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hommes tout Thiver, sans souffler sur mes doigts. C'est à peu de chose près tout ce que j'ai à faire ici. Notre chef d'escadron, qui est marié, ayant besoin pour se distraire de beaucoup travailler, dévore à lui tout seul toute la besogne, de sorte que des deux capitaines qui sont garçons, l'un, qui est votre serviteur, est heureux d'avoir une manie, et l'autre passe son temps à essayer de faire un bon déjeuner à Kamiesch, chose à laquelle il n'a réussi encore qu'une fois, à ce qu'il dit. C'est du reste un homme qui s'est formé le jugement et le palais par un très grand nombre d'inspections générales ; ce qui lui procure l'avantage de ne rien trouver de bon à notre popote, qui est cependant dirigée avec un talent remarquable (toujours par le même chef d'escadron). Mais je m'y lèche les doigts et maintenant que je n'ai plus la concurrence des cuirassiers, je suis renommé pouK mon bon appétit
Kamiesch, 3 décembre 18$ $.
Le temps a été très mauvais toute la semaine dernière.
Bien nous a pris de nous installer dans notre baraque, où nous sommes maintenant tous : la salle à manger et le bureau ont été aussi inaugurés, et nous sommes tous très contents de notre installation.
J'ai deux petites tables, une chaise, un tabouret, une natte et plusieurs caisses à biscuit ; de sorte que je suis installé beaucoup mieux qu'un général de brigade l'année dernière. Mon ordonnance s'est donné le luxe d'un magnifique balai de crin, qu'il a -trouvé, prétend-il, dans la plus belle maison de Sébastopol. Quand j'étais sous ma tente, il balayait avec une branche de fagot, mais maintenant que je suis dans une maison, il se pavane avec son balai et balaie toute la journée.
L'autre ordonnance, que m'ont donnée les chasseurs d'Afrique, s'est trouvée par bonheur être un charpentier et nous a construit les trois quarts de notre installation, de sorte que pour le quart d'heure je suis très bien monté.
J'ai acheté, la semaine dernière, mon quatrième cheval, que je devais avoir depuis ma nomination de capitaine (deux fournis par l'État, deux par moi) ; mais j'ai commencé modestement par un cheval turc qui sera uniquement un cheval de bât, sauf à le vendre plus tard pour acheter un cheval de selle, ce qui est plus rare et beaucoup plus cher.
Je suis content d'être au complet et ne redoute plus les voyages ; toutefois, je désire passer le plus mauvais temps dans notre baraque ; ce qui est du reste infiniment probable, à moins qu'on ne nous envoie à Constantinople, comme la cavalerie d'Eupatoria.
Mais personne n'y croit, car les mêmes causes (la difficulté de ravitaillement) n'existant pas et comme il faut toujours de la cavalerie ici, c'est nous qui resterons, au moins jusqu'à la belle saison. Car on commence à parler beaucoup d'un rembarquement partiel, mais je crois que rien n'est encore décidé. Le général Martimprey, chef d'ttat-major général, qui est maintenant, en France, rapportera probablement une solution. S'il est avéré qu'on ne peut déboucher sans désavantage, ni par Baïdar, ni par Eupatoria, et si du reste on ne juge pas convenable de conquérir le reste de la Crimée, il faut bien aller ailleurs. Les Anglais tirent, je crois, tant qu'ils peuvent du côté de l'Asie et finiront probablement par aller y faire leur petite affaire. Quant à nous, quand nous aurons suffisamment guerroyé, nous finirons par nous ennuyer, et nous rentrerons chez nous, les mains nettes, suffisamment satisfaits d'avoir rétabli pour quelque temps l'équilibre européen.
Quant à moi, non moins intéressé que les Anglais, je fais des vœux, s'il faut rester en Orient, pour ne pas les quitter,.
l66 LETTRES DU GENERAL VANSON
afin de voir la légion allemande, la légion italienne, la légion turque, les Albanais à cheval, etc., et autres choses curieuses, qui manquent encore à ma collection. Après quoi, suivant mon plan immuable, je désire rentrer en France par la vallée du Danube et le pont de Kehl, et à la tête de toute ma smala, avec mon cheval blanc, mon cheval gris, mon cheval jaune et mon cheval noir, pour aller bivouaquer sur la place de Grève,
si toutefois il est permis d'y faire des trous
J'ai eu !e plaisir de rencontrer hier, à Kamiesch, un jeune
officier d'artillerie fort barbu, qui marchandait des choux et des pommes de terre avec le même air consciencieux et embarrassé que je dois prendre dans les mêmes circonstances. Lequel jeune officier barbu n'était autre qu'O.... Ayant de plus raccroché un de mes compagnons de misère au 39^, lequel se trouve maintenant adjudant-major au 11* léger et décoré, nous avons fêté cette rencontre de trois compatriotes, en allant nous prélasser sur les tabourets du plus beau café de l'endroit. Ce café, intitulé pompeusement cercle de MM. les officiers et qui est en effet honoré de la pratique de tout ce qui porte l'épaulette, depuis le général de division jusqu'au sous-lieutenant, attendu que c'est le seul où on ne rencontre ni pékin (et il y a des raisons pour cela) ni mercanti (c'est le nom générique de tout ce qui commerce à Kamiesch), deux espèces, comme vous savez, — les pékins et les mercantis — fort désagréables au véritable militaire, ce café, dis-je — car je ne sais plus où j'en suis dans ma phrase — est arrivé à un haut degré de splendeur depuis la prise de Sébastopol. D'abord, il y a un poêle, ce qui est rare, à ce qu'il paraît, ensuite une grande quantité de pièces d'ameublement ramassées dans différentes maisons et qui ne sont pas trop écornées. Enfin, on vient de tendre les murailles, qui sont en planches, avec de la toile à matelas qui fait un assez joli eifet. Moyennant tout ce luxe, on a l'avantage de consommer là de l'eau sale — comme toute l'eau de Kamiesch —
en grog, absinthe, etc., le tout pour des prix assortis à la localité.
Enfin, au comptoir il y a une belle dame avec une belle robe de soie, couleur claire, qui, à ce que disent les gens qui posent en vieux Africains, a été très jolie à Oran, lors de la campagne d'Isly
Kazatch, 8 décembre 18$ $.
Quant à l'argument de la nécessité de ma présence ici, j'avoue que, si le ministre y était sensible, il m'enverrait en congé tout de suite, car il n'y a vraiment rien à faire, mais ce pauvre ministre a bien d'autres chats à fouetter. Il s'est ému de ce qu'on avait raccourci mon stage de cavalerie, ce qui est une chose grave dans les circonstances actuelles, et en écrivant pour avertir qu'il me confirmait dans mon grade de capitaine, il a en même temps déclaré que je ne devais pas cesser d'appartenir au 6* cuirassiers, et que, puisqu'on pouvait m'employer réglementairement partout ailleurs, il devait au moins observer que cela ne me compterait pas pour mon stage.
De sorte que j'ai encore sept mois de cuirassiers forcés à faire, car ce cher ministre m'y compte comme présent depuis le i*"^ juin et me fait cadeau de deux mois. Je voudrais bien connaître la forte tête qui se donne tant de mal à mon endroit, tandis que j'ai des camarades qui n'ont jamais paru au régiment et n'en font pas moins leur petit stage ; mais j'ai probablement tort de lui en savoir mauvais gré, car il est possible que ce soit précisément le 6® cuirassiers qui me fasse vous revoir plus tôt.
J'ai diné cette semaine chez nos deux généraux de brigade, dont le premier, le général Cassaignole, m'a beaucoup plu et
l68 LETTRES DU GENERAL VANSON
me rappelle le général de Failly, qui continue à rester mon type. Le second, le général Feray, m'a semblé aussi aimable et de bonnes façons, mais n'a obtenu que le u° 2 et me paraît beaucoup trop gourmet pour ressembler à mon ex-chef. Je ne suis plus du reste au milieu de la simplicité, générale dans l'infanterie, car ces deux messieurs ont de la vaisselle plate et chez le général Feray il y a, s'il vous plaît, un cuisinier-pâtissier qui nous a servi des petits pâtés, une tourte, une tarte et une croquande, qui aurait pu représenter la tour Malakof. Où est le beefsteak du général de Failly après lequel il demandait sa pipe pour attendre que j'aie expédié les autres plats .^ Il est vrai, du reste, que le comte Ferey est le mari d'une dame d'honneur de l'Impératrice et le gendre du maréchal Bugeaud. . .
