorsqu'il y
aurait nécessité d'aller d'un côté plutôt que d'un autre, car je crois qu'il me conduirait un peu.
Je m'amuse à vous parler de moi, comme si je n'avais rien à vous raconter; c'est qu'en effet on s'accoutume tellement aux changements rapides, que nous sommes ici, maintenant, comme si nous y avions toujours été. C'est une singulière guerre. Nous croyions avoir au moins constamment les Cosaques sur le dos, et nous restons du 14 au 20 sans voir personne. Le 20, il y a eu une affaire assez chaude, il faut l'avouer, mais qui dura deux heures cinquante minutes et puis plus rien : pas moyen de les trouver. Nous sommes restés les 21 et 22 sur le champ de bataille pour embarquer les blessés et enterrer les morts; puis nous nous sommes mis en marche pour tourner Sébastopol, qu'on va attaquer du côté opposé au fort Constantin, en prenant Balaklava pour point de débarquement du matériel de siège et du deuxième convoi de troupes.
Nous avons passé successivement la Katcha et le Belbek, qui offraient des positions admirables et presque aussi fortes que celle de l'Aima, sans voir personne.
Le lendemain, 28, nous avons eu notre marche la plus pénible, attendu que nous ne sommes arrivés au bivouac qu'à I heure du matin et sans trouver d'eau. Par compensation, les Anglais, qui étaient à l'avant-garde, avaient pris deux bataillons, deux pièces et quarante voitures, qui cherchaient à se ■ eter dans Sébastopol. On fait tous les jours des prisonniers, provenant de soldats perdus depuis la bataille et rejoignant isolément. Le 26, nous sommes arrivés sur la Tchernaïa ; le 27, nous avons fait une reconnaissance jusqu'à une heure à peu près de la ville, et aujourd'hui nous sommes venus à Balaklava pour nous ravitailler. Le pays est très beau et le raisin excellent : les soldats font les vendanges. Vous voyez que nous sommes en avance sur vous. Il faut avouer que le ciel nous favorise, en nous donnant, depuis le i" septembre, un temps
magnifique qui nous épargne ce qu'il y a de pénible dans la vie en plein air : Peau et le froid
Au bivouac sous Sébastopol, le 2 octobre 1854.
Nous ne sommes pas encore à notre emplacement de siège, mais nous y serons demain ou après : la 4^ division s'y installe aujourd'hui. Ces emplacements sont, comme vous vous en doutez bien, hors de portée du canon de la place. L'armée française attaquera la gauche, en appuyant sa gauche au cap Chersonèse, et l'armée anglaise sera à notre droite. Mais venons aux changements dont vous parlez : M. de Failly est passé en effet général, fort heureusement pour lui, mais malheureusement pour le régiment. Le maréchal Saint-Arnaud ayant été obligé, par son état de santé qui s'aggrave de jour en jour, de céder le commandement au général Canrobert, celui-ci a laissé le commandement de notre division au général Vinoy, lequel, par ricochet, laisse le commandement de la 2^ brigade (la nôtre) au général de Failly. Je me trouve, par contre-coup, élevé à la position officielle d'aide de camp, et j'ai même pas mal de besogne, car le nouveau général est loin d'être monté comme le demanderaient ses nouvelles fonctions. Le général a débarqué en Crimée ayant pour tout équipage ce qu'il avait sur le dos et partageant avec le lieutenant-colonel une tente un peu plus grande qu'une tente de troupier ; moi, je partageais une tente de troupier avec mon ordonnance; j'avais des guêtres et un petit sac sur le dos. Actuellement nous avons progressé. Le général a reçu, il y a trois jours, sa grande tente et m'a laissé l'autre qui constitue mes bureaux et ma chambre à coucher. Je me suis enrichi d'un soldat secré-
taire, qui occupe dans la mienne mon ancienne place. Quant au papier, à l'encre, etc., à la lumière, nous sommes dans la pénurie la plus grande et nous ne pouvons répondre aux missives à tête imprimée des autres états-majors que par des quarts de feuille de mauvais papier.
Vous me parlez du rôle de notre division ; lorsque je vous écrivais, elle se ressentait encore fortement de l'épidémie, mais la santé générale s'est subitement rétablie comme par enchantement, après quelques jours passés sur le plateau de Franka^ aussi elle a dignement repris sa place de i""^ division. Lors du débarquement il n'y avait pas encore quarante hommes à terre, quand votre serviteur en particulier y est descendu à la suite de son colonel. Encore c'est parce qu'ils ont ramé plus fort que nous et qu'ils étaient partis de moins loin. Il est vrai que l'absence totale des Russes rendait l'émulation insignifiante.