Kamiesch, ii décembre 1855.
Je dessiné un peu, je lis un peu, quoique les livres, surtout les livres intéressants, nous manquent beaucoup; on se lève tard et on se couche tôt, et on reste indéfiniment à table après le café. Mes deux collègues s'absorbent dans leur pipe turque, et ne soufflent mot ; moi, je fais tourner mes pouces. L'intendant, qui est le plus bavard des quatre et celui qui sait le plus d'histoires, est malheureusement indisposé depuis quatre ou cinq jours et garde la tente, de sorte que la conversation s'en ressent. J'ai peur que cela n'aboutisse à l'installation d'une partie de n'importe quel jeu, dont je tâcherai cependant de me défiler, car si on se laisse prendre une fois, c'est une tyran-, nie de tous les soirs, au lieu qu'avec un gros non on en est quitte pour longtemps.
Notre baraque devient très bonne, depuis que nous y brûlons Sébastopol en détail
Dès que j'ai assez de temps, je monte à cheval et je vais flâner dans les camps anglais les plus près, qui sont malheureusement à six bons kilomètres au moins (je crois fort même qu'il y en a plutôt dix que six), de sorte qu'avec les mauvais chemins, il faut partir de suite après le déjeuner et ne rentrer que pour dîner.
Kazatch, i" janvier 1856.
J'ai eu ici du reste des étrennes d'une autre nature. Le général Morris m'a donné les planches d'une superbe théorie russe d'infanterie, trouvée je ne sais où, et renfermant une cinquantaine de bonshommes russes de tous grades, dessinés avec beaucoup de soin. C'est actuellement la plus belle pièce de ma collection et je lui rêve une place d'honneur dans le cabinet dont vous me parlez.
Ce matin, j'ai de plus reçu dans mon Ut les visites matinales de mes deux ordonnances, infanterie et cavalerie, qui sont venues successivement me souhaiter une bonne année, beaucoup de prospérités et tout ce que je pouvais désirer. Vous voyez que la formule est la mênje en Crimée qu'en France. Puis le cuisinier s'est présenté à une heure un peu moins indue, suivi de son aide, qui est des environs de Neufchâteau. Après les avoir accueillis avec ma dignité habituelle, j'ai procédé à mon lever et j'ai été serrer la main du commandant ; ensuite j'ai été donner deux coups de poing à la porte de mon voisin de Montigny qui respirait encore fort bruyamment dans son
lyO LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON
lit (il était lo heures), quoiqu'il eût déjà été dérangé pas mal de fois par les souhaits de sa smala. Et, à défaut de serrure, je lui ai crié mon comgliment par les fentes de sa porte. Après quoi, j'ai pris mon papier à lettres, et vous voyez ce qui en est résulté. Il me semble difficile que, malgré l'ordre, nous ne fassions pas une visite quelconque au général, mais, à mon grand contentement, je crois que toutes les cérémonies se borneront là. Voilà notre commensal le sous-intendant qui entre avec sa dernière bouteille de bordeaux, qu'il apporte pour boire à la santé de l'année 1856. Nous avons de plus un pâté du meilleur faiseur de Kamiesch, grand comme une assiette, renfermant des viandes inconnues et coûtant 12 fr.
Kazatch, 5 janvier i8$6.
J'ai été interrompu bien mal à propos par les cérémonies du jour de l'an, lors de la dernière lettre que je vous écrivis. Cependant elles ont été assez réduites cette année ; seulement, elles sont arrivées mal à propos. Demain, nous sommes tous invités à faire les Rois chez le général Morris. Il y aura un double motif de gala, car on a reçu hier la nouvelle que le général Feray, qui commandait la 2* brigade de la division, était nommé général de division. Grand bien lui fasse ! On ne sait encore si cette nomination amènera quelque changement dans les généraux de division, mais je ne le pense pas.
Je dois vous rassurer sur les privations auxquelles nous sommes exposés, spécialement à l'endroit des miroirs. Maintenant surtout, on en a d'aussi grands et d'aussi ornés qu'on veut; mais dussé-fe paraître avoir plus de plaisir à me considérer que
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je n'en ai réellement, j'avouerai que, depuis le commencement de la campagne, j'ai toujours eu un petit miroir de soldat, grand comme deux pièces de cent sous et qui a même trouvé place dans mon sac, quand, en débarquant en Crimée, j'ai été obligé de porter tout sur mon dos, y compris ma maison et mes vivres, ce qui, j'espère, ne recommencera pas. Je me hâte du reste d'ajouter que je crois que tout le monde en fait autant et que c'est un objet qui fait partie des effets réglementaires du soldat. Les hommes ont, à ce qu'il paraît, tant d'aflfection pour eux-mêmes qu'ils ne pourraient rester longtemps sans se voir. Quant à savoir de quelle couleur je suis, l'hiver nous blanchit, à tous, le teint d'une façon assez prononcée; et quant à moi en particulier, je n'ai pas encore eu le loisir de me voir acquérir une mine bien féroce, quoique j'y tienne beaucoup pour rentrer en France
Kazatch, 8 janvier 1856.
Rien de nouveau ici ; dimanche, nous avons fait, comme
je vous l'avais annoncé, les Rois chez le général Morris avec les trois autres généraux de cavalerie de l'armée d'Orient et leur état-major. Nous étions dix-neuf. Le dîner était très brillant pour l'endroit.
Du reste, son chef est une des célébrités gastronomiques de Crimée (c'est un hussard). Sa réputation s'était étendue jusqu'au grand quartier général. L'officier chargé de ce détail important chez le maréchal Pélissier, qui y tient beaucoup plus que le général Canrobert, écrivit, il y a six semaines, au général Morris que le maréchal, ayant perdu son cuisinier, lui serait très reconnaissant de lui octroyer son hussard, puisque ce hussard n'était alors ici qu'aide de cuisine.
Le général Morris heureusement n'est pas honteux et rétorqua le calembour, en écrivant au maréchal que, trop heureux de lui être utile, il s'empressait de mettre à sa disposition non pas son aide de cuisine, ce qu'il ne se permettrait pas, mais bien son propre cuisinier en chef. Qui fat attrapé ? le maréchal ; mais on prétend cependant qu'il trouva le tour très bon.
Et voilà comment nous avons fait le dîner le plus fort qui se soit encore produit en Crimée.
Kazatch, 12 janvier 1856.
Depuis quelque temps, fe lis les quelques journaux que j'attrape afin d'y découvrir de quoi il retourne. Mais j'y perds mon latin et m'en tiens à ma propre opinion : à savoir que la guerre continuera. J'ai encore une autre opinion, que je vous dirai en cachette, c'est que, si elle continue, je crois que tout le monde aura tort, spécialement les Russes et nous. Enfin, une troisième opinion, c'est que, si elle continue et qu'on en transporte le théâtre loin d'ici, sur le Danube par exemple, la majeure partie de l'année se passera en embarquement, débarquement, préparatifs et marches. Mais, comme en 1853 j'avais aussi l'opinion qu'on ne ferait pas la guerre en 1854, et, en 1854, qu'on n'irait pas à Sébastopol aussi tard qu'en septembre, je laisse mes opinions actuelles pour ce qu'elles valent. Nous avons reçu hier la nouvelle organisation de la Garde. Il est étonnant de voir augmenter autant la cavalerie, qui jusqu'à présent n'a pas de rôle dans cette guerre-ci. Mon ex-lieutenant-colonel du 20% le colonel Douay, des voltigeurs de la Garde, vient d'être nommé général de brigade.
Demain, grand dîner de réjouissance chez le général Feray, nommé général de division. Décidément, j'aime mieux Finfanterie ; ici, il y a trop de grands dîners.
Kazatch, 15 janvier 1856.