A la bataille de l'Aima, sur laquelle je vous épargne les détails p^rce que vous devez en être déjà rebattus, ma division était entre la division Bosquet qui tournait la gauche de la position et la 3* division. Ma brigade était en deuxième ligne, mais nous sommes arrivés en haut à peu près en même temps que la première et dans un tel désordre, vu la difficulté du chemin et malgré la déclivité, que les Russes n'y ont vu littéralement que du feu et se sont formés en carrés comme s'ils se voyaient chargés par la cavalerie. Ceci est historique, quoique difficile à avaler, mais je puis dire que je l'ai vu. Enfin, heureusement leur maladresse a été cause que nous avons perdu beaucoup moins de monde qu'ils n'auraient dû nous en faire perdre, s'ils n'avaient pas été complètement déconcertés. Ils ne nous attendaient pas de ce côté-là; aussi les Anglais ont-ils rencontré un terrain plus facile, c'est vrai, mais beaucoup mieux garni ; ils ont attaqué dans les règles, froidement, Tarme au bras, enfin très bien, mais ils ont perdu
presque le double de monde et ils en auraient perdu bien davantage sans la vivacité de notre diversion. Le comique de tout cela c'est que les Russes et leur général en chef, le prince MentschikofF, voyaient de leur hauteur tout le terrain en avant d'eux à deux lieues, qu'ils nous ont vu manœuvrer et avancer comme de petits soldats de plomb sur un tapis de billard et que, s'ils ne ilous attendaient pas du côté où nous sommes montés, c'est parce qu'ils ont pensé qu'il n'y avait réellement pas moyen d'y passer en troupe, mais ils comptaient sans les attaques .à l'africaine, car on les a traités positivement sans plus de cérémonie que des Kabyles ; c'était bien un peu léger, mais enfin cela a réussi cette fois-ci. L'artillerie, surtout celle de notre division, a eu une énorme part dans le succès et a été magnifique de hardiesse, on pourrait même dire de témérité, car, si la cavalerie russe avait eu un peu de hardiesse, elle n'aurait pas laissé des pièces s'aventurer h i 500 mètres en avant de notre infanterie.
On doit vous avoir raconté que parmi les papiers trouvés après la bataille, on en avait trouvé qui prouvaient que les Russes pensaient nous arrêter quinze jours à trois semaines; eh bien ! Mossieu, me disait un officier anglais avec ce petit rire des Anglais qui est intraduisible, ils ont tenu deux heures quarante et une minutes. Vous voyez que nos alliés sont toujours mathématiquement exacts. Si vous voulez connaître mon impression personnelle, je vous dirai que j'ai trouvé la chose très intéressante sur le moment, mais assez triste après. Je n'ai pas eu trop peur, mais j'avoue que j'avais besoin de me raisonner un peu pour ne pas baisser la tête et saluer, comme on dit, quand les premiers boulets nous sont passés sur la tête en sifl[lant comme des hannetons (je leur demande pardon de la comparaison qui n'est même pas très juste, mais enfin je veux exprimer que, surtout pour les obus, ce n'est pas le sifflement rapide de la balle et qu'on croirait avoir le temps de se
garer). Du reste, comme nous étions presque tous conscrits, sous ce rapport, nous pouvons avouer maintenant qu'on se retournait généralement pour suivre le vol des premiers, surtout les simples soldats et amateurs comme moi, qui n'avaient absolument aucune occupation, car, démonté et par conséquent inutile, je marchais les mains dans les poches (au figuré) à hauteur du premier peloton. J'aime mieux avoir, comme maintenant, une occupation. Vous n'avez pas idée de ce que c'est qu'un fantassin à qui on fait quitter son sac, et Dieu sait quel sac ils ont ici ! où il faut porter quatre-vingts cartouches, six jours de vivres, du bois, de l'eau, une tente, une demi -couverture, des bâtons de tente et une gamelle. C'est un ressort qui se redresse; il devient d'une légèreté qui essoufflerait considérablement l'officier, qui, lui, n'est pas plus léger qu'à l'ordinaire.
Aussi, ne suis-je pas arrivé des premiers du régiment en haut, ni le dernier non plus, mais j'étais joliment essoufflé.
Les Russes sont restés, comme aspect, ce que vous me les avez dépeints et ce que les montrent mes vieilles images. Ce sont les mêmes figures, les mêmes capotes et les mêmes tournures. Nous avons eu affaire à leurs troupes du Caucase, qui sont leurs Africains à eux, et dont un régiment, le 33'*, portait une imitation maladroite de notre képi d'Afrique avec une coiffe de toile blanche, qui les rend très drôles. Les soldats disaient : « Si ce sont là les plus dégourdis, les Africains de leur armée, qu'est-ce que c'est donc des autres ? » Mais vous savez que la modestie, quoique compagne du vrai mérite, n'est pas la qualité dominante du militaire français.
Notre vie actuelle est assez agréable, nous serons probablement avec la 2^ division d'observation et nous n'avons pas les ennuis des travaux de siège. J'espère du reste que, lorsque vous recevrez ma lettre, nous serons installés dans les magnifiques bâtiments que nous admirons dans nos reconnaissances.
Hier, une brigade a accompagné la reconnaissance officielle de la place par les généraux de l'artillerie et dû génie. Ces messieurs étaient contents : il paraît que ce n'est pas très fort, au moins de noire côté. Nous avons pincé quelques Russes dans un télégraphe, mais c'étaient des civils. Les soldats, séduits par l'air de bonhomie des Russes, les prennent tous pour des Polonais et, comme tels, les bourrent de biscuit et de café. Aussi le prisonnier russe, qui est en général peu à l'aise quand on l'amène, a-t-il, une demi -heure après, une figure tout à fait épanouie
3 octobre, lo heures.
Nous sommes, depuis ce matin, constitués officiellement les i*"^ et 2^ divisions en corps d'observation. Nous allons faire face à l'extérieur, pendant que les 3^ et 4^ divisions approcheront. Il y a donc peu d'apparence que nous voyions les Russes. Un ordre du général en chef me nomme aide de camp, à partir de ce matin, et en l'absence de capitaine
Sous Sébastopol, 7 octobre 1854.
Vous savez que les deux premières divisions françaises
composent avec un corps anglais le corps d'observation, commandé par le général Bosquet, pour les Français. Nous sommeis à environ 6 kilomètres de Sébastopol et nous tournons le dos au reste de l'armée, qui fait le siège. Nous occupons une forte position, sur le front de laquelle on élève de plus maintenant quelques ouvrages. Outre que l'arrivée d'une armée de secours suffisamment forte pour nous attaquer est peu probable, il est cn;ore moins probable que les Russes, avec leurs grandes capotes, aient assez de jarret pour y grimper, comme ils nous
ont VU (vanité à part) le faire à l'Aima. On les a toujours représentés comme des troupes de position, peu mobiles, donnant rarement des batailles offensives, mais tenant ferme dans une bataille défensive. Je crois que cette opinion peut s'appliquer encore aux Russes d'aujourd'hui, y compris même la dernière partie, car il est très probable qu'une mauvaise direction a été, en grande partie, la cause de leur défaite de l'Aima. Quoi qu'il en soit, je vous dirai que notre camp prend de plus en plus un aspect bucolique, dont on n'a pas idée quand on n'a vu que des camps de manœuvre symétriquement alignés et où on cuisine encore à la façon des garnisons. Ici surtout, en arrière du camp et dans les jours d'abondance, du côté des tentes des officiers supérieurs, c'est une société de chevaux, de bœufs, de moutons, bien faite pour charmer les cœurs sensibles ou les estomacs exigeants. Des poules se promènent avec de grandes ficelles à la patte ; des canards, jugés moins volages, s'en vont par deux, sans fers. Vous savez le goût qu'on a toujours prêté au militaire français pour toutes les variétés de chiens, surtout les laids, et vice versa; ce goût réciproque n'a rien perdu de sa force ; et c'est étonnant la quantité de chiens turcs qui se sont engagés dans l'armée française. Il est vrai qu'ils sont maigrement nourris chez eux, même dans la capitale, tandis que chez nous ! Vous savez que les chiens
turcs sont tout jaunes, sales, et n'ont ni queue, ni oreilles. Il en manque un, dans ce moment-ci, autour de ma tente pour pouvoir vous dire si cette privation est due à la nature ou à l'art, car c'est un point auquel je n'avais pas encore songé. Outre ces animaux domestiques, il y a les animaux curieux, oiseaux ou autres, dont quelques-uns ont une certaine réputation dans la division. Il faut placer en première ligne le singe des zouaves, lequel a fait la campagne de la Dobrudscha, sans que son moral ait faibli un instant. Cet animal, fort brave, se déploie en tirailleurs avec la compagnie, et il ne lui manque,
pour faire le coup de feu, qu'un fusil. Quand le peloton se rallie, comme, avec ses petites jambes, il ne va pas si vite que les zouaves et qu'en outre je le soupçonne d'être un peu paresseux, il s'élance d'un bond sur le sac du premier homme qu'il rattrape et s'en va prendre avec lui sa place dans le carré. Le 20* avait aussi sa célébrité, c'était un corbeau qui avait élu domicile sur le bâton de tente d'un ophicléide (ce bâton se met derrière le sac) ; il écoutait avec une grande attention et une impartialité remarquable tous les morceaux de musique. Nous l'avons sans doute perdu, car je ne le vois plus. Quant au général de Failly, il avait un petit king-charles, que nous avons laissé à Varna et qui a fait deux campagnes en Afrique, plus celle d'Orient jusqu'au i" septembre, monté en véritable officier supérieur sur un grand cheval noir, qu'on menait en main. Vous m'excuserez de toutes les balivernes que je vous envoie, mais nous ne voyons rien du siège, et je ne vous en dirai pas davantage; cependant on m'a assuré que le tam-tam commencerait mardi 10
Sous Scbastopol, 13 octobre 1854.
Le siège marche aussi vite qu'il peut marcher, vu l'énorme matériel qu'il faut débarquer et placer. Nos deux cents pièces commenceront, dit-on, le feu le 14. Jusqu'à présent les Russes causent tout seuls, mais ils ne nous font pas grand mal. La marine, dépitée de ne pouvoir approcher par mer des forts (du môle), a débarqué ses pièces et ses matelots, et ils les attaquent par terre. Notre cavalerie arrive, celle des Anglais est débarquée tout entière. J'ai été hier m'en régaler, ayant eu toute une après-midi à moi. Je me réjouis de revoir, à Nancy, ma collection complète, sans compter que j'espère bien trouver
à Sébastopol des marchands d'uniformes russes. Tout va aussi bien que possible : les marchands arrivent, on commence à fabriquer du pain, au moins pour les officiers. J'ai reçu une caisse, mes cantines. J'ai une belle robe de chambre russe. Voici comment. Il y a déjà bien quinze jours, après avoir passé le Belbek et en passant devant Sébastopol, nous nous sommes arrêtés trois ou quatre heures entre deux bois. Pendant ce temps d'arrêt, les zouaves de la division, qui cherchent toujours partout, trouvèrent une espèce de souterrain ou plutôt de silo d'Afrique, dans lequel les habitants d'une maison de poste avaient caché leurs effets. Je courus voir, en entendant les cris et les éclats de rire, et j'arrivai au moment où on sortait toutes sortes de défroques de Russes des deux sexes. Un de mes camarades de promotion, qui est aux zouaves, venait de recevoir une grande pelisse bleue doublée en peau de mouton, et il ne savait qu'en faire, car c'est extrêmement lourd. Me voyant à cheval, il m'appela pour m'en faire cadeau. Je la pris, comptant moi-même l'offrir au général de Failly, qui désirait une peau de mouton. Je croyais jusqu'à présent qu'il l'avait acceptée, mais, la voyant l'autre matin sur le dos de son domestique, je lui en ai reparlé et j'ai bien fait, car il avait donné ordre de me la rendre le lendemain matin; et maintenant j'en suis muni, de sorte que, la nuit, j'ai plutôt trop chaud que trop froid. C'est un avantage que tout le monde n'a pas
Sous Sébastopol, 19 octobre 1854.