Nous sommes allés, comme je vous l'avais annoncé,
fêter les trois étoiles du nouveau promu, qui a été plus aimable encore qu'à l'ordinaire, ce qui prouve un bon naturel. Cette fois, je ne vous donnerai pas le menu ; vous devez être au courant, maintenant, et pouvez l'imaginer. Je me rappelle que dans une de vos précédentes lettres vous me demandiez des renseignements sur notre manière de vivre, à nous. Voici le fond de la chose.
L'État fournit aux troupes en campagne, officiers et soldats, les vivres en nature qui consistent en : i** viande fraîche, ou lard, ou viande salée, ou conserves de viande; 2° pain de munition ou biscuit ; 3° riz, sel, sucre et café. Le riz est quelquefois remplacé par d'autres légumes secs.
Chaque soldat a par jour une ration de chaque espèce, dont je ne vous dirai pas la quotité, parce que je ne me la rappelle plus au juste. Suivant moi et suivant ceux qui ont même appétit, « il n'y a pas gras », pour employer une locution spéciale. Ce qui le prouve, c'est qu'ils ramassent, n'importe où, n'importe quoi pour augmenter l'ordinaire. En outre, les ordinaires achètent, avec la partie de la solde à ce destinée, des suppléments de vivres, spécialement en légumes, sucre et café. Ici les troupiers prennent comme en Afrique au moins deux, et presque toujours trois grands bols de café assez étendu d'eau, mais où ils mettent autant de sucre qu'ils peuvent. On y fait tremper du biscuit, et cela constitue la soupe au café. C'est
raliment préféré, en marche surtout. On ne fait pas une halte d'une demi-heure sans que le café ne soit sur le feu.
Passons aux officiers. Les règlements allouent aux officiers un certain nombre de rations de soldat, qui augmente en raison du grade : un capitaine d'état-major en a trois, un chef d'escadron quatre, un sous-i étendant quatre. Nous avons, à nous quatre, quatorze rations de soldat à dévorer. Mais d'autre part il faut considérer que le cuisinier et l'aide-cuisinier y puisent eux et leurs amis; qu'en outre, dans les distributions de viande, on sacrifie un peu de la quantité pour gagner de la qualité. Enfin la monotonie est une chose si dure en cuisine que toutes les popotes, même les plus modestes, achètent de quoi faire diversion de temps en temps.
Ajoutez à cela la question des assaisonnements et des liquides et, en tenant compte du prix exagéré de toutes les denrées à Kamiesch, vous comprendrez comment, tout en étant nourris par le gouvernement, nous payons cependant nos pensions plus cher qu'à Paris, le tout pour manger beaucoup plus mal. Mais ce dernier point dépend, il est vrai, beaucoup du talent du cuisinier et de la direction plus ou moins habile de Tofficierchef de la popote. Ce sont ces importantes fonctions dont je vous ai déjà parlé comme m'étant très antipathiques. Le commandant les occupe ici, et c'est pour moi un des grands avantages de la division de cavalerie. Puisse cet heureux état se prolonger longtemps !
J'espère que vous voilà renseignés ! Ah, j'oubliais cependant de vous dire que les soldats reçoivent presque tous les jours, mais seulement comme gratification, une ration d'eaude-vie ou une ration de vin, quelquefois les deux. Les officiers ne reçoivent jamais de liquides, mais sont admis dans cette campagne à en acheter dans les magasins de l'État, au prix de revient : ce qui est un assez gros avantage
Kazatch, 18 janvier 1856.
On vient de poser à Kamiesch des becs de gaz, mais le
gaz n'est pas encore arrivé. En attendant, on le remplace par des bouts de bougie, la chandelle n'étant pas connue dans ce pays-ci. Si vous trouvez l'éclairage peu économique, rassurezvous. Les habitants sont riches et d'ailleurs, à 9^ 30" du soir, tout doit être éteint à l'extérieur comme à l'intérieur des maisons. Je ne plaisante pas : les plus gros négociants sont obligés de souffler leur chandelle au roulement du tambour de garde, ni plus ni moins que le dernier des militaires français en France, sinon, la visite du gendarme et 25 fr. d'amende. Il y a cependant exception en faveur d'une espèce de théâtre ou café chantant; mais à heure fixe (à 10^ 3 o"", je crois) on expulse le public, le propriétaire de l'établissement éteint immédiatement ses quinquets et va probablement se coucher à tâtons, lui et ses garçons, tandis que le public regagne, comme il peut, ses baraques et se couche sans chandelle. Que pensez- vous de cette discipline pleine de couleur locale, et croyez-vous qu'un grand-prévôt russe ferait mieux les choses ? — Voilà, voilà les excès du sabre !
Il paraît cependant qu'il y a des compensations, puisqu'il arrive tous les jours des amateurs et que deux de nos marchands de vin de Gallipoli viennent de liquider les affaires de leur maison (ils sont devenus des maisons) et de rentrer en France avec 300000 ou 400000 fr. de bénéfices, à ce que disent les gens modérés. Il faut en tout cas qu'ils aient la poche assez bien garnie, puisqu'ils se déclarent satisfaits.
lyé LETTRES DU GENERAL VAN SON
Kazatch, 22 janvier 1856.
Le général Duhesme, qui remplace le général Feray, est arrivé hier. On assure ici qu'un conseil de guerre a dû se tenir le 9 janvier, à Paris, sous la présidence de l'Empereur.
S'il en est ainsi, nos destinées sont probablement décidées à l'heure qu'il est, et nous saurons bientôt de quel côté nous irons guerroyer en 1856. Il est probable qu'on ne le publiera pas tout de suite, mais il est toujours possible de deviner ces choses -là à différents préparatifs. Ceci nous préoccupe davantage que tous les canards diplomatiques, qui probablement n'aboutiront pas plus cette année que l'an dernier.
J'ai là, dans la poche, un article du Morning-Post que vous avez peut-être remarqué et qui est incroyable de violence, à l'égard de ce bon roi de Prusse. Il y a ici un officier de spahis qui est Prussien. Il en est furieux et prétend que les Prussiens vont nous manger tout crus. Mais je souhaite de tout mon cœur -qu'on les laisse tranquilles ; et j'y compte bien, car à moins qu'on ne rembarque une partie de cette armée-ci, on pourrait à peine former en France une armée égale à la nôtre en infanterie et en artillerie. Et puis la Prusse est trop près de chez nous, et quoique je ne fasse pas l'injure à nos camarades de France de croire qu'ils les laisseraient entrer, le cas échéant, j'aime mieux voir la guerre se continuer par ici
Camp de Kazatch, 26 janvier 1856.
Il me paraît incontestable que la nouvelle de l'acceptation des conditions autrichiennes n'est pas un canard. Seu-
lement, ces conditions sont-elles bien ce qu'on dit, sont-elles bien sincères, ou ne cachent-elles pas seulement Pintention de gagner du temps et désarmer l'Autriche, qui, prétend-on, a montré les dents? C'est ce que la suite nous apprendra, comme disent les grands journaux. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle a fait ici pas mal de sensation. Les mercantis de Kamiesch sont dans la consternation, et, le premier jour, ils formaient dans les rues boueuses de la localité des groupes semblables à ceux qu'on forme, je suppose, à Paris, la veille d'une révolution. Cependant, ils ne se sont point révoltés et, le lendemain, ils n'en ont repris qu'avec 'plus d'acharnement leur commerce, mais il parait qu'il faut se presser d'écouler.
Quant au militaire français, je dois à la vérité d'avouer, dussiez- vous en être surpris, qu'il s'est rencontré généralement assez satisfait, car décidément cette pauvre Crimée, l'hiver, n'est pas un pays délectable. La nouvelle a fait son chemin avec une rapidité incroyable, et la vivacité non moins grande de l'esprit français a fait qu'on a été, je crois, presque étonné de ne pas suspendre, au premier moment, les travaux de fortification de Kamiesch. Mais la première fièvre est déjà calmée, et maintenant on est un peu dégrisé. Cependant, maintenant viennent des idées plus sérieuses et tout en protestant qu'on ne croit pas à la paix et se répétant que c'est une seconde représentation de la pièce diplomatique de l'an dernier, on commence à discuter les garnisons à choisir, les souhaits qu'on va pouvoir bientôt réaliser, etc. En somme, la soif de nouvelles est extrême. Le maréchal a, dit-on, envoyé la dépêche au général Luders, qui commande en l'absence du prince Gortschakof ; mais ces farouches guerriers n'en ont tiré que plus fort aujourd'hui sur Sébastopol, où heureusement ils ne font pas grand mal. Nos amis les Anglais se montrent au moins aussi joyeux que nous, quoique je suppose que la nouvelle soit moins bien accueillie en Angleterre qu'en France,
John BuU étant un assez désagréable bouledogue, une fois qu'il est fâché, et le nombre des familles intéressées étant relativeriient beaucoup moindre de l'autre côté de la Manche que chez nous
Kazatch, 2 février 1856.