On a réellement mis toute la diligence possible dans les
opérations du débarquement du matériel et, malgré cela, la tranchée n'a pu être ouverte que le 9, à 6 heures du soir, et le
feu a commencé seulement le 17, à 6*^ 30™ du matin. Il y avait une centaine de pièces en batterie de notre côté, à 800 mètres de la place environ. Il continue depuis ce moment-là, et rien, n'est ennuyeux pour nous, qui en sommes loin, comme d'entendre ces détonations incessantes, sans nouvelles des effets produits. Décidément, je ne regrette pas de n'être pas entré dans l'artillerie de siège : c'est une fichue chose que ce combat de deux batteries qui s'établissent en face l'une de l'autre et s'envoient réciproquement de ces gros vilains boulets jusqu'à ce qu'une des deux soit écrasée.
Je continue, à mes moments perdus, la suite des dessins que je vous ai déjà envoyés. J'ai maintenant de l'artillerie et de la cavalerie anglaise qui est variée d'uniformes. J'en ai déjà presque autant que je vous en ai adressé et j'ai en note de quoi en faire bien d'autres, quand je serai en France et que j'aurai une table
Bivouac de B.ilaklava, 27 octobre.
Nous nous sommes rapprochés de Balaklava pour former, par notre seul aspect au haut de la montagne, une réserve importante à la portion de l'armée anglaise qui couvre Balaklava. Avant-hier matin, les Russes ont attaqué à l'improviste environ trois cents hommes de cavalerie légère anglaise, par suite de la lâcheté ou de l'ineptie des Turcs qui gardent les redoutes en avant. Lord Cardigan a lancé ses hussards pour reprendre les pièces : ils ont fourni une charge extrêmement brillante, ont sabré les artilleurs, dépassé les pièces et sont alors tombés dans trois mille à quatre mille hommes de cavalerie russe, de sorte qu'il n'en est revenu que le tiers. Les troupes anglaises, qui étaient en arrière, ont alors pris les armes. Le combat s'est un
LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON 6î
peu animé ; nous sommes descendus aussi vite que possible du camp, que nous avons occupé Jusqu'alors, mais nous sommes arrivés trop tard, c'est-à-dire que les Anglais avaient fini à eux seuls. Cependant les chasseurs d'Afrique ont chargé et puis l'affaire a été finie. Grâce à cette circonstance, nous occupons la plus belle position qu'on puisse voir : nous avons sous les yeux un paysage magnifique et d'une très grande étendue. En avant de nous, au bas de la hauteur, se déploie l'armée anglaise, de sorte que je suis heureux comme un poisson dans l'eau, je n'ai qu'à mettre le nez à la fenêtre pour voir des Anglais
Bivouac de Balaklava, 2 novembre 1854.
Nous espérions, à ce moment-là, aller un peu plus vite
en besogne, mais ce coquin de Sébastopol est, à ce qu'il paraît, un gros morceau à avaler. La date de ma lettre vous prouve que nous sommes toujours dans notre camp de Balaklava, au milieu de nos amis les Ecossais, et si tranquilles les uns et les autres que nous en sommes quasi honteux, quand nous entendons la canonnade de siège. Mais enfin, ce n'est pas notre faute, et je suis sûr que, pour vous, vous n'en serez pas fâchés. Du reste, avant l'arrivée de la 5^ division, le régiment a eu sa part du siège. Maintenant que c'est passé et que cela ne reviendra plus, je vous avouerai qu'ayant passé pour ma part trois nuits et deux jours, en deux fois, dans la tranchée, je suis parfaitement édifié sur l'effet assez monotone que produit un séjour de ce genre dans une espèce de fossé, le dos mollement appuyé contre le parapet de gabions confortablement garnis de terre ; nos soldats, qui étaient très fatigués, y dormaient comme des bienheureux; et rien n'était drôle comme de voir arriver les corvées apportant le diner et le déjeuner. Il y avait environ
deux cents pas à faire à découvert, et il s'agissait de ne pas faire casser la vaisselle pour les officiers (car on nous y apportait notre porcelaine, s'il vous plaît) ; ou, ce qui était aussi essentiel, de ne pas répandre la soupe des camarades, pour les soldats. Or, il y avait de gros vilains boulets qui passaient là. J'interromps ici mon histoire de boulet — qui n'a rien du tout de divertissant, si ce n'est que, depuis quinze jours qu'ils passent, ils n'ont encore fait de mal à qui que ce soit — pour vous dire que je reçois à l'instant même cette communication intéresrsante, à savoir que je pars demain à 8 heures du matin pour Constantinople, comme aide de camp du général de Failly, qui va y inspecter les petits dépôts, c'est-à-dire que je vais être ni plus ni moins que le premier aide de camp de la première autorité militaire française de Constantinople; d'où je conclus que le sultan ne pourra faire autrement que de m'inviter au moins une fois à diner ; mais nous avons le temps de voir ça. Comme la nouvelle m'a mis un peu les idées à l'envers, je vais tâcher de mettre un peu d'ordre dans ma lettre, en commençant par le commencement. Vous saurez donc que la nouvelle est d'autant plus brusque que j'avais été dégommé de ma position d'aide de camp, le général de Failly ayant été lui-même dégommé de son commandement de brigade par le retour du général Espinasse, la nomination du général Bonal au commandement de la I'* division, etc. J'étais retombé dans la position moins agréable, mais flatteuse, d'adjudant-major du i^"^ bataillon du lo^ de ligne; et le général de Failly s'en était allé vivre comme sénateur chez son ami Canrobert. En me quittant, le général de Failly m'avait fait un plaisir que vous comprendrez, en me disant que, dès que ma position me le permettrait, je pourrais en toute assurance m'adresser à lui, s'il y avait une place quelconque me rattachant plus ou moins directement à lui. Je ne savais comment vous dire ça, sans contrebalancer le plaisir que cela Vous fera, je crois, par la nouvelle de son
départ, mais la Providence a rangé le tout. J'emmène mon ordonnance et pense retrouver mes chevaux et mes effets là-bas
Passons aux nouvelles du siège : si elles étaient tout à fait bonnes, j'aurais, quoi qu'il m'arrivât, commencé par là, mais malheureusement nous sommes toujours dehors. Cependant, les attaques vont régulièrement leur train et nous perdons relativement peu de monde ; nous sommes à 200 mètres au plus de la place, et le général me disait hier encore qu'il ne pensait pas que le jour de l'assaut dépasserait cette semaine. Seulement ce sera une grosse affaire, à laquelle, du reste, je n'aurais eu l'honneur de prendre part dans aucun cas, puisque nous faisons face à l'armée russe d'observation qui nous a encore tiré des coups de canon aujourd'hui, mais hors de portée. Cela leur arrive de temps en temps, entre autres la nuit. On n'y fait presque plus attention. Les soldats prétendent alors qu'ils font de mauvais rêves
Constantinople, 9 novembre 1854.
Je n'ai pas grand'chose à vous dire de Constantinople,
sinon qu'il y fait, depuis notre arrivée, un temps assez maussade et bien moins oriental que celui que nous avons eu en Crimée. Vous devez comprendre de plus que les nouvelles attributions du général, qui lui donnent la haute direction de tout le mouvement du matériel et du personnel que nécessite une armée comme la nôtre, des hôpitaux, des dépôts de prisonniers à organiser, des congés de convalescence à donner, des préparatifs à faire pour l'hivernage de l'armée, se traduisent pour moi en pas mal d'écritures ; ce qui me console du mauvais temps. D'ailleurs, une petite promenade, lorsque l'occasion s'en présente, dédommage amplement de quelques ins-
tiints de réclusion. Notre maison commence à se monter. Nous n'avons pas encore de palais j mais nous avons déjà un domestique turc, trois plantons, un secrétaire, quatre ou cinq ordonnances, etc. On retrouve, avec un certain agrément, un lit et la possibilité de se déshabiller. On dîne assis sur une chaise; on peut lire ou dessiner le soir dans une chambre close, sans que le vent vienne éteindre votre chandelle, plantée dans la douille d'une baïonnette ; on s'aperçoit avec étonnement qu'il y a encore, de par le monde, des civils qui ont des paletots et des chapeaux ronds, et des femmes qui n'ont ni le voile des Turques ni le pantalon rouge des cantinières. Enfin on marche de surprises en surprises, et en vérité il faut bien un peu cela pour vous empêcher de vous ennuyer, quand vous avez quitté le train-train d'une armée comme la nôtre et les montagnards écossais, que j'aimais tant à voir.
J'ai eu la chance aujourd'hui de rencontrer par hasard, en faisant dix pas le soir hors l'hôtel, Leperche, l'officier qui m'apporte mon képi. Il est arrivé aujourd'hui en rade et son bâtiment doit faire du charbon, de sorte que je l'ai retenu, l'ai installé ici pour la nuit. Je viens de passer avec lui une bonne soirée, à nous raconter l'un à l'autre, lui ses nouvelles de Paris, moi mes nouvelles de Crimée.
Demain il me remettra le précieux képi qui arrive à temps, car ce n'est plus le cas d'être déguenillé, et il faut que je m'habille tout entier de neuf pour pouvoir suivre le général chez tous les gros bonnets turcs, français, anglais et autrichiens. Je suis arrivé ici fait comme un gueux, plein de pièces et de reprises, et avec une tunique qui de bleue est devenue d'un gris sale. Quoique cela soit certainement très honorable, cependant il faut, pour que la chose fasse bien, que le fond du tableau y prête un peu : je commence à être embarrassé de mes pièces. Aussi je me suis fait fliire une pelure neuve : pantalon, tunique, cravate, etc. Dimanche prochain, j'aurai l'air d'un conscrit
arrivant de France. Le fâcheux, c'est que tous mes effets sont dispersés : mes chevaux sont toujours à Varna, une de mes cantines en route de Varna pour la Crimée, mon petit portemanteau envoyé ici de Varna, en rade depuis plus de quinze jours, à bord de je ne sais quel bâtiment ; et je désespère de voir le tout réuni avant six semaines d'ici. Et, sans ma.position actuelle qui offre des chances de stabilité pour quelque temps, puisque le général s'installe comme devant passer l'hiver ici, nous aurions pu continuer, mes chevaux, mes effets et moi, à nous courir après pendant tout le reste de la campagne sans pouvoir nous rencontrer. Telle est la position de la plupart des officiers, parce que nécessairement les transports importants, les munitions, les vivres, les renforts passent avant tout.