Du reste, on ne parle pas plus d'évacuation qu'avant l'acceptation, quoique les gros bonnets paraissent croire ferme à la pai^. Il est évident qu'elle dépend de l'Autriche et que tous les Etats allemands (petits, moyens et gros) doivent faire au tsar des exhortations bien sincères pour éviter le grand branle-bas que paraissait nous réserver le printemps.
Vous avez pu voir que les cosaques du Sultan viennent de se transformer en division polonaise, avec infanterie, cavalerie, etc. En outre, la légion italienne commence à faire acte de vie, en envoyant un jour de solde à l'armée piémontaise et en parlant beaucoup d'armée italienne et de bravoure italienne. Si une fois les Anglais, qui sont plus hardis et moins scrupuleux que nous, se lancent dans cette voie-là, avec leurs banknotes, cela pourra aller loin. Moi, je me borne à désirer beaucoup voir les Polonais, dont on dit des merveilles ; vous savez bien que j'ai toujours un faible ridicule pour les lanciers polonais, comme on disait autrefois
Kazatch, 5 février 1856.
Le courrier arrivé dans la nuit d'avant-hier est un courrier extraordinaire, qui a, dit-on, apporté la nouvelle de l'ouverture des conférences pour le 14 février, à Paris. Hier, nous avons
f^t sauter le fort Saint-Nicolas, qui était resté seul intact du côté de la baie que nous occupons et qui garantissait une portion de la ville en la couvrant. Tout cela fait pçnser beaucoup de gens à un rembarquement, mais j'aime mieux attendre un peu, pour tirer mes plans, comme disent les soldats.
Les quatre ou cinq jours de février que nous venons de traverser ont fait regretter le mois de janvier. Cependant aujourd'hui, mardi gras, il fait beau, tandis que, l'an dernier, nous avons eu la plus grosse bourrasque que j'aie essuyée en Crimée : c'est ce jour que nous sommes allés rechercher aux monts Fédioukhine les Écossais et la cavalerie anglaise qui, n'ayant pas reçu le contre-ordre, s'en étaient allés bravement y passer la nuit.
Cette année, rien de pareil, et, quoique le carnaval ne soit pas brillant, il paraît cependant qu'on danse à Kamiesch et autres lieux. Je n'ai pas eu la curiosité d'y aller voir.
J'ai été hier diner au 3** de chasseurs d'Afrique, à l'occasion de la nomination d'un capitaine. La chose a été aussi gaie et aussi bruyante que peut être une fête de cette espèce chez les chasseurs d'Afrique. J'y ai retrouvé un capitaine qui avait fait à peu près tous les frais du punch que j'avais donné à Bougie, en arrivant au 20^ C'est un homme inappréciable dans une circonstance pareille, et cette fois il s'est surpassé, parce qu'il avait l'avantage d'être doublé d'un vieux capitaine alsacien, ' qui lui donne la réplique.
Kazatth, 12 février 1856.
..... Nous avons fait sauter hier le fort Alexandre, et les Russes tirent toujours sur la ville et sur les troupes de la Tchemaïa. Le théâtre de Kamiesch va être fini, et la boue rend
l8o LETTRES DU GENERAL VANSON
les courses, même par le beau temps, très fatigantes pour les
chevaux et quasi impossibles à pied
On parle beaucoup maintenant d'occupation provisoire, au cas où la paix se ferait, et la grande question est de savoir, le cas échéant, quels seraient les corps qui resteraient. Il ne faut pas se dissimuler que les chasseurs d'Afrique ont beaucoup de chances pour partir les derniers de la cavalerie. Mais tout cela est dans un avenir encore si incertain, que je pense qu'il vaut mieux ne pas s'en tracasser d'avance.
Je m'amuse à mettre en ordre mes notes sur l'armée anglaise et à les compléter, quand j'en trouve l'occasion; mais c'est rare. Quoi qu'il en soit, j'ai déjà pas mal de choses et je crois que j'enfoncerais très facilement le premier officier anglais venu, sur l'article uniforme, bien entendu.
Je me réjouis à l'idée de vous montrer tout cela, puis de partir de là pour commencer une collection des uniformes anglais de l'Empire, au sujet desquels il y a un document précieux à la Bibliothèque impériale. Vous savez qu'avant de partir, j'étais possédé du désir de retrouver les uniformes vrais de TEmpire; je crois que pour l'armée anglaise ce sera moins difficile que pour la nôtre.
Vous voyez que pour le genre d'idées qui m'occupent, maintenant que nous sommes dans le statu quo de faits et d'idées aussi complet que possible et à cause du peu d'occupations que nous avons, on m'envie généralement ma manie ; mais à cela je réponds qu'il /aw^ être pris tout petit.
Le capitaine Montigny s'acharne, tous les soirs, après diner, à la poursuite de la même paliverne. Vous savez sans doute ce que c'est. C'est une espèce de jeu de cartes qui se joue tout seul, et dans lequel cependant on ne gagne pas toujours; ce qui en fait le chic
LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON l8l
Kazatch, 15 février 1856.
Vous voyez que la paix commence à faire sentir son influence civilisatrice. Toutefois, ce n'est point, là, celui de ses bienfaits qui m'a touché le plus sensiblement cette semaine. Mon ordonnance, M. Maridé, m'a gratifié d'un autre genre de douceur, dont le récit va détruire, je le crains bien, le reste d'intérêt que ma position guerroyante peut inspirer encore aux cœurs sensibles et patriotiques. Je veux parler d'un superbe oreiller, qu'il a confectionné lui-même et rempli de plumes de je ne sais quelle volaille et pour lequel il est en train de coudre des taies. Je n'ai pas osé dire que j'aurais préféré du crin, pour rendre la transition moins brusque, et me voilà maintenant, grâce à mon oreiller et au plumeau de Sébastopol, dont je vous ai déjà parlé, meublé de manière à rendre jaloux le capitaine Montigny lui-même, lui qui a hérité du lit d'un général de la Garde
.i... Il y a bien encore un nouveau procédé de chasse au renard (sans renard) que les Anglais ont inventé, mais il a déjà probablement été éventé par quelque journal. Vous savez ou vous saurez que se casser le cou en courant après un renard, ou en faisant semblant, est, pour un Anglais quelque peu gentleman, le plus enviable des plaisirs. En conséquence, l'hiver dernier même, pendant qu'ils n'avaient plus de chevaux pour le service, nos alliés avaient encore quelques méchants bidets, sur lesquels ils poursuivirent, deux ou trois fois, un renard importé en Crimée à cette seule fin. Mais le renard ne dura pas longtemps; un ou deux chiens lui succédèrent. Ce moyen était faible, on vient de trouver mieux. Un gentleman de la bande part une demi-heure d'avance, avec son cheval et une grande carnassière remplie de petits morceaux de papier. Ce
l82 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON
monsieur adopte un itinéraire aussi fantastique que le lui permet sa monture, en répandant sur son passage, à l'instar du petit Poucet, des morceaux de papier. Une demi-heure après son départ, tous les chasseurs, guidés par cette pist^ bl.nche, s'ékncent à sa poursuite avec l'obligation de franchir à fond de train tous les obstacles qu'il a surmontés lui-mênie. Celui qui l'attrape le premier a gagné, et ceux qui tombent ont pefdu.
Kazatch, 19 février 1856.