Je ne vous dis rien de l'affaire du 5, dont nous avons reçu les blessés aujourd'hui, parce qu'on ne nous a rien envoyé d'officiel. Les Russes ont eu, à ce qu'il paraît, beaucoup de monde tué. Le général de Lourmel est blessé très dangereusement, le général Canrobert au contraire très légèrement. Le prince Napoléon est arrivé aujourd'hui ici, malade. Il n'a pas été blessé. En somme, c'a été un succès, mais meurtrier. Nous grillons ici de savoir ce qui se passe dans ce moment
Constantinople, 13 novembre 1854.
Nous sommes ici presque aussi séparés de l'armée que
vous en France. Nous voyons passer les conscrits et nous recevons les blessés; mais c'est tout. Par contre, j'ai fait des connaissances dans les gros bonnets turcs, et à défaut de nouvelles des Russes, je puis vous annoncer mes débuts à la Sublime Porte.
Je suis arrivé ici, comme je crois vous l'avoir dit, avec une
tenue extrêmement pittoresque et tout à fait digne de l'armée d'Italie de [96, et j'ai dû immédiatement m'occuper de me rafistoler, afin de me mettre à même de soutenir mon rang. Le général, qui, je ne crains pas de l'avouer, a retardé ses premières visites oflScielles dans des vues personnelles, mais analogues aux miennes, attendait aussi, sans en avoir Tair, que je fusse en mesure de lui composer une suite brillante et imposante à la fois. Malheureusement le prince Napoléon est tombé ici comme une bombe. Cependant, comme il venait y passer quelques jours comme malade, il avait désiré garder le plus strict incognito. C'est très bien. Mais ne voilà-t-il pas que, samedi 11, l'idée la plus renversante, la plus bizarre, la plus révolutionnaire, traverse la tête de Sa Hautesse le Sultan, et, à 10 heures du matin, le général reçoit de M. Benedetti, le chargé d'aflfaires de France, un petit billet, où celui ci lui annonce d'un style tout ému et avec une plume bouleversée, que Sa Majesté le Sultan, le Grand Turc lui-même, devait à 2 heures venir en personne à l'ambassade de France, y visiter le prince Napoléon, malade. C'était une révolution ! Le chargé d'affaires priait le général de lui venir en aide dans cette circonstance unique, en contribuant, par l'éclat de son état-major, à recevoir aussi dignement qu'on le pourrait Sa Hautesse. Le général me convoqua aussitôt, pour savoir si ma tunique était faite. Elle ne l'était pas ! J'envoie planton sur planton au tailleur et, à 2 heures moins un quart, au moment où nous désespérions, on m'apporte ma tunique, avec les foudres cousus à l'envers et d'autres innovations de détail particulières aux tailleurs de Constantinople. Mais ce n'était pas le cas d'y prendre garde. J'endosse immédiatement ma tunique, j'y place des épaulettes d'emprunt et, devenu très présentable, puisque le haut de mon pantalon était à couvert et qu'on ne pouvait voir au-dessous de ma tunique que cinq accrocs repris avec l'adresse qui distingue le soldat français, j'enfourche un
cheval turc, garni d'une selle idem, que le domestique turc du général était allé louer au coin de la rue, et je me mets en devoir de caracoler derrière M. de Failly. Monté lui-même sur un cheval emprunté à un sous-intendant, le général avait une tenue mixte qui ne manquait pas d'originalité et qui se com- * posait de sa petite tenue de colonel du 20*, sur laquelle il avait fait placer, pour indiquer son grade, deux étoiles d'argent fabriquées avec des pièces de cent sous par le maître mécanicien du Montebello, J'ai déjà pu remarquer que les étoiles sur les bras intriguent singulièrement tous les militaires qui, ne le connaissant pas, sont obligés de lui donner, en lui parlant, un titre quelconque. Mais passons. Nous arrivons à l'ambassade de France. Nous trouvons, au bout de l'avenue, le portier (qui date de 1804) qui balayait avec une rage à écorcher les dalles; quelques pas plus loin, M. le chargé d'affaires, en - grande tenue et le claque sous le bras, une demi-heure d'avance, se promenant d'un air agité en criant des ordres à des domestiques qui -dégringolaient comme des boulets le long des escaliers, tout en nouant leur cravate et en brossant leur livrée de cérémonie. On nous fourre, pour se débarrasser de nous, dans le salon le plus reculé, où, au bout d'un quart d'heure; le prince arrive avec un aide de camp et le personnel de l'ambassade. Au bout de cinq minutes, le prince, qui me paraît tout à fait sans gêne, déclare que le sultan le faisant attendre, il faut absolument qu'il aille fumer un cigare. Désespoir et observations respectueuses du chargé d'affaires, qui cependant est obligé de céder; on passe dans la salle de billard, et tout le monde fume. M. Benedetti, sur la porte, donne plusieurs fausses alertes. Enfin le sultan arrive réellement. Le chargé d'affaires le reçoit à la porte de la rue, le prince à la porte des appartements. Le sultan lui prend très affectueusement les mains avec un petit sourire assez agréable. Il est petit, pâle, une barbe noire peu fournie, 'une expression de figure très douce
et presque timide. Il portait une tunique noire ample et longue, un pantalon noir, un pardessus noir et avait, ainsi que sa suite, une tournure assez ecclésiastique sans le fez rouge, le sabre turc à ceinturon doré et les larges éperons d'acier. En somme, la suite n'avait rien d'oriental, au contraire.
Après les présentations, dont j'ai eu ma part en ma qualité de satellite du général de Failly, le sultan s'enferme avec le prince, le drogman de l'ambassade comme interprète et un de ses pachas qui ne le quitte jamais. Le reste est mis à la porte ; c'est l'étiquette. Au bout de dix minutes^ les portes se rouvrent, le sultan et le prince reparaissent, le sultan beaucoup plus animé. La conversation l'avait un peu dégourdi, mais il n'était pas au bout de ses peines. Un aide de camp du prince amène M™* Benedetti, que le prince avait voulu à toute force présenter au sultan. Attention générale. M""® Benedetti, qui est Grecque, avance, fait sa révérence, et le prince la présente. C'était trop "pour un jour. Le Grand Turc, quasi décontenancé, sourit à l'ambassadrice, puis se tourne deux ou trois fois vers le prince, puis vers l'ambassadeur, en faisant : Hi, hi, d'un air très gracieux ; mais comme, n'ayant pas songé à ça, il n'avait ni bracelet, ni collier dans ses poches, il ne trouve rien de plus à dire et manifeste visiblement le désir de s'en aller. Alors le cortège redéfile et on reconduit le sultan, qui veut arrêter deux ou trois fois le prince Napoléon.
Le soir, je suis allé diner et passer la soirée avec le général chez le chargé d'affaires. Le prince n'est descendu qu'après diner et l'on s'est beaucoup ennuyé, mais en grande cérémonie.
Les blessés et prisonniers du combat du 5 sont arrivés.
Ma brigade n'a pas donné et n'a par conséquent pas souffert» On évalue la perte des Russes à huit mille hommes.
Gînstantinople, 20 novembre 1854.
Les dernières nouvelles de Crimée, qui nous sont arrivées avant-hier samedi par les vapeurs qui apportaient le reste des blessés du 5, ne sont pas fameuses. Rien de nouveau quant au siège, et un coup de vent effroyable pour la flotte. Le vaisseau le Henri IV est à peu près perdu, le Suffren et la Ville-de- Paris ont de fortes avaries; de petits vapeurs et surtout les grands transports anglais ont beaucoup souffert, plusieurs sont perdus. Notre marine de guerre A'a perdu personne, mais nous avons eu vingt-cinq chevaux et cinq housards du 4^ noyés. La marine de commerce anglaise a perdu un assez grand nombre de matelots.
Le Henri IV, qui était échoué à la côte, a été attaqué par des cosaques et une batterie de campagne. Il les a laissé approcher de très près et les a salués d'une volée de mitraille. Les cosaques, qui s'en sont tirés, courent encore à ce qu'on dit. Avant d'aller plus loin, il faut que je place une observation que j'oublie de vous envoyer depuis plus de deux mois. C'est que j'ai été fort scandalisé, en ma qualité de témoin oculaire, que vous trouviez le peu que je vous racontais exact, parce qu'il concordait avec les récits des journaux de France. Or notre opinion ici est que les journaux de France, même les plus officiels, fourmillent de canards, quelquefois dans le fond, mais surtout dans les détails ; et c'est un des grands amusements du camp de colporter les plus gros, quand on les a découverts. Jugez donc de l'effet que fait votre compliment ici. Il est cependant, plaisanterie à part, un journal auquel je vous conseille de vous abonner, car il va être joliment renseigné. C'est votre serviteur qui est chargé d'en surveiller la partie militaire. Cet heureux journal est le Journal de Constantinople.
Ledit journal s'était fait une telle réputation par l'excentricité de ses amplifications, que tous les gros bonnets s'en sont émus. Ils ont montré les dents. Ce qu'il y avait de malheureux, c'est que le rédacteur en chef était pétri de bonnes intentions : il est Français, trop Français peut-être quant à l'imagination, et ne demande que des renseignements exacts, de sorte qu'en apprenant l'arrivée du général il est venu aussitôt lui expliquer la chose et se soumettre de lui-même à son contrôle. Le général est toujours sur les chemins, de sorte que c'est moi qui reçois toutes ces visites. Malheureusement, la mise en scène nous manque encore, et nos bureaux ressemblent furieusement à un camp volant. On y rencontre beaucoup plus de bottes à l'écuyère, de paquets de cigares ou de pipes turques que de chaises et de cartons. Mais patience, nous aurons notre hôtel; et, dans huit jours, j'espère bien donner mes audiences en croisant mes jambes dans un fauteuil quelconque. En attendant, je fais de mon mieux, et tout le monde est si poli à mon égard que je crois que cela finira par me donner l'aplomb et l'air d'autorité nécessaires au personnage. C'est une comédie comme une autre.