...., Il m'est tombé une tuile sur la tête. On va établir des nôtiaâ aux puits qui alimentent nos abreuvoirs, et je suis chargé de diriger le travail de maçonnerie. Il était écrit, à ce qu'il parait, que je n'échapperais pas à une corvée de ce genre. Je vous dirai quand elle sera finie. Rien du tout, du reste, de nouveau ici. Nous attendons. Les Russes tirent sur nous un peu plus fort que de coutume, mais heureusement ne nous font pas grand mal. Cependant, le très petit nombre d'hommes qu'ils ' atteignent est encore trop, car ce tif ne peut avoir aucun but et aucun résultat. C'est montrer un acharnement peu digne d'une armée, puisque nous ne tirons pas et qu'ils savent aussi bien que nous où en sont les affaires. Après tout, comiiie ils sont les battus, il est peut-être naturel qu'ils préhriéht les choses moins philosophiquement, et c'est nioi qui ai tort.
Je suis maintenant en possession d'un cinquième cheval qui ne 'më coûte rien. Par suite de la prévision du départ et de la disette des fourrages, les chevaux ne se vendent plus: le maréchal avait ordonné d'abattre les chevaux de réforme au lieu dé' lés vendre.
J'en ai sauvé un qui n'est pas mauvais du tout. C'est un
cheval arabe qui avait été réformé pour une blessure, actuellement guérie. Il est noir comme du jais, avec une grande crinière qui balaie la terre et une toute petite tête, avec deux gros yeux. Il est maintenant fort occupé à s'engraisser dans mes écuries et n'a jamais été si heureux de sa vie, puisque, de cheval réformé de chasseur d'Afrique, il est passé cheval d'officier
Kazatch, 21 février 1856.
J'ai reçu hier votre lettre du 3 février 1856, dans laquelle vous m'accusez réception de mes bonshommes qui sont, à ce qu'il paraît, arrivés en bon port, grâce à Girardeau. Les dessins que vous avez pris pour des produits turcs sont persans ; . je les ai achetés à raison de deux sous la pièce, au bazar de Constantinople, chez le fameux Ludovic, le brocanteur universel. Comme il ne tranche pas mal du grand seigneur et que j'étais allé avec le général flâner dans sa boutique, à l'instar de tous les gens du bel air qui passent au bazar, il voulait m'en faire cadeau gratis, mais mes habitudes mesquines s'y sont opposées. Je crois que j'avais mis aussi dans le paquet un petit compliment turc qu'avait écrit pour moi le gendre du muchir Zarif Moustapha Pacha, le commandant de l'armée de Kars, chez lequel nous dinâmes le général et moi. Il n'y a qu'un malheur, c'est que je ne me rappelle plus ce que veulent 8ire les trois ou qu .tre mots turcs. Vous ne m'avez pas dit si les dessins revenus de chez M. Bour étaient au complet; rassurez-moi à cet égard.
Rien de nouveau ici, si ce n'est l'arrivée des généraux Martimprey, Vinoy et Espinasse, débarqués aujourd'hui. Je suis au beau milieu de mes maçons, très pressé d'avoir fini.
Kazatch, i** mars 1856.
Je ne puis placer aujourd'hui mon commencement ordinaire « rien de nouveau ici », car on nous a assuré que le général Martimprey avait tracé hier une ligne de démarcation qui devait séparer nos postes des postes russes pendant l'armistice, qui aurait été, dit-on, conclu avant-hier.
Il peut vous paraître étrange que nous soyons si mal informés, mais on parle depuis si longtemps de cet armistice, il change si peu à l'état de choses actuel et de plus nous nous méfions tellement des canards, que je n'ose vous donner aucune assurance à ce sujet. Ce serait du reste inutile, car vous le connaîtrez, s'il existe, longtemps avant que ma lettre ne vous arrive. J'aime mieux vous dire que les travaux dont j'étais chargé sont terminés à ma grande satisfaction , sauf à recommencer dans quelque temps.
Vous me demandez si j'ai encore beaucoup de dessins en portefeuille. Je vous ai envoyé 'ce que j'avais de mieux dans ce que j*avais à ma disposition à cette époque, les autres étant un peu trop grands pour le carton ; mais je suis heureux de vous annoncer que le nombre de ceux qui me restent, tant bons que mauvais^ n'est pas inférieur à deux cents. Du reste, avçc mes notes, j'ai de quoi en faire toute ma vie, si, ce qu*à Dieu ne plaise, c'est la dernière occasion pour moi de voir quelque chose. Je voudrais bien pouvoir y joindre quelques Russes, car jusqu'à présent je n'ai vu que les uniformes des morts de l'Aima, les seuls que j'aie pu étudier à mon aise, et quoiqu'il faille remarquer encore qu'il est de beaucoup plus agréable de regarder sur des vivants.
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Kazatch, 10 mars 1856.
Comme je suis retombé dans la construction des norias,
je crains de n'avoir pas le temps de vous é(frire dans la matinée et je m'y prends d'avance.....
On s'attend toujours à apprendre d'un instant à l'autre
quelque grande nouvelle, et le capitaine de Montigny chantonne toute la journée :
La paix, fruit de son courage, Le ramène dans son village...
sur tous les airs que lui fournit son riche répertoire; ce qui cependant ne l'empêche pas de déplorer amèrement l'état de marasme dans lequel paraît être tombé le bétail, à en juger du moins par les côtelettes et les beefsteaks de l'administration. Nous faisons demain, au comptable des vivres, la gracieuseté de lui donner à dîner, et le comptable reconnaissant et du reste bien avisé nous a envoyé à ce sujet un quartier de veau, qui, vu la rareté de cet animal, est le plus gros événement culinaire du mois. Ce n'est pas tout, on espère (horreur et infamie !) que, le veau étant mort, sa mère résistera à sa douleur et nous donnera son lait pendant au moins quatre ou cinq jours. Du reste, le dîner de demain réunissant deux hommes spéciaux et distingués, l'un comme fournisseur et l'autre comme consommateur, la conversation ne peut manquer d'être très
instructive
Le théâtre de Kamîesch continue à attendre un décorateur, et les premiers rôles doivent être maintenant très forts dans l'art de faire la soupe et autres talents d'agrément assez utiles dans ce pays. A part les progrès qu'ils pourront faire dans cette voie, je doute fort que les pauvres gens réussissent dans leur spéculation, bien qu'ils aient le patronage du gou-
l86 LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON
vernement ; et je doute encore plus que, malgré leur superbe salle, ils puissent beaucoup pour la distraction de l'armée. Les camps sont beaucoup trop éloignés pour cela. C'est une idée applicable au camp de Saint-Omer, mais là seulement
Kazatch, 15 mars 1856.
Vous voyez donc que je n'ai pas été malheureux cette semaine. Pour la terminer dignement, j'ai été hier à Traktir assister à la conférence des quatre armées. Les Russes s'étaient mis en grande tenue, et la cérémonie a été fort brillante. Il y avait des officiers de toutes armes et des cosaques de différentes couleurs. Un cordon de zouaves et de hussards anglais maintenait à une trentaine de pas les curieux, dont j'étais, avec une infinité de gros bonnetsi
Les parlementaires des quatre nations avaient l'air de s'amuser beaucoup et de boire à proportion. Mais ce qui m'a paru avoir l'aspect le plus particulier dans cette circonstance, ce sont les masses de soldats russes et français qui accourent les uns vers les autres des deux côtés de la Tchernaïa, malgré quelquefois les consignes et les cosaques. La Tchernaïa, quand il fait beau, n'est qu'un large fossé à peu près impossible à franchir d'un bond, mais permettant très bien de se parler, pour peu qu'on élève la voix. Or, tout le monde criait dans toutes les langues possibles. On échange avec les Russes toutes sortes de bibelots français, entre autres et spécialement des pièces de monnaie (fussent-elles même de cinq centimes), pourvu qu'elles soient à l'effigie de l'empereur actuel. Ils nous rendent en échange tout ce qu'ils peuvent, car le soldat russe n'est pas riche. Je ne connaissais pas ce petit trafic et, ne
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m'étant pas muni de la pacotille nécessaire, je n'ai pas pu faire mes affaires. J'en eusse été empêché, du reste, par la grande foiile et le décorum de ma grande tenue. Mais, si je puis, j'y retournerai pour vous rapporter quelque chose.
Il parait que les parlementaires échangent des invitations à diner, à condition^ toutefois, que la paix se fera. Il s'en est fallu de bien peu que j'entre avec le général Vinoy, qui était lui-même en contrebande (c'était le seul, du reste). Mais je ne le regrette pas trop, parce que la crainte de recevoir une observation désobligeante du gros état-major français m'eût gâté mon plaisir. Les Russes de toutes les armes sont maintenant en tunique, et j'ai trouvé leurs uniformes assez jolis
Kazatch, 18 mars 1856,
Nous avons maintenant deux chattes qui font les délices de la maison. Il y en a une qui est très -méchante et l'autre est douce comme un mouton. Leurs scènes d'intérieur et leurs rapports avec les différents chiens qui nous honorent, de temps en temps, de leur visite, occupent un bon tiers de nos journées. Grâce à leur présence, les souris sont aussi devenues moins audacieuses : elles ne font plus autant de tapage la nuit.
Je perds aujourd'hui mon ordonnance du 20^, qui est définitivement libéré et rentre en France. Je le regrette, car c'est un homme qui m*a rendu de vrais services et qui paraissait attaché à moi et à nies chevaux.
J'ai été chercher hier, à l'état-major du i^' corps, seize cents médailles anglaises pour la division. On en donne à tous les militaires présents ici avant le 8 septembre, et il est ordonné de les porter constamment.
l88 LETTRES DU GÉKÉRAL VAN SON
La médaille, que vous connaissez déjà sans doute, est très bien frappée, mais elle ne fait pas très joli effet. Comme décoration, on dirait une pièce de cent sous avec un long ruban bleu clair à lisérés jaunes. Les Anglais enfilent dans le ruban des agrafes qui indiquent les actions auxquelles se sont trouvés les porteurs; mais on n'a pas adopté cet usage pour les nôtres. C'est à la fois moins rationnel et moins joli
Kazatch, 22 mars 1856.
Lundi, il y a à la Tchernaïa de grandes courses données
par les Anglais et auxquelles les Russes assisteront, à ce qu'il paraît. Je voudrais bien y aller, mais j'ai peur que le commandant et mon collègue de Montigny ne sortent, à ce propos, deleur indifférence habituellle; aussi je n'y compte pas et, si je suis surpris, ce sera en bien.
Mon vieil ordonnance du 20*, Maridé, s'est embarqué ce matin ; Montigny et moi lui avons donné des lettres pour Marseille, afin de tâcher de lui procurer une position. En partant, il m'a dit que, sans des affaires de famille qu'il voulait régler, étant absent de France depuis six ans, il se serait rengagé pour deux ans ; en tout cas, s'il le fait plus tard et si je puis le reprendre, je ferai pour cela mon possible, car c'est une véritable perte que je fais là. Les hommes sur lesquels on peut compter dans toutes les circonstances possibles, surtout dans les mauvaises, sont rares, et j'ai vu celui-là dans la Dobrutscha et dans l'hiver 1854-185 5.
Je vais tâcher de le remplacer par un ch^sseur d'Afrique. Mais il faut faire pour cela beaucoup plus de cérémonies dans
la cavalerie que dans Tinfanterie, au moins dans cette divisionci, l'état-major de la division ayant été composé, au début de la campagne, de Français qui n'ont pas mis la chose sur un bon pied.
Mes cinq chevaux me forcent à avoir trois ordonnances, deux pour eux et un pour moi. Tout cela fait en effet un assez gros état de maison, mais qui est nécessaire, si on veut toujours se tenir prêt à marcher
Du reste, tout le monde est sur ce pied-là : Montigny a six chevaux, le commandant neuf, le général onze ou douze. Mon nombre réglementaire est pour moi de quatre et le cinquième est nourri sur la portion des quatre autres, ce qui est possible, les chevaux ne faisant rien l'hiver et ayant comme supplément du vert pendant la belle saison
Kfzatcb, 25 mars 1856.
Nous avons appris avant-hier la naissance du prince
impérial. J'étais allé à Kamiesch avant déjeuner pour tâcher d'entendre la messe à l'occasion du jour de Pâques. Et en arrivant près de l'église, j'ai trouvé tout le monde en émoi : le général Sol, ses aides de camp, la gendarmerie, riaient et gesticulaient; et l'aumônier sortait de l'église précipitamment. Comme je ne suis pas très questionneur de ma nature, j'ai supposé que c'était fini. Seulement, je trouvai que le général Sol faisait beaucoup de bruit pour remonter à cheval. Je m'en suis donc tranquillement retourné au camp ; mais en arrivant chez nous, c'était un autre tableau.
Le commandant était au quartier général; le capitaine Mon-
IJO LETTRES DU GÉNÉRAL VANSON
tigny avait été dérangé dans son sommeil du matin, qui est, dit-il, le meilleur, par une dépêche arrivée à 9^ 30", qui annonçait la chose et. ordonnait de monter à cheval à 11 heures, en grandissime tenue. Tout étonné d'être tout seul, il était en train de se lever avec précipitation, deux ou trois ordonnances lui présentant tous ses effet s.. Vous ne comprenez pas pourquoi cette précipitation, qi^and on a une heure et demie devant soi pour monter à cheval. Mais le déjeuner ?.. et tous les officiers qui étaient absents et les troupes en corvée, etc., etc. En outre, depuis le moment où un ordre part du quartier général d'une division jusqu'à celui auquel il arrive au siniple soldat, il y a au moins une bonne demi-heure. Aussi mon collègue tempêtait-il. Pour augmenter la fête, arrive l'intendant avec un invité. Concert, grand embarras pour faire déjeuner^'inyité. Heureusement qu'arrivant à ce moment-là, j'ai beaucoup insisté pour qu'on déjeunât néanmoins, observant, ce qui s'est . trouvé juste, que le général Morris se gênerait probablement encore moins que nous pour déjeuner et que, par conséquent, nous serions encore prêts avant lui, ce qui était l'essentiel. En effet j nous ne sommes montés à cheval qu'à 11^15" et nous sommes arrivés très facilement les premiers, au moyen d'un simple temps de galop, au rendez-vous général, qui était à une petite lieue, au quartier général du i**" corps.
Là, on a chanté un Te Deum, au centre d'un carré de troupes : les musiciens de la légion étrangère ne l'ont pas. mal chanté ; niais en plein air, les voix sont loin de j)roduire ce puissant effet du Te Detim de cathédrale. Après quoi, on a défilé.
Hier, autre fête : dans ma dernière lettre, je vous parlais des courses de la Tchernaïa et de la crainte. que j'avais de ne pouvoir y assister. Mais Montigny a çu la délicatesse très grande de vouloir tirer au sort avec moi et j'ai gagné. . Quoique les Russes n'aient pas passé la rivière, comme on
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Tespérait, j'ai eu cependant beaucoup de plaisir. Le spectacle était splendide. La plaine commence à verdir, le ciel était magnifique ; de chaque côté, les positions en amphithéâtre des différentes armées russe, française et piémontaise ; et, dans la plaine, au pied d'une plate-forme avec tribune placée entre deux redoutes et qui était garnie de tout Tétat-major des trois armées, un énorme cercle formé de milliers de soldats de toutes les couleurs ; des tentes, des bannières, une dizaine de musiques dispersées de tous côtés. Je ne crois pas qu'on ait jamais vu un pareil champ de courses. Deux des principaux prix ont été gagnés par des Français, qui étaient, parmi les coureurs, en très grande minorité, comme toujours.