La semaine dernière, le général et moi avons fait nos visites d'arrivée aux gros bonnets turcs : le chargé d'affaires et le premier drogman de l'ambassade nous présentaient. Nous étions tous quatre à cheval et avec nos trois cavass également à cheval. Quand nous traversions les petites rues de Constantinople, nous en occupions toute la longueur. Les bottiers et autres industriels français ne manquaient pas de se mettre sur leur porte et de saluer. C'était un beau spectacle; malheureusement il pleuvait trop. Mais arrivons. Nous avons débuté par le séraskier (ministre de la guerre), qui occupe le centre d'une immense caserne qui domine tout Constantinople. Aussitôt qu'on arrive, une foule de drôles se jettent à vofre bride, à vos étriers, pour vous aider à descendre de cheval. On monte
au premier, on traverse plusieurs pièces immenses et très hautes, mais qui n'ont pour décoration que la chaux de leurs quatre murs et les nattes qui recouvrent tout le plancher. Quatre ou cinq portes fermées par des portières de damas s'ouvrent sur ces grandes antichambres, où une foule de feignants (comme disent les soldats), moins crottés que ceux d'en bas, sont assis par terre le long Ides murs. On nous introduit dans le cabinet du séraskier, qui n'a pour tout luxe que de grands rideaux rouges et un divan qui tient tout un des pans de la muraille et est également écarlate. Nous faisons nos salamalecs dans le charabia du pays et par l'intermédiaire du drogman de l'ambassade. Le séraskier place avec avantage un « Bonjour, Messieurs », qui constitue tout son bagage français. On roule de vieux fauteuils, dont ne voudrait pas un notaire de village. Je m'en offre un, de peur qu'on ne m'en offre pas ; mais il est démontré plus tard que j'ai eu tort de me presser. On commence par causer aussi agréablement que peuvent le faire quatre personnes qui sont obligées de faire passer toutes leurs paroles par la même bouche. Le ministre de la guerre avoue, avec une franchise qui l'honore, qu'il ne sait pas du tout ce qui se passe à l'armée du Danube, et qu'il préfère que le chargé d'affaires de France écrive lui-même à Omer- Pacha, parce qu'Omer-Pacha envoie promener tous ses envoyés à lui. Au milieu de l'entretien, quatre grands gaillards soulèvent silencieusement une des portières et entrent deux par deux, comme des enfants de chœur. Ils sont vêtus aussi luxueusement que le séraskier lui-même, c'est-à-dire d'une grande redingote noire mal faite, d'un pantalon noir idem et d'une calotte rouge. Ces quatre grands gaillards, qui ne portent rien, entrent donc, puis se retournent vers la porte, toujours comme des enfants de chœur. Alors, on voit paraître quatre grands bâtons ou tuyaux qui s'allongent par la porte et qui finissent par se terminer par des fourneaux de pipe. Les
quatre redingotes noires, dont il paraît que c'est l'emploi, les reçoivent et nous les apportent processionnellement, en glissant sur les nattes sans faire de bruit. Le général et le chargé d'affaires ont des tuyaux d'au moins six pieds et qui sont ornés de festons à peu près comme des mirlitons. Le drogman (qui est un gros personnage, officier de la Légion d'honneur) et moi, nous avons des tuyaux qui ont bien un pied de moins et sont unis. On arrange assez adroitement ces quatre tuyaux, de manière à ce qu'ils ne s'enroulent pas trop dans nos huit jambes. (Le séraskier est à part, il reste sur son large fauteuil et fume sa pipe ordinaire.) Les fourneaux de pipe sont posés à terre sur de petits plateaux d'argent. On fume, je fume. Les quatre individus ressortent et rapportent, avec les mêmes cérémonies, quatre espèces de coquetiers d'argent ciselé supportant de petites capsules de porcelaine qui contiennent à peu près le quart d'une demi-tasse de café épais comme du chocolat. Pendant ce temps, ma pipe s'éteint, à ma grande satisfaction, mais je continue à sucer le bout d'ambre pour faire semblant. Mais ne voilà-t-il pas qu'un grand individu qui, à ce qu'il paraît, était derrière moi et veillait sur ma pipe, me l'enlève et m'en rapporte une autre tout à fait semblable et bien allumée. Quand j'ai vu qu'il fallait en passer par là, je l'ai fumée tout entière, plus deux autres, une chez le grand vizir, l'autre chez le chef d'état-major général. Je crois, ma foi, que je m'y habituerai
Constantinople, 25 novembre 1854.
Il faut que vous sachiez que nous commandons aussi, pour notre malheur, la marine, et elle nous donne bien du fil à retordre, parce que les marins qui sont très braves, quand il ne
s'agit que d'exposer leurs personnes, ne le sont pas du tout à l'endroit de leurs bâtiments; et le coup de vent du 14 a donné mauvaise réputation à la mer Noire. Cependant elle n'est pas très dangereuse pour les gros bâtiments, car les sinistres qui ont eu lieu le 14 ne seraient pas arrivés, si les bâtiments avaient tenu la mer ; l'encombrement au mouillage et surtout le peu de sécurité de la côte, qui était connue, en ont été la principale cause. Cependant je me hâte de vous rassurer sur nos embarras maritimes, en vous disant que le général a réclamé un amiral pour commander la station maritime, et nous espérons qu'il va arriver. Vous voyez que je parle comme les servantes de curés, au collectif, mais j'y ai plus de droit. Le général va recevoir un capitaine aide de camp officiel, le ministre trouvant ma place actuelle nuisible à mon instruction (il s'y connaît), mais il paraît que je resterai tout de même. Le fait est qu'il y a des courses ei des paperasses plutôt pour trois que pour deux.
Mes soirées sont souvent libres, mais difficiles à occuper ici. Constantinople (les plus beaux quartiers) est pavé comme la ruelle de Vandœuvre (') et éclairé dans le même genre. Aussi il est impossible de sortir le soir sans lanterne. Comme on ne peut avoir de voitures, le luxe rentre dans les lanternes. Le général s'en est fait fabriquer une à trois bougies qui fait fort bel effet. Je ne m'attendais guère qu'une bonne partie de la campagne d'hiver de Crimée se passerait, pour moi, en visites à l'ambassade de France, où on prend le thé le soir avec son sabre au côté et son képi sous le bras. C'est très peu divertissant. J'ai été aussi présenté chez le drogman, qui heureusement a moins de prétentions et dont la femme est parisienne. Enfin, je suis à la veille d'aller chez le premier aide de camp du séraskier, qui est moitié Arménien, moitié Turc, avec une