Mais l'essentiel pour moi était de voir les Russes ; aussi ai-je passé la plus grande partie de mon temps le long de la Tchernaïa. J'y ai vu un petit escadron de cosaques, des sentinelles d'infanterie, une trentaine d'officiers de toutes armes, et i 500 hommes environ de fantassins russes, mais sans armes, plus deux popes et une douzaine de palicares du bataillon de volontaires grecs. Le spectacle qu'ils ont sous les yeux ne devait pas les réjouir beaucoup. C'était visible du reste à leur mine, quoiqu'ils soient restés toujours très polis. Une foule d'amateurs est passée, malgré la consigne, de leur côté, pour les accabler de poignées de main, à la faveur d'un petit gué, où les chevaux n'ont de l'eau que jusqu'au haut des jambes ; mais aucun officier anglais n'est passé, et les quelques soldats des leurs qui se sont aventurés ont été punis en repassant et mis sous bonne garde. Les soldats russes qui étaient là avaient, malgré leurs habits neufs, l'air assez misérable et assez fatigué. Comme tournure et même comme taille, je les ai trouvés inférieurs aux nôtres. Les cosaques étaient d'assez beaux hommes, mais ils étaient en petite tenue, c'est-à-dire avec leur immense capote jaunâtre ; et cela n'était pas propre à les faire valoir. Leurs chevaux sont ridicules, quoiqu'il y en ait dans le
nombre qui ont une vitesse remarquable eu égard à leur petite taille.
J'ai fait trafiquer des soldats pour avoir un souvenir; mais mes mandataires ont été presque tous carottés. La faute est, prétendait-on, aux nôtres qui ont donné l'exemple. Quoi qu'il en soit, le fait existe : l'objet renvoyé est souvent censé tombé dans la rivière. J'ai eu cependant une petite médaille de cuivre, ressemblant beaucoup à une médaille de l'archiconfrérie, mais elle est française. Leur avait-elle été donnée dans un truc précédent ? l'avaient-ils prise sur un cadavre ? Je l'ai néanmoins gardée. Il y a d'un côté, une sainte à genoux avec la légende : « Sainte Germaine, priez pour nos soldats »; et de l'autre, la Sainte Vierge et « Secours des chrétiens, protégez nos armes ! »
Les napoléons n'ont plus autant de faveur qu'au commencement, ce commerce ayant été très actif dans les premiers jours (il n'y a là, du reste, qu'une division russe, la 11*). On échange des pipes et des couteaux, ou bien encore de petits christs en cuivre. Ce sont les deux seuls mots qu'on entende crier : Christ et Napoléon, parce que ce sont les deux seuls compris des deux côtés ; le reste se traite au moyen de la pantomime.
On m'a raconté, à l'état-major de la 2^ division, qu'ils avaient imaginé, pour empêcher de passer de leur côté, de mettre ces jours derniers, au gué et au pont de Traktir, des écriteaux portant en français, en anglais et en italien, l'inscription : On est prié de ne pas passer la rivière. Pour des Russes, le moyen n'est pas mal, mais, malheureusement et à notre honte, il n'a pas eu de succès. Notre corps, le V\ porte depuis avant-hier la médaille anglaise, que j'ai étrennée, par conséquent, au Te Deum de Pâques. Mais je me propose bien de ne la porter qu'en tenue tout à fait officielle
Kazatch, 5 avriL
Vous avez su avant nous la conclusion de la paix; je ne
vous en parlerai donc que pour vous dire ce que vous devez imaginer facilement : qu'elle a fait ici très peu d'effet, chacun à tort ou à raison s'en croyant certain d'avance.
On est beaucoup plus préoccupé de la question du départ et de celle de la destination. On parle, depuis quelques jours, d'envoyer pas mal de monde en Afrique. Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette nouvelle, mais elle préoccupe un peu, car on ne manque pas d'amateurs.
Nous allons probablement avoir à subir trois ou quatre revues, et j'intrigue depuis quelques jours pour me faire faire un pantalon
Nos deux chattes se portent très bien, et la jaune a pris
un ascendant marqué sur la noire, ainsi que sur tous les autres quadrupèdes qui nous honorent de leurs visites plus ou moins intéressées. Aussi, quoiqu'elle soit beaucoup moins bien peignée et moins soigneuse d'elle-même que sa compagne, elle est maintenant en grande faveur, à cause du toupet qu'elle déploie dans les circonstances critiques.
Son ennemi le plus redoutable est une grande chienne de chasse, qui a commencé par lui faire peur, à cause de sa taille et de sa voix formidable. Mais, depuis un certain jour où la jaune a marché résolument dessus et lui a envoyé un grand coup de griffe sur le nez, au moment où l'autre ne faisait qu'entrer et était occupée à remuer la queue et la tête en signe de salutation à la société, les rôles sont complètement changés.
Du reste, la noire est dans une situation très intéressante et elle dort toute la journée. Seulement, elle choisit mal ses places et tient beaucoup à s'asseoir au beau milieu du papier sur lequel
on écrit, ou bien encore sur la tête de l'écrivain lui-même ; et, quand on la chasse, elle revient cinq ou six fois de suite à la même place, avec un flegme et une persévérance remarquables. Nous sommes très heureux, comme vous voyez, d'avoir ces deux intéressantes bêtes, en attendant que nous puissions voir arriver à Kamiesch les popotiers russes, suivis de leurs cosaques portant les sacs à distribution ou les cantines à provisions. Ils constituent maintenant le désespoir des mercantis, et les dames de l'endroit ne rêvent que princes russes; mais, jusqu'à présent, il n'a paru personne
Kazatch, 8 avril 1856.
Les Russes arrivent en masse dans nos camps : j'entends les plus rapprochés des leurs, et je ne désespère plus d'avoir quelques uniformes russes à ajouter à ma collection, pourvu toutefois que le soleil les force à dépouiller leurs grandes vilaines capotes qui se ressemblent toutes.
J'ai été dimanche, à Kamiesch, près de deux officiers de la Garde, très jeunes et très aimables. Par exemple, pour ne rien exagérer, pas même l'amabilité des ennemis, ils ne sont pas tous de ce calibre-là, et il y en a qui sont pas mal cosaques.
J'héberge dans ce moment-ci un de mes anciens de l'étatmajor, qui a été fait prisonnier à Eupatoria et qui rentre de captivité. Je lui ai offert le lit et la table, car il n'a plus ni feu ni lieu, et il paye son écot en histoires plus ou moins russes. Il a été jusqu'à Karkof, la capitale de l'Ukraine, à 200 verstes dans l'intérieur. Il se loue, du reste, de la manière dont il a été traité, surtout au quartier général du prince GortschakoflF, à la table duquel il a vécu dix jours à Baktchisaraï. Il se loue aussi
beaucoup des attentions des Français résidant en Russie, qui se sont, à ce qu'il parait, très bien montrés pour nos soldats pri-
sonniers.
Camp de Kazatch, 11 avril 1856.
Quant aux officiers russes, nous en voyons beaucoup depuis quelques jours; nous avons eu à déjeuner l'un deux, ancien officier d'ordonnance du prince Mentschikoff, puis du prince Gortschakoff, et enfin, actuellement, au quartier général du général Luden. Il est très aimable et très intéressant à entendre. Je l'ai promené un peu, à cause d'un service qu'il avait rendu à un de mes anciens. Je lui ai fait visiter hier le Napoléon et un vaisseau à voile, le Trident, et finalement j'ai été forcé d'accepter son diner à Kamiesch, à l'hôtel où il logeait.
Cela m'a un peu contrarié, mais comme il était assez souffi*ant d'une ancienne fièvre, je n'ai pu l'esquiver. Du reste, tous ceux que j'ai vus sont d'une philosophie parfaite à l'endroit de la partie qu'ils viennent de perdre. Ils en discutent volontiers les détails et sont généralement très convenables à cet égard-là, sans fausse modestie comme sans, arrogance. Il est vrai qu'on prétend que nous ne voyons guère que la fleur des pois, et c'est aussi mon opinion. J'ai piloté aussi chez les modistes de Kamiesch (on en a deux maintenant), deux officiers de cosaques, qui faisaient des emplettes pour leurs femmes et leurs filles, mais il n'y a guère moyen de les empêcher d'être écorchés ; du reste, toutes les femmes de Kamiesch trouvent là une occasion magnifique de revendre leurs vieux chapeaux.
Quant à aller chez eux, c'est assez difficile pour nous qui en
sommes très loin. Moi, je n'en perds pas l'espoir. Ils n'ont du reste à nous montrer que des camps d'inf.uiterie, d'artillerie et de cosaques. Le reste est déjà parti
19 avril 1856.
Ma lettre ne sera pas longue, par suite d'un concours de circonstances que vous expliquera la présente; mais elle vous portera la meilleure nouvelle que je puisse vous annoncer, tout en continuant à rester en Crimée. J'espérais très peu le bonheur g^ qui vient de m'arriver, et je n'ai pas voulu, pour cette raison,
vous parler des chances que je savais avoir depuis 4,eux ou trois semaines.
Le maréchal m'a fait la très grande faveur de me comprendre dans les croix d'honneur distribuées à l'occasion de la fin de la campagne. Je suis si étourdi du coup, que je ne m'en suis pas encore réjoui à mon aise et complètement ; ma meilleure pensée, jusqu'à présent, est celle de la joie que vous causera, je n'en doute pas, cette nouvelle. Elle ne diminue pas, comme vous pouvez le penser, le désir que j'ai de me retrouver auprès de vous, et. Dieu aidant, on peut espérer maintenant que ce sera bientôt.
:. Je crois devoir le bonheur qui vient de m'arriver à mon chef
d'état-major qui m'a proposé, au général Morris qui a bien voulu signer sa proposition, et au général de Failly, qui, sur une lettre de ma part, l'a appuyée poste pour poste d'une façon extrêmement aimable et dont je lui serai toujours reconnaissant.
C'est une nouvelle faveur ajoutée à celles que nous avons déjà reçues du Ciel dans cette campagne, en nous conservant
tous bien portants. J'espère qu'il daignera nous la continuer jusqu'à ce que nous puissions nous revoir, et c'est dans cet espoir que je vous embrasse
Camp de Kamicsch, 26 avril 1856.
Je viens d'aller dire adieu sur la plage à cinq des bataillons de mon ancienne division qui se rembarquent. Le reste part après demain lundi. Pour nous, nous croyons toujours en avoir pour environ six semaines, la division d'AUonville, qui revient d*Eupatoria ici par terre, devant probablement s'embarquer avant nous, ainsi que les cuirassiers.
Du reste, nous avons maintenant une foule de distractions, et, vraiment, s'il faut être arrêté dans le Midi ou ici avant de vous revoir, j'avoue à ma honte que j'aime autant que ce soit ici.
Mercredi j'ai été coucher à la Tchernaïa, chez un camarade, pour assister au bal donné par la division Herbillon ; je voulais voir un bal en Crimée, puis j'espérais y rencontrer beaucoup de Russes dans leurs plus beaux atours. Mais il parait que cette semaine est leur semaine sainte, et c'est ce qui les a empêchés d'y venir. C'est du moins ce que disaient les quatre ou cinq qui étaient là.
Le lendemain, j'ai déjeuné à mon ancienne division ; puis je suis monté à Mackenzie, où je me suis arrêté une heure chez un officier dont j'avais fait la connaissance; et enfin je suis revenu par la chapelle d'Inkermann et le pont rétabli par les Anglais à l'embouchure de la Tchernaïa.
Tout le paysage de ce côté-là est assez joli et m'a fait plaisir, comme diversion aux cailloux de notre bivouac actuel.
Autre histoire, qui n'est pas la moins joHe. Un officier russe,
le baron de Rozen, que j'ai hébergé pendant deux jours, m'a envoyé de Baktchisaraï, en souvenir, un beau sabre du Caucase, qu'il portait ici. Ce procédé de prince russe m'a un peu confusionné, mais il était accompagné d'une lettre si aimable quil n'y avait pas moyen de s'en fâcher.
Vous voyez que l'entente cordiale marche bon train : nos ennemis me paraissent niême y mettre un peu d'affectation. Mais je fais exception pour le mien, qui — même avant le cadeau — nous avait paru à tous très distingué et d'un tact que n'ont pas tous ses compatriotes. Aussi c'est, jusqu'à présent, le seul que je n'ai pas vu tomber à bras raccourci sur les Anglais. . . quand ils causent avec des Français.
Enfin nous leur avons fait assez de misères pour leur pardonner quelque chose
Kamiesch, & mai 1856.
Trois des régiments de notre division ont été en grande
partie embarqués aujourd'hui, ainsi que les 6* et 9^ cuirassiers; nous restons ici avec les chasseurs de la Garde et le 4* chasseurs d'Afrique, qui n'est pas encore licencié. Le général Morris compte partir de sa personne mardi prochain, c'est-à-dire d'aujourd'hui en huit. Quant à l'état-major de la division, il restera, selon toute probabilité, jusqu'à l'entier embarquement des troupes de la division. Je ne pense pas que cela dépasse la première quinzaine de juin, et je compte toujours être en mer pour ce moment-là;
Vous paraissez croire que j'aurai terminé avec le 6^ cuirassiers le i^"^ juin: je suis fâché que vous soyez dans l'erreur à ce sujet. Mon stage de cavalerie a été arrêté au moment où j'ai quitté
le régiment. Le ministre me compte cinq mois défaits; il m'en reste donc encore à faire sept ou bien dix-neuf, si, comme on le prétend, notre stage va être reporté à deux ans. Retournerai-je au 6^ cuirassiers ? C'est ce que je ne sais pas encore positivement. On m'avait conseillé de demander la Garde, mais j'y ai renoncé. Outre que je n'étais pas sûr de l'obtenir, parce qu'il y a beaucoup d'amateurs, j'ai redouté le genre ^/?îVarJ (pardonnez-moi l'expression) dune réunion aussi brillante; et enfin j'ai pensé que, me trouvant très largement payé de ma campagne, il fallait montrer un peu de pudeur
Samedi, 17 mai 1856.
Nous n'avons pas encore reçu la réponse à notre demande de départ, mais nous comptons toujours sur la semaine prochaine.
On m'a proposé de rester ici comme aide de camp du général qui reste pour commander les deux régiments de hussards et les huit dépôts de cavalerie (chaque régiment laisse i oo hommes). Mais j'ai remercié. Quoique nous ne sachions pas du tout ce qu'on fera de nous à Marseille, j'aime mieux me réserver, deux mois plus tôt, la chance d'une petite permission qui me permette de pousser jusqu'à Nancy pour vous embrasser
Marseille, le 2 juin.
Je n'ai pu vous avertir du départ que l'en-tête de ma lettre indique, parce que je suis parti inopinément et sur le courrier même.
Mais ce courrier, le Lycurgue, étant un mauvais marcheur, il est possible que le courrier, qui part après lui de Crimée, l'ait précédé à Marseille.
En tout cas, je suis arrivé en bon port et je m'empresse de vous en avertir. Quant à la direction que je vais prendre maintenant, j'en suis très incertain, ayant reçu, la veille de mon départ. Tordre de rejoindre le 6* cuirassiers, qui est en route ou déjà arrivé. Je vais, comme vous pensez, faire tous mes efforts pour obtenir un petit congé, ne fût-ce qu'une permission de quinze jours, mais il m'est impossible de rien prévoir
Marseille, 4 juin 1856.
Vous savez maintenant, sans doute, comment toute communication entre Lyon et Marseille se trouve suspendue. Jugez si nous avons tous été contrariés. La ville est encombrée de troupes et d'officiers isolés qui n'osent se mettre en route, car, par une négligence que je ne m'explique pas, il n'y a encore rien d'organisé officiellement, et il faut faire de grands détours et se livrer aux spéculateurs pour atteindre Avignon, moyennant pas mal d'argent, surtout pour nous qui perdons notre avantage de la demi-place.
J'ai vu ici le colonel du 6^ cuirassiers, qui a été assez aimable pour me donner une permission expirant le i*"^ juillet. Elle est tout à fait irrégulière, mais enfin je tâcherai de ne pas me mettre mal avec la gendarmerie. J'ai intrigué toute la journée d'hier pour arriver à ce résultat qui me permettra de vous revoir tous; ce qu'il m'eût été dur de différer
Toutefois il m'est difficile d'être catégorique sur les dates. Voici tout ce que je puis vous dire. Je pars demain en chemin
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de fer pour Nîmes avec mon lieutenant -colonel et un capitaine ; là, nous nous débrouillerons pour gagner par un moyen quelconque Avignon ; et à Avignon le chemin de fer nous reprend jusqu'à Paris.
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